SITUATION DU VELAY A CETTE ÉPOQUE
SOMMAIRE
Au de J.-C. 1207. — Résistance des habitants du Velay a leur évêque Bertrand de Cualancou. — Plaintes an Pape. — Prédication de la croisade dans toutes les paroisses du Yelay. — Départ des Croisés vêlaviens en 1209.— Passage des Croisés a travers le Rouergue et le Quercy. — Résultat de la croisade.
Debout sur le sommet de la colline sainte, Innocent III veille dans l'ombre... Son œil ardent a parcouru le cercle immense de l'horizon et vient de découvrir avec inquiétude le péril qui menace la chrétienté. Alors, comme Jésus-au jardin des Olives,
le pontife attristé laisse tomber ses regards autour de lui, et voit ses disciples plongés dans un profond sommeil. « Frères, éveillez-vous, leur dit-il, l'esprit » du mal plane sur la terre. Le souffle de votre pa- >» rôle aurait pu le chasser plus proinptement que » la brise matinale ne dissipe les vapeurs fétides de » la nuit, mais vous avez trop longtemps dormi, et » son audace s'est accrue de toute vQtre faiblesse.. ; » levez- vous donc et marchez. » Ainsi parle le Saint-Père...
Il était vrai ; — l'hérésie, imperceptible dans son origine, n'avait point songé d'abord à s'attaquer aux croyances de l'Eglise; elle n^ voulait de réformes que dans les mœurs du clergé. — Les habitudes monacales étaient, il faut le dire, si contraires aux divins enseignements de l'Evangile , la crosse pastorale, donnée comme houlette protectrice, frappait si rudement le troupeau, qu'un cri de pieuse indignation dut ùtre le signal de cette grande révolte.
L'énergique et clairvoyant pontife avait compris le danger et s'était mis puissamment à l'œuvre. Innocent III recevait de toutes parts d'amères doléances; il les appréciait avec une scrupuleuse attention et s'appliquait à les faire cesser. — Les plaintes qui fixèrent surtout son active sollicitude furent, on le comprend, celles des provinces méridionales où l'hérésie s'était réfugiée. Plusieurs fois
les habitants du Velay, pour ne parler que de ceuxlà, implorèrent son intervention suprême ; il les entendit paternellement et s'empressa d'ordonner que satisfaction complète leur fût accordée. 11 voulait, s'il en était temps encore, préserver cette terreprivilégiée du contact pestilentiel ; il espérait que ses hautes montagnes opposeraient aux vents porteurs des mauvaises semences une infranchissable barrière..., il réussit. Mais s'il parvint à détourner de ces contrées la contagion fatale, il ne put y maintenir l'irrésistible élan qui entraînait, presque à leur insu, des générations entières à de nouvelles destinées.
Les Velaviens, enhardis par tout ce qui se passait autour d'eux, irrités des exactions incessantes des prélats féodaux, excités par les châtelains jaloux , se mirent à résister ouvertement à leur évêque( 1207). Celui-ci, fort de l'ascendant que lui donnait son caractère et de l'autorité qu'il tenait du souverain, loin de faiblir, redoubla ses rigueurs. — Les opprimés portèrent alors leurs plaintes aux pieds d'Innocent III : « Puisque le roi, notre sire, » nous refuse justice et pitié, disaient-ils dans leur » supplique, Saint-Père, daignez venir à notre- aide. » Monseigneur Bertrand de Chalancon, non con- » tent d'excéder les pouvoirs qui lui furent confiés » pour le bien du peuple, abuse tyranniquement
» de ceux que l'Eglise a mis dans ses mains. Ce ne » sont tous les jours qu'injustices nouvelles... Mal- » gré les défenses promulguées par votre prédéces- » seur, Luce III , de sainte mémoire, la sépulture » est interdite aux chrétiens qui ne laissent pas, ou » pour lesquels on ne paie pas une rétribution con- » sidérable. Le mariage des veuves qui, à toutes » les époques fut autorisé par les lois de l'Eglise,
» est maintenant réprouvé par notre évoque Et
» ne croyez pas, illustre Pontife, qu'il en fasse af- » faire de conscience, non : ce n'est pour lui qu'un » moyen coupable d'augmenter ses trésors , car il » permet à ceux qui sont riches ce qu'il refuse aux » malheureux. Contre ces exigences iniques, si » quelques-uns osent faire entendre une voix sup- » pliante, ils sont aussitôt interdits, excommuniés, » et poursuivis à tout jamais par l'implacable co- » 1ère de notre évêque. »
Le pape, qui retrouvait dans ces doléances les principaux griefs dont se fortifiait l'hérésie , se hâta d'écrire à l'évêque du Puy pour lui ordonner, ainsi qu'à son clergé, de mettre fin immédiatement aux indignes abus dont souffraient les habitants du Velay. — Non-seulement le Souverain Pontife leur enjoignit de restituer les sommes qu'ils avaient si indûment perçues, mais les contraignit encore à accueillir humblement toute demande, tous procès
qui leur seraient intentés à cette occasion (1). — Si cette publique et sévère remontrance, à laquelle le prélat fut bien obligé de se soumettre, augmenta dans l'esprit des populations velaviennes l'immense autorité pontificale, elle dut aussi considérablement amoindrir Y obéissance respectueuse qu'Innocent III réclamait pour Chalancon
Cependant la croisade contre les hérétiques se prêche dans toutes les paroisses de la province ; les moines, si cruellement stigmatisés depuis un demisiècle, se répandent dans les campagnes et sollicitent l'extermination des ennemis de la foi. — Ces ennemis, quels sont-ils , à quels signes les reconnaître? demandent les bonnes gens saisis d'une pieuse frayeur. « Ce sont ces rois, ces princes, 9 ces châtelains damnés, dont les demeures fas- 9 tueuses servent d'asile à tous les crimes. Ce n'est 9 point assez pour eux de s'abandonner aux plus » honteuses débauches, ils trouvent que laperdi- » lion de. leur âme ne paie point assez chèrement » tout le mal qu'ils font, c'est pourquoi ils appel- » lent autour d'eux des légions de méchants poètes,
(1) Voir sur ce sujet ce que disent Arnaud {Histoire du Velay), Bom Vaissette (Histoire du Languedoc), le père Odo de Gissey (Histoire de Notre-Dame du Puy).
» race affamée qui, pour un manteau neuf et quel- » ques victuailles, vendrait Dieu. Ils leur font corn- » poser les plus odieuses calomnies contre l'Eglise, » mère des pauvres, et contre nous qui dévoilons » leur hypocrisie ; puis ils mettent quelques sous » d'or dans l'escarcelle de tous ces faméliques, » pour qu'ils aillent répandre à travers les paisi-
» blés campagnes les semences empoisonnées
» Voilà quels sont les ennemis qu'il faut combattre, » qu'il faut exterminer. » — Et les populations velaviennes prennent les armes, se rangent docile* ment sous les bannières des paroisses et des chàtellenies. Les seigneurs, les abbés rassemblent les fidèles soumis à leur juridiction, l'évêque Bertrand, bardé de fer comme un chevalier, commande cette petite cohorte.
