‹ Histoire du Velay (volume 2)Chapitre 33 sur 39 · X. Pierre Cardinal , nous l'avons dit , fut élevé · texte numérisé non relu

X. Pierre Cardinal , nous l'avons dit , fut élevé

(1) Voir, à la un du livre troisième, la Note Z.

pour être chanoine de la cathédrale du Puy. Il avait fait d'excellentes études , mais au moment d'entrer dans les ordres , il sentit que sa vocation l'entraînait ailleurs que dans l'Eglise ; dès lors, il renonça aux études théologiques et aux doux loisirs de la cléricature. Philosophe, observateur et poète, il se fit troubadour.

Malgré ses invectives contre les mauvais riches, il était bien accueilli par les grands barons qui l'estimaient et le respectaient. Le roi d'Aragon, le comte de Toulouse et d'autres puissants princes le comblèrent de faveurs. Cependant il essuya plus d'une persécution ; ses ennemis firent tous leurs efforts pour le décrier et le perdre. Ce fut pour se venger d'eux qu'il composa la fable suivante :

« Un jour (1), je ne sais plus sur quelle ville, » il tomba une pluie qui rendit fous tous ceux qui » en furent mouillés, et tous le furent, à l'excep- » tion d'un seul qui dormait dans sa maison. A son » réveil, la pluie avait cessé; il sortit et trouva » les habitants se livrant à toutes sortes de folies. » L'un était habillé , l'autre tout nu; l'un crachait » en l'air, l'autre jetait des pierres; celui-ci étalait » ses guenilles, celui-là se parait comme un roi et » se pavanait comme tel; l'un riait à s'en tenir les

(1) Voir, à la lin du livre troisième, la Note AA.

» côtes, l'autre sautait par-dessus les banquettes ; » l'un faisait des menaces, l'autre des malédictions; » l'un pleurait, l'autre riait ; l'un parlait de choses » qu'il ne comprenait pas, l'autre faisait des gri- 9 maces.

» L'homme qui était dans son bon sens fut fort » surpris de voir toutes ces gens qui avaient perdu » la raison ; il chercha de. tous côtés s'il ne voyait » pas quelqu'un de sensé, mais ce fut en vain. » Autant il était étonné de leur folie, autant de leur » côté ils le furent de voir quelqu'un raisonnable. » Eux ne doutèrent pas que ce ne fût lui qui eût per- » du l'esprit, puisqu'ils ne lui voyaient rien faire de » ce que les autres faisaient. Ce fut donc à qui lui » donnerait le plus de coups. On le pousse, on le ti- » raille, on le secoue, on l'accable. Tantôt renversé, » tantôt relevé, il finit par se sauver chez lui en cou- » rant , couvert de boue et demi-mort , heureux » encore de s'être tiré de leurs mains à si bon » compte.

» Cette fable est l'image du monde et de ceux qui » le composent. Le monde c'est la ville remplie » d'un peuple furieux ; la jalousie , c'est la pluie * dont chacun est inondé ; à cela , il s'est joint un » orgueil et une méchanceté qui ont enveloppé tous » les hommes. Si quelqu'un en a été préservé par » l'assistance de Dieu , on le considère comme fou ,

» et parce qu'il ne pense pas comme les autres , on » le tourmente et on le persécute. »

Cardinal trouva un protecteur dans Jacques , roi d'Aragon, seigneur des états de Roussillon et de Montpellier. A la mort de ce roi, en 1270 environ, il se fixa à Tarascon , auprès de Charles , second fils du duc de Calabre et seigneur de cette ville. 11 obtint en faveur de cette cité des privilèges assez étendus, et même une exemption de tailles et de tous subsides, pour dix années. Pour que les habitants ne pussent mettre en doute qu'ils étaient redevables de ces faveurs à l'intervention de Cardinal , et pour montrer l'estime qu'il faisait de lui , Charles voulut , par le même édit , que le corps commun fût tenu, pendant le même temps, de défrayer honorablement le poète troubadour. C'est, dit-on, à cette époque déjà avancée de sa vie, qu'il serait devenu amoureux d'une belle et noble demoiselle de la maison de la Roque-Martine , une des plus anciennes de la Provence. S'il faut en juger par ses sirventes sur l'amour et contre les femmes, il n'eut guère à se féliciter sous ce rapport ; aussi suivit-il sans peine à Naples l'infante Béatrix , fille de Charles Il , roi de Sicile. Cette princesse était religieuse , et son père la fit enlever du cloître pour lui faire épouser le marquis d'Est et de Ferrare qu'il avait

besoin de ralliera son parti. Cardinal aurait été alors presque centenaire , car ce mariage eut lieu au mois d'avril 1305, et c'est seulement en 1306 que Michel de la Tour et César Nostradamus fixent l'époque de sa mort (1 ).

