‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 19 sur 50 · PAR LE MARQUIS DE LAMOUSSAYE · texte numérisé non relu

PAR LE MARQUIS DE LAMOUSSAYE

"TZ~ A bataille Rocroi & fa prife de Thionvîlle avoient rétabli la réjïj putation des armes do France dans les pays-bas : l'Infanterie Efpa- Jl— J gnole était mince : la terreur avoit faifi le refte des troupes ennemies : la pl.ipart des Ville» Je la Flandre n'etoient pas en état de le défendre iong-te;ns enfin un Général pouvoit tout entreprendre avec fucccs. Le Duc d'Orléans prit ce commandement.

L'Emploi d'Allemagne n'étoit pas de même ; car après que le Duc d'Enguien y eut mené du fecours , le Maréchal de Guebriant'fut tué devant Rotwil,& l'armée demeura fans autres Chefs que Rantzau & Rofe. Ran'.zau avoit beaucoup de corur & d'efprit ; il avoit même une certaine éloquence naturelle , qui perfuadoit dans les Confeils de guerre , & qui entraînoit les autres dans Ton avis ; mais fa conduite ne répondoit pas toujours à les difeours ; car le vin lui faifoit faire de grandes fautes , & le mettoit fort Couvent hors d'état de commander. II avoit mis l'Infanterie en quartier à Tutinghen , Cans prendre aucune précaution pour l'empêcher d'être enlevée , & il s'étoit brouillé avec tous les Chefs Allemans : les Bavarois & les Lorrains lui tombèrent fur les bras avant qu'il eût le moindre avis de leur marche j & Jean do Wcrt l'ayant forcé de Ce rendre avec fes troupes , tous les Oiiïciers furent prifonniers de guerre : la Cavalerie Allemande difper.ee en dive.s endroits , Ce retira vers Brilac foui la conduite de Rofe , & prit Ces quartiers d'hiver dans la Lorraine & dans J'Alface.

Aulïî-tôt que la nouvelle en fut arrivée à la Cour, le Vicomte de Turenne eut ordre d'aller recueillir le* débris de cette armée & d'en prendre le cornmaadeincut. Il paflà tout l'hiver, à la rétablir j mais quelque foin qu'il en

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fxlty il ne fut pas en état de s'oppofcr aux Bavarois dont l'armée s'étoit An. 1644, groflîe depuis la défaite de Rantzau. Merci qui la coinmandoit fc voyant mahre de la Campagne, alla inveilir Fribourg qui n'étoit pas en état de foutenir un long fiégc.

Le Duc <TEnguien en. apprit Ta nouvelle à AmBIemont proche de Moufon , & reçut ordre de la Cour d'aller joindre l'année d'Allemagne pout tâcher de fecourir cette Place : il marcha le vingtième de Juillet du côté de Metz , où fes troupes paflèrent la Mofcllc Se laiiïerent leur gros bagage^ Eu treize jours de marche il fit foixante huit lieues , & il fe rendit à Brifac avec fix mille hommes de pied & quatre mille chevaux.

Le Prince fçut par les chemins que Fribourg s'étoit rendu aux Bavarois , que le Vicomte de l'urémie étoit campé airéz près d'eux, & que Merci ne faifoit paraître encore aucun delTein de changer de logement. Sur cet avis , il s'avança vers le Vicomte de Turenne avec le Maréchal de Gramont , & en même teins il donna ordre à Martin de pafFer le Rhin à Brifac avec l'armée , ie troiiîème d'Août.

Le Duc d'Enguicn ne demeura au Camp du Vicomte qu'autant qu'il falloit pour reconnaître ie polie des Bavarois , & pour résoudre de quelle façon ii ks atuquv.roit. fi retourna à Ion armée le même )vvt qu'elle pafla le Rhin , & le lendemain il marcha pour éxécuter i'entreprife qu'il avoir formée avec L* Vicomte do Turenne.

Fribourg efl fitué au pied des montagnes de la Foret noire : elles s'élargiiTent en cet endroit en forme de croilfànt, & au milieu- de cet efpace on découvre auprès de Fribourg une petite plaine bornée fur la droite pas des montagnes fort hautes, & entourée fur fa gauche par- un -bois marécageux. Cette plaine ell arrofée d'un petit ruifleau qui coule le long du bois, & qui tombe après fur fa gauche de Fribourg dans l'enfoncement d'une vallée étroite & coupée de marécages & de bois. Ceux qui viennent de Brifac ne peuvent entrer dans cette plaine que par des défilés au pied d'une montagne prefque inacceflîble qui la commande de tous côtés ,& par le* autres chemins l'entrée en cil encore plus difficile.

