‹ Histoire du VelayChapitre 114 sur 125 · CHEVRIÈRES, GOUVERNEUR POUR LE ROI · texte numérisé non relu

CHEVRIÈRES, GOUVERNEUR POUR LE ROI

saires , lesquels convinrent d'observer fidèlement rarmistice proclamé pour tout le Languedoc.

Enfin, le pays semblait comprendre que ses luttes intestines le conduisaient à sa ruine, que ses volontés étaient sans force dans la grande question, et que tôt ou tard il lui faudrait subir celle de plus puissants arbitres. Il se résignait donc au repos, lorsque tout-à-coup Joyeuse, mécontent du prix que le roi mettait à sa soumission, donna le signal violent de nouvelles hostilités. Cet homme qui se vendait ainsi, portant au marché de la couronne une population crédule, comme il aurait fait d*un vil troupeau, était un moine ambitieux, échappé d*un couvent de capucins. Il prit, quitta, reprit le froc et l'épée, et dans sa carrière fanatique, étonna deux fois le monde par l'exaltation de son orgueil et de son humilité.

Montmorency, délié de sa foi, fit aussitôt sonner réveil, et tous les royalistes, animés comme aux mauvais jours, songèrent à recommencer la guerre. Dans le Velay, le gouverneur lieutenant fut bientôt prêt aux plus rigoureuses représailles. Le 6 mai 1595, sur quelques manifestations hostiles, que cherche à dissimuler notre partial chroniqueur mais que démontrent avec trop de clarté les vengeances politiques dont la ville ne cessait d'être le sanglant théâtre, il permit à tout bon partisan du

414 CHEVRltlUSS, GODTBRlfEUR POUR LE ROI.

roi, qu'il fût noble, bourgeois ou manant, de s'armer, de b&lir des forteresses, de rompre les chemins, Toire même de courir sus aux ligueurs.

Les pauvres gens des campagnes, dont on pillait, dont on brûlait les récoltes, auxquels depuis longtemps on apprenait que la guerre était le seul métier qui donn&t du pain, n'eurent garde de nianquer au droit qu'on leur accordait pour un jour. Les derniers éclats de l'orage retentirent dans nos montagnes comme autrefois on les avait entendus aux premiers temps de la réforme. C'étaient ces mêmes hordes indigentes, indisciplinées, qu'on yoyait arriver sous les haillons, armées de faulx, de piques, de b&tons, de vieilles arquebuses, et qui s'en allaient dans les hameaux prélever violemment la taxe accordée par les traités aux ligueurs. '

On les appela les compagnies de croquants, parce qu'elles se composaient uniquement de villageois dont les chefs étaient deux hommes du peuple comme eux, Billaudon et Montagnac. La noblesse royaliste, encore sous le coup de l'afTreux massacre de la porte Saint-Gilles, n'entra pas dans l'alliance; mais à la chaleur qu'elle mit à recruter sur ses domaines des soldats pour cette armée, il fut facile de voir combien les plaies de son cœur étaient peu cicatrisées. Hector de Maubourg, frère de deux victimes, Jean de Chaste surtout, cou-

CHEVRIÈRES, GOITVERNEim POUR LE ROI. 415

raient, frappaient à toutes les chaumières, donjoaient des armes, des munitions et de l'argent à quiconque s'envouloU aller exterminer ces maudits^ ces exécrables assassins^ ainsi qu'ils les nommaient.

En quelques jours, douze à quinze cents hommes, le plus grand nombre de Saint-Didier, de Dunières, de Sainte-Sigolène, se répandirent dans les mandements de Monistrol, de Roche-en -Régnier, de Tence, de Montfaucon (juin 1595), où ils saccagèrent les domaines des plus riches ligueurs.

L'Estrange arma promptement ses troupes et vint au secours de ses amis. Chaque fois les croquants se dispersèrent à son approche comme des oiseaux effrayés, sans qu'il fût possible de les atteindre. Cependant, un jour qu'ils s'étaient avancés pour faire le siège de Roche-en-Regnier, l'Estrange tomba sur eux à l'improviste, en tua plusieurs et fit près de quatre-vingts prisonniers. Dans d'autres rencontres, ils furent constamment batlus. Us montrèrent tellement dé vandalisme, de cupidité, si peu d'intelligence du motif pour lequel on leur avait mis les armes à la main, que Chevrières fit presque aussitôt publier de suspendre toute hostilité.

Le gouverneur pour le roi avait pu facilement s'apercevoir qu'un moment d'impatience lui avait fait commettre une grande faute. En efTet, ces compagnies de croquants sur lesquelles il avait tant compté

416 CHEVBIÉRCS, GOCYERNEDR POUR LE ROI.

ravageaient ici et là sans trop se préoccuper des opinions da maître de la ferme oa du châteaa. Pour elles , évidemment , le véritable ennemi c'était le riche plutôt encore que le ligueur. Elles s'en allaient moins à la guerre qu'à la chasse ; elles ne tenaient point à vaincre , mais à prendre. Dans leur langage, la fuite était prudence, la perfidie habileté, et, grâce à ces provocations funestes des gentilshommes leurs seigneurs, elles mettaient autant d'orgueil que de cruauté à ne rien laisser après elles.

Ghevrières, dont la voix avait été d'abord si promptement comprise, dit et répéta vainement les plus sévères menaces pour forcer les paysans à rentrer dans le calme. Voyant ses ordres méconnus, le parti de la ligue grandir, se fortifier par les persécutions de ceux qu'on regardait comme ses satellites, il fit prendre, sans hésiter, les armes aux garnisons royalistes du Velay, et lui-même s'en alla briser ces phalanges rebelles. En quelques mois les campagnes furent entièrement désarmées. Ghevrières s'était mis en marche, et si quelques mutins osaient lui résister, le gouverneur, devenu prévôt, les faisait pendre à l'instant. Plusieurs gentilshommes cherchèrent bien à raviver sourdement les troubles, mais bientôt leurs efibrts fléchirent devant l'énergique volonté du lieutenant de Montmorency.

Page 1