‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris (volume 4)Chapitre 9 sur 178 · GHAP. LVI. — PRÉLIMINAIRES DU PROCÈS DE CARRIER · texte numérisé non relu

GHAP. LVI. — PRÉLIMINAIRES DU PROCÈS DE CARRIER

demande expédia un courrier extraordinaire en Brclagne pour les faire apporter.

Le troisième jour, tandis qu'à l'ouverture de la séance on discutait sur les formes à garder dans la suite dn débat et sur la nécessité de l'abréger, la Convention n'étant pas un jury de jugement, — nécessité, combattue par plusieurs au nom des intérêts de la défense, — Carrier lit dire qu'il était malade. Cette annonce fit bondir Legendre qui présidait :

Je demande, dit-il, à prouver que l'on veut sauver Carrier.

£t passant du fauteuil à la tribune :

Je n'accuse personne, dit-il, mais je déclare qu'il est démontré pour moi que ceux qui ont voulu faire aux Jacobins un rempart de leurs corps à Carrier sont encore ici pour le sauver. (Vifs applaudissements.) La discussion qu'on a élevée hier, est partie du haut de ce côté. (En montrant r extrémité gauche. — On applaudit.) On a demandé des preuves matérielles, eh bien! si vous en voulez, faites refluer la Loire à Paris [applaxidissements]^ faites amener les bateaux à soupape, faites venir les cadavres des malheureuses victimes qu'on a sacriGées ; ils sont en assez grand nombre pour cacher les vivants. (Nouveaux applaudissements.) Le peuple a les yeux ouverts, et personne ne le trompera sur celte affaire. (Les applaudissements redoublent.)

Tous ceux des membres de cette assemblée qui ne sont mus que par des principes de justice ont cédé à tout hier, aiin qu'on ne pût lui faire aucun reproche; mais il ne faut pas que la Convention se laisse mener. (Non, non ! s'écrient tous les membres en se levant. — On applaudit vivement.) S'il n'y avait que la justice qui réclamât ici, je n'aurais point pris la parole, parce que je respecterai toujours ce sentiment d'humanité, ce penchant qu'ont tous les hommes de bien à croire les autres aussi probes qu'eux, et dont les plus grands

INTERVENTIO.N DE LEGËNDRE, PRÉSIDENT. 17

scélérats abusent. {Applaudissements.) Mais je ne souffrirai jamais qu'on trompe la Convention et le peuple : je n^aurai jamais d*ami que parmi les amis de mon pays, et je dénoncerai tous ceux qui prétendraient à devenir des meneurs, fussent-ils mes frères, mes parents. (Vifs applaudissements.) La prétendue maladie de Carrier ne peut pas empêcher de le juger : jetez les yeux sur le calendrier ; comptez le nombre de jours qu'il a demeuré à Nantes, et vous aurez compté le nombre de ses crimes. (Les applaudissements redoublent.) Je demande qu'il soit sommé de se rendre dana le sein de la CiOnvention, et que s*il n'y vient pas on procède à l'appel nominal. (Nouveaux applaudissements.)

Après cela, on aurait dû s'allendre qu'il descendit h son banc; il remonta au fauteuil et les débats ne tardèrent point à se rouvrir. Carrier averti fit savoir qu'il allait reparaître ; il arriva en effet presque aussitôt et reprit l'analyse et la réfutation des pièces alléguées contre lui : mais< l'Assemblée échauffée se mêle de plus en plus à la discussion. Sur les noyades, quand il prétend qu'il n'en a rien su, qu'a Laval d'ailleurs, à Angers, à Saumur, à Châteaugonlier, à Châleaudun, à Paimbœuf, on a fait les mêmes choses, et que sans doute les représentants qui étaient dans ces quartiers n'en ont rien su non plus, les démentis lui arrivent de toutes parts : « Quand cela serait, cela ne te justifierait pas », lui cric Thuriot. Prieur (de la Marne) dit qu'instruit que Carrier voulait prendre des mesures extraordinaires à l'égard des prisonniers après la bataille de Savenay, il lui recommanda d'attendre la commission militaire ; Laignelot, que quand, passant à Nantes pour aller à Brest, il vil Carrier, celui-ci lui dit : «t Tu es plus heureux que moi, tu as un plus grand bassin et des bâtiments à ton service » ; Dumont (du Calvados) que sous le règne de

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Robespierre la proposition ayant été faite à rAssemblée de déporter tous les prisonniers alors détenus. Carrier dit : «c Oui, déportés à ma manière ». — « Je Tai entendu », dit-il.

Aux accusations relatives aux noyades se joignaient celles qui regardaient les orgies : orgies suivant les noyades, orgies suivies de noyades, car on accusait Carrier d'avoir fuit jeter à l'eau les femmes qui sortaient de ses bras: ce dont- il se défend avec indignation, invoquant le témoignage de ses collègues ; mais nul ne répondit à son appel. Désormais on l'écoutait sans plus se mêler à la discussion.

