DES GUERRES EN ALLEMAGNE
APre's le fiége de ThionvHIe (i) que M. le Duc d'Enguien fît avec An. 1 64 J * fuccès , il conduiGt lui-même fur les bords du Rhin cinq ou fix mille hommes qui joignirent l'armée d'Allemagne commandée parle Maréchal de Guébriant. Quelque tems après M. le Duc d'Enguien revint à Paris, & M. de Guébriant afliégea RotevH (1) où il fut grièvement bleffe , & mourut peu de jours après.
M. de Rantzau qui commandoit le Corps de M. le Prince ayant pris le commandement de Tannée , marcha après la prife de Rotevil à Dudingu* ( 3 ) où il rut mis en déroute par Parmée de Bavière , & fait prifonnicr. Toute !a Cavalerie Allemande fe retira avec peu de perte jufqu'au Rhin ; mais l'Infanterie qu'on avoit Iaifle dans Rotevil fe rendit à difcrétion , & celle qui étoit dans ie Corps de Parmée fut prefque entièrement diflîpée.
M. de Turcnne étant revenu du fiége de Trin à Paris , M. le Cardinal Mazarin qui commencohà gouverner, Penvoya quérir & lui dit que ie Roi le deflinoh pour commander en Allemagne ; de forte qu'il fe tint prêt à partir trois ou quatre jours après , quoiqu'il fut fort incommode d'un refte de maladie qui avoit duré depuis la fin du fiége de Brifac , fans l'empêcher pourtant d'aller tous les Etés en Campagne. Comme cette défaite de Parmée du Roi & la prife de Rotevil arrivèrent au mois de Décembre, les ennemis
( 1 ) 10. Août.
( 1) 19. Novembre, .
( j) m* Dfccmfetc
ai;
i> MEMOIRES DU VICOMTE
n'entreprirrnt plus rien cette Campagne, & M. de Turenne étant arrivé le même mois à Colmar , y fît venir les Officiers & fongea aux moyens de — — — remettre l'armée. ( i )
An. i 644. L'Alfacc étant trop ruinée , il entra au mois de Janvier dans les montagnes de Lorraine où ii mit l'armée en quartiers : il les élargit enfuite par la prife de deux p tites Places nommées Luxeul & Vefoul dans la Franche- Comté , où il liùlla trois ou quatre Régimens. On reçut dans l'hiver de l'argent de la Cour , avec quoi & l'aide des quartiers , l'armée fe mit en bon état , c'ell-à-dire la Cavalerie ; car pour l'Infanterie il fut fort difficile de la remettre dans l'hiver.
M. de Turenne étant allé à Brifac , trouva que M. d'Erlac qui en étoit Gouverneur , s'etoit retiré dans une maifon de campagne qu'il avait en Suiife , & avoit lai fie une lettre que l'on donna à M. de Turenne quand il arriva dans le Château , par laquelle il lui mandoit que croyant que le Miniflre avoit quelque foupçon de lui , il étoit forti de la Place , & qu'il la lui remettoit entre les mains , le priant de lui envoyer fa femme. M. de Turenne fut un peu furpris de la conduite de M. d'Erlac, qui quittoitun fi bel établiflement par un foupçon fort mal fonde ; mais croyant qu'il feroit indigne de lui de profiter de l'adion de M. d'Erlac , pour fe rendre maître de fon Gouvernement , il lui envoya M. de Traci pour le prier de revenir , & trois ou quatre jours après M. d'Erlac revint dans fa Place que M. de Turenne lui remit entre les mains, & en partit quelques jours après (2) J'ai raconte ceci pour montrer combien ilefl étrange quUin homme fage comme M. d'Erlac ( qui avoit été établi à Brifac par M. le Duc de Weymar , & que l'on croyoit maître dans une Place que la Cour, regardoit avec grande jaloufîe ) la quictoit , & en rendoit un autre maître en un infl-nt , fans aucun fujet.
M. de Turenne palTa l'hiver dan* les montagnes de Lorraine , 6V au Prinu-ms ayant fçu qu'il y avoit deux mille chevaux fous le Général Major Baron de Merci , au-delà de la forêt noire , dans deux bourgs à la fource du Danube , il palfa le Rhin à Brifac , Se ayant envoyé M. Rofen devant avec quatre ou cinq Régimens , ii défit cette Cavalerie , prit trois ou quatre cens prifonniere & beaucoup d'Officiers : le relie fe fauva auprès de ( 1 > M. de Turenne pafle ici fou* filence le» genereu» efforts qu'il fit pour remettre l'armée ; mais l'Abbe" Raguenet qui le fçavoit du Cardinal de Bouillon , & Frcmont d'Ablancourt le racontent , & c'eft là le premier trait par oïl le Vicomte- fe fit connoitre aux ■Vcjrnwricns.
( 1 ) L adHon cft d'autant plus belle , que le Yicomtc avoit fan MûU d'Être Goutchicux. de c«te Pltce.
DE TU R E N N E , LIVRE I. v
Pânnce des Bavarois qui étoit devant un Château nommé HohenVicl , An. i 644* qu'ils vouloient affamer ou traitter avec le Gouverneur j la Place étant prefque imprenable par force , à caufe de fa fituation.
Au mois de Mai , les Bavarois fe trouvant en très bon eut , à caufe desbons quartiers qu'ils avoient eus , & de la quantité de foldats à qui ils avoient fait prendre parti après la défaite de l'hiver paffé , ils vinrent aiïiéger Fribourg qui eft une Place à cinq heures de Brifac au bord des montagnes de la forêt noire. M. de Turenne , outre la garnifon qui étoit de trois ou quatre cens hommes , y en avoh mis autant , tirés des Rcgimens d'Infanterie Françoife. Ayant fçu que l'ennemi étok devant cette Place , il donna promptement rendez-vous à l'armée auprès de Brifac, où il paffa le Rhin , efpérant qu'il trouveroh les ennemis féparés.
Il pouvoir y avoir dans l'armée du Roi cinq mille chevaux & quatre ou* cinq mille hommes de pied , avec quinze ou vingt pièces de canon , dont on n'eût pas pû mener un fi grand nombre s'il eût fallu faire une longue marche j mais comme on n'avoit que cinq ou fix lieuës à faire pour approcher de l'ennemi , on les tranfporta tous. L'armée ayant paffé la nuit à Brifac & marché enfuite en diligence , s'approcha à deux heures de l'ennemi qui fit promptement revenir les fourageurs. M. de Merci ne fut pas fîtôt inftruit du paffage de l'armée à Brifac qu'il aurok pû l'être. Comme il n'y avok que ce feul lieu où on pouvoit traverfer le Rhin , H aurok été aifé d'en être averti par les partk que l'on doit »oujours tenir fur un paffage : mais à la guerre il arrive fouvent des accidens aux Capitaines les plus expérimentés , contre Iefqucls on auroit raifon de difeourir beaucoup , fi l'expérience ne iaifok voir que les plus habHcs font ceux qui font feulement le moins de fautes. L'armée du Roi s'approcha de celle des Bavarois , & les trouva en bataille dans une plaine près de Fribourg : ib n'avoient eu le leins que de s'appliquer au fiége delà Place où ils étoient depuis huit jours,, mais point encore de fe faifir des poftes avantageux qu'ils avoient négligés , ne croyant point que l'armée du Roi pût être en état de venir fi-tôt à eux. M. de Turenne voyant qu'une montagne qui commandoit la plaine où ctoit leur armée, & qui pouvok donner communication à Fribourg n'étoit point occupée par l'ennemi , ordonna aux Régimens de Montaufier & de Mczieres qui faifoient un bataillon de mille hommes», d'y marcher, & fit avancer le refte de l'Infanterie pour les foutenir.
L'ennemi s'etant apperçu qu'on marchoit vers cette montagne , envoyacommander à quinze ou vingt moufquctaires qui étoient en garde à deuu>
vî MEMOIRES DU VICOMTE
Ah. i £44* cote » *k monter fur le fommet de la montagne : ils y arrivèrent arant Ici deux Rcgimens François , & firent une décharge fur eux comme ils montoient. Les François qui ne voyoient pas le derrière , croyant que toute l'Infanterie de l'ennemi arrivoit fur cette montagne , prirent répouvante » & marchant en défordre par des lieux fort rudes , deux Enfeignes commencèrent à defeendre avec leurs drapeaux , & aufli-tôt tout le bataillon au lie» de monter côtoya la montagne , & les ennemis eurent le tenu de taire une féconde décharge à laquelle tout le bataillon plia & defeendh ia montagne. M. de Turenne qui étoh au bas , te qui commençoh à faire monter d'autres Rcgimens , voyant le bataillon qu'il avoit envoyé revenir en confufîon , 8c que cela avoit donné le tems à d'autre Infanterie de l'ennemi de monter à cette montagne > ne fongea plus à ce deffein , & commença i fe retirer à une petite hauteur à trois ou quatre cens pas de là , afin de s'y meure en bataille. 11 y eut pendant quelque tems un peu de confufion , dont l'ennemi eût pû profiter, s'il n'eût pas été appliqué à s'emparer de ce pofle.
M. de Turenne fe campa fur la hauteur , fit cafler les deux Enfeignes qui avoient donné l'épouvante ,8c demeura quelque tems dans ce pofle à la vûë des ennemis qui continuèrent le fiége. Il y eut encore quelques efearmouches & un combat de Cavalerie alfez confi Jcrable , où fept ou huh cent chevaux de Pennemi furent défaits : mais l'armée de l'ennemi étant beaucoup plus forte que celle du Roi , ( 1 ) M. de Merci qui en ctoit General continua le fiege , 8c M. de Turenne ayant manqué cette première occafion , ne crut pas qu'il eût raifon de rien hazarder pour la fecourir , & fe retira à une heure & demie de là dans le tems que la ville caphuloit. II pouvoit y avoir cinq ou fix cens hommes commandés par M. de Kanofski, qui fe retira à Brifac , après la capitulation.
M. de Turenne eut nouvelle en ce tems là que M. le Duc (TEnguien avoi| ordre de marcher à Brilac avec fon armée qui étoit compofée de fix mille hommes de pied & de trois mille chevaux ( 2 ). Ce Prince ayant palTé le Rhin vint au Camp de M. de Turenne qui pouvoit eue à quatre ou cinq heures de Brifac.
L'armée de l'ennemi après la prife de Fribourg étoit demeurée dans fon Camp : on l'envoya reconnoître aufiï-bien que tous les chemins dans les montagnes 8c dans les bois , pour tâcher de fe mettre entre Fribourg & les Bavarois & defeendre par-là dans la plaine. M. le Duc d'Enguien réfolut
( 1 ) Le Comte de Merci frère éa Baron.
( i ) Le Marquii de la MoiUfue dit qu'il / voir quitte mille djersw i*at Vuméc &
DE TV RENNE, LIVRE /. vîj
dVtaquer avec Ton armée des poftes où M. de Merci avoit trois ou quatre Ah. Régi mens d'Infanterie fur une hauteur à la tête de Ton Camp , & ordonna ù M. de Turenne d'aller avec l'armée qu'il commandoit par les bois & les montagnes, pour tâcher d'entrer dans ia plaine où l'ennemi étoit , & le prendre par le flanc On convint d'attaquer trois heures devant la nuit.
M. Ic Prince ayant fait attaquer la hauteur avec fon Infanterie fut repoufle au commencement : mars après , y étant allé lui-même avec beaucoup de vigueur & avec des Corps qui foutenoient ceux qui avoient été repoufies , il emporta ces pofles & défit ces trois ou quatre Régiment où il y avoh plus de deux mille hommes ( x ) & y perdit beaucoup de gens, & la nuit étant furventie il s'arrêta au même endroit.
M. de Turenne à la tête de fon armée entra dans le défile , & s'approcha de la plaine où les ennemis étoient en bataille : il les chaflà d'abord d'ut* feois& puis d'une haie ,& les repouffa de pofte en pofle jufqu'à l'entrée dé la plaine. Les Bavarois perdirent beaucoup de gens & fe retirèrent à quarante ou cinquante pas au plus de notre Infanterie , ayant toute leur Cavalerie de leur Corps d'Infanterie de la féconde ligne pour les foutenhv Les deux armées demeurèrent aînfi l'une devant l'autre , les Bavarois n'osant plus venir aux mains contre ces Regimens qui les attendoient avec leurs piques, & les François n'osant entrer plus avant dans la plaine y n'ayant point de Cavalerie pour les foutenrr.
On combattit de cette façon plus de deux heures avant la nuit avec grande perte de côté & d'autre. L'Infanterie du Roi avoh derrière elle le bois qui donnoit un grand prétexte pour fe retirer $ mais elle ne s'affoibiit point , quoiqu'on ne pût jamais faire entrer qu'un efeadron de Cavalerie pour la foutenir , n'y ayant pas d'efpace pour fe mettre en bataille.
La nuit ne fit point cefTer le combat , Se les troupes de part & d'autre demeurèrent avec un feu continuel à la diilancc de quarante pas jufqu'au? jour , pendant plus de fcpt heures. Dans- cet endroit il y eut de l'armée du» Roi phis de quinze cens hommes hors de combat , 8c de celle de Pennemf plus de deux mille cinq cens. M. de Roqueferviere Sergent de bataille f tut bleOe à mort : M. d'Àumont Lieutenant General y agit très bien.
Un peu devant le jour on vit que leur moulqueterie fe rallentiuoit ;
( i ) M. de la Mouûaie k Puficndorf font monter l'année de Merci a- quinze mille honv- Snes donr il y aroit , fcîon le dernier, neuf mille fanufllns : il falloir donc qu'il y eût plu» de trois mille rues à cette aAion , puifqo'il n'j avoit que deux mille cinq cent tu«$ ë F attaque du Vicomte , douze cens dans la féconde journée & très peu à la qoîfième , ti cependant, il oc s'en étoit tetisi que fie mille do toute l'umiz de Merci ,fcloti le Vicoiur*,
viij MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 644. c'eft qu'ils avoient laiflë quelques gens pour rirer , afin qu'on ne s'apperçût pas de leur retrait e ; toute leur armée marchant vers une montagne qui eft proche de Fribourg. Us avoient appréhendé avec raifon que M. le Prince ayant été empêché de marcher plus avant par la nuit , le jour venant ne les attaquât dans la plaine de fon côté. Comme il fit afllz clair pour voir d'une dilbnee de cent pas , on fit avancer quelques foldats dans Ja plaine qui dirent que l'ennemi s'étoit retiré ; & le jour devenant plu» grand , M. de Turenne déboucha dans la plaine , & vit aufli M. le Prince qui y entroit de fon côté. Les armées s'étant jointes , M. le Prince ne jugea pas à propos que l'on marchât ce j jur là à la montagne , où les Bavarois s'étoient campes de nouveau , qui n'etoit pas à plus d'une heure de leur premier Camp. Il alla feulement fe promener afllz proche de la montagne , où les ennemis ayant déjà logé leur canon , tirèrent plufieurs coups fur ceux qui s'avançoient.
Il eft certain que fi on eût marché à eux , qu'on les eût trouvé en grande confufion : mais l'Infanterie de l'armée du Roi étoit fi abbatuc parle combat de toute la nuit , & par la quantité d'Officiers & de foldats tués ou bi ffés, qu'elle n'étoitpasen état d'entreprendre aucune adion conGdérable. On demeura ce jour-là dans le Camp , & on dit que la plûpart des Officiers Généraux de l'ennemi étoient d'avis de prendre ce tems pour fe retirer par les montagnes derrière Fribourg , & y laitier une garnifon ; néanmoins M. de Merci l'emporta : il y demeura , y fit ab,battre quelques bois pour empêcher l'accès , & fit faire de petits travaux aux lieux les plus avantageux, Le lendemain dç très grand matin , l'armée que M. de Turenne commandoit ayant l'avant-garde , il détacha fept ou huit cens moufquetaires commandés par M. de l'Echelle Sergent de bataille de l'armée de M. le Prince , ( qui tenoit la place de M. de Roqucfervierc blefle le jour auparavant) & huit ou dix efeadrons de Cavalerie conduits par M. Deubatel ( 1 ) Lieutenant Général avec quatre petites pièces de campagne qui marchèrent à la tête du Corps de l'armée. Comme on approcha de la montagne où étoit l'ennemi , on y trouva quelques moufquetaires qui gardoient de petits portes avantageux , & qui fe retiroient vers leurs Corps quand Us étoient prefics , pendant que l'ennemi tiroit beaucoup de canon.
La marche ayant été fort courte , quand on fe trouva dans cet état , il n'étoit au plus que huit heures du matin , de forte qu'on avoit beaucoup 4e tems , étant dans les grands jours de l'été. On réfolut qu'en s'ouvrant ( 1 ) Pcw-are cft-cc le même que le tyarquij de la Mooflàie nomme du Tubal,
DE TU RENNE, LIVRE /. îx
Tort à la main droite , on feroit place à l'armée de M. le Prince ( que corn- l g^.^. mandoit fous lui M. le Maréchal de Gramont ) pour doubler à la gauche , & on fe mettroit en telle difpofition que la montagne pourroit être attaquée en même tems par divers endroits. Toutes les troupes de l'ennemi , tant Cavalerie qu'Infanterie, s'étant retirées Se reflerrées vers la montagne après «ne allez grande efearmouche , on lit alte. Le canon de la montagne ne faifoit pas beaucoup de mal , pareeque les troupes Françoifes n'étoient pas dans un défilé.