Cette circonstance est la seule , du reste , sur laquelle ces deux historiens, les premiers qui aient parlé de ce poète, soient d'accord. L'un d'eux, en effet, place son berceau au Puy, et l'autre, le biographe de Provence , fait naître Cardinal dans un château près de Beaucaire, nommé Argence. Les nombreux manuscrits recueillis par Sainte-Palaye ne permettent cependant pas de doutes sur le lieu de sa naissance ; c'est au Puy , en Velay, que Cardinal est né, qu'il a fait toutes ses études, et qu'était établie sa famille. L'on trouve encore dans les archives de l'Hôtel-Dieu, aux dates de 1311 et de 1314, deux actes de donation souscrits par un de ses proches ,

(1) Il y a ici des erreurs de dates évidentes. — Il est impossible que Pierre Cardinal, déjà troubadour avant la guerre des Albigeois, puisqu'il prédit au comte de Toulouse sa victoire sur Montfort, ne fut pas mort bien avant l'époque assignée par ses biographes. Nous pensons que c'est environ vers 1280 qu'il faut reporter cet événement, par conséquent, que le récit de cet amour tardif et de ce départ pour Naples dont parle Nostradamus est une de ces inventions dont le vieux chroniqueur se fait le facile interprète, si toutefois il n'en est pas l'auteur.

Guilhaume Cardinal, qualifié gentilhomme de Cayresla-ville. Cette famille est éteinte depuis longtemps. — Crescembeni, Bastero, Millot, Sairite-Palaye ont sauvé de l'oubli les ouvrages de ce hardi troubadour, qu'on consultera encore avec fruit comme historien, même quand il deviendra difficile de l'apprécier comme poète.

C'était la veille de la fête de la Vierge que devait s'ouvrir la cour plénière. Les plus illustres seigneurs , les plus nobles châtelaines de la province avaient été convoqués ; et la quantité de riches

(1) Les cours d'amour du Puy-Sainte-Maric eurent tant de célébrité au moyen-âge , et les troubadours en ont si souvent parlé dans leurs écrits , que nos études seraient incomplètes en cette partie si nous n'avions cherché à reconstituer, à l'aide des nombreux documents recueillis dans nos anciens poètes provençaux, une de ces solennités littéraires. Leur forme étrange, exceptionnelle, et qui paraît aujourd'hui si romanesque quoique très-exacte, permet d'entrevoir, à un point de vue intéressant, les mœurs de cette singulière époque. — Qu'on nous pardonne d'avoir donné à ce récit plus d'ampleur que l'ensemble de notre travail peut-être ne le comportait, mais il nous a semblé que la mise en scène de cette % institution pouvait seule en bien faire comprendre le caractère.

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pèlerins qui, à chaque anniversaire, accouraient pour faire leurs dévotions à Notre-Dame , assurait au congrès un auditoire des plus brillants.

En ce temps-là l'église du Puy était en grande vénération. Saint Louis , lors de son passage , y avait laissé des traces de sa royale munificence. Sur l'autel reposait, dans une châsse d'or, la Vierge noire donnée parle soudan. Le tabernacle comptait au nombre de ses précieuses richesses une branche d'épines de la couronne de Jésus. — Aussi, depuis plusieurs années, les maisons de la ville étaient-elles changées en hôtelleries ; encore souvent n'y avait-il pas possibilité de loger tout le monde , tant les fidèles se pressaient. Ce pieux concours avait même occasionné déjà de grands malheurs. A une fête de la sainte Croix, l'affluencc des pèlerins fut si considérable que, dit la chronique, nombre de personnes périrent étouffées par la foule , et léguèrent à ce triste souvenir le nom funèbre de Journée des transits (1).

Cependant , la multitude impatiente arrivait de toutes parts. Ce jour-là surtout un double spectacle l'attendait après les offices et le banquet d'usage :

(1) Cette journée eut lieu à la fêle de la sainte Croix, vers l'an 1255, suivant le témoignage de ce distique :

Undecies quinque elapsis cum mille ducentis Aanis, Anicii fuit ingens pressio gentis.

de solennels débats en matière amoureuse allaient s'ouvrir devant le tribunal des dames , et devaient être suivis de jeux de jonglerie et de joutes poé* tiques.

