‹ Histoire du véritable Saint-Genest du RotrouChapitre 24 sur 26 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE SAINT-GEyEST DE DKSFOXTAINES ET LE VÉRITABLE SAiyT-OEXEST DE ROTROU.

L'Illustre Comédien ou le Martyre de Saini- Genest, par Desfontaines, a dû être composé à la fin de 1644 ; car l'achevé d'imprimer est daté du 8 mai 1645, et l'auteur, dans une courte préface, déclare « qu'ayant été commandé par S. A. R de » le suivre en son voyage de Bourbon, il n'a pu >^ surveiller l'impression de son livre, ni même » faire son épître luminaire (sic). » Le voj^age à Bourbon aura occupé sans doute les premiers mois de 1645 : la pièce est donc de 1644. Le Vèritalle Saint -Genest de M. de Rotrou fut achevé d'imprimer le 26 mai 1647 , avec le privilège royal en date du 11 mars de la même année. C'est apparemment parce qu'il venait le second que Rotrou a donné à son héros l'épithète de Véritable. Nous voyons de même à cette époque un Cajnian Matamore, suivi du Vèritabls Capitanj une tragédie de Sémiramis, suivie peu de temps après de la Véritable Sémiramis. Le Saint- Genest de Desfontaines doit donc nous

occuper un instant, puisqu'il a précédé le Saint- Gfjiest de Rotrou. Voici l'analyse de cet ouvrage : L'empereur Dioclétien est très irrité et très inquiet des progrés et de l'audace des chrétiens : un de ses courtisans lui conseille, pour venir à bout de cette secte dangereuse, de l'attaquer par la moquerie et le ridicule ; Genest va donc les jouer sur le théâtre.

Et là leur faire voir dans la dérision L'erreur et les abus de leur religion.

L'acteur entre d'autant plus volontiers dans ces vues qu'il a contre les chrétiens une violente rancune. Ce sont eux qui l'ont forcé jadis d'abandonner sa famille et son pays ; en effet, le père de Genest était chrétien, et ne pouvant obtenir que son fils suivît sa foi, il l'avait chassé de sa présence en lui donnant sa malédiction (chose, il faut l'avouer, assez peu chrétienne). Depuis ce temps, Genest a couru le monde et s'est fait comédien. — C'est cette histoire, c'est ma propre histoire, 'dit-il à ses camarades, que nous allons représenter devant l'Empereur. — Anthenor que voici sera mon père, Luciane sera ma sœur, et tous deux voudront me persuader de me faire chrétien. Au contraire, Pamphilie qui jouera le rôle de ma maîtresse, et Aristide qui sera le frère de Pamphilie, s'efforceront de m'en détourner. L'action commence. Instances de

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Liiciane et d'Anthenor. Résistance de Genest. Aristide, plus pratique et plus politique, conseille à son ami de céder en apparence et de se faire baptiser pour plaire à Anthenor et garder sa part d'héritage :

Acquiers-toi de vrais biens avec de faux hommages ; Un peu d'eau, cher ami, calme de grands orages.

Pamphilie a bien quelques scrupules : elle craint que cette erreur à la fin ne plaise à Genest. Mais les beaux raisonnements d'Aristide la rassurent ; et comment admettre d'ailleurs

Que deux gouttes d'eau De son ardente amour éteignent le flambeau?

Ainsi Genest, pour commencer, est un païen persécuté par des chrétiens : en outre, ce n'est plus un rôle de bouffon qu'il joue, mais un rôle d'hypocrite : néanmoins Desfontaines, grâce à cette invention, arrive tant bien que mal à introduire dans sa pièce le baptême dérisoire qui lait le fond de la légende chrétienne. La cérémonie, il est vrai, n'a pas lieu sur la scène. Au commencement 'du troisième acte, Genest parait tout transfiguré: le sacrement qu'il a reçu loin des yeux du spectateur a produit immédiatement son effet , et il s'écrie en fort bons termes :

Où suis-je ? qu'ai-jc vu? quelle divine flamme Vient d'éblouir mes veux et d'éclairer mon 3me?

Je crois, je suis chrétien, et cette grâce extrême Dont je sens les effets, est celle du baptême.

Il raconte alors ce qui vient de lui arriver, et dépeint l'apparition miraculeuse de l'Ange. Étonnement d'Anthenor et d'Aristide. Applaudissements des spectateurs. Compliments de Dioclétien.