Dans ces entrefaites , un Officier de Flextein qui étoit commandé avec cinquante chevaux pour aller voir la contenance de l'ennemi , fur une hauteur à côté de l'armée du Roi , vint avertir M. de Turcnne qu'il voyort une grande confufion parmi les Bavarois , & que leur bagage marchoit. M. de Turenne le dit à M. le Prince , lequel croyant que l'on ne s'éloigneroit pas trop pour voir cela , & que l'on pourroit s'en fervir pour la difpofition de l'attaque , il s'y en alla & M. de Turenne avec lui , ayant dit aux troupes en panant devant elles , que l'on reviendrait incontinent , & qu'il falloit attendre celles de M. le Prince avant que d'attaquer.
Il y avoit environ deux mille pas du lieu où étoient les troupes de la droite , jufqu'à la hauteur où étoit cet Officier de Flextein. Comme l'on étoit à regarder la contenance de l'armée des ennemis qui paroi (Toient en grande confufion , on entendit une grande falve qu'ils faifoient , & en même tems un bruit de trompettes & de timballes. M. d'Efpcnan qui commandoit l'Infanterie de M. le Prince arrivant au bas de la montagne , 6c voyant un petit travail allez avancé dans lequel l'ennemi avoit quelques moufquetaires , 6V par lequel on n'avoit pas jugé néceflTaire de commencer une attaque , envoya quelque Infanterie pour s'en faifir , fans attendre les ordres de M. le Prince , ni de M. le Maréchal de Gramont ; peu fan t , à ce que je crois , que la chofe n'auroit pas une fi grande fuite , ou peut-être suffi pour fe faire valoir par quelque petite action. C'efl ce qui obligea l'ennemi à faire une fi grande décharge de la montagne fur ces troupes qui s'avançoient en même tems.
Le Corps de l'avant-garde de M. Doubatel où étoit M. de l'Echelle ( a«tx quels M. de Turenne avoit parlé en allant avec M. le Prince , & dit evpreffément qu'il ne falloit bouger de fon pofle,& qu'il reviendroit incontinent) commença à marcher vers la montagne , & ayant pafie quelque abatis de bois que l'ennemi avoit fait , s'avança vers un travail où étoit M. de Merci avec tout le Corps de fon Infanterie , qui n'étant attaqué que par ce «côté-là
x MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 644. à caufe que la chofe étoit faite fans ordre , s'y oppofa avec tout ce qu'H avoit. C'eft en cet état-là que M. Ic Prince & M. de Turenne revenant avec lui trouvèrent les chofes, y ayant couru à tome bride fur le bruit que Ton avoit entendu.
II n'y avoit perfonne de l'armée de M. le Prince arrive, que ce peu de moufquetaires dont M. d'Efpenan s'étoit fervi pour prendre ce petit travail » & toute l'Infanterie de M. de Turenne qui ne montoit pas à trois mille hommes , n'etoit pas engagée contre ce Fort , mais étoit aflèz loin de- là fans ordre de ce qu'ils avoient à faire. M. le Prince demeura avec ce premier Corps qui étoit déjà repouû*e,tout proche de cette redoute de l'ennemi, &ainfi, comme on peut juger, très expofé , n'y ayant qu'un Régiment de Cavalerie qui étoit celui de Flextcrn pour foutenir cette Infanterie , & qui étoit fous le feu de toute l'Infanterie de l'ennemi avec une confiance admirable , & aufii il y perdit la moitié de fês gens.
M. de Turenne alla à fon Infanterie qui n'étoit pas engagée, pour aider à la retraitte de ceux qui avoient attaqué ; ou pour aiUquer , s'il en étoît encore tems , & que ceux-ci ne fulTcnt pas entièrement repoulTcs. Comme il avançoh , l'état de la chofe fit connoître que tout ce qu'il y avoit à faire étoit de demeurer ferme un peu hors la portée du moufquet , & attendre l'Infanterie de M. le Prince.
On demeura en cette porture afléz long-tems , pareequ'il en faut beaucoup pour donner ordre à une attaque dans des lieux difficiles & qui ne fe voient pas bien les uns les autres. Enfuite M. le Prince trouva bon que M. de Turenne allât avec fon Infanterie : M. le M. de Gramont devoit donner par le flanc , ou foutenir avec la Cavalerie , fi l'attaque eût réiïfll. On marcha droit à l'abatis de bois qui étoit dans le milieu de la montagne, & vis-à-vis de la gauche on étoit l'armée de M. le Prince. Les Régimens de Cavalerie de Turenne & de Traci foutenoient l'Infanterie de M. le Prince , qui fut repouflèe après un combat très opiniâtre où cette Cavalerie fît des merveilles en endurant le feu fans s'ébranler.
M. de Turenne qui avoit M. de Tournon auprès de lui , manda dfverfcs fois à M. le Prince que quelque chofe que l'on fouftnt il tàcheroit de ne pas fe retirer entièrement qu'il ne fût nuit. Il eft certain que fi l'ennemi eftt pû juger bien fainement de la confufion des troupes du Roi , toute- Varmée étoit perdue , au moins toute l'Infanterie. Celle de M. de Turenne fut menée aufii à cette montagne dans le tems que celle de M. le Prince attaquoit i mai* les foldats ctoiem fi rebutés , qu'ils s'approchèrent foxt peji de l'ennemi.
DE TVRENNEy LIVRE I. xj
Ce dernier combat dura bien deux heures, & finit à la nuit, Pennemi ne An. i 644. bougeant point de fon pofte. Les Bavarois y perdirent beaucoup de monde, & entre autres, Gafpard de Merci General Major, frère du Comte : mais leur perte ne fut pas fi grande que celle des armées du Roi dont l'Infanterie fut prefque toute ruinée. Cependant comme l'ennemi avoit prefque perdu la moitié de fon Infanterie deux jours auparavant , & qu'il n'avoh pas pafle celui-là fans grand échec , il ne lui refloit gueres d'Infanterie. Sans cet accident qui arriva par l'attaque de M. d'Efpenan contre l'ordre , & qui mh tout en confufionj, l'Infanterie des deux armées du Roi donnant de front à la montagne , félon la difpofition que l'on y alloh mettre , l'armée de l'ennemi étoit perdue & ne pouvoit pas réfifler. Dans l'armée Françoife il y eut un très grand nombre d'Officiers de tués ; M. de l'Echelle & M. de Mauvilii Sergens de bataille ,' & prefque tous les Commandans des Corps & une partie des Officiers de l'Infanterie.
La nuit ayant féparé les deux armées qui n'etoient qu'à cinquante pas l'une de l'autre , au moins les Corps plus avances, celle du Roi retourna au Camp dont elle étoit partie. On envoya à Brifac un nombre infini de bleflcs , & on en fit venir des vivres ; & le lendemain ou deux jours après on apprit que l'armée de l'ennemi ayant délogé de cette montagne , & laine garnifon à Fribourg , marchoit dans le Schm*rtx.-Wralt qui eft la forêt noire, pour aller au pays de Wirtemberg. Comme le pays par où il falloir palier eft plein de grands défiles où on a de la peine à faire marcher du bagage, on réfolut de partir avec l'armée pour furprendre les ennemis , & pour cet effet M. Rofen fut commandé avec huit efeadrons , & partit trois ou quatre heures avant l'armée. Comme il étoit très bon Officier & fort expérimenté, il eut ordre ou d'attaquer quelques troupes que l'ennemi avoit féparecs pour la facilité de fa marche , ou d'arrêter le Corps de l'armée en le harcellant , & parJà , donner le tems à l'armée du Roi de s'avancer.
L'armée du Roi partit à la pointe du jour, laiflant fon bagage avec quelques troupes pour le garder , en fuivant la route de M. Rofen qui étoit parti vers le minuit. Après qu'on eut marché cinq ou fix heures dans des pays très difficiles & où fouvent il falloh que les cavaliers miiïènt pied à terre pour pafler à la file, on arriva fur une petite hauteur. M. le Prince y étoit 6c l'armée de M. de Turenne avoit Pavant-garde. On vit à un quart de lieue de-là les troupes de M. Rofen dans un vallon , & fur le haut d'une montagne ( que M. Rofen , à caufe qu'il étoit dans le fond , ne pouvoit pas voir) cinq ou fix mille hommes au plus , qui ctoit toute l'armée de l'enne-
xij MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 644 mi qui fe retiroit. On vit un peu après M. Rofen arec fes huit efeadrons» qui faifoient bien fix cens chevaux , qui commença à fuivre l'ennemi , & monter cette montagne qui étoit allez étendue. M. de Turenne par Tordre de M. le Prince envoya en diligence la Berge qui étoit un Gentil-homme à lui , pour dire à M. Rofen que c'étoh toute l'armée de l'ennemi qui roarchoit fur la montagne. Avant qu'il arrivât auprès de M. Rofen , lui qui ne voyoit que quelques troupes de l'arriere-garde , s'en ctoit fi fort approche , que M. de Merci voyant qu'il n'étoit pas foutenu , & que la première troupe de l'armée du Roi étoit à un quart de licuë de là, & que l'on défiloit un à un pour former le premier efeadron ( ce qui, comme on fçait, confoinme un très grand tems ) tourna avec tout le Corps de fes troupes contre M. Rofeu : mais quelques efeadrons de l'ennemi ayant voulu s'avancer devant leur Infanterie , la Cavalerie de M. Rofen les repouiïà , & les. fuivant en ordre , trois ou quatre bataillons firent ane décharge fur lui , ce; qui arrêta fa Cavalerie fans néanmoins la mettre en confufion : fe voyant très proche du Corps des ennemis , & leur front incomparablement plusgrand que le lien , il commença à fe retirer. Deux ou trois efeadrons de ht féconde ligne foutinrent les premiers qui furent fort peu ébranlés par un fi grand feu , & après avoir perdu quatre ou cinq étendarts, ils fe retirèrent aflèz doucement en ordre.
La Cavalerie des ennemis n'ofa pas les poufier vigoureufement de peut de s'éloigner trop de leur Infanterie j ou bien parce qu'étant encore étonnés des combats des jours precédens , leur principal deflein fut de fe retirer fans combattre. Ces premiers efeadrons de Rofen ayant été foutenus par ceux de la féconde ligne , & tout le Corps de l'ennemi Cavalerie 8c Infanterie continuant à marcher contre eux & étant à quarante ou cinquante pas les uns des autres, ils fe retirèrent environ cinq ou fix cen* pas mêlés avec l'ennemi qui fe fervoit plus du feu de fon Infanterie que de fa Cavalerie. C'efl une des actions que j'aie jamais vues où les troupes ont témoigné le moindre étonnement pour en avoir tant de fujet j ce qui' feroit impoffible à d'autres troupes qu'à celles qui ont vit beaucoup de batailles , & qui ont eu fouvent du bonheur & du malheur. L'ennemi qui vit qu'il y avoit déjà deux efeadrons de l'avant-garde de l'armée du Roi formés fur la hauteur où j'ai dit qu'ils defiloient , commença à s'arrêter,. & un peu après à prendre fa marche pour fe retirer.
La Cavalerie de Rofen qui avoit été repouflee n'étant point en état de- £uivre l'ennemi , pareequ'il n'y avoit point de Corps allez confidcrable
DE TU R E NN E , LIVRE I. xiij -
de formée du Roi qui eût paffc le défilé pour la foutenir , fit alte ; & M. An. 1 644» de Merci fe retira vers un bois qui étoit à douze ou quinze cens pas du lieu du combat ; d'où il prit fa marche par les montagnes vers le pays de 'Wurtemberg.
On eut avis de quelques bagages de l'ennemi , qui étoit avec trois ou quatre cens chevaux à une heure de là , qui prenoit une autre marche que ce Corps de M. de Merci : M. Doubaret , qui étoit Lieutenant Général de la Cavalerie Allemande , s'y en alla avec quatre ou cinq Régimens de Cavalerie ; 8c comme les troupes de l'ennemi qui étoient avec ce bagage le* virent , ils fe retirèrent vers le Corps de l'armée , & perdirent peu de leur* gens : tous ces bagages furent pilles ; mais une partie des chevaux qui le* menoient fe fauva. On logea cette nuit là dans les montagnes fans avancer. Comme tout ce qui refloit d'Infanterie étoit accoutumé à avoir- fon pain, & non pas à le faire , comme les vieilles troupes qui ont fervi Iong-tcmS' en Allemagne , on ne pouvoit pas fuivre l'ennemi dans le pays de Whtemberg, où on n'avoit pas de magazins , & on ne s'éloigna pas du Rhin. Aprè* avoir envoié M. de Palluau Maréchal de Camp dans l'armée de M. le Prince , prendre un petit Château qui incommodoit Fribourg , on retourna avec l'armée par le même chemin par lequel on étoit venu , & on fe logea aux environs du même Camp dont on étoit parti pour fuivre l'ennemi* dans la montagne. Beaucoup d'Officiers furent d'avis d'attaquer Fribourg, où l'ennemi avoit iailfc cinq ou fix cens hommes de garnifon , & d'achever la Campagne par cette aftion. Les affaires étant dans une telle fituation , que fi on eût demeuré encore quelques jours auprès de Fribourg , le manque de fourages auroit obligé la Cavalerie à repafler le Rhin y on crut que l'efprit où étoit l'ennemi 8c fon éloignement du bord du Rhin , dévoient faire fonger à des chofes plus confidcrables que de reprendre Fribourg : ainfi M. le Prince trouva à propos que M. de Turenne allât à Bride , pour concerter avec M. d'Erlac , qui en étoit Gouverneur , des moyen» de faire defeendre fur le Rhin de l'artillerie , des munitions de guerre & de vivres pour attaquer Philisbourg , pendant que l'armée iroit par le Marquifat de Bade , lailTaot le Rhin à gauche pour inveflir la Place , ce qui Sut mis en exécution 5 & les batteaux ayant été charges avec deux ou troiscens moufquetaires pour efeorter ce convoi , defeendirent le Rhin , ceux de Strasbourg leur ayant donné palEige fous leur pont. L'armée lai/Ta tou* fes bieffes qui étoient en très-grand nombre à Brifac , commença à marcher vers Philisbourg ; & n'ayant aucune nouvelle de l'ennemi, qui étoic
xiv MEMO IRES DU VICOMTE
An. 1 644. à plus de vingt heures dc-là dans des quartiers pour fc racommoder , o* envoia des fauvegardes dans beaucoup de petites Villes , & dans quelquesunes les bagages de quelques Régîmens de Cavalerie , avec les Cavaliers » pied , & l'on alla invellir Philisbourg avec l'Infanterie , qui n'étoit pas cornpofée en tout de plus de cinq mille hommes de pied , & de la Cavalerie qui fe trouva en bon état , le relie ayant été envoyé , comme 'j'ai déjà dit , dans des quartiers.
II y avoit dans la Place fix ou fept cens hommes de pied , 6t environ quatre-vingt chevaux : on employa les premiers jours à. faire un chemin pour aller aux batteaux qui venoient de Brifac ; les bords du Rhin étant fort remplis de bois & de petites islcs. Auffi-tôt qu'on eut fait débarquer le canon & les munitions de guerre & de bouche , on ouvrit deux tranchées,} «ne de l'armée de M. le Prince , & l'autre de M. de Turenne.
Les aflîegés firent le fécond ou le troifième jour une fortie fur la tranchée de M. le Prince , dont ils étonnèrent au commencement la tête j mais on fe remit peu de tems après : l'Infanterie étoit tellement rebutée de toua les combats donnés à Fribourg , qu'afluréinent on n'auroit pas réiifli à prendre une Place qui auroit fait une grande réfiflanec. Les deux tranchées fe continuèrent jufques fur le foflo , avec afTcz peu de perte : M. de Tournon , qui étoit Maréchal de Camp dans l'armée de M. le Prince , y fut tué : c'étoit une perfonne de grande qualité , & il n'y avoit pas de jeune homme qui eût plus d'ambition & de mérite.
Les ennemis ne firent point de réfiftance à leur contrefearpe , qui n'étoit pas paiifladee , ni en état de fe bien défendre : mais comme ils avoienc une petite faufTe-braic , un fo(Té plein d'eau , alTez large 6c profond , 6c beaucoup de canon > ils crûrent qu'ils empcciierorent long-tems les afUegeans à pafler le fo(Té : mais comme on avoit quantité de fafeines , & que le canon avoit été logé des deux côtés fur la contrefearpe , pour tirer aux flancs , on avança la galerie , c'eft-à-dire , la digue de fafeines , ( qui n'étoit pas couverte comme en Hollande ) bien près de leur faufle-brate : ce que l'ennemi voyant , & que l'on feroit attaché le lendemain au corps de la Place qui n'étoit pas revêtu , ils battirent la chamade.
Durant le fiége , dès qu'on eût fait un pont fur le Rhin , avec les batteaur qui étoient venus de Brifac j on fit palTer douze ou quinze cens hommes au delà du Rhin , qui prirent Germesheim , où il y avoit une petite gar„ nifon. On s'approcha enfuite de Spire , qui en eu* à deux ou trois lieues ; la Viile qui eft fort grande , fe trouvant fans garnifon , fe rendit , n'y ayant de ce côté du Rhin aucun Corps des ennemis.