Â])rès ce pénible débat qui demeurait si accablant pour lui, — car les explications qu'il a présentées sont bien pâles auprès des griefs dont il a donné lecture, — il obtint encore la parole pour lire un discours où il résumait sa défense : opposant le démenti aux affirmations, récusant les témoignages comme d'ennemis, rejetant même les pièces dûment collationnées et réclamant tou* jours les originaux. Puis, revenant sur plusieurs observations qu'il avait jetées déjà dans le cours du débat :

La Convention, dit-il, fait son procès à elle-même. (Nouveaux mouvements d'horreur,) Ce procès est celui du royalisme contre le patriotisme, du fanatisme contre la philosophie.

Il se compare à Calas. Pour sauver la patrie, Cicéron fit périr dans les prisons tous les complices de Catilina ; Horace tua sa sœur qui pleurait Curiace immolé. Rome a-t-elle fait périr Horace ou Cicéron? Lui aussi a sauvé la patrie en exterminant les Vendéens; il a vengé les patriotes : car il n'y a pas une famille patriote qui n'eût

REPRISE DES DÉBÂTS A LA CONVENTION. li»

h pleui^r quelqu'un de ses membres, victime de celte guerre :

Les massacres de Machecoulet de Saumur étaient récents... Environné de ces orages, comment Thumanité, morte dans ces crises terribles, eût-elle pu faire entendre sa voix? La froide raison pouvait-elle corapasser exactement ses mesures? Ceux qui s'élèvent contre moi, qu'eussent-ils fait à ma place? Ëtait-il au pouvoir de l'homme d'arrêter le torrent de la révolution? fut*il au pouvoir de la Convention même de prévenir les excès commis à Lyon, à Marseille, à Toulon, dans l'Aveyron, dans la Lozère? Pressé par les tempêtes politiques, j'ai néanmoins terminé une guerre terrible dont les pieds de géant menaçaient de fouler la France entière. J'avais juré, la main tendue sur l'autel de la patrie, de sauver mon pays ; j'ai tenu mon serment. J'ai conservé Nantes à la République. J'envisage le brasier de Scsevola, la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron, Tépée de Caton, l'échafaud de Sidney; j'endurerai leurs tourments, si le salut du peuple l'exige. Je n'ai vécu que pour ma patrie, je saurai mourir pour elle. .

Go discours fini, on réclama l'appel nominal sur les conclusions du rapport.Carrierdemandaày être présent. Le vote pouvait être motivé : il voulait être en mesure de répondre à des assertions inexactes. Mais c'eût été reprendre le débat sur chaque vote : à l'unanimité la Convention décida quMl serait ramené à domicile.

L^appel se fil immédiatement à commencer par le département de la Meurthe,et plusieurs, comme on avait pu s'y attendre, ajoutèrent à leur vote l'expression de leurs sentiments. Plusieurs auraient absous Carrier sur les faits les plus monstrueux :

Ce ne sont point les noyades, les fusillades, ni même 'les soupapes prétendues de l'invention de Carrier qui fixent mon opinion,. dit Couturier (de la Moselle), parce que ce mode de

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destruction des ennemis et brigands contre la République ne peut être jugé criminel que par son intention bonne ou mauvaise....

Ce qui le décide, c'est rarrêlé par lequel Carrier avait défendu aux autorités de reconnaître Tréhouard, autre député investi comme lui des pleins pouvoirs de la Convention, mais qui en voulait user pour arrêter Lebatteux, un des agents les plus odieux du dictateur de Nantes dans le Morbihan ; et c'est un grief qui revient plusieurs fois encore dans les votes motivés * !

Duhem lui-même dit ou/, et il en prit occasion pour dénoncer d'autre part « une faction fondée sur un infâme système de calomnies et de crimes, faction soudoyée par l'étranger, faction dictatoriale de l'opinion publique », et pour accuser Tallien et Fréron à qui il ne pardonnait pas le 9 thermidor. Collot d'Herbois et Uillaud-Yarennes osèrent aussi dire oui contre Carrier, eux engagés autant que personne dans le système de lu Terreur! Comptaient-ils ainsi détourner d*eux les foudres de U Convention? « Persuadé, disait Collot d'Herbois, qu'elle fixera son attention sur les motifs qui dirigent les dénonciations contre les représentants du peuple » ; — ^ < dans l'espoir, disait Billaud-Varenncs, que l'impassible et pure justice de la Convention nationale veillera sur les suites des dénonciations qui se multiplient contre ses membres ».

liourbotte disait oui aussi, bien qu'avec douleur < parce que je crois, ajoulait-il, que si Carrier s'est rendu coupable des atrocités qu'on lui reproche, il n'en eut, pas l'intention, et que, s'il commit des crimes, ils

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