Dès le matin , le populaire se ruait vers la porte Montferrand, pour voir passer le cortège de madame la vicomtesse de Polignac et celui du moine de Montaudon, le galant prince de la C3ur d'amour (1). ITy avait du monde sur les murailles, sur les toits des maisons et jusqu'au sommet du rocher qui couronne la ville. Quand ceux qui étaient sur la tour Corneille virent s'avancer la noble chevauchée, ils se mirent à crier. Les autres, qui étaient en bas, escaladaient les murs, se dressaient de tous leurs efforts, et avant même de rien apercevoir, étendaient les bras, agitaient leurs chaperons et criaient aussi Noël!

Alors le viguier de l'évêque et ses sergents, les consuls, les archers de leur garde, suivis de cinquante hallebardiers, s'avancèrent de cent pas hors des remparts du côté d'Aiguilhe. — Six trompettes,

(1) E ' 1 reis li commandet qu'el manges carn, E domneies e cantes, e trobes : et el si fes. E fo faich seignor de la cort del Puoi Sancta-Maria, e de dar l'esparvier. — Lonc temps ac la seignoria de la cort del Puoi, tro que la cortz se perdet, et pois el s'en anet en Espaignia... etc.

(Extrait de la Biographie romane du moine de Montaudon.

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aux armes aniciennes, sonnèrent une fanfare guerrière qui fui immédiatement répétée par les trompettes de la garde du vicomte. — Pierre Cambefort, celui dans la maison duquel le roi avait voulu loger et qui passait pour un homme d'un singulier savoir, s'approcha de madame de Polignac et lui récita, au nom de la ville, un compliment en vers de Provence. La gracieuse châtelaine répondit de la façon la plus courtoise ; puis, en terminant, offri* au premier consul un grand bassin rempli de pièces d'argent, pour qu'on en fit, de sa part, largesses aux pauvres gens. — Après elle, le moine de Montaudon, qui fut aussi félicité par Guillaume de Montravel, prévôt de Notre-Dame, prononça quelques mots de remerciaient et vida son escarcelle entre les mains du trésorier, Bonnet de la Roue, frère de Monseigneur i'évùquc. Aussitôt les acclamations bruyantes de la foule reprirent de plus fort, et le triple cortège pénétra joyeusement dans la ville; mais, ajoute le chroniqueur, non sans tumulte ni sans encombre.

On monta d'abord à Notre-Dame pour entendre la messe; ensuite on se rendit à l'hôtel de Turenne (1), oii un splendide gala se trouvait préparé.

(1) Que le seigneur de Tureune avait fait peindre et orner exprès pour cette circonstance. Aujourd'hui , à peine pourrait-on reconnaître la place que ce vieil édiûce occupait au

— Dans un vestibule bas et voûté étaient entassés pêle-mêle les domestiques , les gens de la suite des gentilshommes et les archers de service. Le temps se passait en cet endroit assez gaîment. Ils buvaient le mousseux hydromel , chantaient les complaintes de mode, jouaient aux dés, aux dames ou aux échecs. — Plus loin, dans une cour, au pied du rocher, se pressaient les varlets, les damoisels, les bourgeois, les gens de commerce et les écoliers. Là , des jongleurs sur des tréteaux égayaient l'assemblée par des parades bouffonnes , par des tours de force ou d'adresse , et par des chants accompagnés de rebecs et de violes d'amour. — En haut , dans une salle immense ornée de dessins, de guirlandes, de devises , étaient attablées plus de trois cents personnes, la fleur des chevaliers et des gentes châtelaines de la contrée. Derrière les barons se tenaient leurs écuyers, passant les coupes et les aiguières remplies de clairet (1), de piment (2) et d'hypocras. Derrière les daines circulaient les pa-

pied de Corneille ; mais , au temps dont nous parlons , c'était un des plus vastes et <H plus remarquables de la province.

(1) Liqueur composée de vin et d-* miel.

(2) Espèce de clairet dans lequel était infusé du piment et que les statuts de Cluny interdisaient expressément aux religieux.

KS zx ara *

d'âésaczs c.TteCe^. te *srêe&. fesdrasées, les gâteaux

Sor Les «feu iècr*s •=2iTirjC T h noMe compagnie % dïrLr-*a vers Le Ika c&:câ pour tenir Fandience. — CèLût L* doîîre de ranîvîrâlê des derts.

An centre s'êk^iî: ta colossale statue équestre du preux Adbémar l . aux pied? de laquelle avait été placé on trône ép-îscopal que Gufflamne de La Roue jugea convenable de ne pas occuper. — Tout autour, sous les arceaux, étaient ranzés par ordre les gentils" hommes , les seigneurs chanoines , les consuls , les magistrats, les officiers, les principaux de la bourgeoisie et les chefs des corporations de la Tille. — Sur les galeries , la foule était immense. Femmes , enfants , vieillards , étrangers , villageois , citadins, gens de justice, crens de métiers, soldats, religieux, menu peuple , nobles ou vilains , se confondaient , se pressaient, se heurtaient, s'injuriaient depuis la longue matinée, qui pour garder , qui pour prendre des places. — Dans l'enceinte , ornée de riches

l, Cette statue, que plus tard on plaça à la cathédrale, dans l«; chœur de Saint-André . était une statue équestre. Le prélat y était rei-résenté armé de pied en cap, avec le casque en tête . la cuirassé et les autres ornements militaires.

i L'abbé Lebeuf.:-

tapisseries, vinrent s'asseoir les membres de la cour d'amour.