DE TV RENNE , LIVRE l xv
te Gouverneur de Philisbourg ayant capitulé fous les condfiions ordi- An. 16*44.. naires , que la garnifon fortiroit armée , & feroit menée à Hailbron , Ville Impériale à douze heures de-là , M. le Prince entra dans Philisbourg avec M. le Maréchal de Gramont. Le lendemain de la prife de la Place > M. de Turenne pafla le Rhin avec toute la Cavalerie Allemande , Se cinq cens moufquetaires commandés ; & ayant appris que les Efpagnols qui tenoient Frankendal , Place de l'Eledeur Palatin à trois heures de Spire , attendoient quelque Cavalerie du côté de Luxembourg , il y envoya M. de Flexftcim avec trois Rcgimcns , qui rencontra le Colonel Savari avec cinq cens chevaux , qui vouloit entrer dans la Place : il le prit prifonnier , Se dtfu une partie de Tes gens. M. de Turenne continua fa marche vers *Wormes , qui fe rendit , n'y ayant perfonne dans la Place j Se ayant pane outre , Oppenheim fe rendit auiïi. Craignant que l'ennemi ne fit entrer quelqu'un dans Mayence , qui eft le pofle de deffus le Rhin le plus confîdérable , à caufe du voifinage de Francfort , & de la communication que cette Place donne avec les Hefïîens ; il marcha jour & nuit fans bagages , & arriva le matin afTez proche de la Place , dans laquelle il fçavoit quîil n'y avoit point de garnifon de l'Empereur ni de Bavière ; mais feulement • quelques gens que le Chapitre entretenoit. Il envoya promptement un • Trompette avec un Gentilhomme , pour parler à Meflieurs du Chapitre.
Dans le môme tems M. de Turenne apprit qu'il y avoit mille Dragons de l'armée de Bavière , fous le Colonel Wolfs qui étoit de l'autre côté du Rhin , Se demandoient à MelTieurs de Mayence des bâtteaux pour y en- trer* : ce qui l'obligea 'à approcher plus près de la Vîlle avec fes troupes , & à envoyer d'autres perfonnes à MelTieurs du Chapitre , pour les preiTer de députer quelqu'un pour venir traîner; ce qui fut fait. M. de Turenne jeur dit que s'ils ne mandoient promptement à ces troupes de Bavière de fe retirer, qu'il ne continuëroit plus le trahie i Se que s'il voyoit le moindre batteau paflfer en deçà de l'eau , qn'il feroit attaquer la Place de tous les côtés. Us réfolurent de capituler , n'y ayant point de Chef pour leur fehe prendre aucune réfolution vigbureufc. Auflt-tôt les Dragons de l'armée de Bavière fe retirèrent ; 6V 'M.'* do Turenne manda à M. le Prince qui étoit demeuré à Philisbourg , Térat auquel étotent les chofes , lequel s'y en vint en diligence, accompagné de beaucoup d'Officiers : il figna la capitulation , qui étoit auffi avantageufe pour le Chapitre Se les Bourgeois qu'ils le pouvoient fouhaiter. L'Electeur qui étoit dans le parti de i'Empe. leur, s'étoit retire à Francfort , fçachant le fiége de Philisbourg. II y avoit
xv'j MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 644. une Petïte Place nommée Binghen , à quatre heures de Mayence, dan* le bas du Rhin > qui fe rendit en même teins ; & à douze ou quinze lieues de là on reçut des fauvegardes, hors au Château de Creutznac , où il y avoit deux cens hommes.
M. le Prince demeura quatre ou cinq jours à Mayence , 8e y reçut un Envoyé de Madame la Landgrave de HeflTe , & beaucoup de Députes de* lieux qui font aux environs ; Se y ayant IailTo trois ou quatre cens hommes ' fous le Vicomte de Courval , qui fe mirent dans la Citadelle qui ne valoit rien , Se où on a beaucoup fait travailler depuis s il s'en retourna à l'armée qui étoit à Philisbourg , où on ramena toutes ies troupes que M. de Turenne avoit emmenées à Mayence. On tailla aulïi peu de gens à Oppenheim dans le Château , & deux ou trois cens hommes dans formes
On ne mit point de plus fortes garnifons dans ces Places ; pareequ'il n'y avoit point d'ennemis de ce côté du Rhin , hors dans la Ville de Frankendal , où il y avoit fept ou huit cens hommes. M. de Lorraine avoit feulement laide deux ou trois cens hommes dans Landau , qui eft une Ville Impériale à quatre heures de Philisbourg : M. le Prince trouva à propos d'envoyer M. d'Aumont Lieutenant General dans l'armée de M. de Turenne , pour la prendre avec trois ou quatre mille hommes commandés , & quatre pièces de canon. Le lendemain de la tranchée ouverte , M. d'Aumont y reçut une grande bleflurc dont il mourut , après s'être fait porter à Spire. Jl avoit fervi cinq ou fix ans en France de Maréchal de Camp , & n'avoh été fait Lieutenant General que cette Campagne là en Allemagne. C'étoh une perfonne de grande qualité , nourri dans la Cour , Se qui étoit allez capable & dans la guerre , & dans ce qui regardoit le progrès de fa fortune : il vivoit fort bien avec M. de Turenne , & mourut avec beaucoup de fermeté.
Comme on apprit fa mort à Philisbourg , M. le Prince trouva bon que M. de Turenne s'en allât au fiége , où il y avoit eu peu de gens tués , & la Place fe rendit deux ou trois jours après : M. le Prince y vint faire un tour durant le fiége. On envoya la garnifon dans des Châteaux que M. de Lorraine tenoit dans les montagnes ; Se y ayant laifTé deux ou trois cens hom* mes , tout fe rejoignit au Corps à Philisbourg , dont M. le Prince obtint à la Cour le Gouvernement pour M. d'Efpenan. Le mois d'Oâobre étant aflez avancé , M. le Prince fe retira en France avec fon armée , partant par Keyferslouter Se Deux-Ponts , Se marchant droit à Metz , Se ne laiflà que quelques Régimens d'Infanterie nouveaux , dont les Officier» de Par-
DE TURENNE ; LIVRE L Xvij .
mée d'Allemagne retinrent avec beaucoup de peine les foldats , les Officiers An. 1 644. François ayant eu leur congé. Toute la Cavalerie Françoife , qui n'ctok plus en état il y avoit déjà quelque tems , s'en retourna , 8c cinq ou fix des plus vieux Rcgimens. M. de Turenne demeura à Philisbourg avec l'armée , Se fit prendre garde autant qu'il le pût fur le pont , qu'il ne paflàt plus perfonne dès que M. le Prince eût fait paûer ceux qu'il vouloh amener avec lui.
Quelques jours après , M. de Merci qui commandoit l'armée de Bavière» & qui s'étoit rafraichi , & l'avoh racommodée dans le pays de Wirtemberg , fçachant que M. le Prince avec une bonne partie de l'armée s'en étoit retourné en France , rafTembla fes troupes, marcha vers Heidelberg, & envoya prendre quelques Dragons que M. de Turenne avoit mis dans Manheim , qui eft une grande Place fur le Rhin prefque toute démolie : enfuhe il fit pafter le Rhin à quelques troupes , Se fit femblant d'y faire un pont de batteaux , dans le deflein d'attirer l'armée du Roi pour couvrir tour tes ces Places de nouvelle conquête , où il y avoit peu de garnifon , comme Spire , Wormes Se Mayence , Se ainfi dégarniûant Philisbourg , de l'actaquer , en fe logeant entre le Rhin & la Place ; ce qui eft aifé à faire , j ayant un efpace de plus d'une portée de moufquet.
M. de Turenne voyant qu'il étoit néceflaire de repafîer le Rhin pour couvrir ces Places , laifla deux mille hommes de pied dans un Camp fous Philisbourg , pour en empêcher le fiége ; Se ayant pris quelques moufquetaires commandés avec toute fa Cavalerie, il repafla le Rhin , marcha à 5pire , Se envoya promptement mille chevaux dans Wormes & Mayence pour renforcer ces garnifons.
La Place de Frankendal qui eft entre Spire Se Wormes , incommodoit beaucoup la communication de ces deux Places : M. de Turenne craignit que M. de Merci en repaflant le Rhin à Manheim , ne s'en fervît comme d'un magazin , Se n'en tirât du canon Se des munitions pour reprendre Wormes Se Mayence , ce qui aflurément eût été fort aifé j mais M. de Merci n'en fit rien , par des raifons que l'on ne peut pas bien pénétrer , dont je crois que la meilleure eft que l'armée de Bavière a toujours craint de palfer le Rhin , & de fe ruiner par le manque de fourages 8e de vivres, qui étoit fi grand , que de Philisbourg à Mayence en deçà du Rhin , il n'y avoit rien de femé , Se rien à manger pour les chevaux que dans les Villes. II eft certain d'ailleurs que Wormes & Mayence ctoient fi foibles de garnifon qu'elles n'euffent pas tenu deux jours j mais il arrive fouyent qu'on ne
xviij MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 644. fçait pas Tétat des chofes : c'efl ce qui empêcha aufli M. de Merci de I
paflcr le Rhin à tout fon Corps : il n'y eut que peu de troupes qui vinrent «n deçà , & tout le Corps demeura entre Heidclberg & Manheim.
Les chofes demeurèrent quelques jours en cet état ; & M- de Turenne voyant qu'il n'y avoh plus, à craindre que l'armée de Bavière paflàt le Rhin, Se que toute la Cavalerie fe ruinoit faute de fourages , garda feulement troisou quatre Régimens de Cavalerie fans bagage , qu'il mit dans les Villes à qui il faifoit fournir quelque paillée , & fort rarement Ce l'avoine ,& envoya tout le refte de fa Cavalerie dans les montagnes ùe Lorran c , ayant écrit à la Cour pour leur faire donner des quartiers d'hiver dans ce pays, & dans les Evcchésde M tz , Toul & Verdun .gardant toute l'Infanterie avec lut en Allemagne , 3c Iaiflànt un Corps de deux mille hommes fous Philisbourg , jufqu'à ce qu'il fçût que l'armée de Bavière fût feparce ; ce qui net fut qu.- dans le mois de Décembre- Peu de tems après que M. de Turenne eut renvoyé cette Cavalerie , i£ apprit que M. de Lorraine paflbh la Mofelle avec cinq ou fix mille hommes,, 8c avoit invefli un efeadron de Cavalerie dans Caftelaun , 8c un autre dan* Simeren , deux petites Places dans le Hundflruck , à quatre ou cinq heuresde la Mofelle , où M. de Turenne avoit envoyé ces deux efeadrons pour trouver du Courage. Celui de Caftelaun demeura dans cette petite Place ,. qui ne fut point attaquée : celui de Simeren fe retira à Mayence avec peude perte. M. de Turenne qui ne pouvoit plus faire revenir fa Cavalerie , & aufli qui ne pouvoit pas prendre celle qu'il avoit poflée dans les Villes du Rhin , M. de Merci étant encore enfcmble au delà , s'en alla vers Mayence avec quatre ou cinq cens chevaux , & apprit en chemin que M. de Lorraine avoh attaqué Bacharach , qui cft une petite Place fur le Rhin où il y avoit cent hommes de garnifon : H n'étoh pas en état de la fecourir ; néanmoins H étoit bien aife de faire croire à M. de Lorraine qu'il y marchoit avec Beaucoup de gens. Etant arrivé près de Binghen , qui n'en efl qu'à trois heures , il envoya des partis & des fauvegardes en divers lieux pour préparer des vivres pour l'armée, & lit même entrer quelques uns de fes Gardes dans le Château , qui crièrent aux Lorrains que l'armée venoit : M. de Lorraine leva le fiége , 6t le retira au delà de la Mofelle. II étoit demeuré deux eens hommes dans le Château de Ocutznac , qui a au deflbus une aflezjolie Ville ; & ce C liât eau étant un pofle très considérable entre le Rhin & la Mofelle , M. de Turenne crut qu'en logeant fon Infanterie dans la Ville , 6c ayant le couvert & des vivres , H feroit le fiége durant l'hiver allez
DE TU RENNE , LIVRE I. xix
commodément. II y demeura en effet avec mille hommes de pied & deux An* 1 644* cens chevaux ; & en quinze ou feize jours , le Château fe rendit après une -aflez grande rcfiflance.
Ce fut environ vers le milieu du mois de Décembre que les quartiers furent donnés en Lorraine , en Alface & le long du Rhin , où le pays était fi ruiné , qu'en vingt lieues on ne pouvoit pas trouver à nourrir un cheval, hors dans les grandes Villes qui étoient fort miférables par les quartiers d'hiver des Lorrains , & en quelque petit Château , où il demeuroit quelque homme de qualité , qu'on ne vouioh pas entièrement achever de ruiner.
M. de Turenne crut qu'il étoh bon qu'il n'allât pas à la Cour pendant ■ 111 1 Thiver , afin d'être en état de fe mettre en campagne plutôt ; & M. le Car- 1 ^4J» dinal l'ayant trouvé bon , il demeura à Spire : de là il envoya prier M. de la Ferté Gouverneur de Lorraine , de hâter le payement des quartiers d'hiver aux troupes j M. de la Ferté le fit très ponctuellement dans tous le* lieux de fon Gouvernement , & leur lit donner trois mois de paye. De cette manière,. la Cavalerie qui montoit à cinq mille chevaux , & l'Infanterie à cinq ou fix mille hommes de pied , avec douze ou quinze pièces de canon, furent prêts vers la fin du mois de Mars , de repayer le Rhin fur un pont de batt eaux que l'on fit faire à Spire.
M. de Turenne avoit prefie le tems de fe mettre en campagne , à caufe que l'armée de Bavière avoit détaché un Corps de trois ou quatre mille Jiommes pour fortifier l'armée de l'Empereur , fous le commandement de M. de Baufchemberg Général de l'artillerie , & de Jean de "Wert dans la bataille de Tabor , où M. Torflenfon défit 6c prit prifonnier le General Hatzfélt , après avoir dans le commencement de la même année ruiné l'armée de l'Empereur ( 1 ) dans divers combats , par une fuite de conduite fondée fur une grande expérience , & accompagnée d'un grand courage & d'un grand jugement ; ce qui efl fort fupéricur au gain d'une bataille. L'armée du Roi ayant donc pafie le Rhin , on fut trois ou quatre jours à fe mettre cnfemble vers Phortzheim , petite ville du pays de Winemberg , à trois ou quatre heures de la rivière de Nekre , derrière Iaqu.ilc étoit M. d^ M.rci» avec un Corps , à ce que je crois , de fix ou fept mille hommes , n'ayant point hâté fes recrues , & ayant laiflTé rafraîchir fes troupes dans des lieux un peu éloignés , en attendant que la faifon fût avancée , & que les herbes donnaflfent plus de commodité à fon armée de fe raffcmbler. M. de Tu-
<i 1 Cette limée était commandée oir le Gcncril GAas.
cij
xx MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 645. renne ayant appris qu'il y avoit des gués à la rivière , partit de bon matin-,.
& y étant arrivé , fe campa de bonne heure non pas vis à vis du lieu où Ie« ennemis étoient logés , mais à deux heures plus bas , & la paffa fans nulle difficulté.
M. de Merci qui ne crut pas que fon armée étoit en état, fe retira vers la Suabe i & M. de Turenne ayant fuivi fa marche , pafla auprès d'Hailbron , où les ennemis avoient garnifon , & arriva à Suabefchal avant M. de Merci, . qui avoit Tes Maréchaux des logis à la porte de la Ville ? mais comme M. de Turenne fit promptement avancer fes Dragons , les bourgeois ouvrirent les portes , comme ils le font toujours au plus fort , & à celui qui arrive le premier. Comme il n'avoit avancé aux portes de la ville qu'avec la Cavalerie, & qu'il avoit Iaific fon Infanterie à trois heures de là , avec le Bagage qui n'avoit pas pû fuivre, à caufe de la longue marche j il craignit que M. de Merci ayant nouvelle de fa réparation , n'envoyât attaquer cette Infan* terie, avec laquelle il n'étoit demeuré que deux Régimens de Cavalerie: ainfi après avoir Iaiffic fes Dragons pour garder la porte , il retourna prorn^ tement la nuit au lieu où il croyoit que l'Infanterie ferait demeurée. M. de Merci ne doutant point que ce ne fût toute l'armée- qui étoit arrivée à Sua»befchal , avoit continué à marcher plus avant vers DinkefpuJiel & Feuchtvang. On ne laifla pas néanmoins quand l'Infanterie fut arrivée de conti. nuer à fuivre les ennemis , laiuant le bagage dans la Ville : mais fans l'apprehenfion que l'on eut pour l'Infanterie, je fuis perfuadé que, fi la Cava» lerie eût marché d'abord après M. de Merci , qu'elle l'eût arrêté dans fa marche , qu'elle eût donné tcm« à l'Infanterie de venir, & que l'on eût combattu avec grand avantage : on fe contenta de fuivre l'ennemi<inq om Ex lieues fans aucune rencontre confidérable que de quelques petits partis. M. de Turenne étant revenu à Suabefchal , y demeura deux ou trois jours • d'où il marcha vers la rivière du Tauber à Mariendal , autour duquel il y a plufieurs petites villes d'où l'on peut tirer beaucoup de fubfiflance : il s'y arrêta , afin d'avoir derrière lui la Hefle , dont il efperoit . dans l'été tirer des troupes pour avancer dans l'Allemagne. II paroittbi: auffi que l'on s\> loignoit plus de l'ennemi qui étoit vers Fcuchtvang , & l'on croyoit qu'il fe féparcroit pour fe rafraîchir , ayant tout le derrière libre du haut Palati, nat & de la Bavière.
