NOUVELLES CONFÉRENCES, AU HONASTIER ET AU PUT
» reconnaissance, le mien sera toujours incapable » des lâchetés dont ils m'accusent. »
Une fois sa résolution arrêtée, il se couvrit de sa pesante armure, monta à cheval, puis, accompagné du capitaine Rochette et de quelques braves gentilshommes de ses amis, il s'en alla au grand galop vers la croix du pont, oCi l'attendaient depuis une heure de Chaste , Senecterre et leur suite.
C'était dans le traité une clause assez insolente que cette stipulation d'une somme de six mille livres afin qu'il plût à un seigneur montagnard de ne plus arrêter les voyageurs sur les grands chemins, comme le faisait Pibrre de la Rodde, cadet de la maison de Séneujols. Certes, il fallait un bien grand désordre dans ces contrées , pour qu'un gentilhomme des plus anciennes familles velaviennes (1) osât parcourir ses campagnes na-
(1) En 1304 , le roi Pbilippe-le-Bel convoqua pour la guerre de Flandre la noblesse du royaume. Il manda à tous les comtes, barons et seigneurs des trois sénéchaussées de Lan-
talcs, pillant en a rai bandit tout ce qui lui tombait sous la main. Cela était pourtant ainsi ; mais le déprédateur couvrait tous ses actes d*une apparence d*intérèt politique et tâchait de les justifier en les rattachant à la cause qu'il était censé défendre. La haute protection du sénéchal redoublait l'audace de ses attaques et arrêtait les représailles que sa conduite ne cessait de provoquer.
De Chaste, lors du blocus, s'était emparé des châteaux forts qui environnaient la ville , espérant emprisonner les citoyens dans d'infranchissables barrières. Il ne tarda cependant pas à reconnaître que les distances étaient encore trop éloignées pour que ce réseau pût intercepter hermétiquement les communications. Il s'adjoignit donc quelques châtelains, auxquels il laissa non-seulement l'entière liberté de piller toute chose apportée à la ville, mais encore auxquels il accorda , suivant leurs besoins , des garnisons de huit, de douze , de quinze soldats , afin de favoriser un système qui privait les ligueurs des moindres ressources.
^uedoc, qu'il serait à Arras dans les premiers jours de jaUlet, prêt à se mettre en marche. Au nombre de ceux à qui il adressa ces ordres furent le vicomte de Polignac , le seigneur de Clialancon et Bertrand de la Rodde,
Cette tactique servit quelque temps sans doute les projets du sénéchal. Le cadet de Séneujols en profita largement pour sa part. Nul métier n'allait mieux à son naturel grossier , à ses mœurs aventureuses, à ses goûts de despotisme brutal. Il ne connaissait que la chasse ; aussi le jour où , pour la première fois, il voulut s'employer au service du roi , ce fut en s'embusquant avec ses valets , au détour d'une route, l'arquebuse à Tœil, prêta faire feu sur un homme comme il l'avait pratiqué la veille sur quelque bête fauve de la forêt.
Encore dans la vigueur de l'âge , Pierre tirait f^rand orgueil de sa hardiesse et de sa force. Pour hn le seul mérite d'un homme était dans la puissance de son bras. Il lui importait peu de savoir si certains de ses ancêtres s'étaient illustrés pour la gloire de la patrie. Sa patrie finissait aux portes de son domaine , sa gloire était suffisante quand il la devait à la solidité de ses muscles, à l'audace de ses coups de main. Il savait que son nom était la terreur de la contrée; c'était sa joie la plus vive, sa plus chère illustration.
Il portait le costume des paysans , parlait leur langage, mangeait au haut bout de la table de ses serviteurs et passait sa vie à déclamer contre les vanités puériles de la noblesse. A l'entendre, on aurait cru qu'un généreux sentiment faisait
battre sou cœur , que le contact des pauvres gens Tavait rendu simple comme eux. Cependant , pas un gentilhomme de France n'était plus arrogant , plus dédaigneux. Sa haine jalouse s'attachait à ceux qui , d'une naissance égale ou supérieure à la sienne, cherchaient à accroître la renommée de leur maison. Il ne pouvait souffrir que quelques-uns de ses compatriotes eussent Tair de se mêler des affaires publiques , et l'on devenait son mortel ennemi [lar cela seul que , près de lui , on faisait trop parler de soi.
Il était royaliste, non par conviction, mais parceque les ligueurs retranchés au Puy semblaient se poser comme plus dévoués que les autres. Il loi déplaisait de voir ces quelques hommes affronter courageusement l'opinion générale. Du reste , nous le retrouverons bientôt, esprit étroit et mobile, préconisant tous les excès de la ligue après les avoir combattus , et se laissant entraîner dans ses résolutions par l'ardeur des passions les plus versatiles.
