TRIBUNAL, INSTRUMENT DU POUVOIR
tisme répétaient dans leur bonne humeur, et dont les juges, les bourreaux et les assistants soudoyés fatiguaient l'agonie de leur proie quotidienne. Ce langage horrible était l'éducation de l'enfance ; les jeux de l'enfance consistaient à imiter ces épouvantables scènes. La barbarie a été semée dans des âmes délicates; qui sait si des générations féroees ne menacent pas la patrie, ne grandissent pas pour les malheurs d'un demi-siècle? Disons toutefois qu'en ces déchirants spectacles, une chose au moins consolait l'humanité en l'honorant, c'était le courage des victimes^.. »
Il n*y a pas une ligne de ces pages qui ne trouve vingt fois sa justification dans l'hisloire que je viens de retracer, et c'est pour cela que j'ai tenu à la faire absolument complète. On n'alléguera plus de prétendus crimes qui puissent excuser ces immolations ; on n'accusera plus de déclamation les écrits animés de l'horreur qu'elles inspirent. Les fails sont là. Je les ai livrés dans toute leur simplicité au jugement du lecteur ; mais pour qu'il sache à qui s'en prendre, j'ai voulu aussi les remettre dans leur cadre, en les rattachant au mouvement de la Révolution : car l'histoire du tribunal ne peut se séparer de l'histoire politique. L'une tient fatalement à l'autre; non pas seulement parce que c'est au tribunal que les grandes luttes de la Révolution viennent aboutir, mais parce que c'est le tribunal qui dans sa constitution, dans ses développements, dans tous ses actes, exprime le plus fortement la pensée du parti dominant. Ici point d'intermittence à son action, et notre journal en a fourni la preuve. Dès qu'on est entré dans la pleine domination des Jacobins, dans le régime de la Terreur, il n'y a pas
i. Mémoires écrits par Daunou^dans la prison de Port-LibrCf août 1794. Documents biographiques sur Dnunou, publics par M. Taillandier (1841), pa^çcs 51-52.
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146 CUAP. LX. — CONCLUSION.
un jour où par ics arrêts de Todieux tribunal cl par la volonté du Comité de salut public, le sinistre instrument n'accomplisse son office. Entonnez tant que vous voudrez rhymne des Marseillais en l'honneur des gouvernants d'alors: un bruit sourd, lugubrement rythmé, sert d'accompagnement à ces chants de triomphe. Un bruit sourd, ai-jedit: mais je ne reproduis pas les notes aiguës qui s'y mêlaient dans ces exécutions en masse, commencées par la décapitation, unissant par regorgement : « Le fatal couteau, dit Montjoie, s'émoussait,et les dernières victimes qui en étaient frappées, expiraient dans un long martyre en poussant des cris aigus \ »
En présence de cette extermination réfléchie dont on trouve le dessein de plus en plus nettement exprimé dans les discours de Robespierre, discours prononcés non pas au milieu des périls de la République, mais après son triomphe, après Fleurus, en messidor, en thermidor, on comprend que l'on n'ait pas seulement rapporté le redoublement de rigueur de la justice révolutionnaire aux craintes du gouvernementet qu'on lui ait cherché d'autres mobiles.
Il y a des malfaiteurs qui assassinent pour voler; il y a un grand nombre de condamnations du tribunal qui n'ont pas d'autre motif que la confiscation. Qu'on se reporte au jugement de l'agent, de change Gondier, condamné à mort parce qu'on avait trouvé de vieilles croûtes de pain dans son grenier; de Laverdy, condamné parce qu'on avait cru découvrir des grains de blé mêlés à la boue d'un bassin, dans un domaine où il n'avait pas mis les pieds depuis deux ans : l'un et l'autre c convaincus