Dès que l'armée fut arrivée à Mariendal , comme cVtoit dans la fin du mois d'Avril & qu'il n'y avoit point encore d'herbes , on prefTa fort M. de Turenne de permettre que la Cavalerie fe féparât daus les petitci villes, oà
DE TU RENNE, LIVRE I. Xxj
on îaifferoit fon bagage au premier ordre, & qu'on viendroit promptement ANt I ^4Jau rendez-vous. Pour dire vrai , le trop de facilité à ne point faire pâtir la Cavalerie , faute de fourage j la grande envie qu'ils fe minent promptement en bon état , plufieurs Officiers affinant quexhacun dans Ton lieu acfieteroit des chevaux pour les démontes, & auffi l'éloignement de l'ennemi qui étort à près de dix heures de là, les partis rapportant qu'ils étoient féparés, firent re'soudre M. de Turenne mal a propos ( i ) à les envoyer dans de petits lieux fermés. II retint néanmoins l'Infanterie 8c le canon à une demîlieuc de Mariendal , ôc envoya M. Rofen avec quatre ou cinq Régimens à Rotembourg fur le Tauber , qui efl à plus de quatre heures de Mariendal; mais les autres Régimens étoient à deux & trois heures plus loin.
Le lendemain que l'ordre fut donne pour fe féparer , M. de Turenne voyant bien qu'il n'y avoit point allez de certitude de la féparation de l'ennemi , pour avoir donné lieu à la réfolution prife , envoya ordre à M. Rofen de fe rapprocher avec les Régimens; & hors ce qui étoit à deux heures plus loin , il fit revenir les autres Régimens , excepté nouveau Rofen & Voufvors qui étoient extrêmement loin , l'un pour obferver l'armée de Bavière & l'autre vers la Franconie à caufe de la garnifon de Schveinfurt. Le premier ne fut pas alTez diligent pour rejoindre, & l'autre n'eut prefque pas de nouvelles du combat.
M. de Turenne étant prefque dans la certitude que l'ennemi feroit la marche que l'on apprit qu'il fit , alla fe promener le jour avant le combat avec la grande garde à trois lieues fur le chemin par lequel l'ennemi pouvoit l'attaquer : étant revenu fort tard , & M. Rofen s'étant rapproche avec plut de la moitié de la Cavalerie , il apprit à deux heures après minuit par un parti , que l'ennemi avec tout le Corps de l'armée avoit quitté Feuchtvang & marchoit droit à lui ; c'etoit le deuxième de Mai. En même tems il envoyé ordre aux Régimens de Cavalerie qui étoient à deux ou trois heures delà, de marcher i & il dit à M. Rofen de monter à eheval & de s'en? aller à la grande garde , & faire aflTembler promptement en-deçà du bois toutes les troupes qui en croient proche : malgré cet ordre M. Rofen. pafie le bois-qiri pouvoit avoir cinq ou fix cens pas,& mande à la Cavalerie de le venir joindre .au-delà du bois ; ce qu'il n'eût pas fait aflurément «'il eût crû l'armée de l'ennemi fi proche; car il cft certain que fi elle fefût mife enfemble en-deçà du bois , on fe feroit retiré fans combattre.
M. de Turenne qui n'avoit pas demeuré plus d'un quart d'heure dans le
( t ) Voilà le ftile des grands homme? : \U avouent ingénument leurs fautes , & ne 1er AiL>ii»knt point quand U vérité te demande
KÎj MEMOIRES DU VICOMTE
A». 1 64 J. quartier pour donner fes ordres à toutes les troupes, monte à cheval, éc no* trouvant plus la grande garde , la fuit au travers du bois , & étant au-delà , il vit fept ou huit Régimens de fa Cavalerie, qui compofoient ce qu'il y avok d'arrivé, que M. Rofen mettoit en bataille , & jettant la vue plus loin il vit l'avant-garde de l'ennemi qui fortoit d'un autre bois fur un allez grand front à un petit quart-d'heure de lui. Quoique la chofe fût afllz furprenante , & qu'elle ne préfageoit rien de bon dans la fuite , il ne crut pas qu'il y eût rien à faire qu'à fe mettre en bataille avec une partie de l'armée t comme fi elle y avoh été toute , n'ayant pas encore allez de gens enfemble pour marcher à l'ennemi, fon Infanterie ne commençant qu'à arriver» L'ennemi étoit trop proche pour changer de poflure & fe mettre derrière le bob : ainfi il ne fongea qu'à fe fervir de l'avantage du lieu , & y ayant un petit bois à main droite de la plaine où étoit la Cavalerie , il y mit fon Infanterie qui n*étoh pas compofee de plus de trois mille hommes. M. de Smitberg & M. du Paflàge la commandeient , & comme ce lieu-là fervoit comme d'aile droite , il fe contenta de lai fier deux efeadrons derrière ce bois, & mit toute fa Cavalerie fur une ligne avec deux efeadrons de féconde ligne à la main gauche du grand bois. M. Rofen fe mit tout à fait à l'aile droite de cette ligne , & M, de Turenne à la gauche.
On attendit l'ennemi en cette poflure , lequel en peu de tems defeendit dans la plaine , & mettant fon Infanterie au milieu des deux ailes de fa Cavalerie, M. de Merci qui étoit Général de l'armée , fe met à la tête & marche droit au bois , ayant par ce moyen fon aile gauche qui ne pouvoit pas bien agir qu'il ne fut maître du bois c mab comme il ne pouvoit pas d'abord voir la fhuation du lieu , il mettoit fon armée en bataille comme on fait d'ordinaire. Comme il fut à cent pas du bois, & que l'Infanterie n'avoit point encore fait de décharge, M. de Turenne marcha avec fa Cavalerie au-devant de l'aile droite de l'ennemi dont tous les efeadrons furent rompus , & la féconde ligne fut ébranlée. Dans ce même teins , l'Infanterie de l'ennemi avançant vers le petit bois , celle de l'armée du Roi ne fît qu'une décharge (5c fe jette en confufion dans le bois : ainfi l'aile gaucbc.de l'ennemi trouva le moyen d'avancer à la faveur du bois que fon Infanterie avoit gagnée. La Cavalerie de l'armée du Roi qui ne voyoit plus devant elle que trois efeadrons de réferve de l'ennemi , la première & féconde ligne étant en confufion, apperçut tous fes fantaflins qui avoient jette les armes, & les efeadrons de l'ennemi qui fe formoient derrière elle. En même tems la confufion commença à s'y mettre & bientôt après la déroute entière: M. Rofen y fut pris, ayant tres bien fait fon devoir & toute la Cavalerie auffi. M- de
DE TURENNE, LIVRE 7. xxiij
Turenne fe retira dans le grand bois, ayant été fort prcfle par deux cavaliers An. i 64 de demander quartier , 6c ayant percé tout au travers avec deux ou trois perfonnes avec lui , il trouva au-delà du bois trois Régimens de Cavalerie , Duras, Beauveau& Traci arrivés i & par malheur quantité de cavaliers ayant fait faigner leurs chevaux à caufe de la faifon , les Régimens ne pu» rent monter afllz-tôt à cheval pour venir au combat.
A ces Régimens il s'y joignit bien douze ou quinze cens chevaux de* Régimens qui avoient été rompus , & M. de Turenne les ayant mis en bataille vouloit aller contre les ennemis , s'ils euflent promptement pafle le bois .* mais voyant qu'ils fe don noient allez de tems pour fe remettre* en poflure après le combat , Se que tonte fon Infanterie étort perdue , & qu'il ne refloit que trois Régimens qui n'euflent pas combattu , il aima mieux fauver ce qui refloit , quoiqu'il le fit avec allez de peine. Ainfi il commanda à M. de Beauvau de marcher avec fon Régiment & toute la Cavalerie Allemande qui refloit du combat droit au Mein , & lui donna ordre de s'arrêter à l'entrée du pays de Hefle ; ce qui pourroit être à quinze ou feize heure» de-là * il demeura lui-même avec fes deux Régimens de Duras & Traci,. pour la retraitte & pour donner aux autres le tems de paffèr le Tauber , où. S y avoit divers gués , ce qui fe fit comme il l'avoit penfé. Aufli-tôt qu'il vit toute cette Cavalerie aflez loin pour n'être plus en danger , il fongea à fc retirer aufli. Les ennemis ayant apperçu ces deux Régimens qui fe rctiroient feuls , vinrent de tous côtés pour leur couper le chemin : mai» M. de Turenne fe retira avec aflez d'ordre jufques fur le Tauber qui ctoic dans la même campagne , & l'on repoufla deux ou trois fois les ennemi» qui vouloient fuivre par le mêmé gué par lequel on avoit pafte. A la fir» en ayant trouvé divers autres , on fut obligé de prendre fon chemin avec de petites troupes après avoir perdu une partie des étendarts. Ces deux Régimens, particulièrement celui de Duras qui avoit l'arriere-garde fie dans celte occafion tout ce qui fe peut de hardi & de vigoureux. M. de Turenne fe retira d'abord avec quinze ou vingt Officiers ou Cavaliers, & peu de tems après avec une troupe de cent ou- cent cinquante chevaux,, avec laquelle ayant marché toute la nuit ôc pafle le Mein à gué , il alla le lendemain vers le fohr rejoindre fa Cavalerie vers la Hefle. L'ennemi prit une grande partie de l'Infanterie , tout le bagage-, dix pièces de canon & douze ou quinze cens cavaliers ou Officiers de Cavalerie. M. de Montaufier, M. de Smitberg & M. du Partage furent pris, & L'ennemi demeurai J quelques jours fans bouger.
M. de T menue croyant que quelque Corps de Cavalerie £ ourxoit le
xxiv MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 645. fuivre , demeura un jour ou deux dans le bois avec douze ou quinze cent chevaux : mais n'ayant rien vû paroitre , il avança jufques fur les frontière* de la Hefle , où Madame la Landgrave lui envoya promptement M. Geis qui commandoit Tes troupes, avec deux de fes Confeillers, pour tâcher à lui perfuader de fe retirer vers le Rhin , lui alléguant qu'il aflureroit par-là les Places qu'il avoh laiffees dégarnies , & qu'il joindroit plutôt les troupes que l'on devoit envoyer de France pour le renforcer. Mais ces Confeillers taifoient la principale raifon qui pouflbit la Landgrave à fouhamer que l'armée marchât vers le Rhin : c'étoit qu'elle craignoit d'attirer la guerre dans fon pays , & ne vouloit pas mettre fi-tôt fon armée en campagne : mais M. de Turcnne qui fçavoit que ce qu'il faifoh étoit le feul moyen de faire que toutes les troupes Heflîennes le joignirent, & de faire forthr M. Konigfmarc de fes quartiers , s'opiniâtra à ne pas changer de réfolution , & lui manda que fi l'ennemi marchoit à lui qu'il fe retirerait tout au travers de la Hefle , & qu'à quelque prix que ce fût , il n'jroit point vers le Rhin & entreroit plutôt vers le pays de Brunfwic. II fit auflî fçavoir la même choie à M.Konigfmarc qui étoit dans fes quartiers à dix ou douze lieuës derrière Caffel fur le "Wefer. Ce Général avoit les mêmes intentions que les Heffîens , de ne point fe mettre fitôt en campagne , & ne fouhaittoit point que la guerre fût attirée vers ces quartiers-là ; mais la fermeté de M. de ïurenrie le fit refoudre à fe remettre enfemble.
M. de Turenne ayant fait retirer fes troupes dans la Comté de Waldec , alla jufques à Caffel , où il reçut beaucoup de civilités de Madame la Landgrave , & connut que tout ce qu'il avoit oui dire d'elle étoit véritable, qu'elle avoit beaucoup de jugement , de courage & de conduite en toute* fesadions. Elle fit raiïcmblçr fes troupes qui montoient à fix mille hommes , Iaifïant fes Places remplies , 8c M. Konigfmarc qui avoit plus de quatre mille hommes s'avança auffi fans perdre de tems.
M. de Turenne ayant eu nouvefle que M. de Merci s'étant approché avoit attaqué Kinchaim (1) petite Place à l'entrée de la Hefle, manda au Gouverneur que s'il pouvoit tenir cinq ou fix jours , qu'il feroit fecouru j ce qui lui fit prendre la réfolution de ne fe pas rendre , quoiqu'il .y eût une allez grande brèche faitç. Les François ayant joint M. Konigfmarc & les Hefliens , marchèrent droit à l'ennemi qui leva le fiége environ le dix ou douzième jour après que la bataille de Mariendal avoit été donnée. M- de
( 1 ) On n'a pu lire dans l'original k nom 4c la ville affiégée , mais Paifcndorf l'appellt
Turenne
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Turenne pouvoit avoir de refte trou ou quatre mille chevaux & feulement An. 1 64 f* douze ou quinze cens hommes de pied qu'il avoit ramaflcs ; l'ennemi l'étant retiré vers la Franconic , les trois armées demeurèrent quelques jours dans le pays de M. le Landgrave de Darmftadt. Dans ce tems-ià on eût nouvelles que M. le Duc <f Enguien avec fept ou huit mille hommes marchoit vers le Rhin, ce qui obligea M. de Turenne joint avec M. Konigfmarc Se les Heflîens d'aller dans le pays de Darmftadt & de-là dans le Bergflras pour le joindre.
M. d'Enguien paflu le Rhin vers Spire, & H fut refolu que les armées jointes marcheraient vers le Nekcre & que l'on tâcheroit d'arriver à Heilbron avant l'ennemi. On marcha en grande diligence avec un gros Corps de Cavalerie d'avant-garde à une heure d'Heiibron , où l'on vit l'armée ennemie qui arrivoit de l'autre côté du Nekcre , & qui fe mettoit en bataille fur un coteau de vignes auprès de la ville : ce qui Ht faire alte à Pavant-garde. On attendit l'Infanterie qui étoit allez éloignée , & l'on campa ce foir en ce lieu. Voyant qu'on ne pouvoit pas attaquer Hailbron ni pafler le Nexcre en cet endroit-là , toute l'armée des ennemis y étant ©ppofé-- i on marcha à Vimpfen , petite ville fur le Nexcre à deux heures au-deflbus d'Hailbron ; on mit promptement le canon en batterie , & la ville fe rendit. Il me femble qu'il n'y avoit pas plus de trois cens hommes dans la Place.
L'ennemi voyant que l'on avoit par ce moyen un paflage fur le Nexcre, lai (Ta une bonne garnifon à Hailbron, fe relira & alla camper à Feuchtvang, où il fit quelques retranchemens. L'armée du Roi laiflànt peu de gens dans Vimpfen paflà le Nexcre : M. Konigfmarc voyant les ennemis éloignes & fcien aifes d'être à part en Franconie , feignit d'être mécontent de M. le Prince fans aucun fujet légitime , ( 1 ) s'en fépara fans prendre congé de lui, marcha deux jours vers le Mein fans s'arrêter , 6c on n'eut plus aucune nouvelle de lui. C'eft un homme nourri dans la guerre , accoutumé aux grands commandemens , affez glorieux & intérefle , & qui veut que toutes chofes dépendent fi fort de lui , qu'il s'accomode difficilement avec fes fupérieurs, & tend toujours à fe féparer. Au refle c'efl une perfonne qui a de grands talens pour la guerre & qui a fervi très dignement la Couronne de Suéde. M. de Turenne ne peut que fe louer de la façon dont il en ufa avec lui , en recevant fes ordres avant que M. le Prince fut arrivé.
Après fon départ les Heflîens demeurans avec nous , on marcha à Rot*
(ij U Vicomte cache ceojoon la fan* 4cs «unes, ta relevant le* fienne*.
____ m) MEMOIRES DU VICOMTE An. I $45» tembourg fur le Tauber , où l'on féjourna quelques jours. M. de Merci te retira plus avant dans le pays vers Dinkefpuhel , où il laiflfa trois ou quatre cens nommes & fe campa à trois ou quatre lieues de-là derrière des bois- Feu de jours après , l'armée du Roi arriva auprès de Dinkefpuhel & forma le deffèin de l'attaquer ; on fit avancer des moufquetaires dans des maifon*ruinées 6c l'on y ouvrit quelque tranchée : mais avant minuit un Officier prifonnier qui s'étoit fauvé de l'armée de Bavière , vint avertir M. de Turenne que M. de Merci croyant que l'armée du Rot s'attacher oit au fiege de Dinkefpuhel , marchoit toute la nuit y 6c étoit à deux heures de-là >. derrière les bois. M. deTurenne alla promptement en avertir M. d'Enguiert qui réfolut de biffer tout le bagage avec deux ou trois Régimcns de Cavalerie , éV de partir incontinent avec toute l'armée, pour fuivre M. de Merci..
