‹ Histoire du VelayChapitre 97 sur 125 · DUEL · texte numérisé non relu

DUEL

» Fils de Madame Paule de Joyeuse et du bailli de » Chaste , avez-vous suivi les exemples de votre fa- » mille ? Mari de la mère des Poligoac , quel usage > faites-vous de leurs jmmenses domaines? Se- » néchal du Velay , quelle justice avez-vous rendue » à nos populations? Où sont vos titres , sinon à » leur amitié, du moins à leur confiance?... Sous B la protection de vos armes , Monsieur , des prê* B très égarés dressent autel contre autel , des ma- B gistrats indignes sanctionnent Tiniquité , des genp tilshommes, la honte de nos contrées, se font B voleurs et assassins... — Oui , la Rodde , regarde- B moi , car c'est de toi que je parle , et je ne crains B guère ni tes impatiences , ni tes folles menaces. B Sais-tu que je suis l'aîné de ton père? sais-tu B bien que tu tétais encore ta nourrice , que je B m'étais déjà battu plus que tu ne le feras de ta B vie, et plus loyalement. Dieu merci?... Tu de- B mandes une rançon pour ne plus continuer ton B infâme métier ? Âh ! par ma foi ? ton impudeur B est grande d'oser te présenter ici , sans crainte B du gibet.

B Enfin, vous tous qui m'entendez, évêque, se* B néchal, magistrats, prêtres et gentislhommes, la B paix que vous nous proposez est impossible. Re- B tournez à vos embuscades , à vos pillages, à vos B vaillants combats ; nous ne saurions pactiser avec

» rhérésie. Rugissez autour de nos remparts comme 9 les loups affamés autour d*un bercail tranquille ; 9 Dieu veille sur ses enfants. — Maintenant s'il » est parmi vous quelqu'un offensé par mes pa- » rôles, voici qui répondra. »

Il dit et jeta son gant au milieu de l'assemblée. La Rodde et deux autres gentilshommes royalistes s'élancèrent avec fureur pour le relever, mais Chaste soutint que ce droit lui appartenait et il ne voulut le céder à personne.

— Qu'à cela ne tienne, cria Rochette, dont le visage trahissait la plus violente émotion, ne prenez pas querelle. Vous êtes quatre, nous serons quatre. Le gouverneur n'a pas parlé pour lui seul, ses paroles sont aussi les nôtres.

Il avait à peine achevé, et des deux côtés chacun se disputait l'honneur de prendre part au combat. En vain l'évéque chercha-t-il à calmer les esprits , sa voix ne fut même pas entendue, tant le tumulte était effroyable. Comprenant alors que sa place n'était plus au milieu d*une scène pareille , il se retira.

Un duel était inévitable, et les colères étaient trop impatientes pour le différer. Il fut donc unanimement convenu qu'on se battrait sur-le*champ. Le sort qui détermina les adversaires mit de Chaste contre le capitaine Rochette, et la Rodde contre Saint-Vidal. Le chroniqueur ne nomme pas les

quatre aatres. Quand toutes les conditions furent arrêtées , quand les armes eurent été choisies et égalisées, les deux compagnies se donnèrent rendez-vous dans un enclos voisin.

Une trêve d'une heure avait été convenue pour laisser aux champions le loisir de faire leurs dispositions dernières, mais bien avant ce temps ils étaient déjà prêts. — Tous les huit vinrent se placer face à face, le poignard d*une main , la rapière de l'autre. Malgré le froid, ils avaient quitté leur chapeau et leur pourpoint. De Chaste affecta même de laisser sa chemise entr'ouverle et dénoua les rubans de ses souliers, suivant Tusage des raffinés de ce temps-là, pour montrer au capitaine qu'il ne reculerait pas d'une semelle.

Le signal donné, les combats s'engagèrent avec une indicible violence. Saint-Vidal, qui était vieux et couvert de cicatrices, croyait encore à ses forces parce qu*il se sentait le même courage. Pendant quelques instants il se défendit avec bonheur. Sa main, quoique tremblante, guidait habilement le fer et semblait attendre une faute de son adversaire pour le frapper au cœur; mais bientôt Fimpétueux la Rodde, ennuyé de cette tactique, s'élança d'un bond sur le vieillard, au risque de recevoir son arme au travers du corps, et lui enfonça son poi-

UN DDEL. 351

gnard jusqu'à la coquille au-dessus de l'œil droit. Saint-Vidal tomba roide mort (1).

À peu près au même moment le capitaine Rochetle, traversé par la rapière de de Chaste, tombait aussi pour ne plus se relever.

Satisfaits par ce double sacrifice, les deux camps arrêtèrent les autres champions. Venus pour traiter de la paix, pour se tendre une main fraternelle, ce fut sur le cadavre du gouverneur que leur haine se ralluma plus ardente encore et qu'ils se séparèrent n'ayant sur la bouche et dans l'âme que d'affreuses imprécations.

(1) Au bas de la page {U3 verso), dans laquelle Burel raconte cet événement, il a représenté Salnt-Vldal frappé du coup mortel. La tôle est ensanglantée à l'endroit de la blessure, le corps est étendu comme dans le cercueil, pAle , inanimé et recouvert des vêtements que portail d'habitude le gouverneur.

Tandis que la compagnie du sénéchal criait en 86 retirant : Saint- Vidal est mort^ vive le roi!... le consul YioUon et les autres ligueurs regagnaient tristement le chemin de la ville. < I^as! dit Burel,

> en les voyant ainsi veiiir, la sentinelle, qui étoit

> au plus haut du couvert de la porte Saint-Gilles se » mit à marteler la cloche si roidement et donna x» telle frayeur que, incontinent, la ville entière fut » en armes. Moi , j*étois de garde comme notable » et je me mis à fermer la barrière, car vous eus-

> siez vu le peuple bien ému en pensant que c'étoit » Tcnnemi qui vouloit surprendre la porte. »

FUNÉRAILLES nE SAINT-VIDAL. 353

Dès que la cause de cette alerte fut connue et que la nouvelle en fut apportée à Madame de Saint- Vidal , la pauvre veuve sortit en pleurant de chez elle. Elle courut frapper aux poternes pour qu'on lui ouvrit, et qu'elle pût aller, s'il était temps encore, porter quelques secours à son mari. Les enfants de la ville, armés d'un bon courage, ajoute rhistorien , voulurent l'accompagner dans cette douloureuse visite ; mais quand ils arrivèrent à l'endroit indiqué, ils trouvèrent le gouverneur tout meurtri et déjà glacé. Alors ils relevèrent son corps ainsi que celui du capitaine , et s'en allèrent pieusement les déposer dans l'église de Saint-Agrève , où ils les laissèrent près de quarante jours exposés à la vénération publique.

« Pendant ce temps, dit encore le chroniqueur, » les vassaux , les domestiques de Saint-Vidal , » désespérés de la mort cruelle de leur maître , 9 en liroient une vengeance terrible. Ils faisoient » sans repos des courses par tout le pays.

» Autant ils rencontroient des gens du parti con- 3 traire, autant ils en faisoient mourir. »

La cérémonie funèbre, à laquelle la ville voulut donner le plus grand éclat, fut fixée au 3 mars. Voici les détails tels que Burel nous les a conservés dans ses manuscrits :

Page 1