L'orage approche : Genest détrompe tous ceux qui l'écoutent :

Non, amis, je vous dis des choses véritables : Naguères quand ici j'ai paru devant vous Les yeux levés au ciel, tête nue, à genoux, Je voyais, ô merveille à peine concevable, A travers ce lambris un prodige admirable, Un ange mille fois plus beau que le soleil : L'ange dont la présence étonnait mon esprit En l'une de ses mains tenait un livre écrit Oii, la bonté du ciel secondant mon envie, Je lisais aisément les crimes de ma vie : Mais avec un peu d'eau que l'autre main versait Je voyais aussitôt que l'écrit s'effaçait'.

Là encore, l'auteur suit assez exactement la tradition consignée dans le martyrologe, « vidi angelos radiantes super me stetisse qui » omnia peccata, quse ab infantia feci, recitave- » runt de libre ; quem mox in ipsa aqua lave- » runt, in qua in conspectu vestro perfusus sum, -» et mihi candidiorem nive postmodum ostendei> runt. »

' Rolrou est moins précis et moins ueL [p. 48}.

Mais tout cela ne fait plus l'affaire de Dioclétien qui s'i mpatente et s'irrite :

Celte feinte, Aquillin, commence âme déplaire : Qu'on cesse.. . .

Il n'est plus temps, ô César, de me taire. Ne pensant divertir, ô prodiges étranges. Que de simples mortels, j'ai réjoui des anges, Et dedans le dessein de complaire à tes yeux J'ai plu sans y penser à l'Empereur des cieux^.

Le dialogue se poursuit, animé, précipité, violent ; Tacteur déclare à l'Empereur qu'il peut tout sur son corps et rien sur son esprit, et le rideau tombe au milieu du désordre et du trouble de tous les assistants.

Au commencement de l'Acte IV nous sommes définitivement ramenés à la réalité : la pièce à tiroirs est terminée. Pamphilie, qui est véritablement aimée de l'acteur Genest, essaie de l'attendrir. C'est la grande scène entre Polyeucte et Pauline reprise dans des circonstances analogues, mais avec des comédiens pour béros... Le souvenir des vers de Corneille semble poursuivre l'auteur et s'imposer presque de vive force :

Ah! si vous connaissiez, ma chère Pamphilie La nuit où votre erreur vous tient ensevelie. . . Seigneur, si ta bonté daigne écouter mes vœux, Accorde à Pamphilie. . . .

Cf. RoTROu, IV, 6.

Aujourd'hui je veux plaire à l'empereur des deux :

Il est temps malatenant de réjouir les anges.

— Arrête, malheureux !

Que veux-tu demander ? . . .

— Tu m'aimes? — Oui, madame, et bien plus

[que moi-même . . . ]

Il n'y a pas jusqu'à VhêJas ! de Poljeucte, cet hélas qui a tant de peine à sortir, que l'imitateur n'ait trouvé moyen de transporter ici, en le mettant, il est vrai, dans la bouche de Pamphilie. Mais Pamphilie l'explique d'une façon qui cause à Genest une joie profonde, car il commence un heureux repentir : Pamphilie est convertie, elle est chrétienne : les paroles de son amant ont produit ce miracle... Alors, Dioclétien envoie Genest et Pamphilie au supplice. Un des officiers de l'Empereur revient bientôt faire son rapport, et commence une description emphatique et pleine des plus horribles détails, de cette double exécution. Un second messager annonce à son tour que la comédienne Luciane s'est précipitée dans le Tibre, à l'endroit même oii l'on avait jeté le corps de Pamphilie ; puis Aristide a voulu suivre Luciane ; puis Anthenor s'est efforcé de retenir Aristide ; puis dans l'effort de la lutte Aristide a entraîné jusqu'au fond du gouffre le malheureux Anthenor, martyr malgré lui... — Troublé, confus, égaré, Dioclétien aperçoit dans le ciel Genest et Pamphilie couronnés de lumière, et tenant à la main des palmes verdoyantes. L'auteur ne dit pas ce que sont deve-

nus Aristide et Anthenor... On aimerait à apprendre qu'Antlienor a été heureusement ramené sur la berge.