On partit à une heure après minuit : M. de Turennc avoit l'avant-garde & on traverfa un bois : M. d'Enguien y étoit & avoit laide M. le Maréchal de Gramont avec fon armée à l'arriere-garde. En fortant du bois le jour ctoit déjà aiTez grand pour voir une petite troupe des Bavarois ; & pet* de tems après en la pouffant, on découvrit quelques efeadrons ennemis, Içfquels ayant vù la tête de notre avant- garde , fe retirèrent en diligence vers le Corps de leur armée , dont ces troupes étoient l'avant-garde : deforte que fi l*on ne fût pas parti de trop bonne heure , on les eût trouvé dans la marche , & par conféquent en fort mauvaife porture. Ils s'arrêtèrent derrière plufieurs étangs , fe mirent auffi-tôt en bataille , & ayant placé leur canon commencèrent à faire des travaux à leur tête & à fe retrancher.
L'armée du Roi fe mit auffi en bataille au fortir du bois ; mais elle neput aller à eux que par des défilés. On fit avancer le canon qui les incommoda allez ; mais le leur qui ctoit déjà placé nous fit beaucoup plus de maL La journée fe paffà toute entière à fc canonner de part & d'autre ave* aiTez de perte. Le lendemain deux heures devant le jour nous nous retirâmes par le même chemin par lequel nous étions venus : c'étoit par un défilé dans le bois. L'ennemi ne fuivit qu'avec quelque Cavalerie, & il n'y eut qu'une efearmouche , quoiqu'il y eut un tems auquel il eût pû défaire une partie de notre arriere-garde. On repaffa donc le bois & on alla joindre le bagage auprès de Dinxefpuhel où l'on campa : mais ne jugeant pas à propos de s'arrêter à une fi petite Place , on réfolut de marcher à Nordlingen & d'y arriver avant l'ennemi ; ce qui étoit fort aifé. Le lendemain l'armée partit de bonne heure , & ayant marché deux ou trois, heures, arriva. Yen les neuf beutes du matiadacili plaise allez prochr
DE TVRENNE; L1VKE t. **vfl
ét NorJIîngen : n'y voyant rien paroîrre , on réfolut de taire ait* arec quel- An. ï 64 <pte intention d'y camper , mais pas encore avec ordre de décharger fe bagage ni de tendre les tentes. Comme M. de Torennc s'avança dans la plaine avec une petite garde, & que M. le Prince allaauiïi fe promener fort près de-Ià avec un autre , il tomba fur un parti Allemand qui rodoit 6t emmena deux ou trois prifonniers qui dirent, que l'armée de l'ennemi paflbit un ruifleau à une heure de-là pour s'approcher de Nordlingen. M. de Turenne joignit promptement M. le Prince, & ayant appris qu'il n'y avoit point de rui fléau entre le lieu où l'ennemi paflbit & celui où l'on étoit , on envoya à l'armée pour ordonner que perfonne ne s'écartât. M. le Prince & M. de Turenne s'avancèrent encore avec peu de gens pour reconnoître & apprendre plus certainement ce que faifoit l'ennemi , ôr s'il continu ok (à marche. La plaine eft fi raze Se s'étend fi loin , que l'on ne craignoit pat de s'avancer avec peu de gens.
IL de Merci qui commandoh l'armée de Bavière à laquelle s'étoit joint un Corps de fix ou fept mille hommes de l'Empereur , commandé par le Général Gléen, étant arrivé fur ie bord d'un rui fléau a neuf heures du matin ; & jugeant, comme il étoit vrai , que l'armée du Roi étoit campée auprès de Nordlinghen que nous voulions affieger , crut qu'en partant ce ruifleau fans bagage il pourrait avec fureté s'approcher de Nordlinghen , i caufe des montagnes & des avantages qu'il pouvoit prendre avec fon armée : il fe perfuaJa aufli qu'on ne Pattaqueroit point ce jour-là , & qu'ainfi il auroit le tems de fe retrancher , ce qu'il étoit accoutumé de faire en grande diligence, n'ayant ordinairement à la fuite de fon armée d'autres chariots que ceux de munition de guerre & ceux dans lefquels étoient les outils. II continua donc fa route & fe pofta à trois ou quatre cens pat du ruifleau fur une montagne (i),qui,à l'endroit où il Pabordoit étoit aflez haute, mais qui defeendoit infenfiblement vers un village (2). Pour fe fervir du lieu félon la force de fon armée & la fituation du terrain , i[ commença à ranger fon aile droite compofée d'un Corps de l'Empereur & de quelques unes de fes troupes , depuis l'endroit de la montagne qui approche le plus du ruifleau jufqu'au village , ayant deux Régimens d'Infanterie & fon canon au lieu où commençoit fon aile droite. ! ans l'endroit où l'aile droite finiflbit, l'Infanterie s'etendoit en bataille derrière le village, & dans l'aâion combattit prefque toute pour le défendre ; mais au commencement il ne fut occupé que par quelques mou/quetaires commandet
( 1 ) Montagne de Vineberg.
(* ; U vjUage fe somme AUcrhcùn,
dij
xxvnj MEMOIRES DU VICOMTE
1 6*4 J. dans l'Eglife & au clocher. Enfuite de l'Infanterie qui étoit fur deux ligne» de même que la Cavalerie , l'aile gauche compofce de la Cavalerie de Bavière , & commandée par M. Jean de Wert finiffoit vers un petit château un peu élevé (i) autour duquel il y avoit de l'infanterie qui fermoit la gauche de l'armée , de même que ces deux Régimens d'Infanterie fermoient la droite. L'efpace entre le village & le château étoh une plaine où fe pouvoient bien tenir douze ou treize efeadrons. Cefl en cet ordre que fe mit M. de Merci, tant pour combattre que pour camper 11 on n'étoit pas Venu à lui.
M. le Prince ayant vù que l'armée de l'ennemi pafïbit le ruiffeau , manda aux troupes de fe tenir prêtes à marcher , & étant confirmé par les partis & par fa vue même que l'ennemi ne s'éloigneroh pas trop de vouloir combattre , il paffa l'endroit derrière lequel il avoit un grand avantage & manda à toute l'armée de marcher. Sur le midi, l'armée s'avança dans cette grande plaine ; âc vers les quatre heures du foir on vint en prefence : il fallut allez de tems pour s'étendre & fe mettre en état de- combattre. Ce village qui étoit devant l'armée ennemie donnoh avec raifon différentes penfées ou de l'attaquer ou de marcher vers les deux ailes avec la Cavalerie feulement : mais comme la chofe n'eft pas affez fûre d'auaquer des ailes fans pouffer en même tems l'Infanterie qui eû au milieu , on ne jugea pas à propos , quelque difficulté qu'il y eût à attaquer le village , d'aller au combat avec la Cavalerie , fans que l'Infanterie marchât de même front r & comme le village étoh plus de quatre cens pas plus avancé que le Iit-U où étoit leur armée , on crut qu'il falloh faire alte avec les deux ailes pendant que l'Infanterie combattrait pour emporter les premières matfons de ce village , & s'en rendre maître , ou du moins d'une partie. Pour cet effet , on fit avancer le canon afin qu'on ne fût pas endommagé de celui de l'ennemi , fans l'incommoder avec le nôtre : mais comme celui qui eft placé a beaucoup d'avantage fur ceux qui marchent , à caufe qu'il faut toujours atteler les chevaux pour avancer , ce qui fait perdre beaucoup de tems , celui de l'ennemi incommodoit plus qu'il ne recevoit de dommage.
En cette difpofition l'Infanterie de l'armée du Roi marcha droit au village ; L'aile droite étant oppofée à l'aile gauche de l'ennemi dans la plaine , & l'aile gauche à la droite de l'ennemi qui étoit fur cette montagne, laquelle defeendoh infenGblement au village. L'Infanterie
^^)Poficndorf & ^out les antres «bfau que le châtettt étoit fur «oc hauicvu oacoUiac
P E TU REN NE , LIVRE L xx\x
trouva aflcz peu de rcuftance aux premières maifons } mais quand elle An* 1645V •ntra plus avant , trois ou quatre Régimens de l'ennemi ( dont une partie occupoh le cimetière & l'Eglife, & l'autre avoh percé les maifons } firent un fi grand feu, qu'elle s'arrêta tout court, & commençai plier t on la féconda d'autres Régimens ; & M. de Merci qui étoit derrière le village , fît foûtenir la fienne par d'autres Corps : ainfi le combat devint fort opiniâtre , avec beaucoup de perte de part & d'autre; mais moins de celle de l'ennemi , à caufe qu'il étoit logé dans les maifons percées : &• même pendant que fa première ligne combattoit dans le village , la féconde tra~ vailloh fur la hauteur. Ces expediens ne réunirent point ; mais ils montrent beaucoup d'habileté 6c de fang froid dans le Général. M. le Prince vint fouvent dans le village , y eut deux chevaux bleues fous lui , & plufieurs coups dans fes habits. Il lai fia M. le Maréchal de Grammont à l'aile droite de fa Cavalerie. M. de Turenne faifoit auflî ce qu'il pouvoit pour faire avancer l'Infanterie qui étoit dans le village proche de fon aîle. M» de Bellenave , Maréchal de Camp de fon armée , y fut tué : M. de Cailelaun Maréchal de bataille dans celle de M. le Prince , fut très dangereufement bleue , aufli bien qu'un très grand nombre d'Officiers. Dans le fort , & fur la (in de ce combat , M. de Merci , General de l'armée de Bavière , reçut un coup de moufquet , dont il mourut fur le champ ; & je crois que quand l'aile gauche de l'ennemi que commandoit Jean de Wert avança contre la Cavalerie de M. le Prince , qu'on ne fçavoit pas fa mort : le combat ayant duré plus d'une heure dans le village , où quelques efeadrons étoient employé? pour féconder l'Infanterie, l'aile gauche de l'ennemi commença à marcher
On a fouvent dit qu'il y avoit eu quelques fautes en panant quelques* Ibflcs qu'il y avoit entre les aîles , mais je ne trouve pas cela conlidérable car toute l'aile droite de l'armée du Roi étoit en batârile, 6c voyoit deyanr elle celle de l'ennemi , laquelle en venant au petit pas au combat , ne trouva pas grande réfiftance. Quoique M. le Maréchal de Grammont y fîr tout ce qui i'c pouvoit , il fut fait prifonnier , n'ayant pû faire le dévoie à h féconde ligne , non plus qu'à la première. ( v)
M. le Prince qui étoit fort proche du village, paflà à l'àîledê M: de Turenne , lequel voyant que l'attaque du village ne rtuffifloit point , & que la Cavalerie de l'aîle gauche de l'ennemi inarch oh à la Cavalerie Françoife;. s'avança avec fon aîle vers la montagne , 6c ayant parlé un inflant avec M~
{ i ) L'Hiftorier» da Vicomte a ajouté ici quelques cîrconftanccs ^qu'il a ttémouc* du Mamhil de Graaunoni..
xxx MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 64 j. le Prince , H lui dit , que s'il lui plaifoit de le foûtenir avec quelque? efcstdrons de ia féconde ligne Se les Hefliens , qu'il marc h oh pour aller à la charge : M. le Prince y ayant confemi , M. de Turenne continua de monter la montagne à la tête du Régiment de Flextein. Etant à cent pas de l'ennemi , il vit en fe tournant que toute ia Cavalerie Françoife & l'Infanterie qui avoit été pouflee du village , étoh entièrement mife en dérout» dans la plaine.
Comme M. de Turenne continuoh à monter la montagne avec huh ou neuf efeadrons de front, l'Infanterie que l'ennemi avoit aux deux extrémités de l'aile Ht une décharge , & le canon eut loifir de faire trois ou quatre décharges , les premières à balle , Se la dernière avec des cartouches , dont le cheval de M. de Turenne fut bleflc , Se il en eut un coup dans fa cuirafle , & une partie des Officiers du Régiment de Flextein , & le Colonel même . furent bielles avant que de venir à la charge contre un Régiment de Cavalerie qui étoh devant lui. Cela n'empêcha pas que toute l'aîle étant marchéed'un front , ne renversât toute la première ligne de l'ennemi avec plus ou moins de réfiflance de quelques efeadrons ; 6c la féconde ligne de l'ennemi foûtenant la première qui étoit renverfée , le combat fut fort opiniâtre : on n'avoit qu'un efeadron ou deux dans la féconde ligne ; & les Heflîens qui étoient à la réferve , étoient un peu loin : cela fut caufe que l'on fut un peu pouffé , mais fans déroute ; car les efeadrons étoient toujours en ordre , & même quelques-uns avoient de l'avantage fur ceux de l'ennemi ; mais leur grand nombre l'emportoit.
Les Hefliens arrivèrent , 6c M. le Prince à leur tête agiffbk avec autant de courage que de prudence. La Cavalerie Weymarienne voyant les Heflien$ approcher , fe rallia , & on chargea tout d'un tems tout le Corps de la Cavalerie ennemie , qui s'étoit mis fur une feule ligne j on la rompit j tout le Canon qui étoit fur cette montagne fut pris , Se les Régimens d'Infanterie qui étoient avec l'aile droite furent défaits , & le Général de l'armée de l'Empereur , nommé Gleen , pris.
D'un autre côté , toute la Cavalerie de M. le Prince, première & féconde ligne J 8c même fa réferve commandée par le Chevalier de Chabot , & toute l'Infanterie qui s'en étoit fuie dans la plaine , étant chaflee du village , fut entièrement défaite : Jean de Wert Iaifla fuivre la viâoire de ce côté là par deux Régimens -, qui pouffèrent nos troupes deux lieues jufqu'au ba> gage , & revint pour féconder fon aile droite , ou pour arrêter la déroute; Si au lieu de retourner par le même endroit, en lai fiant le village à mm
DE TU RENNE, LIVRE I. xxxj
gauche , ils euflTent marché dans la plaine droit à la Cavalerie Weymarienne An» 1 6 4 j .. & Heffienne , l'on n'auroit pas été en état de faire aucune réfift ance , & le défordre fc feroh mis tris facilement dans notre aile gauche ainfî enveloppée.
Comme la Cavalerie de M. de Vert commença à revenir derrière le vitla ge , le foleil étoit déjà couché , & la nuit venant incontinent après , le» deux ailes qui avoient battu ce qui étoit devant eux , demeurèrent en Bataille l'une devant l'autre ; & comme la Cavalerie de l'armé* du Roi étoit un peu plus avancée que le village , quelques Régimcns de l'ennemi qui étoient dans le Cimetière & dans PEglife fe rendirent à M. de Turenne, & fouirent de-là fans armes à Pentrée de la nuit , fans fçavoir que leurs troupes n'étoient pas à cinq cens pas de-là.
La Cavalerie demeura une partie de la nuit fort proche l'une -de l'autre dans la plaine , les gardes avancées de part & d'autre n'étant pas à cinquante pas l'une de l'autre. A une heure après minuit l'armée des ennemis commença à fe retirer , n'en ayant pas plus de raifon que celle du Roi, fi ce n'efl qu'ils avoient perdu leur Général : on n'entendit pas beaucoup de bruit , car ils n'avoient pas de bagage : je crois qu'ils n'emmenèrent que quatre petites pièces de canon ; tout le refte qui étoit douze ou quinze r demeura fur le champ de bataille. A la pointe du jour on ne vit plus personne „ & on fçût que les ennemis s'étoient retirés vers Donavert , petite ville où il y a un pont fur le Danube à quatre heures de-là. M. de Turenne les pourfuivit jufqu'à la vûë de Donavert , avec deux on trois mille chevaux.
L'armée du Roi y eut toute fon afle droite battue , & toute (on Infantene entièrement mife en confufîon , hors trois bataillons Hefliens qui étoienc à la réferve , éc je crois qu'A y eut bien trois à quatre mille hommes de pied tués fur la place. De l'armée de l'ennemi toute l'afle droite fut battue,, trois ou quatre Rcgimens d'Infanterie qui étoient mêlés avec elle , défaits r deux qui fe rendirent dans PEglife > beaucoup de gens tués dans le village,, ât prefque tout fon canon pris. Pour parler de la perte des hommes , je crois que celle que fit l'armée du Roi fut plus grande que celle de Pennemi M. le Maréchal de Grammont fut pris d'un côté , & le Général GIeen> de l'autre , & un très grand nombre d'Officiers & beaucoup d'étendarts r ■otre Cavalerie Allemande de* vieux Corps , fit très bien , comme auflî le» Il éghncns de Duras & de Tract
On fut quelques jours fans pouvoir mettre, enfemble plus de douze on
* xxxii MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1645» 1uin*e cen$ Sommes de Piet* **e toute Mnfanleric Françoife. Après avoir demeuré un jour ou deux auprès de Nortlinghen , M. le Prince fçachant que les Bourgeois y étoient les plus forts , & que l'ennemi n*y avoh que quatre cens hommes , réfolut de l'attaquer : les habttans de la Ville demandèrent à capituler dès la première nuit , & on renvoya la garnifon à l'armée de Penneini ; mais je crois qu'on retint leur» armes. On demeura fept ou huit jour» à Nortlinghen , qui efl une allez grande & bonne ville , où IV>n fe racorupioda beaucoup : on y trouva des armes , affez de chevaux pour les équipages , des harnois , & beaucoup de médicamens pour les bielles. Après y avoir laiûe une fort petite garnifon , on alla attaquer Dinkefpuhel , qui ne fe défendit que trois jours. Quand on vouloh fe rapprocher du Neckre & du Rhin à caufe de l'état de l'armée , & pour pouvoir toucher quelque argent , M- le Prince tomba malade auprès de Dinkefpuhel , & fuivit la marche de l'armée jufqu'auprès de Hailbron , d'où on lui donna de la Cavalerie pour l'emmener à Philisbourg , où il fut fort malade : il s'en retourna de-là en France , biffant M. le Maréchal de Grammont pour commander fon armée , laquelle demeura jointe avec celle d'Allemagne que commandoit M. de Turenne. Us fe campèrent auprès d'Hailbron : comme l'ennemi y avoit mille hommes de garnifon , & qu'il y avoit jetté encore quelque Infanterie , l'on ne fe crût pas en état de Paflieger, & on démeura autour de la Place huit ou dix jours pour attendre quelques convois de Philisbourg & de l'argent. Quand ces convois furent arrivés, on avança avec l'armée par la Comté de Hohenloe jufqu'à Suabefchal , à deflein d'y attendre l'hyver , Se de prendre des quartiers dans la Suabe , tji pouffant l'armée de Bavière au delà du Danube. L'armée de l'ennemi fe tenoit affez près du Danube au commencement ; mais un peu après elle rjnt camper à cinq ou Gx heures de l'armée du Roi , pour empêcher les fourages. On demeura douze ou quinze jours en cette difpofition , jufques alTez avant dans le mois d'Oâobre.