Merci s'étoit poflé dans un lieu li avantageux ; & comme c'étoit un des plus grands Capitaines de fon tems , il n'avoit rien oublié pour fe prévaloir de cette fituation. Son armée étoit compofée de huit mille hommes de pied & de fept mille chevaux. Il avoit étendu fou Camp le long du ruifleau ; mais outre cette défenfe & l'avantage qu'il tiroit du bois & des marécages , il IVoit fortifié du côté de la pla ine par un grand retranchement. On ne gpu—

cxc R E LATION DU MARQUIS

An. 1 644. voit aller à lui que par le chemin de Brifac à Fribourg , & par conféqtient il falloir pafTer au pied de cette montagne qui défcndoh la meilleure partie de fes troupes: c'eft pourquoi ce Général employa toute fon induflrie à «lettre cet endroit de fon Camp en état de n'être pas forcé.

Dans la pente du côte de la plaine , il fit faire un Fort paliffadé , où il mit fix cens hommes avec de l'artillerie : par ce moyen il s'aflùra du lieu le plus acceffible de cette montagne. De-là il pouffa une ligne le long d'un bois de fapins , en montant vers Je fommet jufqu'à un endroit où il étoit impoflTible de pafler. Cette ligne étoit défendue par des redoutes de deux cens pas en deux cens pas j & pour donner encore plus de peine à ceux qui la voudroient forcer, il fit coucher tout le long de cet ouvrage quantité de fapins, dont les branches étoient à demi-coupées & entrefcuTées le* unes dans les autres , & faifoient le même effet que ces pieux qu'on appelle chevaux de frife. ( 1 )

Entre cette montagne que l'armée Françoife trouvoit fur la droite oc une autre qui étoit plus proche de Fribourg , il y avoit un enfoncement par lequel on pouvoit entrer dans le Camp des Bavarois ; mais pour y arriver il falloit faire un grand tour & pafler par des lieux qui n'avoient jamais été reconnus. Cet endroit étoit naturellement fortifié par une ravine large & profonde , & Merci s'étoh contenté d'y faire un abbatis de bois couchés en travers de la ravine. Enfin jamais Camp n'a été dans une afliette plus forte jû mieux retranché que celui-là.

Cependant le Duc <TEngiuen réfolut d'en chaûer Merci , & difpofa fon attaque de cette forte. Il devoit marcher avec toute fon armée contre la ligne du haut de la montagne le long du bois de fapins , laiflànt le Fort •fur la gauche & s'appliquant uniquement à emporter les redoutes qui la défendoient j afin qu'ayant gagné la hauteur qui coramandoit fur tout le refle , il put fe rendre maître du Fort, & defcejidrc en bataille dans le Camp des Bavarois.

Le Vicomte de Turenne devoit attaquer Pabbatis d'arbres qui défendoit le valon ; & pourvu que les deux attaques fe fiffent en même tems , il y avoh lieu d'efperer que l'ennemi , étant feparé en deux endroits , feroh embarafle à fe défendre , & que s'il arrivoh qu'il fut forcé du côté de la ravine , le Duc d'Enguien venant par les hauteurs , & le Vicomte de Turenne entrant en même tems dans la plaine , Merci ne pourroit leur réfifler.

< 1 ) Chevaux de frife font des poutres lardé» de pieux en tout fens , qui prefiatent leoit pointes comme un hcnHon,

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Dès que les troupes furent arrivées, le Duc d'Enguien donna ordre qu'on An. i 644* fe préparât pendant la nuit pour combattre le lendemain. Le Vicomte de Turenne ayant un grand tour à faire , partit avant la pointe du jour; mais les difficultés qu'il rencontra dans fa marche retardèrent les attaques que les deux armées dévoient faire en même tems.