La tradition chrétienne fidèlement observée dans le mystère du Moven-Age, exactement reproduite dans le Fingido Verdadero de Lope lie Vega, suivie même d'assez près dans la tragédie de Desfontaines, subit avec Rotrou une transformation complète. Ce n'est plus une cérémonie chrétienne, une image du culte, un baptême enfin, dont le comédien Genest doit nous donner le spectacle par dérision ; c'est un martyre, ou plutôt les combats et les épreuves morales qui précédent le martyre, qui vont s'étaler sous nos yeux. La pièce insérée dans la pièce sera la profession de foi d'Adrien (représenté par l'acteur Genest 1, d'Adrien combattu par son épouse Natalie (représentée à son tour par la comédienne Marcelle), et menacé par le César Maxiniin qui figure à la fois comme acteur et comme spectateur ; car la pièce de théâtre se joue à Rome devant lui, et le martyre d'Adrien avait eu lieu à Nicomé4ie également en sa présence. Ces quatre premiers actes, jusqu'à l'explosion des sentiments de l'acteur Genest, pourront paraître un peu froids ; d'autre part, il y a dans le choix de ce sujet une certaine invraisemblance : si Dioclétien et Maximin avaient un si vif désir de voir

Sainl-Genesl. 0.

représenter un martyre chrétien, l'amphithéâtre était là, qui pouvait leur fournir au premier signal des spectacles émouvants. Delavigne remarque aussi que Dioclétien fait preuve d'une étonnante impassibilité : « Dans la légende, Genest joue » une bouffonnerie sacrilège : chez Rotrou c'est » une pieuse tragédie consacrée à la gloire du 0 martyr Adrien. Dioclétien qui, dans la fougue » de son intolérance païenne, enverra Genest à » la mort, écoute tout cela avec patience, même » avec admiration. Et cependant, si un person- » nage est raillé, ce n'est pas le martyr, mais le » tyran ; ce n'est pas Adrien, mais Maximin lui- )j même, acteur fictif et spectateur réel, une fois >^ l'invraisemblance admise'... » Sans doute on peut regretter que Rotrou n'ait point transporté sur notre théâtre ce touchant tableau, digne d'un Benozzo Gozzoli, d'un Beato Angelico, d'un Morales le Divin, ou d'un Lesueur, cette naïve image du Ginès de Lope, dévotement agenouillé, les mains jointes, et recevant avec une piété et une onction benoîtes, le sacrement du baptême. Mais de bonnes raisons tirées de notre histoire dramatique et du goût de l'époque s'opposaient à l'exécution d'une pareille conception-. Le Genest de

1 Delavigne, La Tiagtdie chrétienne au XVII* iiècle. Toulouse, 1847.

* C'eût été un retour trop peu déguisé aux mystères du moyen-âge. C était beaucoup déjà que le poète fît paraître

Rotrou ne sera baptisé pour ainsi dire qu'en effigie (voir p. 48 . L'ange n'apparaîtra pas dans

dans sa pièce le prêtre Anthisme. et que par la bouche d'Adrien il invoquât la Vierge Marie :

Ce sexe qui ferma, depuis rouvrit les deux.

Très beau vers du reste, qui semble annoncer,dans le même ordre d'idées, le berceau qui va sauver Isrtél et le berceau qui doit sauver le monde. (V. Hugo : Moïse sur le Nil.]

Si l'on veut de naïves peintures c'est au Mystère de Saint- Genis qu'il faut recourir. Rien n'est plus curieux que le défilé des pauvres, des infirmes et des éclopés, la conversation de Genis avec l'idole païenne qui lui parle et lui répond, en attendant que la Vierge lui adresse à son tour la parole :

Genis, Genis moult doulcement

Ay ta paroile escutée

Que de bon cuer mas reclamée...

— les propos des bourreaux qui à la demande de l'acteur font endurer aux chrétiens les tourments les plus cruels :

Je les lyrai si roydement Qui ne voleront guères hault :

Meschans gens, voj-es cy la place Ou Ion guérit du mal de teste

— le repentir de Genis qui se fait instruire dans la foi des chrétiens, demande un prêtre et quittant ses vêtements, les mains jointes et les yeux levés au Ciel < rend à Dieu mercy >, se fait baptiser et endosse la robe blanche des néophytes, au grand scandale des soldats de Dioclélieu :

Nous cuydions que ce feust faintise, Mais il le fait à bonnes certes.