C'est à Notre-Dame du Puy, le 2 juillet 1209, qu'est le rendez-vous général. Durant la nuit entière, la ville illuminée se remplit de monde. A voir la joyeuse agitation qui règne dans tous les quartiers, on dirait vraiment qu'il se prépare quelque grande fête. On court, on se heurte, on s'appelle en riant, on frappe à grands coups aux portes des voisins pour emprunter, qui une bonne hallebarde, qui une forte épée, qui un casque, une cuirasse, un haubert. Plusieurs femmes résistent et ne veulent pas laisser partir leurs maris, leurs enfants ; mais
ceux-ci les rassurent bientôt : — « Que craignez- » vous, leur disent-ils, nous n'avons que peu de » lieues à faire, par un temps superbe, à travers » un pays fertile , et nous serons de retour pour » les moissons, dans quarante-cinq jours au plus » tard (1). »
Au lieu de rejoindre à Lyon l'armée des croisés , Monseigneur Bertrand de Ghalancon préféra se diriger par la route opposée, et balayer, si Ton peut se servir du mot , le Rouergue et le Quercy . — 11 était prudent de ne pas exposer les troupes à manquer de subsistances , en les portant toutes à la fois sur les mêmes points ; on conçoit d'ailleurs quelle influence devait exercer sur les habitants des pays parcourus le passage de ces exaltés. A chaque pas leur nombre augmentait , si bien qu'au neuvième jour ils étaient plus de deux mille. Ces considérations, d'une grande justesse en cette circonstance, ne fuient pourtant pas les seules qui déterminèrent l'évêque du Puy à s'acheminer de ce côté* Non-seulement le prévoyant général voulait éviter la disette , en ne suivant pas des chemins trop battus , mais il cherchait encore à réaliser quelques-uns de ces bons
(1) La croisade n'était demandée dans le Velay que pour quarante jours. Passé ce délai, chacun redevenait libre.
profits de guerre qu'on pardonne plus aisément aux vieux chefs de routiers qu'aux gardiens des saints préceptes évangéliques.
En effet , parti dans le seul but de combattre et de punir les peuples marqués du sceau de la réprobation pontificale, Ghalancon ne se fit pas scrupule) chemin faisant , de frapper, de contributions énormes les villes sans défense par lesquelles il passait. Ainsi Cossade, dans le Quercy , Saint-Antonin, sur les frontières de l'Albigeois , furent obligés de payer une forte rançon pour éviter de plus grands malheurs. — La garnison de Villemur , effrayée par de faux récits , et s'imaginant d'une heure à l'autre voir arriver ces gens du Velay qu'on leur avait représentés comme une horde sanguinaire qui égorgeait tout sur son passage , se hâta de prendre ce qu'elle put emporter, incendia le château et se dispersa toute tremblante à travers la campagne , bénissant Dieu d'en être quitte à si bon compte. L'évêque , apprenant cette panique , assura qu'elle avait été d'autant plus malheureuse , qu'il n'avait nullement songé à s'emparer de Villemur, et qu'au moment où on le soupçonnait de s'attarder dans ces parages , lui se hâtait de marcher sur Béziers , où étaient déjà réunies les troupes des coalisés.
Nous passons ici le récit de cette guerre affreuse
et sans exemple dans l'histoire nationale, pour dire de suite quels furent ses principaux résultats. — Par cette conquête , ou plutôt par cette violente invasion , le midi devint la proie du nord. Les Provençaux , qui durant trois siècles avaient fait l'honneur et l'envie des peuples civilisés, se trouvèrent tout-àcoup la pitié des plus misérables. Leurs belles provinces restaient incultes , leurs palais étaient déserts ou servaient de demeure à une soldatesque étrangère , le commerce s'était exilé d'un asile si brutalement spolié , la littérature romane , florissante dans toute l'Europe , fut condamnée à périr pqr les flammes , sur le trône même de sa gloire , et jusqu'à son dernier feuillet (1); bien plus, quiconque osait parler cette langue harmonieuse était excommunié domine coupable d'hérésie. Royaumes et duchés furent réunis à la couronne de France , et les Raymond, les Roger, ces yaillants princes dignes d'un meilleur sort , furent remplacés par des sénéchaux du roi.
Tout le midi se trouva désormais divisé en trois
(1) Pour empêcher de lire les livres hétérodoxes relatifs à l'hérésie albigeoise, le Pape HonoriusIV institue une Université à Toulouse, et, dans sa bulle, ordonne l'abandon de la langue vulgaire qu'il maudit. . . — Voir notre Histoire de la langue romane, chap. ix. Décadence et destruction de la langue provençale.
tt
grandes sénéchaussées, celle de Beaucaire et de Nîmes y celle de Carcassonne et de Béziers, enfin celle de Toulouse. — Le diocèse du Puy fut compris dans la première. — Depuis cette époque , le Velay ne fut plus la frontière d'un état distinct et puissant , il devint fraction minime d'une province conquise et pour jamais confondue dans l'unité d'un empire qui cherchait chaque jour à se reconstituer (1).
(l) Les foyers qui éclairaient jadis le Velay, en déteignant prés de loi pour se rallumer trop loin de son regard, n'eurent plus sur son action qu'un effet de refroidissement, et la centralisation septentrionale, en réunissant dans une main éloignée tous les intérêts, brisa les rapports de chaque jour et de voisinage. L'imprimerie repoussa l'idiome provençal, proscrit par les lois et dédaigné par les sociétés nouvelles, et l'isola bientôt pour le changer, par une lente décomposition, en patois rustiques et grossiers. De teUe sorte qu'à partir de ce temps, l'histoire littéraire de nos localités perdit son originalité et vint se confondre dans l'histoire générale de la France...— (Histoire poétique et littéraire de V Ancien Ye- Jay,p.xvij.;
SOMMAIRE
Appréciation générale des œuvres du poète. — Puissance révolutionnaire des troubadours aux XI* et XII e siècles. — La hardiesse des troubadours est une des causes de la croisade. — Influence des poésies de Pierre Cardinal sur le mouvement révolutionnaire. — Biographie de Pierre Cardinal , par Michel de la Tour. — Situation morale du Yelay aux XI* et XII e siècles. — Sirventes contre les faux clercs. — Philosophie. — Sirtentes contre les mauvais riches. — Sirventes contre l'amour. — Poésies historiques.