Le Duc d'Enguien difpofa la fienne de cette forte : fon Infanterie étoit compofée de fix bataillons de huit cens hommes chacun : Efpenan , Maréchal de Camp , fut commandé avec deux bataillons des Régimens de Perfan & d'Enguien , pour donner le premier : le Comte de Tournon Maréchal de Camp , fe mit à la tête des Régimens de Conti & de Mazarin pour foutenir Perfan : le Duc d'Enguien réferva deux Régimens pour les employer où l'occafion le demanderoit ; & le Maréchal de Gramont , Marlïn , l'Echelle & Mauvilli demeurèrent auprès de fa perfonne. Palluau , Maréchal de Camp , foutenoit toute l'attaque avec le Régiment de Cavalerie d'Enguien , & les Gendarmes furent poAés à l'entrée de la plaine dans un lieu fort ferré pour empêcher que les Bavarois ne priflent l'Infanterie par le flanc.

Pour aller aux ennemis , il falloir monter fur une côte fort efearpée au travers d'une vigoe dans laquelle il y avoit d'efpace en efpace des murailles de quatre pieds de haut, qui foutenoient les terres & qui fervoient comme d'autant de retranchemem aux Bavarois. Les troupes commandées ne laifferent pas de monter dans cette vigne & de pouffer jurqu'au retranchement de bois de fapin , derrière lequel les Bavarois faifoient un feu extraordinaire. L'Infanterie Françoife ne put forcer ces arbres entrelaces fant perdre beaucoup d'hommes , & même fans fe rompre.

Le Duc d'Enguien qui s'étoit approché pour voir Tenet de cette attaque , obfcrva que la première ligne de fes gens fe ralentiffoit , & qu'ils étoient en partie entre ce retranchement de fapins & le Camp des ennemis , & en partie dehors , ne fuyant ni n'avançant : ils commençoient même à couler fur la droite le long du Camp des Bavarois , pour les aller prendre par le haut de la montagne ; mais le Prince ayant reconnu auparavant lui-même qu'on ne pouvoit forcer cet endroit , jugea bien que le fucecs de fon entreprife ne dépendoit plus que d'emporter la ligne des ennemis par le milieu.

Ceft pourquoi il réfolut de recommencer une nouvelle attaque avec ce qui reltoit des premiers Régimens , bien qu'il n'en- eût plus que deux auprès de lui , que cet exemple avoit prcfquc décourage*. D'abord il fem--

cxdj RELATION DU MARQUIS

An. 1644. bloit que ce fut uneefpéce de témérité d'entreprendre avec deux mule hommes rebutes du combat d'en forcer trois mille bien retranchés & enorgueillis de l'avantage qu'ils venoient de remporter ; mais il étoit impof- Jible de dégager autrement ceux qui avoient pafle le premier retranchement de fapins : car en les abandonnant , le Duc d'Enguien fe retiroit avec v ledépIaiGr d'avoir manque fon entreprife, & facriltc inutilement la meilleure partie de fon Infanterie ; outre que toute i'arméc Bavaroife aurott tombe fur les bras du Vicomte de Turcnnc , n'ayant plus à fe défendre que contre lui.

Le Prince fait toutes ces réflexions en un înflant, defeend de cheval, fe met à la téie du Régiment de Conti & marche aux ennemis : le Comte .de Tournon fuîvi de Cafielnau , MauviCcre en fait de même avec le Régiment de Mazarin ; le Maréchal de Gratnont , Marfin , l'Echelle , Mauvilli , la MomTaye , Jerfé , les Chevaliers de Chabot & de Gramont , 1Ggni, Meillcs , la Baulnie , Toucville , Barbantane , Deshrotteaux, Afpremont , Viange & tout ce qu'il y avoit d'Officiers & de Volontaires mettent pied à terre : cette action redonne coeur aux foldats ; le Duc d'Enguien pafle le premier l'abbatis de fapins j chacun à fon exemple , fe jette en foule par defTus ce retranchement , & tous ceux qui défendoient la ligne s'enfuyent dans le bois à la faveur de la nuit qui s'approchoit.

Après ce premier avantage , le Duc d'Enguien monte dans une redoute qu'il trouve abandonnée ; mais l'état où il fe voit n'eft guercs moins périlleux que l'aâion qu'il vient de faire. Une partie de fon Infanterie avoit été tuée.Pautre s'étoit débandée à pourfuivre les fuyards du côté du bois j les ennemis tenoient encore le Fort où ils avoient placé de l'artillerie j & Merci pouvoit venir charger les troupes du Prince dans le défordre où elles étoient ; mais peut-être quelajiqit qui s'approchoit l'empêcha d'en prollter.

