RAPPORT DE L\ COMMISSION DES VINGT ET UN CONTRE CARRIER
ensuite l'analyse de ces pièces, qui contenaient les principaux griefs mis à la charge de Carrier : ses imprécations contre les habitants de Nantes, ses déclamations contre les riches, contre les marchands, qu'il menaçait de faire décimer et fusiller; ses violences contre le comité révolutionnaire lui-même, qui lui paraissait tiède; sa lettre au général Haxo, où il annonçait l'intention d'exterminer les habitants de la Vendée; la formation de la compagnie de Marat, qui, à raison de 10 1. par jour pour chacun de ses membres, avait mission de surveiller et se donnait le droit d'arrêter et de piller les suspects; les satellites particuliers du proconsul, qui avaient bien plus de libertés encore ; les 80 (90) prêtres qui, aux termes de la loi, devaient être déportés, et qu'il ût noyer sans plus de formes ; les noyades érigées dès lors en moyen de vider les prisons ; les mariages républicains, corollaires infâmes des noyades, les orgies sur les bateaux qui servaient à ces exécutions, et tous les excès d'un despote qui ne connaît aucun frein à ses passions, à ses caprices.
suiri. Pour s'en assurer, il s'est arrélA dans un passage ; il a yu que rhomme qui le suivait s'arn^lait aussi : alors il a menacé cet espion qni se trouva Hre un inspecteur de police. Cet liomnie cria aussitôt : « Force à la loi. » Un gendarme sortit a ce cri et voulut arrt^lcr Carrier; celui-ei montra s:i carte de représentant du peuple : le gendarme le respecta comme il le devait. Cepcndaut l'inspecteur de police continuait de crier qu'on arrêtât Carrier. Un vétéran, oflicicr du poste, le prit au collet et l'entraîna & la commission des Vingt et un, quoique Carrier lui monirât sa carte, qu'il méconnut. Notre collègue nous a rapporté que le gendarme lui avait dit qu'il l'accompagnerait jusqu'à la commission pour le protéger. (Àpplaudiggetnenti.) Les informations qu'on a prises ont prouvé que cet inspecteur de police, qui prétendait avoir des ordres, n'en avait n^ellenicnt pas. s (Moniteur du 14 brumaire an H(, 4 novembre 1793.) — A cette occasion, Duhem se plaignit vivement de ce que le tribunal révolutionnaire avait fait aflicher l'acte d'accusation du comité de Nantes dans Paris, a pour prévenir l'opinion publique et capter le suffrage des jurés ». — Un de ses collègues, nommé Cigogne, dit qu'il ne s'étonnait pas de le voir attaquer le nouveau tribunal révolutionnaire, lui qui avait été l'apologiste du tribunal du 22 prairial. — La querelle aurait pu s'envenimer ; la Convention passa a l'ordre du jour. (/6tef.)
<c La lecture de ces pièces, dit le compte rendu du Moniteur^ est fréquemment interrompue par des frémissements d'horreur et d'indignation. »
Le rapporteur finissait en exprimant l'opinion de la commission : <c qu'il y avait lieu à accusation contre le représentant du peuple Carrier».
Plusieurs voix réclamaient déjà l'arrestation de Carrier, quand il demanda à être entendu, et ce n'était plus le temps où Ton se croyait permis de procéder contre un représentant du peuple sans Tenteudre.
Il lut à la tribune un mémoire jusliQcatif où il commença par déplorer la fatalité des événements, fatalité qui, pour les fonctionnaires publics, rend la roche Tarpéienne voisine du Capilole. Il y a six mois, « sa tête était couverte de lauriers» ; aujourd'hui, «il est accusé: serait-ce parce qu'il a éteint les torches du fanatisme qui embrasaient plusieurs départements? » etc.
Il s'élevait ensuite contre le tribunal révolutionnaire, « présidé, disait-il, par un homme qui appartient à la Vendée, puisque Dobsent est né dans le département des Deux-Sèvres, et composé de royalistes, de fédéralistes et de contre-révolutionnaires, de brigands et de chouans dont la horde vient ensuite peupler les tribunes de la Convention pour influencer ses délibérations», ajoutant que « ce procès est celui de Charette contre les vainqueurs de la Vendée » .