Les Suédois avoient gagné au commencement de la Campagne la bataille de Tabor , & avoient enfuite afllegé Brin. Ils y trouvèrent une û grande rcGUance , qu'ils y ruinèrent leur année, & furent contraints de fe féparer de Ragotski ( 1 ) Prince de Tranfilvanie , qui étoit venu à leur fe» cours , & avec l'aflïllance duquel ils n'avoient pû ré ù (Tir à la prife de la Pla» % e. Le fiége de Brin affez proche de Vienne , avoit obligé l'armée de l'Em-
(1) Il fe «part des Suédois , fit b paix avec l'Empereur ,tc fe min dans la Hongrie , feba Pu&*dorf , 4c rtbm $*tcictt,
DE TUREHNE, LIVRE 1. **xiij
perear de couvrir fes pays héréditaires } mais quand le fiége fut levé , l'ar- An. 1 64$ . mce des Suédois fc retira vers la Siléfie pour fe rafraîchir. Ce fut en ce tems que M. de Bavière voyant que l'armée du Roi avànçoit vers le commencement de l'hiver en Allemagne , &: craignant qu'elle n'y prit fes quartiers, envoya demander du fecours à l'Empereur , le menaçant de s'accorder avec le Roi , s'il ne lui envoyoit prompte ment un renfort confidérable. M. l'Archiduc partit avec fix ou fept mille chevaux & quelques dragons , ne menant point d'Infanterie à caufe de la longueur du chemin , & de la diligence qu'il vouloit faire ; 8c fe couvrant du Danube qu'il Iaiflbit à fa main droite , il vint à grandes journées à Donavert.
L'année du Roi étoit toujours campée auprès de Suabefchal ; & on apprit par un Officier qui fortoit de prifon , qu'il venoit un Corps confidérable de l'armée de l'Empereur joindre celle de Bavière j ce qui obligea M. de Turenne de convenir avec M. le Maréchal de Gramont qu'il falloit fe retirer vers le Neckre , & de-là vers le Rhin. Quelques heures après , le même bruit fut confirmé par quelque Cavalerie qui étoit à Dinkefpuhel } ce qui hâta encore davantage la marche. On décampa quatre heures avant la nuit, cinq ou fix heures après avoir fait partir le bagage ; on marcha par la Comté de Hohenloe vers le Neckre , vis-à-vis de Viinpfen , où l'on avoit laiflc garnifon depuis fa prife ; Se quoique la rivière ne fut prcfque pas gucable , en une nuit & un jour on paffa avec toute l'armée à la nage , la Cavalerie portant l'Infanterie en croupe : le grand front rompant l'eau , la rendoit moins rapide , quoique profonde. On perdit quelque bagage , mais peu de foldats, & on fe trouva auprès de Vimpfen. Comme on craignit que l'ennemi ne pafiat à Heilbron , & ne rencontrât l'armée du Roi dans fa marche, on fe hâta de gagner Philisbourg.
Jean de "Wert qui avoit parte à Hrïlbron avec un Corps de Cavalerie , n'ofarït pas attaquer l'armée , quoiqu'elle marchât avec une aûez longue file , elle arriva fous Philisbourg , où elle féjourna deux jours : comme il n'y avoit point encore de batteaux pour faire un pont fur le Rhin , M. de Turenne croyant qu'il n'y avoit que le Corps de Cavalerie de M. de Wert qui eût pafle le Neckre , & que le refte de l'armée de l'Empereur & de Bavière ne s'avanceroh point quand ils fçauroient l'armée du Roi fous Philisbourg , dit à M. le Maréchal de Gramont que l'on pouvoit aller vers Graben , à deux heures de-là , & qu'il efperoit prendre encore fes quartiers fans repafler le Rhin : M. le Maréchal de Gramont y confentit , ne voulant point faire aucune difficulté fur ce qui faciliteioU les moyens d'hiverner en
mlr MEMOIRES DU VICOMTE
A m r A a « Allemagne , & même voulant toujours laifler à M. de Turenne en s'en re- +î* tournant , les troupes du Corps de M. le Prince qu'il lui demanderoit; ainfi on marcha fans repafler le Rhin vers Graben , à deux heures de Philisbourg } & ayant fcjourné un jour entier , on apprit vers le foir que toute l'armée de l'ennemi marchok vers Philisbourg. Comme il n'y avoit que ce paflage là pour aller repafler le Rhin , on partit à l'entrée de la nuit ; & comme à la pointe du jour l'arriere-gardc de l'armée du Roi approchoit de Phîliibourg , on vit Pavant-garde de l'ennemi arriver dans la plaine , à «ne demie heure de la Place. On reflerra en même tems toute l'armée entre la Place & le Rhin , & on commença à s'y retrancher.
M. l'Archiduc avec ce Corps de l'Empereur & toute l'armée de Bavière, fc campa à une demie heure de la Place , où il demeura deux jours , pendant lefqucls on vil venir des batteaux de Spire ; mais n'en ayant pas la quantité qu'il falloit pour faire un pont , on ne fit palier que la Cavalerie & le bagage à la faveur du retranchement & du canon de la Place } ce que voyant l'armée de l'ennemi , il marcha vers Vimpfen , où on avoit lahTé M. de Rochepaire avec fix cens hommes , & le gros canon de l'armée. M. de Turenne qui étoit demeuré fous Philisbourg avec toute fon Infanterie & un peu de Cavalerie , fit faire un pont , fi tôt que la quantité de batteaux néceflaire fut venue , manda promptement à fa Cavalerie de revenir à Philisbourg , & fupplia M. le Maréchal de Gramont , qui étoit ailé à Landau de lui envoyer ce qu'il y avoit de François de Cavalerie ; ce qu'il fit : mais' il ne vint pas plus de cinq cens chevaux de la Cavalerie Allemande „ une partie ayant refufé à leurs Officiers de marcher. Ainfi le deflein ne pût pas rcutt1r : fans cet accident on eût défait toute l'Infanterie de l'ennemi , qui prit Vimpfen en fept ou huit jours par compofition , & fe retira enfuite dans fes quartiers. •
Les deux armées de l'Empereur & de Bavière s^étant feparees , M. de Turenne rcpalTa le Rhin ; il ne crût pas à propos de châtier les Régimen* AUemans , tous les corps étant coupables ; & auffi il eft certain que quand îl leur envoya l'ordre de revenir fur le Rhin , il ne les en croyoit pas fi éloignes qu'etoit le lieu où fes ordres les trouvèrent. M. le Maréchal de Gramont s'en retourna en France avec toute l'armée de M. le Prince ; & M. de Turenne fçachant que l'armée de Flandre étoit fort occupée , & qu'il n'y avoit point de troupes dans le Luxembourg , refolut dans le mois de Novembre d'aller à Trêves , fçachant qu'il y avoit fort peu de garnifon : n'ayant pas pû mener plus de quinze cens bommes de pied & toute la Ca-
DE TVRENNE, LIVRE I. xxxv galerie, il écrivit à M. le Cardinal, pour le fupplier de lui envoyer quel- " <jues Regimens de l'armée de M. le Prince, qui étoit auprès de Metz ; ce An 164.J <ju'il fie ; mais il ne fe trouva pas plus de fept ou huit cens fantaûns qui pouvoient marcher. On fit aufli tranfporter par le Hundftruck deux ou trois pièces de canon avec beaucoup de peine. M. de Turenne après avoir fait avertir M. l'Electeur de Trêves qui ctoit à Coblentz de fe rendre à Trêves, s'approcha de la Place , Se l'ayant invertie du côte de Luxembourg par un Corps de Cavalerie , elle fe rendit la féconde nuit de l'ouverture de la tranchée. *
M. de Turenne y remit M. l'Electeur, Se y fejourna fept ou huit jours ; " il fit faire un réduit auprès du pont où il lailla cinq cens hommes j donna 164.6. des quartiers le long de la Mofelle , Se retourna fur le Rhin au Château d'Obcrvefel , devant lequel il avoir laiilc M. du Tôt Maréchal de Camp, après un allez long blocus , ce Château fe rendit -, toute l'armée ayant été diftribuée le long du Rhin Se de la Mofelle , Se quelque Cavalerie envoyée en Lorraine , M. de Turenne retourna au commencement de Février à la Cour.
M. le Cardinal Mazarin étoit alors maître des affaires : le Roi étoit fort jeune , & la Reine mere avoir une entière confiance en M. le Cardinal. Comme M. de Turenne étoit fort bien avec lui , il approuvoit prefque tous fes projets de Campagne , Se principalement dans une guerre éloignée de la Cour comme celle d'Allemagne. Ainfi il avoir trouvé bon que M. de Turenne 'concertât avec M. Torftenfon Général des Suédois , que les armées de France Se de Suéde le joignirent au commencement de la prochaine Campagne, pour remédier aux inconvéniens que l'expérience avoir appris être prefque infaillibles pendant leur féparation. Les deux armées agùfant toujours féparément , l'une vers les pays héréditaires , & l'autre le long du Rhin , ou dans le Cercle de Suabe -, l'armée de l'Empereur & celle de Bavière étant au milieu , envoyoient des fecours contre celle qui les prelîbit le plus , Se rendoient prefque infructueux tous les avantages que l'on avoit par des combats : comme le fruit principal que l'on peut tirer des victoires eft de gagner un pays pour avoir des quartiers , Se d'augmenter fon armée en diminuant celle de l'ennemi , qui avec un peu de patience fe ruine peu à peu ; on ne pouvoir pas tirer ce fruit , parce que le renfort que les armées ennemies fe renvoyoient mutuellement , faifoit perdre tous ces avantages j au lieu que l'armée de France & de
xxxv] MEMOIRES DV VICOMTE
Suéde fe joignant , pouvoient fc concerter de manière a ne fc féparcr plus> An. 164.6. que fuivant les mouvemens des armées oppofées , & dans une diftance à pouvoir fe rejoindre quand celles des ennemis fe mettroient cnfemble. Ainfi M. de Turenne concerta avec M. Torftcnfon , que vers le mois de Mai il viendroit avec l'armée Suédoife dans la HelVe , & que l'armée du Roi paiTant le Rhin au-deflbus deMayence, fejoindroit vers la Comté de NafTau.
L'incommodité de la goutte ôc une longue indifpofition , obligèrent M. Torftcnfon à fc retirer en Suéde , après avoir acquis , depuis la mort de M. Banier , toute la réputation qu'un grand homme peut avoir par le gain de diveifes batailles , par la ruine d'une grande armée ennemie qu'il reduifit à rien , & par une eftime générale de prudence , de cœur cV d'habileté : il laifla le commandement de l'armée à M. Wrangel , qui ayant pafle une partie de l'hiver a prendre quelques petites Places vers la Weftphalic , le trouva en Hctlê au commencement du Printenu.
M. de Turenne demeura fix femaincs à la Cour : M. de Bouillon fon frère étoit à Rome , Se Ces affaires n'étant pas encore ajuftées , M. le Cardinal offrit a M. de Turenne le Duché de Chàteau-Thierri qui devoit entrer dans l'échange de Sedan , en l'allurant que fon acceptation ne nuiroit pas aux affaires de Monlïcur fon frère, Se que l'on donneroit une autre Terre à fa place i mais M. de Turenne , perfuade que cet avantage rallentiroit , s'il n'empechoit pas la conclufion de l'échange de Sedan , convint avec M. le Cardinal qu'il ne prendroit rien , jufqu'a ce que les affaires de Monlïcur fort frère fuflent achevées. Il retourna donc au mois d'Avril fur le Rhin , fit affembler toute l'armée dans le commencement de Mat , & fit defeendre un pont de bateaux auprès de Bacharach , pour aller joindre les Suédois darîs la Hdfe. Après avoir tout concerté pour cette jonction , M. le Cardinal Maaarin lui envoya un Gentilhomme nommé Saint- Aignan , pour lui dire que M. de Bavière ayant donné alfurance à Mefîkurs les Plénipotentiaires à Munfter , que fon armée ne joindroit pas celle de l'Empereur , li celle du Roi ne paifoit pas leRhin -, le Roi lui commandait de ne pas traverfer ce fleuve: le même Gentilhomme lui fit entendre que la penfée de la Cour étoit d'aflîéger Luxembourg. M. de Turenne croyant que ce feroit la perte entière des affaires d'Allemagne, fe contenta de ne pas palfcr le Rhin, pour ne point contrevenir fi promptement à un ordre exprès , & deux jours après que ce Gentilhomme fut retourné , le pont de bateaux rompit par uncgrande crue d'eaux.
DE TURENNE, LIVRE 1. xxxvij
Pendant qu'on le racommodoit , M. de Turenne apprit que l'armée de ^N. 164.6* l'Empereur & de Bavière s'étant jointes en Franconie , marchoient droit aux Suédois dans la Hefle , & jugea que fa jondron avec eux étoh impoffible en partant par le pont de Bacharach. Connoiflànt qu'il n'avoit point d'autre partage fur le Rhin que dans les villes que Meilleurs les Etats de Hollande tenoient , il envoya quelques Régimens d'Infanterie à Mayence où il laifla M. du Partage , partit deux jours après qu'il fçut la marche de i'ennemi , manda à M. le Cardinal par un Secrétaire la réfoiution qu'il prenoit, & aliaparter la Mofelle cinq ou fix heures au-deflusde Coblents à> gué , & de-là par le pays de Cologne & de Meurs à Rhimberg & enfuite à Wefel , ayant envoyé un Gentil-homme à M. le Prince d'Orange & à Meffieurs les Etats pour leur demander le partage.
II y avoit douze ou quatorze jours de marche d'où H étoit parti jufqu'i Wefel , où il trouva Madame de Longueville qui alloit à Munfter ; il marcha deux jours avec l'armée fur la route de cette Princefle , & de-Ià partant par Lipfladt que les Hefliens tenoient , il envoya avertir M. Wrangel ( qui étoient aux frontières de la Hefle } du tems qu'il pourroit le joindre, L'armée avoit marché plus d'un mois « fort grandes journées , durant lequel tems cette de l'Empereur & de Bavière ayant approché des Suédois , n'ofa pas les attaquer à caufe des portes avantageux qu'ils prirent. Il y eue quelques petits combats , mais pas un de confidérable j & M. Wrangel fe gouverna avec beaucoup de prudence & de réfoiution. Comme les armées ennemies fçurent que l'armée de France approchoit , ils fe retirèrent à cinq ou fix heures des Suédois & fe campèrent auprès de Fridberg , petite ville, dans laquelle ils mirent deux on trois cens hommes. L'armée du Roi joignit celle des Suédois qui fe mirent en bataille à fon arrivée. II y avoit plus de dix mille chevaux Se fix ou fept mille hommes de pied, & bien foîxante pièces de canon. M. de Turenne foupa chez M, Wrangel avec beaucoup de réjouilTance , & ayant feulement féjourné un jour à caufe du manque de fourage , l'armée du Roi prit Pavant-garde le premier jour, & M. de Turenne donna le mot j enfuite il le donnok par écrit pour une (emaine & M. Wrangel pour l'autre, fe l'envoyant ainfi l'un chez l'autre par quelque ajudant , fans qu'il y eût jamais aucune divifion : on marcha en deux jours près des ennemis qui étoient campés au lieu que j'ai ditv lis faifoient alors trois falves , pour le jour, à ce que je crois , de la naif- £mce de l'Empereur , & on voyoit par-là que leur Corps étoit confidéra*ble «Ibavoient bien quatorze mille chevaux A dix mille hommes de pied
xxxviij MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1646. & plus de cinquante pièces de canon. On s'approcha à un quart de Heue d'eux , & on ne jugea pas à propos de les attaquer dans un Camp où ils ctoient peu retranches , mais fort avatageufement poAés.