Pendant qu'il reftoit encore un peu de jour, le Duc d'Enguien raflembla fon Infanterie , munit les redoutes qu'il venoit d'emporter , & malgré les difficultés du chemin il lit monter fa Cavalerie jufques fur la hauteur qu'il occupoit. Après que toutes fes troupes l'eurent joint , il fit faire un grand bruit de trompettes & de thnballes , pour apprendre au Vicomte de Turenne que fen armée avoit achevé de gagner le haut de la montagne , & îl difpofa toutes chofes pour recommencer le combat le lendemain.

Le Vicomte de Turenne de fon coté avoit attaqué avec beaucoup de vigueur l'abbatis d'arbres qui étoit dans le valon , entre la montagne que le

Duc

DE LA MOUSSAYE. cxciij ______

Duc d'Enguien avoit emportée & celle qui étoit proche de Fribourg . mais An. 1 644, Merci n'ayant pû s'imaginer que l'on forceroit fon Camp par la montagne du côté de Brifàc en l'état qu'il l'avoit mis , avoit porté fes principales forces du côté du valon ; & c'eft ce qui arrive d'ordinaire à l'attaque des lignes , ce qu'on avoit cru le plus fort eft emporte le premier. Le lieu étoit artez fpacicux derrière fon retranchement pour mettre fes troupes en bataille , & quand l'armée du Vicomte de Turenne auroit poufle l'Infanterie qui en défendoit l'entrée , toute la Cavalerie Bavaroife pouvoit la foutenir fans rompre fes efeadrons. Le Vicomte de Turenne ayant trouvé une refirtance fi vigoureufe , ne put jamais forcer les Bavarois : tantôt il gâgnoit quelques portes , tantôt il les perdoh j ainfi fon attaque fc pafla en efcar mouches fans pouvoir entrer dans leurs retranchemens , bien qu'il montrât en cette occafion tout ce que la valeur & la conduite d'un grand Capitaine peuvent faire pour furmonter le défavantage du nombre & du lieu.

Le Duc d'Enguien entendoit du haut de la montagne le bruit de cette attaque , & fe préparoit pour le combat du lendemain. Son deflein étoit de marcher par les hauteurs contre le Camp des Bavarois , & de les faire tourner vers lui avec une partie de leurs forces , pour faciliter au Vicomte de Turenne l'entrée de la plaine : chacun fc difpofoit à cette entreprife comme à une victoire afliïrée , étant prefque importïble que Merci foutint deux attaques en même tems , dont l'une viendroit d'en haut & en queuë fondre fur fon armée , pendant que l'autre I'attaqueroît en tête.

Néanmoins Merci fortit d'un pas fi dangereux avec une diligence extraordinaire j il retira fes troupes fur la montagne proche de Fribourg , & avant le jour il fit fortir fon canon de ce Fort , qui étoit au-deftous de l'armée du Duc d'Enguien , fans que les Généraux François en euflent aucune connoi fiance : de forte qu'ils furent furpris le lendemain de voir les Bavarois fe retrancher fur cette montagne voifine de Fribourg , & de trouver leur Camp defert & leur Fort abandonné.

Le Duc d'Enguien voyant les troupes du Vicomte de Turenne répandues dans la plaine , y defeend aufli-tôt ; l'armée le fuit , & à peine a-t-il reconnu les lieux de plus près , que les coups de canon tirés du nouveau Camp des Bavarois lui apprennent qu'ils ont achevé d'occuper la montagne voifine de Fribourg. A ce bruit , le Duc d'Enguien fâché d'avoir manqué fon entreprife , fait mettre fon armée en bataille malgré la pluye qui n'avoit point celle pendant la nuit ; mais voyant combien fes troupes étoient fatiguées des combats partes & du mauvais tems , il remet au lendemain à

bb

cxcïv RELATION DU MARQUIS

An; i 644. charter le» ennemis de leurs nouveaux retranchemens : ainfi l'armée eut le relie du jour & toute la nuit pour prendre un peu de repos , & pour fe préparer à la plus périlleufe action qui fe foit vûé dans les dernières guerres. A main droke de Fribourg , en venant de Brifac , il y a une montagne' qui n'ell pas extrêmement roidê jufqu'àu tiers de fa hauteur ; mais dont lè refle eflfort efearpé. En approchant du Commet, on trouva un efpace de terrain aflez uni & capable de contenir trois ou quatre miHe hommes en bataille. Au bout de cette petite plaine il refle encore quelques raines d'une tour au pied de laquelle la plus haute montagne de la Forêt noire commence à s'élever infenfiblcment : mais comme clic fe recule fort loin à mefure qu'elle s'élève , fa hauteur ne commande que bien peu fur cette plaine.