Une des causes qui peut-être le déterminèrent à choisir d'abord la bannière royale , ce fut la présence de Saint- Vidal à la tête du parti contraire. Saint-Vidal, avec son caractère ferme, violent, avec ses principes si longtemps inflexibles , ses allures brusques et hautaines , dut être pour le cadet
de Séneujols un terrible adversaire. L*orgueii de Tun froissait tellement celui de Tautre que ces deux montagnards, quels qu'eussent été les événements, devaient se trouver toujours face à face et se haïr.
Plusieurs fois le gouverneur s'était énergiquement prononcé contre les brigandages de son indigne filleul , le châtelain de Montbonnet (1) ; mais le sénéchal , en repoussant toute qualification injurieuse pour son allié , cherchait à appuyer par le droit de la guerre une conduite dont rien loyalement ne pouvait l'absoudre. En efïet, il n'y avait pas vingt jours encore que Pierre de la Rodde, dans une course à travers la campagne, avait arrêté plus de trente voitures chargées d'un riche butin. Quoique ceux qui les conduisaient lui présentassent humblement des saufs-conduits de Saint- Vidal et de de Chaste, il n'en fit pas moins saisir marchands et marchandises et tout enfermer dans son redoutable manoir.
C'est après un pareil exploit que l'audacieux gentilhomme eut le cynisme de venir s'interposer dans
(1) Pierre de la Rodde, fllleul de Saint-Vidtal, occupait le cbâteau de Montbonnet, situé aux environs du Puy. De Chaste y avait placé une garnison de douze arquebusiers sous les ordres de ce gentilhomme.
un traité de pacification , pour vendre à la ville le droit de ne plus la piller, et pour se faire indemniser par elle de tous les crimes commis contre elle. Sans l'appui bien positif du sénéchal , certainement le cadet de Séneujols se fût gardé d'une telle impudence. Au lieu d'une bourse d'or, les consuls auraient bien pu lui envoyer les estafiers du seigneur prévôt et le faire pendre au premier gibet venu ; mais de Chaste veillait sur son hardi pourvoyeur qui prélevait pour lui sur les dépouilles la part nécessaire au paiement de ses nombreuses garnisons.
Qu'on dise maintenant s'il pouvait y avoir complicité entre Saint-Vidal et Pierre de la Rodde. Qu'on juge aussi du désespoir du vieux gouverneur dans la position embarrassante qu'il s'était faite, quand il se vit obligé de subir des soupçons contre lesquels trente années de courage et de fidélité au même drapeau ne pouvaient le défendre.
Depuis une heure Chaste et sa compagnie attendaient Saint-Vidal pour savoir le dernier mot des ligueurs. On se perdait en conjectures sur le motif d*un aussi long retard. Les uns accusaient le conseil de dicter à son tour des lois au gouverneur et d'empôcher l'expression sincère de la majorité de prévaloir; les autres soutenaient, au contraire, que les membres du conseil , se trouvant par leur position les plus intéressés à la paix , Saint-Vidal et ses soldats étaient encore les maîtres , les tyrans de la ville. Ceux-ci voulaient que la colère des moines , attisée par les prédications de Gallesiant, eût pu
seule effrayer un vieillard ; ceux-là ne voyaient de résistance sérieuse que dans la confrérie de la Sainte-Croix dont , suivant eux , le gouverneur demeurait le chef occulte. En un mot, chacun commentait les événements au gré de sa passion, et s'imaginait avoir trouvé la cause réelle de ces interminables dissentiments.
Saint-Vidal parut enfin. Il entra brusquement dans la salle , couvert de sa cuirasse , sans même se faire annoncer. Son escorte se tenait à quelques pas derrière lui , armée comme en un jour de bataille , silencieuse et monie.
— Eh bien ! Monsieur , lui demanda le sénéchal , nous apportez-vous de bonnes nouvelles?
— De bonnes nouvelles ! dit le gouverneur en ouvrant la main gauche et en jetant au milieu de l'assemblée le traité déchiré en mille pièces , voilà ma réponse.
— Insolent... , murmura Pierre de la Rodde.
Saint-Vidal feignit de n'avoir pas entendu.