Après quelque efearmouche, le jour que Parmée arriva près d'eux , on vint camper fort proche des murailles de Fridberg , où ils avoient trois ou quatre cens hommes de garnifon : comme ceux delà ville tiroient à l'entrée de la nuit fur des foldats qui dans le tems du campement vont querit du bois , je ne doute pas que l'ennemi ne crut que l'on faifoit des approches avec intention d'affiéger la Place dont la prife n'eût été gueres difficile : mais à l'entrée de la nuit M. de Turcnne & M. Wrangel ayant conféré enfemblc fur ce qu'il feroit plus avantageux de faire , ils fe débattirent quelque tems fi l'on n'iroit pas par le Bergflras en biffant Francfort à main gauche , pour tâcher d'arriver à Hcilbron devant l'ennemi , & avoir enfuite une entrée dans le pays de Wirtembcrg. On jugea enfin que l'ennemi ayant un chemin plus court à faire, y arriveroh avant nous; & qu'ayant toujours le Danube & le bon pays derrière lui , il n'abandonneroit jamais que ce qu'il auroit ruiné. Au contraire Parmée Françoife & Suédoife n'ayant derrière elle que les bords du Rhin qui eft un pays entièrement épuifé , feroient au commencement de l'hiver contraintes de reprendre chacune fes anciens quartiers , & de laiffer à Parmée de l'Empereur & de Bavière les leurs qui étoient outre les pays héréditaires , les Cercles de Suabe , de Franconie & la Bavière qui font des pays fans comparaifon meilleurs que les bord» du Rhin , le pays de Turinge & de Brunfvic, où les armées Françoife 6c Suédoife avoient accoutumé dç fe retirer. Cette différence donne des avantages pour la prochaine Campagne , pareeque les foldats viennent chercher les armées qui font dans les bons pays , & que l'on y rétablit facilement ceux que l'on a. Après avoir été quelque tems en fufpens, il fut réfolut que Pon envoiroit mille chevaux avec cipq cens dragons pour fe faifir du polie de Bonnameis qui efl un petit bourg à deux heures de Francfort fur la petite rivière de Nid , laquelle étant paffée fans que l'en»nemi s'y opposât , on pourroit enfuite arriver auffi-tôt qu'eux à la rivière du Mein , ou les combattre en chemin s'ils prenoient cette marche.
Les troupes étant arrivées à Bonnameis, & n'y trouvant que quelques dragons qui defendoient le paffage , s'en fai firent & du bourg. Un Corps de Cavalerie de l'ennemi que commandoit M. de Vert étant arrivé un peu tard , & voyant le pofle pris , fit alte affez proche de-là. Les armées jointes waicherent le lendemain trois heures devant le jour ; celle du Roj avait
DE ' TU RE NU E .LIVRE I. xxxix .
favant-garde , Se ayant côtoyé dans la nuit 8c dans le commencement du J^ ç jour celle de l'ennemi , on ne leur vit prendre d'autre réfolution que de fe mettre fous les armes. On a un peu blâmé M. l'Archiduc d'avoir été trop long à prendre parti , ce qui lui coûta bien cher : car pendant qu'H feifoit alte dans fon camp , l'armée marchoit toujours } & ayant trouvé le polie de Bonnameis occupé par ceux que l'on avoit envoyé devant, on lit promptement raccomoder le paûage , & M. de Vert qui s'etoit avancé pour s'en faifir , commença à fe retirer vers le gros de l'armée ennemie. Cependant on pallà qubiqu'avec beaucoup de difficulté en divers endroits, & M. Konigfinarc ayant trouvé un paffage à main gauche que l'armée Françoife avoit laine , pour pouvoir pafler par un plus grand front , renverfa plufieurs troupes de M. de Vert qui fe retiroient. Comme il n'étoit que deux heures après midi , quoique l'on eût bien fait fix heures de chemin avec une grande armée & un très grand bagage, on marcha encore trois heures ce jour-là , toujours en intention de couper à l'ennemi le chemin du Mein j ce qui réûflit par la lenteur à fe refoudre : de forte que le foir on arriva entre Francfort & Hanau en un lieu qui ôtoit le moyen à l'ennemi de pouvoir fe retirer vers le Mein fans combattre.
L'armée étant partie deux heures devant le jour au mois d'Août , avoit lait neuf heures de chemin. Comme on avoit commandé au bagage de prendre tout à fait la main droite , & qu'il étoit couvert , on ne s'en mit pas beaucoup en peine & il arriva le lendemain. Amfi les ennemis avec toutes les forces de l'Empire fe virent en un jour hors d'état de pouvoir plus aller ni en Franconie , ni en Suabe , ni en Bavière , ayant toute l'armée confédérée entre eux & ces Pays-là. Mais comme on craignoit qu'à la faveur d'une petite rivière qui coule vers Hanau , ils ne pûlTent encore marcher vers Afchaffembourg qui eft furie Mein j on partit le lendemain avant le jour avec une partie de l'armée , commandant au refte de fuivre , quoique fort affaiblie par la marche du jour précédent , & l'on arriva à une petite ville fur ce ruifleau. Les ennemis y avoient mis quelques gens & le Ii ju étant aflTez proche du derrière de leur Camp , il y avoit apparence qu'ils alloient marcher pour gagner AfcharTembourg : mais comme ils virent l'armée ennemie pafTer de grand matin , ils firent alte dans leur Camp leur bagage attelé , retirèrent leurs troupes d« cette petite ville & défendirent le ruifTeau fur lequel elle eu fituée avec quelques gens commandé?.
L'armée Françoife & Suédoife arriva toute fur le mLli auprès de ce ruiffeau , & ayant fak venir du canon & fait retirer un efcadxon Impérial qui
xi MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 646. le fouffrit avec un patience incroyable , l'ennemi demeura de nouveau dans Ton Camp. Les chofes avoient ainfi entièrement change de face dans une feule journée. Comme il y avoit un petit bois qui couvroit une partie du Camp des Impériaux , on ne voyoit pas bien leurs mouvemens: auiïilôt qu'ils virent qu'on leur avoit pris le devant , ils firent marcher leur bagage vers Fridberg Se fui virent à l'entrée de la nuit le même chemin tirant vers la Heflc , dans le dertein apparemment , s'ils avoient été pourfuivis , d'aller vers la Veftphalie ou vers Cologne. On balança quelque tems quel parti on prendroit de les fuivre ou de profiter de l'occafion de prendre des pofles confidérables dans les Cercles de Franco™?, de Suabe & de Bavière. Il cft certain que fuivant le premier parti on les auroit ramène auprès de Cologne avec quelque perte dans leur retraitte : mais comme l'Empereur & M. de Bavière avoient le tems d'envoyer des ordres dans les Pays que je viens de dire , & qu'il n'y avoit point de tems à perdre, les affaires étant changées en un quart-d'heure , on réfolut de marcher vers le Mein.
M. de Turcnne fit joindre M. du PafTage qu'il avoit laifle vers Mayence, quand il prit ce grand tour par Wefel avec deux mille hommes & marcha à Afchafl'cmbourg , qui eu* un beau paffage fur le Mein , dans lequel il y avoit deux cens hommes qui fe rendirent incontinent. Après avoir parte le Mein , l'armée Francoife prit la droite , & la Suédoife la gauche marchant à huit ou dix lieues l'une de l'autre. La première afiiégea Schorendorf qu'elle prit en trois jours & alla à Lavingen fut le Danube , que perfonne ne gardoit : l'autre prit Nordlinghen , marcha à Donavert où elle partit Je Danube comme la Françoife à Lavinghen , y ayant des ponts dans ces deux lieux , & trouvant des vivres abondamment par tout. Les Suédois lairterent garuifon dans Nordlinghen & lesFrançois dans Schorendorf & dans Lavinghen , en partant & fans féjourner. Les Suédois traverferent le Lech fur le pont de Rain qui n'eft qu'à trois ou quatre lieues de Donavert Se invertirent la Place dans laquelle M. de Bavière avoit mis douze ou quinze cens hommes de milice , qu'on appelle chafleurs pareequ'ils ont tme cafaque verte.
M. de Turcnne feachant qu'il n'y avoit perfonne dans Ausbourg , enyoya M. de Beauveau avec cinq cens chevaux pour parler à ceux de la ville, ayant parte lui-même à Lavinghcn avec l'armée. Ceux d' Ausbourg firent entrer M. de Beauvau , Iaiffant les Cavaliers à la porte 6r commencèrent à parler de I* couipofiiion pour fe mettre entre les mains des
François
DE TURENNE; LIVRE Ï. xlj
Trançois 8c des Suédois. Dans ce teins M. Wrangel, qui avoit commencé les ÀN. 1 646^ approches de Rain & avoit trouvé de la réfiflance , comme H arrive ordinairement les premiers jours quand on a affaire à des milices , envoya* prier M. de Turenne d'y marcher promptement , lequel croyant que ceux d'Ausbourg tireroient peut-être la négociation en longueur , tandis qu'une des deux armées étoit engagée au fiége de Rain, s'y en alla en diligence, & fit revenir M. de Beauvau : comme la tranchée des Suédois étoit ouverte depuis trois ou quatre jours , il en ouvrit une le foir qu'il arriva : la fécond» ou troificme nuit, fe trouvant tout proche d'un baflion, ceux de dedans ayant battu la chamade de Ton côté qui étoit le plus avancé , la garnifon fortit au nombre de près de deux mille hommes qui avoient beaucoup tiré & s'étoient fort mal défendus.
M. Wrangel parla fouvent dans le tems du fiége de Rain avec M. de Turenne fur celui qui mettrait un Gouverneur dans Ausbourg : il étoit d'accord de partager la garnifon j mais il ajouta que le feu Roi de Suéde ayant tenu cette Place , il refioit quelques droits aux Suédois pour y commander plus qu'au Roi. Je crois que la penfée que les François s'en rendant les maîtres voudroient y mettre quelqu'un pour y commander, fut une des principales raifons qui obligea M. Wrangel à prefler tant M. de Turenne de venir à Rain : néanmoins il n'y eût jamais de conte llation aigre entre M. de Turenne & M. Wrangel » & je penfe que l'affaire eût été réglée de cette façon , que l'on eût tiré au fort à qui mettroit un Gouverneur dans la Place : Mais comme la ville de Rain fût rendue , où les Suédois mirent garnifon , on apprit que Royer étant parti de Memmingen étoit .entré avec douze ou quinze cens hommes dans Ausbourg : on ne laiflfa paa d'y marcher pour voir fi l'on ne pût l'inveftir dans les fept ou huit jours de tems qu'il falloit , avant que les armées Impériale & Bavaroife pûfient entrer dans la Bavière, ayant pris le tour par la Turinge (1) & par le haut Palatinat. On repafla le Lech , on prit fes quartiers auprès d'Ausbourg, & Ton ouvrit deux tranchées du côté des François & une des Suédois : on trouva que le foflTé étoit fort large & fort profond , Se les difficultés à pafler étoient d'autant plus grandes qu'on manquoit de toutes les chofes îicceffâires , comme il arrive dans une armée de campagne. On n'avoit pas perdu plus de cinq ou fix cens hommes , & l'on étoit déjà fur le bord du iofle, quand on apprit que les armées Impériale & Bavaroife étoient à deux
( 1^ Puflèndorf dit par U Framconic , La Turinge parole on grand détour pour une armée
xlij MEMOIRES DU VICOMTE
Ah. 1 646. heures de-Ià : on avoit fçu tous les jours les journées qu'elles faifoieat, cV leur marche avoit été moins rapide qu'elle ne dût l'être : on réfolut de ne quitter le fiege qu'à la dernière extrémité. On voyoit bien que fi l'armée ennemie s'approchoh de la rivière , qu'on ne pourroh pas garder les polies entre la rivière & la ville , de qu'ainfi la Place feroit fecouruc : mais comme on efpere toujours qu'un ennemi ne fera pas tout ce qu'il peut , on vouioit attendre qu'il prit la refolution de marcher jufques-là avant que de lever le fiége. On fit brûler beaucoup de villages pour l'empêcher d'approcher , de peur de manquer de fourage. Le même jour que les armées Impériale & Bavaroife arrivèrent, M. deTurenne & M*.WrangeI pafftrent l'eau do leur coté avec deux mille chevaux & de l'Infanterie derrière pour ' efearmoucher les Impériaux dans la plaine & les empêcher d'approcher de la liviere : dans l'efpérance que cet expédient réufliroit , on fit retrancher le Régiment de Turenne au-delà de l'eau , qui en dix heures fit un fort fur lequel on mit du canon. Les ennemis ayant repouffé quelques unes de nos troupes qui étoient dans le bois à la tête du fort, n'ôfercnt l'attaquer: mais la nuit s'approchant , ils s'étendirent pour fe camper tout le long de la rivière où l'efpace étoit fi étroit que l'on n'y pouvoh demeurer de l'autre côté entre ladite rivière & la ville , que dans une tranchée ; c'eil ce que l'on avoit fait quand il n'y avoit point d'armée ennemie : mais lorfqu'elle fut arrivée fur les bords du Lech , on ne pouvoit plus y relier à caufe des deux feux de l'ennemi & de la Place, ni même défendre le partage de la rivière ni la tranchée.
Au commencement de la nuit , on retira ce qui étoit dans cette tranchée, & on mit toute l'armée enfemble entre le quartier des Suédois & des François. On relira le canon des Batteries , & ayant envoyé le bagage avec le* bléfics & le gros canon à la pointe du jour dans une plaine à une heure d'Ausbourg, on lui commanda d'y faire ake ; on commença à marcher à deux heures de foleil j les ennemis entrant en même tems dans la ville par le côté de la rivière qui étoit guéable & que l'on avoit abandonné : il ne s'y paflà rien de confidérable. Quand on fe fut retiré à une heure de la ville , on fe mit en bataille & on tira deux coups de canon pour montrer que l'on étoit réfoJu à combattre, fi l'ennemi vouloit s'avancer. Ce flratagême efl plus utile pour encourager le commun des foldats, que pour le* gens plus éclaires , qui fçavent bien que quand une armée déloge avec beaucoup de canon & de bagage de devant une Place , & qu'elle parte de grandes campagnes, l'on peut la combattre avantageufement. Après
DE TVRENNE. LIVRE L xliij
«voir demeure tout le jour en ce lieu-là , on alla camper à deux heures An. 1646. -tTAusbourg , 8c le lendemain après avoir fait marcher le bagage , on alla *à une heure & demie de Lavingen, où on réfolut de camper pour faire fortifier la Place : en effet, les François & les Suédois entreprirent de faire «chacun quatre Ravelins autour de la ville , qui efl dans une très belle afliéte , & qui n'a que des murailles fans rampart , mais un pont fur le Danube : on y envoya deux ou trois mille hommes y travailler tous les jours , qui mirent ■en douze ou quinze jours tous ces ravelins en détenfe ; &M- deTurenne mit dans la Place le fieur de Grotius avec huit cens hommes de fon armée.
Dans ce tems-Ià l'armée de l'Empereur & de Bavière commandée par M. l'Archiduc étoit entre Ausbourg & Landsberg , où M. de Bavière envoya beaucoup de chevaux pour remonter les cavaliers j des armes , de* fouliers & des habits à l'Infanterie. Les deux armées s'avancèrent au commencement de Novembre vers Memminghen avec intention de s'approcher d'UIm , & d'en tirer des vivres à la faveur des Places d'Hcilbron , de Tubingen & d'Ausbourg qu'ils tenoient dans la Suabe & dans le pays da Whtemberg ; & ayant une armée plus forte que celle des François & Suédois, ils efpéroient de s'approcher de nous qui avions confommé tous nos fourages auprès de Lavinghen, & de nous faire retirer jufques dans la Franconie, leur laiflant tous les quartiers de la Suabe, Lavinghen , Rain, Schorendorf & Nordlingen tellement abandonnés , que dans l'hiver ils t'en feroient rendus maitres fans faire de fîéges : de cette manière toute la Campagne auroit été rendue inutile , au commencement de l'hiver qui eft le tems qui décide en Allemagne , parcequ'il rend maître d'un pays à la faveur duquel l'on peut raccommoder Se refaire une armée.
M. de Turenne & M. Wrangel prévoyant bien que de la réfolution qu'ils prendroient , dependoh le bon ou mauvais fuccès des affaires d'Allemagne , réfolurent , quoique l'armée fut fort diminuée par les fatigues & la perte des chevaux, le manque d'armes & d'habits dans l'Infanterie , & malgré ,Ies neiges & les mauvais chemins, de marcher à l'ennemi auprès de Memmingen pour le combattre , ou pour voir en préfence quel parti ils dévoient prendre. Dans cette vue on délogea d'auprès de Lawingen & contre l'opinion de la plupart des Officiers'oc la croyance de toute l'armée qui s'imaginok qu'on retournerait dans la Suabe 8c de là en Franconie : on fit une petite journée en avant , & le lendemain on s'approcha à une heure de l'ennemi qui demeura dans fon pofte. Comme il avoit de grands défiles & des marais devant lui, on ne crut pas devoir l'attaquer âc l'on marcha vers
m xlîr ME MO TRE $ DU VICOMTE
An. i 646. Landsberg & la Bavicre. M. de Turcnne & M. Wrangel Iaiflerent tout un jour deux mille chevaux devant l'ennemi pour couvrir leur marche & pour leur perfuader qu'on alloit l'attaquer , & par-là l'empêcher de troubler notre partage. On allure que rien n'a jamais tant aigri ni tant excité M. de. Bavière à faire la paix , que de voir l'armée des Confédérés au commencement de l'hiver envoyer des partis aux portes de Munick , & de n'avoir point de nouvelles des années de l'Empereur & de la tienne , pour qui il avoir fait de fi grandes depenfes , & qu'il croyoit , comme il étoit vrai , beaucoup fupéricure à la nôtre.