Dame Adélaïde de Trainel, vicomtesse de Polignac , s'avance lentement la première , appuyée sur l'épaule de son jeune page , Louis de Randon. Quoique sexagénaire, son visage est encore d'une beauté remarquable. Sa taille imposante, sa démarche pleine de noblesse , l'air de bonté répandu sur tous ses traits , la générosité dont elle a fait preuve en entrant dans la ville, fixent d'abord sur elle la bienveillante attention de l'assemblée. Elle porte au front un bandeau de perles précieuses , envoyé jadis d'Orient par Héraclius de Polignac , enseigne d'Adhémar. Sa robe , couverte de blasons et d'élégantes broderies , est relevée par un page aux armes de sa maison; un second page aux armes du vicomte Pons V, son mari, soutient le bout de son manteau de velours fourré d'hermine et qu'agrafe une mozette d'or.

Les deux baronnes d'Allègre et de Mercœur prennent immédiatement place à côté de Madame de Polignac ; c'est un droit. L'une et l'autre , déjà d'un certain âge , ont à peu près le même costume. Leur chef , appointé d'un haut mortier brun à filets d'or, est surmonté d'une couronne baroniale.

Leur robe collante a les manches justes, et la jupe mipartie d'étoffe parsemée d'arabesques, mi-partie de

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drap d'argent blasonné. Un surcot bordé de petit gris termine cette toilette, dit-on, fort au goût dujour.

Vient ensuite, appuyée sur une longue canne d'ébène à bec de corbin , la vieille baronne de Bouzols , châtelaine sédentaire , qui jamais n'a dépassé les étroites limites de sa province , et qui conserve religieusement le costume respectable de l'autre siècle. Elle est parée de l'antique guazape armoriée , jadis en faveur sous Philippe-Auguste , d'une chape en tiretaine violette "et d'un vaste chaperon écarlate. La dame de Montboissier , son amie, n'est pas moins patriarcalement vêtue. Placées l'une à côté de l'autre , elles s'entretiennent sans doute de leur jeune âge , car un sourire brille encore dans leur regard éteint.

Isabeau de Solignac , Agnès de Ceyssac et la dame de Dunières offrent un singulier contraste avec ces deux matrones. Toutes les trois sont à la dernière mode de ï .iris et de Toulouse. Elles portent le gracieux suivot en velours bleu bordé d'hermine qui dessine >i voluptueusement la taille et que la reine Blanche avait mis eu grande vogue. — Cependant la plus belle , la plus gracieuse , c'est la jeune Béatrix de Mercœur, femme d'Armand de Polignac, fils de la vicomtesse. Ses cheveux, blonds comme le miel , ses grands yeux bleus si tendres , sa voix douce , son sourire candide et pur l'ont fait

surnommer le bon Ange des montagnes. — Derrière elle marche d'un pas lent et dédaigneux Berthe de Montfaucon, nièce de Bernard, Bras-de-Fer; ses vassaux en ont grande frayeur , parce qu'on la dit méchante châtelaine. Sur ses terres, ils l'appellent Berte-la-Rousse , sans doute à cause de la couleur de ses cheveux , qu'elle cache sous un voile blanc deux fois roulé autour de sa tête , passé ensuite en mentonnière et retenu par un cercle d'or , en façon de couronne.

Toutes les autres dames ont aussi porté dans leur costume ce luxe, cette recherche qui distinguent la noblesse féodale de l'époque. — On remarque encore parmi les plus connues, la dame de Lafayette, la dame Auxiliande deLatour, dite l'habile fi le use, la dame Françoise d'Arlempde, Victoire de Paulhac, Mathilde de Brassac, Claude de Saint- Vidal, Marguerite de Roquefeuille, et surtout Iseult de Mons, fille du brave Jehan de Tolhac, mort sur les plages lointaines, à la suite du roi.

Au pied du trône de la présidente sont gravement assises, dans des fauteuils de bois de chêne, Clara d'Anduze, dona Castelloza et Tiberge, les trois plus illustres troubadouresses de France.