Quel est cet homme, ce fugitif, semblable au vieil Homère, qui va de ville en ville, tenant une lyre à la main , et chantant les malheurs de son inconsolable patrie ? Voyez , il aura cent ans bien-
tôt, et la douleur lui pèse plus que les années. Son front chauve, qu'il portait si fier autrefois, s'est courbé pour ne plus se relever ; lé temps a sillonné de rides profondes son visage amaigri , et
pourtant, s'il vient à tourner ses regards du côté de la Provence , son cœur bat , ses yeux s'animent , sa voix forte encore répète à la terre proscrite un long , un déchirant adieu. Quels accents , quels
plaintifs regrets s'exhalent de son âme ! « Adieu
» pour jamais, beau ciel, doux climat, pays t adoré ! . Adieu patrie qui m'as vu naître et que » j'ai vue mourir ! Le glaive sanglant de l'exter- » minateur a passé comme une faulx cruelle sur » tes générations saisies d'effroi ; tes enfants sont » tombés et couvrent le sol comme jadis tes mois- » sons jaunies. Depuis ce jour, on dit que tes » champs sont restés sans culture , on dit que tes » femmes ne veulent plus être mères ; et moi qui » t'ai vue belle, heureuse, chargée de fleurs, ô » Provence désespérée ! je gémis sur tes destins, je
» maudis tes oppresseurs »
Ceux qui l'entendaient parler ainsi s'arrêtaient , et le jeune homme surpris demandait au père de son père : Avez-vous connu ce vieillard? — Oui, répondait celui-ci; il a nom Pierre Cardinal, il est enfant de la Vêla vie ; c'était l'ami du comte de Toulouse , et le troubadour préféré du roi
d'Aragon. Dans cette guerre affreuse, qui vit couler tant de larmes et tant de sang , le hardi poète frappa plus d'un coup mortel sans dague et sans épée. Ses sirventes , plus rapides que l'arbalète du meilleur archer , atteignirent au cœur ces méchants clercs dont le retour des croisades peuplait alors les monastères. — Voilà ce que répétaient ceux qui furent les contemporains des massacres du midi , ceux qui savaient quelle civilisation fut brutalement étouffée dans son doux et libre épanouissement.
Pierre Cardinal , poète centenaire , errant comme un fantôme à travers toutes ces ruiner , écrivant pour ainsi dire sur chacune des pierres de son chemin la triste épitaphe de chacun de ces hommes qu'il avait aimés, n'est-il pas une des figures historiques les plus dignes de notre sérieuse attention? Ne croirait-on pas qu'il reste le dernier de la race perdue des troubadours, pour nous confier, avant de descendre dans les ombres éternelles, le secret de cette fatale époque? Il fuit, cachant sa lyre sous son manteau , osant à peine se retourner pour voir les dernières flammes de l'incendie . Il croit, comme le pieux Enée, avoir sauvé ses dieux pénates ; mais à quoi sert l'instrument, si la liberté qui était son àme l'a pour toujours abandonné?
Jadis le poète était une puissance. Pour peu qu'il tint la plume d'une main ferme, tout fléchissait humblement devant lui. Historien , philosophe, publiciste en même temps, il ne laissait rien passer sous son regard vigilant sans le soumettre à son tribut. Il était le seul organe de la publicité ; et l'on conçoit qu'à cette époque , où la presse n'existait point encore, celui qui pouvait, à son gré, dispenser la gloire ou l'infamie, exerçait nécessairement ime influence considérable. Il ne l'ignorait pas « Je suis la voix qui crie , le peuple est l'écho qui répète , » disait Pierre Cardinal, et vraiment il avait raison. — « Partez , mes vers , ajoute- t-il ailleurs , prenez les » ailes de l'hirondelle pour porter aux extrémités » du monde la vaillance, les hauts faits de mon » prince; et vous, mes jongleurs fidèles, accordez » vos mandores, apprenez mes trois derniers sir- » ventes , vous les répéterez de ville en ville , de » châteaux en châteaux. La jeune fille s'arrêtera aux » bords de la fontaine sans s'apercevoir que l'eau » glacée baigne ses pieds nus, et vous la verrez » sourire à l'harmonie de vos chants; le riche » baron vous ouvrira joyeusement les portes de son » manoir et ne vous laissera pas partir , croyez-moi, » sans une généreuse offrande. »
Cette immense fortune , ce pouvoir toujours gran-
dissant des écrivains méridionaux, furent une des causes principales de la croisade. Les plus sombres mystères de la foi, les sanctuaires les plus reculés de l'Eglise n'étaient plus respectés ; la critique audacieuse levait tous les voiles, fouillait les plus secrets asiles. Alors ceux qui se voyaient aussi étroitement enveloppés comprirent que , dans cette étreinte mortelle, il fallait périr sous les attaques incessantes de l'ennemi ou l'étouffer dans son sommeil. La résolution fut bientôt prise et promptement accomplie (1).
C'était toujours en langue romane que se chantaient les sirventes. Même dans les pays où l'idiome variait le plus, on avait coutume d'écrire et de réciter les compositions poétiques de préférence en style provençal. Il était le plus doux , le plus harmonieux. En Angleterre , en Espagne, en Italie , d'une extrémité à l'autre des Gaules , la romane était étudiée , et les recueils de la bibliothèque impériale témoignent de l'immense développement qu'elle avait acquis.
On comprend dès lors quelle pensée dicta les proscriptions rigoureuses qui frappèrent les nombreux manuscrits publiés depuis plus de deux siè-
; (1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note I.
cles. Ce n'étaient pas seulement des doctrines plus ou moins hostiles qu'on se proposait d'atteindre ; il fallait aussi anéantir à jamais ces milliers de chansons satiriques, ces pages d'histoire si vivement écrites, ces portraits si hardiment tracés. Les moindres feuilles furent déclarées suspectes, coupables; et pour extirper le mal dans sa racine, la traduction en langue vulgaire des saintes Ecritures elles-mêmes se vit condamnée (i).
Quelque soudaine que fût l'hérésie dans sa marche, quelque vigoureux que fût son développement, il faut bien reconnaître toutefois qu'elle était autant le prétexte que la cause de la croisade. Evidemment ses progrès ne furent pas tellement rapides qu'en peu d'années elle eût pu recouvrir d'aussi vastes contrées. Pour nous en convaincre , lisons ces lois cruelles dontl'épée de Montfort se fit la protectrice, et nous verrons que si tout manuscrit, bon ou mau-
(1) (1234). — Défense de lire l'Ancien et le Nouveau Testament en langue romane. {Proclamation Catalane).
« Statuim , que alguns no hajan libres del vell, o novell » Testament en romane : e si aigu ne haura , dins vuyt dies, » après la publicatio de aquosta constitutio, del dia que ho » sabra , liure aquels al bisbe del loc cremadors la quai cosa » sino ho fan , vulles sie clergue , o lec , axi com a sospitos » de heretgia sia haut , fins que sen sic purgat. » — Const. de Calai, lib. I, tit. i, cap. n fol. 7.
vais , connu ou inconnu , fut déclaré pernicieux , par cela seul qu'il était en langue romane, de même, tout écrivain, ami des princes Raymond, tout partisan de la résistance méridionale dut être poursuivi comme hérétique albigeois.
