‹ Histoire du Velay (volume 3)Chapitre 4 sur 61 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

une statue triomphante à Notre-Dame de France. -* Ainsi, par un retour pieux au miracle qui lui donna naissance, l'Eglise anicienne revoit la sainte image de sa fondatrice sur son sol deux fois béni : au temps de la gentilité, pour réclamer les premières assises d'un oratoire ; de nos jours, pour consacrer, par son immuable présence au-dessus de ses clochers et de ses dômes, le témoignage de la foi persévérante des généreux enfants du Velay.

Ouvrez le livre d'or des légendaires, et vous lirez aux premières pages, sur des vélins de pourpre et d'azur, les merveilleuses chroniques de Georges et de Fronton, de Scutaire et de Vosy. — ^ Le pieux évèque de Lodève, Bernard Guidonis, avant de les transcrire, en 1320, dans son Scmctoraly avait remonté le cours des siècles et tour-à-tour interrogé Vincent de Beauvais, Pierre-le-Vénérable, Flodoard de Reims, le moine de Saint-Galles, saint Adon de Vienne, et bien d'autres plus anciens encore. Trois cents ans après Guidonis, le père Odo de Gissey, puisant à des sources toutes locales, reproduisait dans son histoire les mêmes textes retrouvés dans les vieux bréviaires , dans les martyrologes de l'évêché , dans les archives municipales et ecclésiastiques du Puy-Sainte-Marie. Portées sur les ailes de la Foi , ces chroniques partirent du tombeau des apôtres de la Veilavie chrétienne, et s'en

8 nmMNNicriOK.

allèrent à traTeis les âges , câébrant ks matei^ nelles prédilections de Notre-Dame poor la montagne d'Ânielom , et les prodiges qui signalèrrat la fondation de Foratoire constroit par on saint et bém par les anges.

Aujourd'hui que les traditions, ces échos des Yoix lointaines, s'altèrent et se perdent en passant sur tant de lèvres de critiques et de savants, c'est à peine si les écrivains de notre époque daignent y prendre garde. Suivant eux^ ce ne sont plus que des récits bons à bercer les sommeils de l'enfance et à diarmer la orédulité de gens grosâers et primitife ; ils protestent, au nom de la raison, contre tout ce que la raison ne peut comprendre. L'esprit d'examen veut soumettre aux épreuves destructives du creuset la matière qu'il étudie, sans voir qu'il réduit en cendres l'objet de son étude, et que sa fatale alchimie, impuissante à reconstituer, n'a d'action que pour anéantir. H analyse la foi, la prière ardente qui monte à Dieu dans la spirale des parfums, les mystiques aspirations de l'amour, les forces surhumaines d'une volonté héroïque qui brave les obstacles, d'une espérance impatiente qui sollicite le martyre ; et parce qu'il ne trouve rien dans la décevante décomposition qu'il opère, il nie la foi, la prière, l'espérance et l'amour.

Et quand il serait vrai que les traditions, en che-

INTROWKmON. 9

minant de siècle en siècle, eussent passé sons les prismes enchanteurs au trayers desquels les peuples regardent les lointains horizons, et en fussent restées iUuminées de prestigieux reflets ; en faudraitr il conclure qu'elles sont sans vérité, sans grandeur, sans enseignements visibles sous les transparences des voiles qui les couvrent, et qu'elles ne méritent pas une part de cette attention sérieuse qu'on accorde aux annales écrites à d'autres époques sous les partiales influences des intérêts et des passions? Le hut de l'historien est, avant tout, de reproduire une fidèle image des mœurs et des croyances. Si ces mœurs, si ces croyances furent le résultat irrésisr tible de certains événements extraordinaires, c'est un devoir de conserver à ces événements leur caractère original, et de les exposer tels qu'ils se manifestèrent, tels qu'ils furent acceptés par les contemporains. Il y a une indissoluble solidarité entre les causes et les effets ; et l'on serait dans l'impuissance d'expliquer les suprêmes efforts de la doctrine évangélique à travers le monde, si les causes que les traditions proclament n'avaient pas laissé les peuples qui en furent les témoins dans la certitude de leur sincérité.