En face, sous un dais pavoisé de gonfanons, rehaussé de piques, de lances, d'écus et d'autres armes disposées en trophées militaires, siège l'heureux

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moine de Montaudon, non plus avec le costume sévère d'un religieux reclus dans un moutier, mais dans la galante équipée d'un seigneur fastueux. Le roi d'Aragon l'a fait prince de la cour du Puy- Sainte-Marie et a changé sa lourde robe de laine contre un léger manteau de soie. Aussi porte-t-il un petit chaperon d'azur garni d'hermines, couronné de perles, une robe du plus riche tissu et, comme les écuyers qui servent la table royale, des bottines rouges avec des éperons d'or.

A droite et à gauche du moine-chevalier sont assis quatre enfants de la province , célèbres au loin par leur talent en poésie : Austan Dorlhac (1), Gausserand de Saint-Didier, petit-fils de Guillaume (2), Garins Lebrun et Pierre Cardinal, que chacun appelle déjà le Juvénal de son siècle. — Ensuite, sur deux rangées, en face des châtelaines, on remarque les troubadours Giraud Riquier, Reymond Vidal, Richard Barbezieu, Jehan Estève de Béziers, Raymond de Castelnau, Aimeri de Beauvoir, Sordel, Savari de Mauléon , Giraud de Borneuil, Guillaume de Latour , Jean d'Aubusson et Aubert, dit le moine de Pucibot.

Sous les arceaux du cloître sont assis, sur des

(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note BB . (*) Voir, à la un du livre troisième, la Note CC.

gradins en amphithéâtre, les seigneurs chevaliers. — D'abord, Jérôme de Langeac, châtelain fort savant, plus capable de lire dans un ciel de nuit qu'un prieur dans son livre d'offices. C'est un homme de mœurs très-austères, qui n'assiste à presque aucune fête et que jamais on ne rencontre dans un tournois. S'il a quitté son vieux manoir et la tour où ses heures solitaires se passent en observations astrologiques, ce n'est pas, dit-on, par curiosité, ni pour chercher une distraction à ses graves études. Plié dans une robe brune, la tête couverte par un large capuchon, il se tient immobile derrière une colonne. Pour qui n'aurait pas connu son secret, i^ eût été facile de le pénétrer. Ses grands yeux noirs sont constamment fixés sur Claude de Saint-Vidal qu'il aime ; mais la timide jeune fille n'y prend garde, car son cœur et sa main sont promis à Marcel de Roche-en-Reigner, brave gentilhomme du pays.

À côté de Jérôme de Langeac est assis Etienne, sire de Chalancon, âpre et brutal châtelain du Velay. Deux énormes molosses, qui ne le quittent jamais, sont couchés à ses pieds et n'osent détourner leurs yeux, à moitié clos par le sommeil, des yeux menaçants de leur maître. Malgré ses soixante-cinq ans, le vieux montagnard porte une armure d'un poids énorme et craint moins la fatigue que le plus fort

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de ses soudards. Son courage est égal à son audace, et sa cruauté dépasse celle de l'épervier dont les plumes couronnent son chapeau à larges bords. Plusieurs assurent que dans sa jeunesse il commandait une bande de routiers; d'autres prétendent qu'il tient encore à sa solde quelques-uns de ces maraudeurs de nuit qui vont sur les grandes routes, pillant voyageurs et pauvres pèlerins. Quoi qu'il en soit, personne ne comprendrait la présence d'Etienne en ce lieu, si l'on ne connaissait sa mortelle antipathie pour les compagnons bouchers de la ville dont il a souvent décimé les troupeaux ; mais il sait que l'affaire de Rochebaron doit être appelée, et il est venu pour soutenir cet indigne bayle de Monseigneur. Sa taille est gigantesque quoique un peu courbée par l'âge, ses traits secs et anguleux n'expriment qu'un sentiment de vague malveillance pour tout ce qui l'approche, et les épais sourcils noirs qui couvrent ses yeux font un sinistre contraste avec son front chauve et sa longue barbe blanche qu'on voit tomber en désordre sur une cotte de mauvais camelot bordée de cuir.