On côtoya une partie du jour l'armée de l'ennemi , & ayant envoyé le bagage vers le Lech , on marcha enfuite en grande diligence jufqucs auprès de Landsberg-, où l'on trouva le pont des ennemis qui n'étoit pas rompu. On fit paffer deflfùs quelques troupes à la hâte , & ayant fçu qu'il n'y avoit que cent chevaux dans Landsberg , qui eft une fort raauvaifo Place , & que l'ennemi y avoit tous fes vivres , on la fit fommer & on l'obligea à fe rendre : fans perdre de tems on fit paner pendant la nuit & le jour fuivant toute l'armée fur le pont que les .ennemis. avoient laifle , & on envoya trois mille chevaux aux portes de Munich , où' étoit M. de Bavière qui n'avoit plus aucune communication avec fon armée.
Les ennemis s'étant apperçu aflez tard que l'on marchoit vers le Lech , voulurent fuivre ; mais ils apprirent que l'on avoit pafle la rivière & que Landsberg étoit pris. Us furent bien embaraffés à prendre une rcfoiution : à la fin ils s'approchèrent d'Àusbourg, & enfuite faute de vivres & de fourages ils fe retirèrent dans la Bavière , & les armées Françoife & Sué* doife (cjournerent auprès de Landsberg près de cinq femaines.
AL de Bavière ne voulut pas voir ML l'Archiduc qui marcha vers Ratisbonne avec l'armée de l'Empereur , & laifla l'armée de Bavière dans foa pays. L'EIeâeur irrité prit alors la réfolutîoa-de faire la paix ,6c de laifler aux Confédérés tout l'Empire , pourvu qu'il confervât fes Etats. Cette réfolution à laquelle la néceflité l'avoit réduit , eût eù un grand fuccès fans les mefures que les affaires de Flandre obligèrent M. le Cardinal Mazarin de prendre , à quoi fe mêlèrent aulîî beaucoup de cabales de Religieux du côté de Rome , fous prétexte que la ruine de la Maifon d'Autriche- étoit celle de la Religion Catholique en Allemagne j ce qui n'étoit pourtant qu'une fauffé couleur : car le Roi eût maintenu les Catholiques en Allemagne de même que la Maifon d'Autriche ,cût empêché les Suédois de faire aucun changement dans les conilitutions de l'Empire ,& auroit accordé aux Proteftan» les mêmes libertés dont la Maifon d'Autriche les lauToit jouir.
DE TU R E NN E, LIVRE T. xlv
L'armée quitta enfin Landsberg , & fe rapprocha de Memmîngen , avec An. 1 646 fatention de vivre de ce côté du Danube autant que Ton pourroit , afin ^u'il reliât aflez de pays au delà pour y demeurer jufqu'au Printems. Cependant M. de Turenne fit prendre par M. d'Hocquincourt le Château de Tubingcn j & ayant appris que les ennemis avoient quelque Corps près de Rain , M. Wrangel & lui y allèrent avec cinq ou fut mille chevaux , & défirent fept ou huit cens de l'ennemi. M Wrangcl s'avança auffi près de Xindau qu'il ne trouva pas à propos d'afllegcr.
Dans ce tems-là M. de Bavière ayant fait propofer à Munfler le delTein qu'il avoit de s'acommoder avec les Couronnes confédérées , M. de Croillî vint trouver M. de Turenne; & le lieu d'UIm ayant été choifi pour le traitté , M. de Baufchemberg Général de l'artillerie , y vint de la part de M. de Bavière , & M. de Traci Se M. de Croifïï de la part du Roi. Les armées demeurèrent quelque tems aflez proche du lieu des conférences j à la fin il fut conclu que M. de Bavière mettroit ( 1 ) Heilbron entre les mains du Roi , & Memmingen entre les mains des Suédois , Se promettoie de fe féparer entièrement des intérêts de l'Empereur , de ne le point affilier de fes troupes , de donner paflages & vivres à celles du Roi pour aller dan» les pays héréditaires.
En ce tems-là , l'Empereur fe trouvoh avec quatre ou cinq mille hommes de pied & cinq ou fix mille chevaux : les armées Françoife Se Suédoife au contraire , montoient à treize ou quatorze mille hommes de pied, Se à vingt mille chevaux ^apres avoir été racommodées. Le cœur de l'hiver Se la grande diftanec qu'il y a de la Suabe dans les pays héréditaires empêchèrent qu'on ne pût fe fervir qu'an printems de cet avantage.
Apres que la paix fut faite avec M. de Bavière , l'armée du Roi fe mit en
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quartier , dans les pays qui lui tombèrent en partage des conquêtes qu'elle **N. 1*47. avoit faites la Campagne précédente avec les Suédois. Comme l'armée de l'Empereur fe trouva fort afloiblie par la féparation de celle de Bavière , elle fe retira dans les pays héréditaires, non pas tant pour fe* rafraîchir que pour s'éloigner des Confédérés.
Cette foiblclTe des ennemis engagea la Cour à retirer l'armée d'Allemagne, ayant été follicitce par les partifans de Bavière , qui fuggeroient que la continuation de la guerre contre l'Empereur alloit entièrement à la ruine de la Religion Catholique j que les Suédois feuls proliteroient de cette
( 1 ) L'Hiftoricn du Vicomte a crû devoir fuiyic ici le» »nick$ du uaw& iWlm, ciicV le Recueil des uaittts & ncgucudow*
xlvj MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 647. décadence de l'Empire j que le Roi retirant fon armée, on laifTeroit les chofes dans un équilibre que la France devoit fouhaiter ; de forte que ni la Maifon d'Autriche ni les Suédois ne feroîent les maîtres; & que M. de Bavière les voyant affoiblir tous deux , & confervant fon armée , feroit tou jours pancher la balance du côté que la France fouhaheroit. Le befoin que le Roi avoît de troupes en Flandre , à caufe du grand Corps qu'on avoit envoyé fous M. le Prince en Catalogne , obligeoit auffi à prendre ce parti. M. de Turennc avoit remontré au contraire par divers Envoyés , que la perte de la Maifon d'Autriche ctoit prefque fùre par la réunion des armées de France & de Suéde , & par la féparation de celle de Bavière , qui avoit laiffé l'armée de l'Empereur prefque réduite à rien : qu'on rcmédrejoit bien à la crainte que la France avoit de rendre les Suédois trop puiffans , par le partage qu'on feroit des conquêtes > que la France tenant une partie de l'Allemagne , 6c confervant l'amitié de M. de Bavière , fe rendrait arbitre des affaires en Allemagne ; que fi on en fortoit avec l'armée , on laifTeroit M. de Bavière maître des affaires , Se en état de fe tourner contre Jes Suédois quand il voudroit.
Malgré toutes ces raifons , M. de Turcnne eut ordre de marcher en Flandre j il avoit bien prévu que la Cavalerie Allemande feroit difficulté de le fuivre , à caufe de cinq ou fix montres ( 1 ) qui croient diïcs. Ce qu'il avoit repréfenté à la Cour , qui ne fe trouvant point en état de donner aucune fomme confidérable , promit feulement une montre , laquelle même a caufe de la difficulté que firent les Marchands d'accepter les lettres de change , ne fut pas prête au tems que l'armée devoit marcher : M. de Turenne pour y remédier , envoya la Cavalerie dans des bons quartiers , leur diflribua tout le pays , les traitta le mieux qu'il lui fut poflible , & s'en alla avec l'Infanterie Françoife prendre Hocfl & Stenheim & d'autres petites Places qui affuroient fes conquêtes le long du Rhin : après quoi il reçut un ordre exprès de ne point perdre de tems pour marcher en Flandre. M. de Turenne avoit cm que les principaux Officiers de la Cavalerie Allemande dévoient être contens , ayant fait M. de Flextcin Général Major , donné le Gouvernement de Schorendof à M. de Roufmaorns , & obtenu à îa Cour pour M. Rofen , qui étoit fortî depuis peu de prifon , la charge de Lieutenant Général de la Cavalerie qu'a voit M. Doubatel. L'armée eut rendez-vous à Philisbourg , où elle pafTa le Rhin fans faire aucune difficulté j & on marcha entre Strasbourg & Saverne , où M. Rofen qui n'avoh < 1 ) Montre fignifie un mois de pijc.
DE TV RENNE , LIVRE I. xlvij
longe de chez lui depuis fa fortie de prifon , vint trouver M. de Turenne. An. i 647.
Le repos que la Cavalerie avoit eu dans fes quartiers / le voifînage de la maifon de M. Rofcn où les Officiers alloient de tems en tems , & l'éloignement de M. de Turenne qui ne pouvoit pas y avoir l'oeil , firent faire à Beaucoup d'Officiers force raifonnemens contre le voyage de France : M. Rofen y portoit auffi les cfprits , non pas peut-être qu'il fouhaitât une entière mutinerie , mais afin que la grande difficulté que les AHemans feroient de marcher en Flandre , obligeât la Cour ou à leur payer les montres ducs , du à les Iaifier en Allemagne. Le lendemain que M. Rofen fut arrive , on donna ordre à tous les Régimens de pafler la montagne de Saverne j & M. de Turenne ayant M. Rofen avec lui , apprit en approchant de Saverne que le vieux Régiment de Rofen ne vouloit pas marcher : il y envoya M. Rofen , dont il n'avoit aucun foupçon , & enfuite il y alla luimême ; & n'ayant rien pû obtenir d'eux , il paiïà la montagne avec i'Infenterie , & envoya ordre à toute la Cavalerie de marcher , perfuadé que s'il s'arrêtoit pour la mutinerie de ce Régiment , ce retardement donneroic Keu aux autres d'en faire de même. II ne pafla de la Cavalerie Allemande que le Régiment de Turenne : le vieux Régiment de Rofen ayant envoyé aufll-tôt aux autres Régimens AHemans , ils fe joignirent tous à lui en deux heures. Le lendemain , les principaux Officiers de l'armée vinrent trouvée f • M. de Turenne ,6c demandèrent toutes les montres ducs: il leur fît connoître qu'il étoit impofîible qu'ils puflent toucher de l'argent avant que d'entrer en Campagne ; mais s'ils marchoient , il leur promettoit de tirec toutes les aflurances de la Cour pour leur entier payement. Ils s'en retournèrent avec cette reponfe. Le lendemain , il envoya M. Rofen & M. de Traci pour leur repréfenter le préjudice que leur refiflance apporteroit aux affaires du Roi , ëc même au payement de leurs montres, s'ils laiflbient pafTer la Campagne fans rendre aucun fervice à la France.
Quand Meffieurs Rofen Se Traci furent arrivés auprès de la Cavalerie , . les Officiers d'entr'eux qui avoient été les plus liés avec M.. Rofen , lut remontrèrent que l'affaire étoit à un point , qu'il n'y avoit plus d'accommodement à efperer ; & que s'il ne prenoit le parti de fe mettre à leur tête qu'ils en choifiroient quelqu;autre , & qu'ainli il demeureroit parmi les François fans aucune confideration : M. Rofen prit le parti de demeurer avec eux , difant que les troupes Io retenoient par force ; mais M. de Traci vint retrouver M. de Turenne , qui ayant vû partir la même nuit fe bagage de M. Rofen pour aller joindre la Cavalerie rcvul:Jc,nc dow-jx
xlviij MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1647. plus qu'il ne fut de concert avec les AHemans. Le lendemain fa manière d'agir en envoyant des ordres par tout le pays , & en fc faifant reconnoitre des troupes comme General , fit voir bien clairement fon dciïein. Il envoya quérir des batteaux à Strasbourg que les habitans lui accordèrent , i c.iufe des menaces qu'il leur fit de brûler tous leurs villages s'ils les lui réfutaient ; il marcha cnfuiie pour repalTer le Rhin. M. de Turenne ayant appris fes démarches , fit neuf lieues d'Allemagne en un jour , avec trois mille hommes de pied & les quatre Régimens de Cavalerie Françoife , & le fien Allemand , & arriva tout auprès de cette Cavalerie qui commençoit à palTer le Rhin. Fort étonnes de la promptitude de ta marche , & de le voir fi près d'eux , ils envoyèrent des Officiers députés , qui dirent que fi on lailFoit la Cavalerie repalTer le Rhin comme ils l'avoient promis, qu'enfuite ils feroient tout ce que M. de Turenne leur commanderait : il fut quelque tems en doute s'il les chargerait ou leur permettrait de repaffer le Rhin ; ils étoient en telle confufion qu'il n'y avoir rien à craindre à prendre le premier parti : le procédé même de M. Rofen , que M. de Turenne avoit toujours traitté fi favorablement , méritoit un jufle reflentimenti mais la promette que la Cavalerie faifoit de retourner au (êrvice du Roi , & l'éloigneinent qu'avok M. de Turenne de vouloir prendre une vengeance particulière , lui firent confentir à permettre que les mutins repaffafTent le Rhin ; après quoi ils fe féparerent en diverfes cabalies. M. Rofen n'étant plus leur maître , une partie des Officiers voulut revenir fervir le Roi i mais les cavaliers ne voulant plus les fuivre , & craignant le châtiment, élurent des cavakerspour les commander , & ne reconnurent plus leurs Officiers-
Pendant ce tems là , la Campagne s*avançant en Flandre, M. de Turenne y envoya les quatre Régimens François de Cavalerie qui lui refloient , 8c s'en alla avec douze ou quinze perfonnes avec lui , au lieu où étoient les Allcmans , jugeant bien que dans la confufion où ils étoient , perfonne n'aurait allez de crédit pour lui faire un déplaifir. II paffà le pont de Straf- Bourg , 6c s'en alla au quartier de M. Rofen , où étoient logés quatre Régimens de Cavalerie ; M. Rofen vint au devant de lui avec beaucoup d'Officiers , fort embarafles au commencement. M. de Turenne alla dîner avec lui dans une hôtellerie au bout du pont de Strasbourg , dans le deffein de le mener promptement en deçà du pont , & ainfi fe faifir de lui ; mais le nombre d'Officiers qui étoient avec M. Rofen ayant empêché M. ife Turenne d'exécuter ce deflein,il réfolut d'aller coucher au quartier
de
DE TURENNE, LIVRE I. xlix
tte M. Rofen , & d'attendre un tems plus propre. Les Régimens qui ctoient An. i 647. au quartier de M. Rofcn fçachant la venue de M. de Turenne, montèrent à cheval , & fe retirèrent avec une grande confufion j mais ayant été aflurés que M. de Turenne venoh coucher dans leurs quartiers fans aucunes troupes avec lui,ib revinrent vers le foir. M. deTurennc foupa chez M. Rofen , avec quantité d'Officiers ; & dans la bonne chère & le vin toutes chofes furent oubliées en apparence. Quoique les cavaliers fuflent dans les quartiers avec les Officiers , ils ne laiûoient pas néanmoins d'avoir des Députés ( c'ett ainfi qu'ils les appelloient ) choifis d'entr'eux pour les commander j & les Officiers n'avoîent plus de part aux réfolutions qu'ils prenoient On avertit M. de Turenne à minuit que les Cavaliers vouloient marcher vers le Marquifat de Baden , pour s'éloigner davantage du pont de Strasbourg. Refolu de s'en aller avec eux , il marcha avec tous les Officiers à la tête des efeadrons , & envoya les quartiers maîtres au logement avec la garde , n'y ayant aucun Officier qui eut du crédit ; ce qui eût parû aux perfonnes qui n'en fçavoient pas le fond , une chofe contrefaite à plaifir, pour diffimuler quelque intention contraire à ce qui paroiflbit.
On marcha deux jours de cette façon ; & le troifième comme on penfoit féjourner , toute la Cavalerie fe trouva à neuf heures du matin au quartier gênerai : ils envoyèrent des Députés à M. de Turenne , pour lut demander les montres dues : il mouta à cheval , s'en alla les trouver , & leur dit à la tête des efeadrons , que de demander un argent comptant , c'etoit demander I'impoffible, & qu'en repalTant le Rhin ils iroient au devant de leur payement : ils demandèrent à M. de Turenne s'il leur en répondoit ; lui ne voulant s'engager à rien qu'à ce qui pouvoit être exécute , ne leur donna d'autre parole que de payer la montre qui étoit prête , & de faire ce qu'il pourrait afin qu'ils fufTent payés du refte. Apres cette réponfe ils firent femblant de vouloir fe faifir de la perfonne de M. de Turenne , lequel voyant bien la chofe être hors d'apparence , demeura avec eux , & leur commanda de fe retirer dans leurs quartiers d'où ils étoient partis le matin. M. Rofen qui étoit toujours avec M. de Turenne , perdoit tous les jours fon crédit auprès de tous les Officiers principaux de ce Corps : comme on ne s'adrefloit plus à lui pour aucun commandement , il en fut beaucoup choqué , & tâcha de perfuader à M. de Turenne de fe retirer à Stolhofien , lui repréfentant le peu de fureté qu'il y avoit pour lui , & qu'il envoyeroit de-Ià fes ordres avec la même autorité qu'étant préfent. M. de Turenne ne voulut point s'éloigner des troupes , 6c logeoit toujours chez