— N'avez-vous pas de meilleures paroles à nous donner? reprit Senecterre avec beaucoup de calme. N'ètes-vous pas fatigué des querelles douloureuses dont vous et moi sommes, depuis trente ans , de si actifs témoins? Nous étions jeunes, quand la guerre a commencé ; maintenant , Monsieur le baron , nos cheveux ont blanchi et la guerre dure encore,
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— Mais ces gens du Puy , qu'espèrent-ils? dit le doyen Grolhac. Que demandent-ils pour prix d'une résistance insensée? Maintenant que le vieux cardinal est mort, où veulent-ils trouver un roi? Quel est donc leur dessein en luttant ainsi , seuls contre tout le Velay?...
— Ce sont des fous que nous avons tort de tant ménager , ajouta de Chaste.
— Des drôles qu'il faut châtier comme ils le méritent , sans plus entendre ni eux ni leur éloquent messager, cria Pierre de la Rodde en désignant Saint- Vidal d'un air railleur.
« — Hola! mes maîtres, vous le prenez bien » haut, ce me semble, dit Saint- Vidal les bras croi- » ses sur sa poitrine et en regardant tour-à-tour 3» chacun des membres de l'assemblée. De quel » droit , s'il vous plaît , et ces railleries et ces me- » naces?... Vraiment, il vous sied bien de venir » faire les glorieux au moment où toutes vos villes » nous appartiennent... Mais , si vous étiez si puis- > sants, que ne les gardiez-vous? — Oui, Mon- » seigneur Tévêque , voilà trente ans bientôt que » nous avons la guerre et que nous nous sommes » faits soldats tous les deux. Tous les deux, je me » le rappelle, nous sortîmes Tépée du fourreau » pour combattre l'hérésie et chasser de nos do- » maines les ennemis de la foi. Tous les deux nous
A fîmes, le même jour, le môme serment, bêlas!
» je me le rappelle encore... Et voilà qu*à cette
» heure, nous nous retrouvons tous les deux sur le
» champ de bataille; mais, je vous le demande,
» Monseigneur, lequel a cbangé de drapeau? — Et
6 vous. Monsieur le chanoine Grolhac , si pressé
» d'avoir de suite réponse à tout, pour un homme
)' qui se môle de politique, vous devriez bien savoir
)) que, môme en servant TofOce, il faut attendre
» son tour. — Je n'en finirais pas. Monsieur le sé-
1» nécbal, s'il me plaisait de compter ici tous les
» griefs qui pèsent sur votre tête. Je ne suis pas
» homme à me souvenir de ce qui m'est personnel
w quand d'autres intérêts m'occupent; grâce au
» ciel , je sais contenir dans mon cœur les chagrins
» qui le rongent, je sais supporter sans me plain-
» dre l'ingratitude de mes amis et les noires calom-
» nies que vos gens sèment derrière moi. Quand
» j'ai fait à ma patrie le sacrifice de mes jours , sa-
j> chez-le bien , Monsieur , je l'ai fait entier. Et s*il
» fallait recommencer encore, ce n'est pas pour
» quelques gouttes de lie à la fin du calice que vous
» me verriez faillir. Vous êtes surpris de rencontrer
» tant de noble courage , tant de persévérance hé-
» roïque chez de braves citoyens qui réclament au-
» jourd'hui ce qu'ils réclamaient il y a trente ans et
» plus , qui renoncent au repos , au bonheur , à la
» fortune plutôt que de trahir d'impérieux devoirs ? » Vous les traitez de fous , parce qu'ils préfèrent 9 rhonncur à l'ambition , la foi baptismale au culte » impie; et vous demandez ensuite ce qu'ils vou- » lent. Monsieur?... Us veulent sur le trône d« 9 Charlemagne et de saint Louis un roi chrétien » comme eux. Ils veulent que les droits et les » privilèges de tous soient respectés, que la no- » blesse rentre dans ses châteaux pour protéger et 9 non pour opprimer les malheureux, que la bour- » geoisie soit indépendante dans ses villes , que le » commerce retrouve la liberté, la sécurité dont il a » tant besoin , que les artisans obtiennent le travail » qui les fait vivre honnêtes, que leurs impôts ne » paient pas des soldats pour les combattre. En- » suite, soyez sûr que peu leur importera de * Joyeuse ou de Montmorency. Mais ce qu'ils ne 9 veulent pas , ce qu'ils abhorrent , c'est vous ; » vous , leur ennemi , vous qui veniez dérisoire- » ment leur demander de reconnaître votre auto- » rite paternelle le lendemain du jour où vous 3!» aviez développé contre eux le plus de perfidie » pour les perdre. Ils ont dit à votre frère et à » tous ceux envoyés de votre part , qu*ils dévore^ » raient leurs enfants avant de se livrer à vou^,,. 9 En fautril davantage pour vous faire comprendre 9 leur amour? Et comment en serait-il autrement ?