Pierre Cardinal se trouva un de ceux qui provoquèrent les plus ardentes clameurs , car dans cette immense querelle il ne resta pas un seul jour témoin paisible. On le vît s'armer tour-à-tour contre l'indigent sous le chaume, contre le moine dans son moutier, contre le châtelain derrière ses hauts remparts. A tous il disait les plus sanglantes vérités, non en déclamateur furieux , en esprit jaloux et inquiet; c'eût été chose facile en ce temps-là où chacun faisait métier de médisance. Il parlait en philosophe expérimenté, en observateur fidèle et sûr. Gomme il avait successivement porté la robe monacale et le manteau des chevaliers, il savait mieux qu'aucun autre sous quels plis de la bure et de la soie se cachait la honte.
C'est vraiment une précieuse étude à faire que celle des poésies de ce rude lutteur , de cet homme robuste qui nous apparaît sur les fondements de la société nouvelle comme un des plus ardents ouvriers de l'avenir. Il n'est pas dans tout le moyen-âge d'écrivain plus original en la forme, plus varié au
fond. Il a incontestablement plus d'érudition qu'aucun de ses contemporains, et Ton peut avancer, sans crainte d'être contredit, que sa verve n'eut point d'égale. % — Rien ne peut l'émouvoir, rien ne peut retenir sur le bord de ses lèvres ce qu'il veut proclamer. 11 pousse le courage souvent jusqu'à l'audace ; et si , dans un sirvente amer , il se met à flétrir un déloyal chevalier , le seigneur Estève , par exemple , voyez comme il met au jour les. honteux détails de son crime. Il marque au front le parricide ; puis, quand le sceau de l'infamie est im primé sur les chairs frémissantes du coupable, il jette à la foule cette leçon vivante. « Mes vers, dit-il, » partent d'un cœur droit et sans frayeur, Sembla- » blés à la lance du divin Achille (lance miracu- » leuse qui guérissait les blessures qu'elle faisait) , » mes chants portent toujours après eux le baume » qu'il faut mettre sur les plaies saignantes qu'ils
» découvrent » — Ailleurs il ajoute : « Certains
» hommes prennent ma sagesse pour de la colère » et me traitent d'insensé ; c'est pour eux que je » fis Tan dernier mon apologue de la pluie. »
Cardinal, célèbre par un profond savoir, par une intelligence supérieure, brillait encore par les qualités les plus différentes. Il suffit de parcourir ses ouvrages pour apprécier les inépuisables ressources de cet esprit fécond. Fables , chansons , sirventes,
élégies , sermons, tous sont marqués aux plus vives empreintes. Ses poésies religieuses , et le nombre en est grand, loin de dénoncer une conscience infectée d'hérésie, prouvent, au contraire, qu'il était aussi candide , aussi docile dans sa foi , qu'il était indépendant et fier sur les choses humaines (1).
Plus d'une sentence inquisitoriale le poursuivit comme albigeois ; mais il faut bien avouer que si le chrétien . était inattaquable , l'écrivain avait suffisamment provoqué les fureurs cléricales. Lisons, en effet, ses violentes satires contre les principaux ordres monastiques de son temps, contre les Dominicains surtout, et nous comprendrons alors si ceux qu'il avait ainsi attaqués durent l'épargner à leur tour lorsqu'ils devinrent les 'plus forts.
Voici la courte biographie que nous a laissée l'historien provençal :
t Pierre Cardinal vint au monde au Puy-Notre- » Dame, ville du Vêla y. Il appartenait à une famille » considérable ; son père était chevalier , sa mère » était une dame de condition. Jeune encore, ses » parents le placèrent à la cathédrale du Puy , dans
(1) Voir , à la fin du livre troisième , quelques extraits inédits des Sermons en vers de Pierre Cardinal , Note 1 bis, page 338.
» le but de lui obtenir un jour un canonicat. 11 y » apprit les lettres , la lecture et le chant ; mais » avançant en âge et se sentant jeune , aimable et » bien fait, la vanité s'empara de lui et il se mit à » composer de belles poésies et d'excellente mu- » sique. Il fit quelques chansons, mais peu. H corn- » posa un grand nombre de sirventes beaux et » bons. Dans ses violentes satires, il donne de » fortes leçons et de puissants exemples pour qui » sait les comprendre. Il châtie les folies de ce » monde et reprend énergiquement les dissipa- » tions des faux clercs.
» Ce troubadour s'en allait par les cours des rois » et des gentils barons , conduisant avec lui son » jongleur qui chantait ses sirventes. Il fut par- » ticulièrement considéré et récompensé par Mon- » seigneur le bon roi Jacques d'Aragon et par » quantité d'honorables barons.
» Et moi, maître Michel de la Tour, écrivain, » fais savoir que lorsque Pierre Cardinal quitta la » vie, il avait près de 100 ans, et que moi, Michel, j> ai copié tous les sirventes de ce troubadour en la » ville de Nîmes (1). »
En parlant ici de Pierre Cardinal , notre but est
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note J.
moins une recherche biographique d'un médiocre intérêt pour le lecteur, qu'une étude sur les ouvrages d'un de nos plus illustres compatriotes : d'ailleurs les noéls , les cantiques et les sirventes qui nous restent nous apprendront plus sûrement à connaître lui et son temps, que les récits contradictoires de Nostradamus et de Millot.
Ayant tout , et pour bien apprécier la valeur historique des enseignements et des graves leçons du troubadour , voyons sous quelle influence il écrivait ces amères satires qui le firent appeler avec raison le Juvénal du moyerirâge français.
Les abus , les vexations , les guerres continuelles des grands vassaux avaient irrité , soulevé mie population misérable sur laquelle la tyrannie féodale pesait comme un joug de plomb. Pour faire vivre les hommes d'armes, pour entretenir les forteresses incessamment démantelées et reconstruites, pour suffire aux fêtes de tant de petites cours, aux dissipations d'une si grande quantité de seigneurs, de quelles ressources pouvaient êlre les produits agricoles et les pénibles labeurs du serf, alors que trop souvent le fer et le feu ravageaient les moissons?...
Les Juifs venaient d'être chassés de France , et ce premier acte du règne de Philippe-Auguste pro-
duisit d'autant plus d'agitation que , par cette loi de bannissement , les débiteurs chrétiens se trouvaient libérés de leurs dettes envers les exilés. Le commerce effrayé n'osait plus tenter la fortune , car tous les jours on apprenait la ruine ou la mort de ces riches marchands qui colportaient de châteaux en châteaux les brillants tissus que les nobles dames attendaient avec tant d'impatience. Ed vain les malheureux s'étaient-ils appuyés sur la patente largement payée aux chanceliers du comte de Toulouse , du duc de Bourgogne ou de tout autre suzerain, ils étaient impitoyablement dévalisés.