Son fils Just, qui passe pour le tireur d'arc le plus adroit de la montagne, est placé devant lui. Ce jeune gentilhomme tient au poing gauche un faucon noir attaché par une chaîne d'argent, et s'appuie négligemment sur l'épaule de son fidèle

compagnon Pons de Montlaur, avec lequel il s'entretient à voix basse. Just et Pons sont du même âge, ne se sont jamais quittés et ont toujours eu l'un pour l'autre la plus tendre affection. — Le premier, presque aussi grand que son père, est d'une magnifique et robuste prestance. Tout en lui exprime la force, l'adresse, unies à la franchise, à la bonté. Une certaine fierté héréditaire, mais qui dans sa personne n'a rien d'offensant, donne à sa physionomie une assurance digne et calme qu'on aime, parce qu'en elle se peint l'image de la loyauté. Une plume d'aigle orne son chaperon, sa large poitrine est recouverte d'une cotte de sandal-inde, son mantel est en samit- vermeil et son ceinturon de peau de buffle supporte de belles armes de chasse, dont nul ne sait mieux que lui l'usage. — Le second, un des plus gracieux barons et des plus aimables poètes du temps, est, au contraire, d'une nature faible et délicate. Sur son pâle visage, quelque peu amaigri par une maladie récente, s'unit une expression narquoise à la plus douce langueur. Son regard, d'une rare intelligence, exerce quand il parle une influence irrésistible; aussi avait-il su plaire singulièrement au roi qui, lors de son passage, lui avait fait cadeau d'une targe orientale en argent massif, du plus curieux travail. Son surcot est en velours noir brodé d'arabesques ; à sa toque d'écarlate s'at-

tache une écharpe roulée deux fois autour du col ; sa ceinture, à fermait d'or, retient un couteau à manche d'ivoire et une escarcelle élégante en menuvair.

Vient après eux Raoul de Ghavagnac, qui raconte au prévôt de Montravel l'histoire de la belle Eléonore de Guyenne, la magnificence de ses cours plétrières, son divorce avec Louis-le-Jeune et les expéditions de ce prince contre les rebelles montagnards du Velay. Le prévôt joue avec sa linguarelle (1) et sourit malignement aux récits chevaleresques du vieux courtisan, qu'écoute aussi avec attention et sans mot dire Enguerrand de Léotoing, un des cent gentilshommes de la garde du roi. — Enguerrand, chevalier d'un grand courage, est le descendant d'une illustre maison d'Auvergne. Sa bonne mine, la bizarrerie autant que la richesse de son costume attirent les regards de l'assemblée. Chacun le montre et se demande son nom, sa famille, son pays, son grade

(l) La linguarelle est une espèce de scapulaire d'un pied carré, qui est de petit gris, doublé de satin rouge pour les chanoines et de bleu ou de violet pour les autres. C'est une cuirasse de la môme fourrure que l'aumusse. On prétend qu'elle fut prise en mémoire de ce qu'Adhémard de Monteil, évêque du Puy ; fut le premier à embrasser la croisade au concile de Clermont, avec quelques-uns de ses chanoines.

(L'abbé Lebeuf.)

dans l'armée. Pourquoi cette cotte d'armes ainsi faite? Pourquoi ce hoqueton blanc semé de papillottes d'argent? Pourquoi sur ce hoqueton y a-t-il brodé des deux côtés un arbrisseau de genêt que couronne une main céleste? Pourquoi porte t-il cette devise latine: Exultai hurmlesl... et mille autres questions que les groupes oisifs échangent toujours en pareille occurrence.

Plus loin suivent : —le comtor d'Apchier, petit-fils du célèbre troubadour, et qui a conservé pour les œuvres de son aïeul une si grande vénération qu'il en a fait transcrire jusqu'à six exemplaires sur riche vélin(i); — le châtelain de Chapteuil, neveu de Pons, le malheureux poète mort en Palestine ; — le sieur de Bonas; — le chevalier de Balsac; — les barons de Queyrières, de Beaudiné, de Bouzols, de Maubourg et de Roche-en-Reigner ; — le seigneur d'Espinchal ; — le chevalier Archambaud de Montaigu, parent de l'ancien évêque ; — le baron d'Anduze; — le sirè Armand de Brion , et beaucoup d'autres encore.

Quand chacun fut en place, douze trompettes sonnèrent , puis l'assistance entière se leva. — U se fit un grand silence ; la vicomtesse prit des mains

(l) Voir, à la fin du livre troisième, la Note DD.

312 UNE COUR d'amour au put.

de son page Louis un rouleau de parchemin et lut, non sans une vive émotion , le discours suivant :

« Hautes et puissantes Dames ,

» Conservatrices des trente-une lois d'amour données par le faucon de la cour d'Artus , c'est à nous qu'il appartient de les faire respecter dans toute l'étendue de nos provinces. La reine Héonore , les comtesses de Flandre et de Champagne , Ermangarde de Narbonne et d'autres illustres princesses , nous ont tracé des règles infaillibles. Nous saurons en faire une loyale application , avec l'aide de notre puissante et sainte patronne , la Reine des Anges. — J'ai dit. »

Aussitôt vingt jongleurs entonnèrent une cantate en Thonneur de Notre-DamelaVierge;puis, tour-àtour, récitèrent des fragments de poésie, pour célébrer la beauté , les vertus des nobles châtelaines. — Ils s'accompagnaient en chantant. — Un jouait du chalumel, trois de la cythare, quatre du violon ou de la 'viole, deux du rebec, six de la harpe, deux du psaltérion, deux de la mandore.