Après cela, il évoquait les souvenirs des principaux faits de la guerre de Vendée, affirmant que tous les brigands amenés à Nantes et mis à mort avaient été pris les armes à la main. Le comité de Nantes existait avant son arrivée; l'accusé lui laissait par prétention la responsabilité des noyades. Pour lui, il n'avait fait qu'exécu-
DÉFENSE DE CARRIER A LA CONVENTION. il
ter les décrets de la Convention qui mettait hors la loi tous les ennemis du peuple. Depuis longtemps on ne faisait plus de prisonniers lorsqu'il arriva à Tarmée de rOuest. On obéissait à la proclamation de la Convention nationale répandue à profusion dans cette armée : c II faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant le mois d'octobre ^ »
Mais il n'attaquait point la Convention. Il prétendait la justifier, au contraire, en faisant le tableau des horreurs commises par les rebelles. Et se cherchant des auxiliaires parmi tant de membres de l'Assemblée, complices de ce système d'extermination par la part qu'ils y avaient prise ou par l'adhésion qu'ils y avaient donnée, il montrait où l'on irait, si une fois on donnait raison à ces récriminations : « On ne manquerait pas d'accuser tous les représentanis du peuple qui ont été en mission dans la Vendée, à Lyon, à Marseille, à Toulon, de faire le procès à la Révolution française, de condamner les héroïnes des 5 et 6 octobre, les vainqueurs de la Bastille, les héros du 10 août, les soutiens du 31 mai, et les journées dos 2 et 5 seplembre»; — car ces journées sanglantes couronnaient toujours l'œuvre de la Révolution, comme l'entendaient les jacobins.
Il terminait en déclarant que la patrie était en danger et la Convention en péril ; a qu'il avait fait le sacrifice de sa vie, mais qu'il ne ferait jamais celui de sou honneur >.
Plusieurs membres prirent alors la parole et le rapporteur aussi, non pour soutenir son rapport, mais pour en affaiblir la portée, en attaquant tout à la fois et la loi
1. Voyez aux Appendices n* I quelques cchanlillons de la correspondance de Carrier avec le coinih' de salut public.
iS CUAP. LYi. ~ PRÉLIMIMAIRES DU PROCÈS DE CARRIER.
en vertu de laquelle il procédait et le tribunal qui avait fourni les matériaux à la procédure :
La loi que vous avez faite, dit-il, serait évidemment un poignard mis entre les mains d'un tribunal ou d'une commission contre la représentation ; car elle est remplie d'imperfections et d'omissions. Il est essentiel que celui qui accuse un représentant du peuple ne reste pas dans l'ombre. (Applaudissements.) Il faut que les représentants du peuple aient les moyens d'étoufTer la calomnie qui s'attache à leurs pas.
J'ai vu parmi les faits qui nous étaient cités des choses absolument contradictoires, évidemment calomnieuses. Je ne dis pas qu'ils le soient tous, mais il a été impossible à la commission de vériGer les faits, de distinguer dans la moralité des dénonciateurs ce que valent les dénonciations. [Applandissements. — Mm^mm^es.)
La plus grande partie des faits sont fondés sur des déclarations ou sur des dépositions qui ont été provoquées ou mendiées, et vous serez surpris lorsque vous saurez que la déclaration d'hommes qui ont été traduits au tribunal révolutionnaire pour les actes de férocité qu'ils ont commis fait foi contre Carrier. Où est l'esprit public qui met en balance l'homme justement soupçonné, l'homme qui est traduit devant la justice, avec celui qui est investi du caractère de représentant du peuple? Où est la justice nationale qui permet à un tribunal de recueillir des déclarations sans y être autorisé ? (Quelques applaudissements d^une partie de la salle. — Murmures dans Vautre. — Mime mouvement daîis les tribunes.)
Baudim : Le fait est faux; le rapporteur a vu les pièces quand il Ta voulu. (Vifs applaudissements,)
PiERiiET : Homme, tu te conduis lâchement.
Plusieurs membres de la commission se précipitent à la tHhune; il se fait un grand tumulte; le président se couvre; le calme renaît peu à peu.
Merlin (de Douai) rétablit la vérité des principes et