L'Eglise n'avait plus de faveurs ni de dignités que pour les nobles familles. Les croisades étaient venues augmenter outre mesure ses dotations déjà immenses, et ses vastes domaines couvraient tout le pays. Pour défendre tant de biens , elle dut armer de nombreux vassaux, construire des forteresses, et souvent, dans ses luttes temporelles, appeler à son aide les foudres puissantes de l'excommunication. Arme terrible sans doute, mais dont il fallait prudemment se servir ; redoutable encore sous Philippe II, elle vint tomber sans force aux pieds de Philippe-le-Bel. En se mêlant ainsi aux affaires de ce monde, lesclercsinspiraient plus de terreur et moins de confiance ; ils oubliaient leur origine, se trompaient dans leur œuvre» s'égaraient dans leur marche.
P1EKRE CARDINAL. 271
Au retour de la Terre-Sainte, on vit quantité de monastères devenir le refuge de soldats sans asile, de proscrits, de vagabonds poursuivis par la justice, et de débris de bandes routières. De ces saintes expéditions, où Ton était allé pour expier ses fautes, pour conquérir le tombeau sacré du Christ, beaucoup ne revinrent qu'avec des intentions de paresse, de débauche et de pillage. Certains châteaux n'étaient plus que des repaires dans lesquels d'audacieux seigneurs enfouissaient les dépouilles des pauvres pèlerins, et plusieurs maisons religieuses se trouvaient elles-mêmes changées, dit l'histoire, en cavernes de brigands (1) , où les hommes cachaient leur perversité sous les plis du froc monacal...
Sans citer ici ces faits mémorables des XH* et XIII e siècles, dont les pages de l'histoire générale
(1) Ego igitur Albericus Aquitanorum Dei gratiâ primas constitutus y etc.. Procédante siquidem tempore fervor et nomen religionis ita prorsus evanuit, ut rnomsterium quod divino cultui fuerat designatum, potins spelunca latronum quam contubernium monachorum judicaretur...
Anno Donrini ab Incarnations div. MCXXXVIP, papa Innocentio secundo, rege Francorum Ludovico. ..
(D'après la pièce originale et inédite, sut parchemin, déposée aux archives de la Haute-Loire , cote V , division de la Chaise-Dieu', dans la liasse ayant pour titre : Pièces relatives a Vabbaye de Chanteuges, n° 1137.) "
sont toutes attristées, revenons seulement sur quelques-uns des souvenirs de nos contrées à cette époque , et voyons , le livre à la main , si Cardinal eut besoin d'aller chercher hors de son pays natal des inspirations à sa juste colère.
Déjà nous avons dit ce qu'était la féodalité ; nous avons vu quelles étaient la puissance et la vie de ces châtelains, oppresseurs tyranniques de nos montagnes. Le vieil Armand de Polignac a jeté sa femme dans un noir donjon et Ta laissée cruellement mourir suspendue à des chaînes de fer (1). — Pons, cent fois parjure, a dépouillé son père, vivant encore, de sa fortune et de son titre , a pillé les églises et les monastères , a porté les armes contre son roi , et est allé gémir dans une affreuse prison. L'incendiaire Héracle, plus déloyal encore que les deux qui l'ont précédé, après avoir ravagé la contrée, est obligé de venir, tremblant et humilié, pieds nus , la corde au col , subir sous le porche de Saint- Julien , la flagellation la plus honteuse (2) .
Lorsque le preux Adhémar prend en main le bâton pastoral du Velay, le siège épiscopal est encore tout souillé du sang que vient de répandre un prélat
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note K.
(2) Voir, à la un du livre troisième, la Note L.
perdu d'ambition et que ses crimes ont fait excom- • munier. — C'est au Puy même que se réunit le grand concile qui chasse du trône pontifical et excommunie l'usurpateur sctaismatique Pierre Léonis. Pour témoigner leur reconnaissance à la Vierge, puissante patronne de ce pays , les papes mettent ensuite sous leur sauve-garde les biens de son église ; « car, dit le chroniqueur, à cette époque, les brigands qui inondaient la contrée, et quelques grands qui l'habitaient, avaient porté si loin le désordre et le pillage, qu'aux excommunications apostoliques il fallut joindre les armes royales, et que Louis VII lui-même fut obligé de venir plusieurs fois pour châtier les coupables. »
Qui ne connaît l'histoire de ces petits chaperons blancs qu'un ingénieux chanoine institue tout-àcoup pour chasser des montagnes du Velay les troupes sanguinaires et dévastatrices de routiers ? Qui ne sait que plus tard, sous l'épiscopat du malheureux Robert de Mehun, le diocèse est tellement agité que, pour échapper aux fureurs populaires, le prélat se voit obligé de chercher un asile dans une abbaye éloignée ? Le pape et le roi interviennent dans cette grande querelle , les foudres de l'Eglise sont lancées contre les séditieux , déjà même on a résolu de les traiter comme les hérétiques Albigeois, lorsque le calme semble un instant
naître; mais l'évêque reparaît, et il est bientôt assassiné par les chefs des rebelles excommuniés. Enfin, avant cette époque, qui n'avait entendu raconter l'histoire effrayante des moines de Saint Marcellin? L'abbaye de Ghanteuges, fondée depuis plus de deux siècles, vivait pieuse et tranquille, lorsqu'un certain Hier , farouche et déloyal châtelain des environs, vient y chercher brusquement un asile. Etait-ce le remords ? était-ce la crainte que tous ses crimes ne trouvassent avant peu un juste châtiment? On l'ignore ; mais à peine le méchant at-il mis le pied dans cette maison de Dieu, qu'aussitôt le bon ange qui la protégeait se voile la face et s'envole. «Loin d'amortir ses passions et d'éteindre l'ardeur impétueuse de son sang, dit un spirituel auteur moderne (1), Hier, le farouche reclus, ne tarde pas à communiquer la corruption du monde et la contagion du péché aux pauvres religieux qui vivaient heureux avant lui en cette retraite, dans la douceur de la paix de Dieu. Bientôt, chaque soir, une troupe satanique passe le seuil béni, cachant sous le froc , cuirasses , dagues et épées , chevauchant à travers le pays , imposant tribut à serfs et à mar-
(l) Voyage dans la France, par MM. Charles Nodier et le baron Taylor , article inséré dans la Revue de Paris , sous le titre de : Environs du Puy , tome XLIII de la collection.
chands, et prenant logement militaire dans tes couvents de nonnes.» — Cette vie désordonnée dura tant, que Raymond, abbé de cette infâme abbaye, ne voulut plus y demeurer. Les Bénédictins, dans leurs précieuses collections historiques , nous ont conservé ses paroles : c J'ai vu , dit-il , l'abbaye de » Saint-Marcellin de Ghanteuges dans un état déplo- > rable , son monastère en ruine , son sanctuaire » dépouillé , l'église convertie en forteresse , per- » sonne ne servant Dieu , et la sainte maison de- » venue un lieu de refuge pour les voleurs et les
» homicides (1) » Dèscette époque, le monastère
de Ghanteuges fut donné à l'abbaye de la Chaise-Dieu, qui le réduisit à l'état de prieuré.