Après les chants d'ouverture , la dame Tiberge , qui remplissait l'office de grcfflère de la cour, appela les causes inscrites. La première était celle de la châtelaine de Touai, contre le troubadour

Richard Barbezieu. — Voici sommairement l'affaire : Richard, pauvre vavasseur, né au château de Barbezieu, en Saintonge, était un jeune poète plein de talent , mais d'une excessive timidité. Il devint un jour follement épris de la châtelaine de Touai , fille de Geoffroy Rudel , prince de Blaye . Riche et jolie, la dame était fière de s'entendre chanter par un troubadour en renom , aussi accueillit-elle avec plaisir les poésies dans lesquelles Richard parlait à la fois de son amour et de la merveilleuse beauté de la miels de donna , de la meilleure des dames. Cependant, toujours sévère, elle résista aux tendres supplications de Richard , qui depuis si long-temps ne réclamait qu'un seul regard pour récompense. Or , il arriva qu'en ce temps une autre belle châtelaine , qui connaissait la passion malheureuse du troubadour , l'engagea d'abandonner la cruelle et parut s'offrir pour la remplacer. Richard céda dans un moment de dépit, courut chez la dame de Touai, lui reprocha ses dédains et lui signifia qu'il l'abandonnait. Prières et larmes ne purent le retenir. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque , de retour chez sa nouvelle dame , il trouva une femme irritée qui le chassa de chez elle, en l'appelant déloyal, traître, parjure. Honteux, consterné, le désespoir dans l'âme , le malheureux Richard vint demander grâce à madame de Touai , qui ne voulut

314 UNE COUR d'amour au put.

plus le voir. Alors , dans sa douleur , le troubadour cessa de chanter et s'exila au fond d'une campagne. — Les seigneurs de la contrée , ne pouvant plus l'avoir pour animer leurs fêtes, s'intéressèrent à son sort et prièrent pour lui. La dame de Touai promit enfin d'accorder son pardon , mais seulement le jour où cent dames et cent chevaliers viendraient à la fois lui crier grâce et merci en faveur de l'infidèle qui l'avait ainsi outragée.

Richard, qui savait que sa sévère amie devait se trouver à la cour du Puy-Sainte-Marie , s'empressa d'y faire inscrire sa cause, et dès qu'elle fut appelée, il s'avança modestement au milieu de l'auditoire. A peine pouvait-il se soutenir , tant il était ému ; mais , encouragé par un bienveillant accueil , il demanda la faveur de se faire entendre.

La vicomtesse fit un signe d'approbation; aussitôt il prit sa lyre , préluda quelques instants et chanta :

« Ainsi qu'un éléphant renversé par terre ne » peut se relever jusqu'à ce qu'un grand nombre » d'autres éléphants le fassent relever par leurs cris, » de même je ne serai jamais sorti de la douleur » dans laquelle mon crime m'a précipité, tant que » la Cour du Puy, tant que les loyaux chevaliers >> qui s'y trouvent n'imploreront pour moi celle » que je n'ai pu toucher.

» S'ils ne viennent à mon secours, je ne pourrai

» plus reprendre mes chants , je me verrai forcé » de demeurer enfermé comme un reclus, de vivre » seul , abandonné , de dire adieu à tous les plaisirs » de la vie et de n'avoir plus que la douleur pour » compagne. Je ne suis pas comme Tours que l'on » récompense et que l'on nourrit avec le bâton...

» L'amour est puissant, il doit obtenir ma grâce. » Si j'ai failli, c'est par ignorance. Je ne suis pas » comme Dédale qui , se comparant à Dieu , osa se b faire des ailes pour s'envoler dans le ciel , mais » Dieu abaissa son ignorance et son orgueil. Mon » orgueil fut de l'amour, c'est pourquoi j'implore » votre assistance.

» Je m'en vais par le monde , gémissant sur moi » qui parlai trop imprudemment. Ah ! si je pouvais » imiter le phénix, brûler et renaître ensuite de » mes cendres , pour enfin rentrer en grâce au- » près de la belle que j'ai offensée et que je n'ose » revoir depuis deux ans!

» Chanson, sois mon interprète auprès d'elle, » je vais me remettre à sa miséricorde , semblable » au cerf qui , ayant fini sa course , vient mourir » aux pieds des chasseurs (1). »

Richard n'avait pas achevé sa plaintive chanson ,

(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note EE.