— la charité du chrétien qui distribue tout son bien aux pauvres en échange de leurs bénédictions :

Celle dame qui a porté

Le doulx Jhesus Crist en son las

(latus, d'où lez.

Si vous doint joye et soûlas.

Et chouse dont vous soyez lyes

{loelus, d'où chère lie.

— les conciliabules de Lucifer, de Satan et de tout le

la réalité même du miracle, mais simplement dans la vision d'une sorte de mirage tout imaginaire. — Ajoutons que le martyre d'Adrien représenté par Genest est du moins authentique : avant de devenir chrétien, Adrien avait été luimême grand persécuteur de chrétiens :

J'ai vu, (Ciel, tu le sais par le nombre des âmes Que j'osai t'envoyer par des chemins de flammesj. Dessus les grils ardents et dedans les taureaux, Chanter les condamnés et trembler les bourreaux. J'ai vu tendre aux enfants une gorge assurée A la sanglante mort qu'ils vo^'aient préparée, Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux Ces fruits à peine éclos déjà mûrs pour les cieux. . .

Tout cela est très exact. L'Eglise fête Saint- Adrien le 8 septembre ; seulement comme le martyre eut lieu en 310, et que le supplice de Saint-

peuple des démons, — la colère de l'empereur et les supplications des comédiens qui séparent leur cause de celle de leur camarade, l'emprisonnement du martyr et les menaces du geôlier :

Et fust il pape ou arcevesque Je croy qu'il aura la teste sèche Avant que sallie de céans Et deust il bien demorer trente an Qu'il est rien de moy à mengier!

— enfin le spectacle des plus épouvantables supplices

au milieu desquels Genis conserve toute la tranquifhcé et

la sérénité de sou àme :

De Dieu puisse-t-il estre mauldit Il nous donne moult grant fatigue : Regarde que le cuer le guyne Je croy bien qu'il vouldrait dancer !

(^'oir l'analyse de ce mystère à l'Appendice.)

DESFONTAINES ET ROTKOU S<9

Genest date de l'an 303, il y aurait un léger anachronisme à mettre au compte de Rotrou ' .

Ce dont il faut savoir gré à l'auteur du Véritable Saint-Genesi, c'est de n'avoir introduit dans sa tragédie aucune intrigue amoureuse, rien qui touche de près ou de loin aux bridantes passions du cœur humain. Certes il eût eu beau jeu en un pareil sujet : Corneille n'avait-il pas imaginé pour réchauffer sa pièce le personnage de Sévère '? Kotrou supprime d'abord le lever de rideau de Lope de Vega, la pièce profane où l'acteur espagnol, amoureux de Marcelle, commence par lui faire manquer sa réplique : il pensait peut-être que ces amours de comédien auraient dégradé son héros, qui ne doit être embrasé que des feux de l'amour divin ; et la jeune comédienne n'a d'autres adorateurs que les galants qui la poursuivent jusque dans sa loge. Dans Corneille, le \Tai martyr ce n'est pas Polyeucte, c'est Pauline ; car le supplice de.-? sens n'est rien, comparé à celui du cœur. Cette torture morale n'existe à aucun degré dans le Saint-Genest de Rotrou, et notre auteur, en gardant à l'endroit des passions de l'amour une réserve marquée, se rapproche davantage, cette fois-ci, de la vérité historique et de la tradition chrétienne.

' En 1688, Campistron donna une tragédie à' Adrien.

Une plus longue comparaison avec le Polyevctc de Corneille nous paraît, en conséquence, dépourvue d'intérêt littéraire. Corneille n'a en aucune façon, comme on le prétend, déteint sur Rotrou. L'exemple de Polyeucte. n'a eu d'autre influence que de donner à Rotrou l'idée de traiter à son tour un sujet religieux. Mais pour la conception du sujet lui-même, que l'auteur de Saint-Genest allait prendre tout préparé dans le répertoire espagnol, pour le plan et la conduite de la pièce, pour le développement des idées et l'emploi des ressorts dramatiques, un rapprochement littéraire entre Pohjeiide et Saint-Genest n'aura jamais d'autre résultat que de faire constater des différences profondes, sans qu'on puisse arriver à saisir un seul point de contact.

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