Voilà sommairement le triste tableau des chagrins, des misères et des crimes qui désolaient alors nos contrées. Pierre Cardinal avait-il besoin , nous le demandons encore, pour exciter sa verve satirique, d'aller chercher ailleurs des causes de plus véhémente indignation ?
I. Le poète jette un regard observateur sur l'espèce humaine , et partout il trouve d'amères déceptions. Où il espérait la vertu , il ne rencontre que le vice ; au lieu de franchise et de courage, il ne voit au-
(1) Voir, k la fin du livre troisième, la Note M.
tour de lui que lâcheté, que mensonge (1). S'il entre dans un monastère , et qu'à la place de chastes, d'humbles serviteurs de Dieu il aperçoive sous les voûtes du cloître des hommes brûlant de feux impurs, alors une sainte colère le transporte; il crie vengeance. Pour démasquer au grand jour les turpitudes infâmes qui l'indignent, il trempe sa plume dans le fiel et se met à écrire , contre les moines impudiques , la satire la plus violente, la plus amère qui se puisse concevoir (2).
II. Si l'orgueil lève trop haut le front de certaines gens d'église qui prêchent aux autres la modestie et la charité, si la cupidité enivre leur cœur, si l'ambition les entraîne dans les sentiers honteux de la vie , c'est lui qui viendra les rappeler aux vertus évangéliques dont elles doivent les premières donner l'exemple. IJ montrera autant de respect et de vénération pour les prêtres qui honorent leur saint ministère, qu'il se dressera implacable contre ceux qui le souillent. Veut-il parler de ceux-ci , il dira :
« Il n'est point de corbeau ni de vautour qui » évente d'aussi loin une charogne, qu'un clerc et » un prédicateur ne sentent un homme riche. Ils
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note N.
(2) Un estribot farai quez er mot-maïstratz De motz novels e d'art e de divinitatz ;
» deviennent son ami intime, puis quand il lui arrive » une maladie, ils lui font faire une donation à leur
• profit, quoiqu'il aie beaucoup de parents (1)
» Les clercs se disent pasteurs et sont des bouchers. » Quand je les vois prendre leurs airs de saints, je » pense de suite à ce renard qui, voulant un jour » entrer dans une bergerie, et craignant que sa » peau ne le fît reconnaître, se couvrit d'une peau » de mouton. Alors, à l'aide de son déguisement, il » pénétra dans le parc, puis dévora ceux qui l'a- » vaient reçu parmi eux. Rois, empereurs, ducs, » comtes et chevaliers avaient coutume de gouver- » ner le monde ; aujourd'hui les clercs ont usurpé » sur eux cette autorité par ruse , par audace ,
» par force ou par prédications Quand ils
» sont à table, peu leur importe la compagnie , » pourvu qu'ils aient la première place ; et s'ils se » décident à venir, ils sont peu scrupuleux sur les » personnes. Cependant vous ne les verrez jamais se » rendre chez de pauvres gens, mais toujours ac- » cepter le repas des gens riches (2).
(1) Tartarassa ni voutor Mant en son siei privât ; No Mot plus leu carn puden El quan malanlia 1 1 bat, Corn clerc e prezicador Fan li far donatio Senton ont es le manen : Cat que'l psren no y an pro.
(Tartarats* ni Voutor.)
(2) Voir, à la fin du livre troisième, la Note 0.
» Au lieu de jurer, je fais un sirvente, et je » chante que je vois le crime et la débauche s'éle- » ver, tandis que le courage et l'honneur sont » abaissés. Les traîtres font la leçon aux hommes » de probité, les voleurs prêchent les honnêtes gens, » et les êtres perdus se mêlent d'enseigner la bonne » voie à ceux qui ne s'en sont jamais écartés
» Je dis que les clercs sont gens qui saisissent de » toutes mains, et qu'il faut qup l'univers leur ap- » partienne, quelques malheurs qui puissent en » arriver. Ils s'en rendent peu à peu les maîtres, » tantôt en prenant, tantôt en donnant, soit par » les indulgences qu'ils accordent , soit par Phypo- » crisie dont ils se couvrent. Ils appellent à leur » aide : aujourd'hui les absolutions, demain les vins » et la bonne chère ; puis viennent alternativement » les prières et les coups , et ils se vouent , suivant » l'occurrence, tantôt à Dieu, tantôt au diable (1). »
III. Dans ses sirventes contre les abus des ordres religieux, Pierre Cardinal indique à chacun les mauvais penchants auxquels il se laisse trop facilement aller. Il dit des Jacobins :
« Les Jacobins n'ont pas de plus grave occupation » que de discuter entr'eux sur la meilleure qualité
(l) Voir, à la fin dulivre troisième, la Note P.
» des vins, et ils ont établi un tribunal où ils con- » damnent comme Vaudois ceux qui osent les » blâmer. Par l'ardeur qu'ils mettent à vouloir dé- » couvrir nos secrets, ils sont plus redoutables que » quel ennemi que ce soit (1). »
IV. Quand il s'adresse aux Hospitaliers, il les accuse de faire consister leur pauvreté à conserver leurs biens et à s'emparer de celui des autres. Il leur reproche d'avoir quitté leurs robes de gros drap pour en prendre de filées avec de la fine laine d'Angleterre (2) , de s'approprier les aumônes destinées aux pauvres, de se nourrir avec de bons ragoûts, des sauces bien relevées, des coulis épais et succulents, de boire les meilleurs vins, de porter des capes de doux camelot, des souliers du plus souple cuir de Marseille et attachés avec art. « Si j'étais » mari, dit-il en finissant le sirvente, je me garde- » rais bien de laisser approcher ces gens-là de ma » femme ; car ces moines ont des robes aussi am-
(1) Iaeopi après maniar non aquesta (2) Espentals non es la lur paubreza,
An detputon del vi cals meilbers es Gardan lo lur predon so que mien es.
El an deplaltz eort establia, Per mois gonelstessutz de lan en- Et es Vaudes quil s ne desvia, glesa.
Et los secrets dom e volon saber Laisson sels car trop aspres lur Per tais que meils si pueseon car es....
tener. , ,
(Abvottd'Angel.)