316 une cour d'amour au put.

que les applaudissements et les cris de grâce , de merci, partirent de tous les points du cloître en même temps. La châtelaine de Touai cachait sous son voile l'émotion , sans doute aussi la joie, qui couvraient son visage de rougeur. — Alors la présidente, après en avoir délibéré avec les autres dames du tribunal , prononça l'arrêt suivant :

« A vous , gentil troubadour , nous donnons la paix et le gracieux pardon ; mais que votre cœur ne se rappelle jamais sa félonie sans penser que le véritable amour n'existe qu'avec une estime infinie pour la dame des secrètes pensées.

* A vous , noble princesse , nous faisons la prière et la loi d'oublier l'outrage et d'octroyer vos bonnes grâces au timide Richard que vous voyez repentant à vos pieds (1). »

La seconde cause inscrite fut celle de Marguerite, dite la belle bouchère, contre Messire de Rochebaron, bayle de Monseigneur l'évêque. Cette affaire, qui

(1) Si nous citons ici ce jugement, c'est qu'il est vraiment curieux à étudier. En effet, en prenant la peine de le comparer aux arrêts rendus sur semblable matière, un siècle auparavant (par exemple celui de la comtesse de Champagne, l'an 1174, le 3 e des calendes de mai, indict. vij), on verra combien les mœurs s'étaient chastement corrigées.

avait eu beaucoup de retentissement et dans laquelle tous les efforts pour obtenir justice avaient été épuisés, ne fut pas plutôt appelée qu'une sourde rumeur régna longtemps dans les galeries du haut. C'étaient les compagnons bouchers de la ville qui s'étaient rendus à l'audience, espérant y rencontrer Rochebaron et l'y confondre à la face de son maître. Quand ils s'aperçurent que ni le bayle; ni l'évêque n'étaient présents, ils firent entendre leurs murmures, à la grande colère de Ghalancoq et de quelques autres gentilshommes qui, de leur côté, ne cessaient de crier haro ! aux sergents et aux hallebardiers de service.

Enfin le silence se rétablit : alors Tiberge raconta la piteuse histoire de Marguerite, telle que chacun la savait; toutefois on assure qu'elle chercha, autant qu'il lui fut possible, à atténuer le crime de Rochebaron, ce qui provoqua une seconde explosion de murmures plus expressive encore que la première. — Pendant ce temps le tribunal délibérait.

Après trois quarts d'heure au moins de débats, la cour reprit sa séance et la vicomtesse lut ce remarquable arrêt :

« N'ayez aucune crainte, bonnes gens et menu peuple, nous serons justes pour tous. Cette cause nous est chère, parce que c'est celle de l'honneur ;

*ùt r*\m *ss Sidie. srii» à la ses cansdtntv» dévia /jncVaiM eciMi^ par les iames et Gascogne. .% iear ^i^flkp^^oxibffflfeaBeEitàfarrHRndapar eu» *-» vsaïiàïÀt iiLiï^BoœdîioosetordcwiioQs: Ose k tmpàÀt Mt désormais frustré de toate «spénix* d'amour; qall sot méprisé comme fl est méprâaUe du» toute cour de dames et de cheva. fans; qrc la bfmte couvre son front; que la douleur

Qéthast son visage; que le remords ronge son cœur; et si quelque dame a jamais l'audace de violer ce statut, quelle encoure pour sa vie l'inimitié de toute bonnéte femme. »

Cette sentence, écoutée avec une attention religieuse, fut couverte par les applaudissements du populaire, qui cependant ne se trouva pas suffisamment vengé par la flétrissure morale infligée à Findigne Rochebaron, puisque quelques années plus tard le malheureux fut cruellement occis dans une émeute.

Après la cause de la belle bouchère, grand nombre d'autres furent jugées et toutes avec cette équité, ce tact, cette sagesse que n'avaient pas toujours eus les cours plénières des siècles précédents.

L'audience achevée, les jeux poétiques commencèrent. — La cour d'amour avait encore plusieurs

arrêts à prononcer ; cette fois, non plus contre de malheureux coupables de lèse-galanterie, mais pour Frécompenser d'habiles enfants de la gaie science, qui venaient chercher dans ces solennelles assemblées la réputation , la gloire et le prix de leurs travaux. Cette publique épreuve était, pour ainsi dire, indispensable à quiconque prétendait au titre de troubadour.

Le premier qui parut fut Albert de Sisteron, fils du jongleur Nazur. — Ce fut au prince de la cour qu'il adressa son défi. 11 vint au pied de son trône, lui demanda la faveur d'un combat ; aussitôt, et sans même lui répondre, le moine de Montaudon prit sa lyre et lui fit signe de commencer.

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