Ce sont ces révolutions remplies de mystères qui virent les faux dieux dispersés dans les ténèbres et rhumanité déchue refleurir sur les décombres

10 INTRODUCnON.

da monde antique, que les légendes disent aux générations qui passent ; elles ne discutent ni ne démontrent, elles racontent. Elles racontent les convictions de la parole, la puissance des œuvres, la sérénité dans les luttes et les prophétiques inspirations de la victoire au milieu des supplices. Les légendes — legmda — se lisaient du haut de la chaire, avant les prônes et les offices ; elles étaient à la fois un souvenir, une leçon, un cantique d'action de grâce. Nos plus anciens chroniqueurs les désignaient quelquefois sous le nom de fleurs des histoires, nom charmant donné plus tard à des écrits d'un autre ordre, mais alors choisi parce qu'il s'exhalait de ces feuillets sacrés comme ime sorte d'arôme généreux, de saveur printanière qui excitait et purifiait les cœurs. Nous les lirons donc à notre tour, en reportant notre pensée, sll se peut, à ces jours pleins d'aurore où les controverses n'osaient franchir ce seuil respecté.

Tant d'ombre, tant de soUtude couvrent déjà les choses que le soleil d'hier n'éclaire plus, que même en nous restreignant à celles qui semblent avoir laissé des témoins matériels de leur passage, il restera malheureusement encore à nos explorations assez de périlleux labeurs. — La science, si souvent présomptueuse, fait-elle donc plus de miracles que la foi , et les morts qu'elle ressuscite sortent-ils

lNTaODUCnON« 1 1

bien vivants du sépulcre? Bientôt, attentifs à ses enseignements, nous la suivrons au milieu des ruines que le lichen dévore, cherchant à déchiffrer ces inscriptions, ces millésimes qui ne semblent plus écrire que les énigmes du tombeau ; nous la verrons en face de pierres frustes et délitées s'efforçant de recomposer des images dont rien ne reste, quoiqu'elles fussent gravées sans doute pour éterniser d'illustres personnages; et alors nous comprendrons, par ses doutes, par ses défaillances, combien les recherches dans le passé doivent être lentes, réfléchies et réservées. Heureux si celles que nous tenterons sous l'empire de ces préoccupations ont une utilité durable, et si la preuve incertaine du lendemain ne vient pas démentir la téméraire assertion de la veille.

Nous voudrions, pour mieux faire comprendre la pensée de nos vieux écrivains, nous placer, s'il était possible^ dans les conditions d'esprit et de cœur dans lesquelles ils étaient eux-mêmes, prendre eux bréviaires d'autrefois leur candeur si touchante, aux pieux rédacteurs de nos premières annales leur style si pittoresque, leur foi si profonde. Pour écrire ces pages naïves, il faudrait se reporter au temps où les hommes croyaient sans détours et sans restrictions aux enseignements tels qu'on les leur donnait; mais ce temps est loin de nous, et chaque

12 nrmoDUGnoN.

siècle qui tombe entraîne dans sa chute quelques restes de nos antiques croyances. Le père de Gissey, lui-même, prend déjà par moments des airs railleurs en parlant de Médicis ; par représailles, les ])énédictins se croient souvent permis de contester les assertions du père de Gissey; et de nos jours, qui ne ya pas plus loin dans ses exigences que les auteurs de la Gallia chrisUana et de VHistoi/re du Languedoc?

. Cependant, si dans cette partie de notre ouvrage nous ouvrons le champ aux commentaires, il faut bien le reconnaître, l'édiâce sera vivement menacé dans sa base. La critique doit avoir moins de place où la foi en occupe une plus grande. £t d'ailleurs, de quel avantage serait ici la critique? Signaler des erreurs de dates, des impossibilités matérielles dans les faits? Jeter, en passant, tantôt un sourire narquois sur la facile crédulité de nos pères, tantôt un argument impie contre le récit d'un saint légendaire? Ne vaut-il pas mieux dire de nos bons devanciers ce qu'écrivait Hilduin sur Grégoire de Tours : Caeterum pa/rcendv/m est simplicitati viri religiosi Gregorii Turonensis episcopi, qui multa alitoî' quam veritas se habet existimcms non calliditaUsastu, sed b^mgnitatis et simplicitatis voto litteris commendavit ? .

Page 1