» pies que celles des dames, et rien ne s'allume si » aisément que la graisse (1). »
« Les ordres monastiques sont si jaloux, si or- » gueilleux et si méchants, dit-il dans une autre » satire , qu'ils sont plus dangereux que les voleurs » et la canaille. Si les moines peuvent vous appro- » cher, s'ils vous demandent quelque chose, vous » ne sauriez pas plus vous en défendre que s'ils » étaient vos plus proches parents. Ils font bâtir » chez nous de beaux monastères avec de magnifi- » ques enclos pour y fixer leur habitation ; mais les » Turcs et les Persans n'apprendront certainement » pas à connaître Dieu par leurs enseignements. Ce » qu'ils redoutent, c'est de passer la mer et de » mourir ; ils préfèrent s'établir mollement de ce » côté de l'eau plutôt que d'aller à la conquête pé- » rilleuse des infidèles. Pour de l'argent, ils vous » vendront le pardon de vos fautes, mais ils ne vous » donneront pas même deux boutons ou un gant. » Toute l'année se passe pour eux, non à travailler, » mais à demander ; aussi ils mangent d'excellents » poissons, du pain bien blanc, et s'habillent fort » chaudement. Plaise à Dieu que je sois d'un pa-
(1/ Seu fes marritz molt agrara faresza E fuec ab grais fort leumen sols en- Dcsbraiatz lont ma inoillier segues près.
Qu'elles et els an fauda d'un amplesza. (Idem*)
» reil ordre , s'il suffit de cela pour faire son » salut! (1) »
Certes, il fallait du courage au poète pour Tenir, à la face de la société telle qu'elle était faite à cette époque, attaquer avec tant d'énergie les vices de ce qu'il y avait de plus puissant, de plus redoutable. Toujours armé d'un fouet vengeur, Cardinal poursuit sans cesse les méchants, 'quels qu'ils soient, n'importe le lieu qu'ils habitent. Ses flèches acérées vont quelquefois jusqu'au trône ; car il accuse le roi luimême de se laisser gouverner par d'indignes courtisans ; il le rappelle à la vertu de Charles-Martel, son glorieux ancêtre.
V. Ce troubadour s'en allait par les cours et les châteaux, suivi de Faidit, son fidèle jongleur (2), et payait souvent par de bien sévères vérités l'hospitalité qu'on ne croyait accorder qu'à un plaisant bouffon. Aussi quand, appelé devant une noble assemblée de riches dissolus qui lui demandaient d'égayer leur orgie, tout-à-coup il chantait d'une voix ferme et vibrante les sirventes les plus amers contre les infâmes débauches qu'il avait sous les
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note Q.
(S) Faidit, vai tcn chantar h >ir ventes Car de valor non à par en est mon Drech al lornel a V. Guigo, qui que Mas mon Scnhcr en Ebles de Clarpc-, mon.
yeux, quelles devaient être la surprise et la confusion de ces frivoles châtelains qui prenaient un philosophe pour un hochet, Juvénal pour un histrion.
« Les hommes riches, s'écrie-t-il, n'ont pour les » pauvres pas plus de pitié que Caïn n'en eut pour » Abel. Us sont plus rapaces que les loups, plusmen- » teurs que des filles perdues. On percerait leur » corps en deux ou trois endroits qu'on n'en pour- » rait faire sortir une vérité, mais toujours des men- » songes ; car les mensonges coulent chez eux de » source comme l'eau du torrent.
» Toutes les vertus des hommes , je pourrais les » écrire sur un morceau de parchemin grand » comme la moitié du pouce de mon gant ; avec un » petit gâteau, je nourrirais tout ce qu'il y a de » probe sur la terre ; mais si je voulais offrir à » manger aux méchants, je n'aurais qu'à m'en » aller partout , criant sans regarder : Hommes de » bien qui êtes sur la terre, venez manger chez » moi (1) »
Ailleurs, il esquisse la vie d'un méchant baron : « Lorsqu'un grand se met en route , la méchan- » ceté le précède, l'accompagne et le suit; la con- » voitise l'escorte , l'injustice porte la bannière , et
(1) Voir, à la un du livre troisième, la Note R.
» la vanité lui sert de guide. Quand il vient sur une place publique, que pensez-vous qu'il y fasse? » Tandis que la foule rit et s'amuse honnêtement » lui intente un procès à celui-ci , chasse celui-là, » maudit l'un , menace l'autre, donne des coups à plusieurs et ne témoigne d'amitié à personne... Ecoutez de quelle manière il s'y prend lorsqu'il » veut donner une fête. D'abord, il pressure tel- » lement ses fermiers qu'il ne leur laisse pas un » denier. Pour ces malheureux, la tempête, la fa- » mine et la mort ne sont pas plus à redouter (1). »
VI. Pierre Cardinal ne craint personne ; il pousse la liberté de dire jusqu'à la licence , il brave la colère des méchants qu'il stigmatise.
Estève de Belmont, nous l'avons dit, essuya tout ce que la satire vengeresse du poète avait de plus terrible. Cardinal n'a pas peur d'écrire en toutes lettres le nom de l'infâme qu'il poursuit de ses malédictions. Il raconte tout haut , publiquement, à qui veut l'entendre et le lire , que le seigneur Estève ayant un jour été invité à dîner par son vieux parrain , s'y rendit d'un air joyeux ; mais qu'au milieu du repas il fit assassiner traîtreusement le vieillard et un jeune enfant assis à ses côtés , ainsi
(1) Voir , à la fin du livre troisième , la Note S.
» traire ceux-ci, et couronneraient ceux-là. Aussi, » ne veux-je pas chanter leurs louanges (1). »
On conçoit qu'avec son humeur misanthropique , Pierre Cardinal devait plaire difficilement aux dames. La galanterie , surtout celle de cette époque , fut toujours le langage de la flatterie et de l'adoration, le culte de la beauté, le respect infini des femmes. Pons de Capdeuil et Guilhaume de Saint-Didier ne trouvèrent jamais de paroles plus harmonieuses , de pensées plus délicates que lorsqu'ils chantèrent les vertus et les charmes de leurs belles maltresses ; Cardinal , au contraire , dans sa franchise brutale , n'est vraiment à l'aise , ne trouve d'heureuses inspirations que lorsqu'il lui faut railler un ridicule ou flétrir un vice.
Quand il parle des femmes en général, il les traite d'une façon peu courtoise. Il dit que toutes celles à qui l'on reproche d'avoir un amant ont toujours une excuse prête : l'une , c'est qu'elle est jeune et que son mari est vieux ; l'autre , c'est qu'elle est d'un certain âge et que son mari n'est qu'un enfant. Celle-ci manque de tout et son mari ne lui donne ni habillements ni parures ; celle-là aime à rire, etc. « Autrefois, ajoute-t-il, l'amour se » trouvait dans un long et douloureux martyre ; au-
(l) Voir, à la fin du livre troisième . la Note U.
PIERRB CARDINAL. 287
» jourd'hui , pourvu qu'on se présente avec de l'ar- » gent, les faveurs ne se font pas attendre. »
« Oui , bien fou et bien dupe est celui qui croit » à l'amour ; plus on s'y fie, plus on en est mal par- » tagé. Tel espère s'y chauffer qui s'y brûle. Cha- » que jour il amène de nouveaux chagrins, et il ne » traîne à sa suite que des sots, des insensés ou des * méchants; c'est pourquoi fais-je divorce avec lui.
» Une femme n'aurait point d'empire sur moi si je » ne pouvais la gouverner à mon tour; elle n'aurait » point mes faveurs si elle me refusait les siennes. » J'ai bien pris la résolution, aussi ferme que pru- » dente, de faire comme il me sera fait. Si ma mie » me trompe, je serai trompeur comme elle ; si » elle est fidèle , je le serai.
» De ma vie je ne fis meilleure affaire que le jour » où je me brouillai avec mon amante ; car en la » quittant je redevins maître de moi-même. C'est » sans doute gagner peu de chose que de s'apparte- » tenir , mais c'est faire un véritable gain que de » perdre un objet qui nous est nuisible. Par ma foi! » je ae sais pas trop pourquoi je m'étais donné à » cette femme qui me ruinait ? — En me livrant , » je mettais mon cœur et ma vie à la merci d'une » coquette qui me trompait pour un autre (1). »
(l) Voir , à la fin du livre troisième , la Note V.
Ailleurs il dit : « Je puis enfin me louer de l'a- » inour , il ne m'ôte ni la faim ni le sommeil ; il » ne m'expose ni au froid ni au chaud ; il ne me » fait ni bâiller, ni soupirer, ni courir la nuit » comme un enragé , ni me plaindre, ni m'impa- » tienter, ni gémir, ni m'irriter, ni avoir des » messagers à gages , ni être abusé et trahi ; je m'en » suis tiré avec bonheur.
» J'ai un autre plaisir plus grand qui ne trahit » jamais, ni ne me laissera trahir par personne; » qui ne m'exposera jamais à de folles entreprises , » à être battu, dépouillé , assommé; qui ne me fera » point perdre le temps à attendre. — Non, je ne » dis pas que je suis éperdûment amoureux , que » mon cœur m'est enlevé, que je meurs pour la » plus aimable des femmes , qu'une belle me fait » languir.dans ses chaînes, que je la supplie, que je » l'adore; mes vœux ni mes désirs ne la poursui- » vent pas , je ne lui rends point hommage , je ne » me consacre et ne me donne point à elle , je » ne me déclare point son serf, je ne lui laisse pas » mon cœur en gage, je ne suis ni son prisonnier, » ni son esclave, je proclame, au contraire, et très- » haut, que je suis échappé de ses fers (1). »
(1) Voir , à la fin du livre troisième, la Notr X.
VIII. Pierre Cardinal est un troubadour à part dans son siècle ; et ce n'est pas le faire suffisamment connaître que de prendre au hasard quelques lambeaux de ses sirventes pour les présenter au lecteur. C'est une étude à la fois curieuse et utile que celle de ce caractère bizarre , frondeur , audacieux, spirituel , impitoyable au milieu d'une époque à la fois dissolue, fanatique et chevaleresque. C'est surtout dans ses poésies historiques que les hommes et les choses de son temps viennent se réfléchir dans toute leur vérité. Cependant , malgré l'amertume de son langage et la sévérité de ses critiques , Cardinal n'en est pas moins un chrétien rempli de la plus sincère piété. Ses sirventes pourraient nous faire douter peut-être de la charité de son cœur , mais il nous reste encore de lui un assez grand nombre de noëls , de cantiques et de sermons , pour demeurer bien convaincu de la pureté évangélique de sa foi.
Après la triste déroute de Maussac , le monastère des moines de Saint-Gilles fut saccagé , et les religieux obligés de prendre les armes;. « Au lieu d'aller » en procession , dit le poète , désormais ils seront » donc contraints d'aller armés et de marcher en » rangs , comme des troupes de soldats ; au lieu de » chanter au lutrin , ils seront obligés de sonner
» de la trompette guerrière ; au lieu de leur sou- » tane noire, ils prendront des cuirasses ! Au lieu » de prier, il leur faudra jeter des pierres; au lieu » de psautier dans leurs mains , ils auront des pi- » ques et des massues ! Ah ! quand ces choses arri- » veront, ce sera le temps où il n'y aura plus de » règle dans le monde , ce sera celui où les clercs » iront aux tournois, où les femmes feront les * sermons, et où l'on n'aura pas de quoi vivre » si Ton est honnête homme (1) »
IX. Cardinal fait souvent l'éloge du comte de Toulouse , son bienfaiteur et son héros.
Il dit : « Comte de Toulouse , duc de Narbonne , » marquis de Provence , votre valeur est si grande » que tout l'univers en retentit. Depuis la mer de » Bayonne jusqu'à Valence , le pays est rempli de » méchants et de perfides ; et vous avez autant de » mépris pour eux que pour ces ivrognes de Fran- » çais, qui ne vous effraient pas plus que la perdrix » n'effraie le vautour (2). »
Parmi les pièces historiques dont l'abbé Millot emprunte quelques fragments aux traductions de
(1) Antucc de processio Armât al cant et al frei ; Heran serrât et estrei Tronpan en luec triiil... , etc.
fL'Afardel comte j.
(2) Voir , à la fin du livre troisième , la Note Y.
Sainte-Palaye , il en est plusieurs remarquables par le dévouement que le poète porte à la cause de son prince et de son pays. Plein de confiance dans le courage de Raymond et surtout dans la justice de ses armes, Cardinal n'hésite pas à lui prédire la victoire sur le terrible Simon de Montfort , que le roi et le clergé de France envoient contre lui.
« L'archevêque de Narbonne et le roi, s'écrie-t-il, » ne sontjpoint assez habiles pour faire un homme » d'honneur d'un misérable. Us peuvent bien don- » ner de For , de l'argent , des habits , du vin et » du blé, mais Dieu seul donne la bonté...
» Savez-vousquel sera le partage du comte deMont- » fort après tant de bruit, après tant de batailles? » Les cris , l'effroi , le spectacle terrible qu'il aura » vu , les pertes et les maux qu'il aura soufferts ; » voilà , je l'assure , le seul équipage avec lequel il » se retirera de la lutte (1). »
La prédiction du poète fut loin de s'accomplir , et les événements ne vinrent que trop cruellement démentir ses paroles. Montfort périt bien, il est vrai , mais ce ne fut qu'après avoir joui des dépouilles sanglantes du comte de Toulouse.