Merci avoit porté le plus grand Corps de fon Infanterie aux environsdé cette tour 5 le refle étoit campe derrière un bois fur la droite en approchant de Fribourg ; fa Cavalerie étoit placée depuis le bois jufqu'aux murailles de la ville : enfin ce Général avoh auffi-bien ménagé les avantages du lieu dans ce porte que dans le précédent. H y avoit encore ajouté pour le défendre toutes les inventions que l'art de la guerre & la commodité des bois lui pouvoient fournir en ii peu de tems. Les lignes quîil avoit faites durant le fiége , lui fervirent en partie pour fermer ce nouveau Camp , & il n'eut à fortifier que le coté qui regardoit le valon. Il fit mettre en cet endroit pluficurs rangs d'arbres abbatus avec leurs branches entrelacées : fa meilleure Infanterie étoit derrière ce retranchement foutenue de fa Cavalerie , dont les efeadrons occupaient tout le rertc du terrain entre ce» rangs d'arbres & la ville.

Dès qu'il fut jour , le Duc d'Enguien s'approcha du pied de la montagne où Merci s'étoit retranché , & prit en chemin quelques redoutes que les dragons des ennemis gardoient encore dans le vallon. L'armée de Turenne avoit Pavant-garde ce jour-là, & devoit faire le plus grand effort» D'Aumont , Lieutenant Général , commandoit l'Infanterie ; l'Echelle , Maréchal de bataille, marc h oit à la tête de tout avec mille moufquetaire» dciacliés des- deux armées-: il étoit commandé pour attaquer le retranchement qui couvrit le plus grand Corps d'Infanterie des Bavarois auprès de otite tour ruinée. C'éioit le lieu le plusacccfliblc par où l'on pouvait aller i eux : c'efl pourquoi le Vicomte de Turenne fit marcher de ce côté-là tout le canon des Veymariens.

Le Corps d'Infanterie du Duc d'Enguien , fous la conduite tTEfpenan ,

DE LA MOUSSAYE. cxcr

étoit commandé pour forcer l'abbatis d'arbres. Entre ces deux attaques , An. 164^. on en devoit faire une faufle avec peu de gens & feulement pour favorifer les deux véritables attaques. Rofe foutenoit rinfanterie avec la Cavalerie Weymarienne , le Maréchal de Gramont avoit ordre de foutenir en bataille dans la plaine avec la Cavalerie Francoife pour prendre le parti que Tévenement confeilieroit.

Le camp des Bavarois leur donnoh de grands avantages , foit pour fe défendre foit pour attaquer : leur Infanterie étoit couverte de tous côtés ; une de Jeurs ailes étoit appuyée du canon & de la moufqueterie de la ville ; l'autre aile étoit placée fur une montagne dont la hauteur feule fuffifoh pour la fùreté des troupes qui l'occupoient : mais ils avoient une fi grande étendue de retranchemens à défendre , que leur Infanterie affaiblie par les fatigues du fiége & des combats précédens , ne fuffifoit pas pour garder leur Camp. L'Echelle faifoit déjà tirer l'artillerie de fon attaque , & n'attendoh plus que l'arrivée de Parriere-garde & le lignai pour commencer le combat. Le Duc d'Enguien avoit commandé que toutes les attaques fe filfent en même tenu : l'Echelle avoit ordre de ne point marcher aux ennemis jufqifà ce que le bruit des moufquctaires eût commencé vers l'abbatis d'arbres & vers la faufle attaque du milieu : mais un accident imprévu ( comme il arrive très-fouvent dans les plus fages entreprifes de la guerre ) renverfa tous les ordres du Duc d'Enguien , & fauva les Bavarois d'une défaite générale.

Pendant qu'on attendoit Parriere-garde qui n'avoh pu joindre , à caufe des mauvais chemins , le Duc d'Enguien fuivi du Vicomte de Turcnne 6c du Maréchal de Gramont étoient montes fur la plus haute montagne^ pour découvrir le derrière de l'armée des ennemis , & voir leur ordre de bataille. En fon abfence , Efpenan détacha quelques hommes à deflein de faire une faufle attaque contre une petite redoute qui étoit fur fon chemin pour aller aux Bavarois. Quoiqu'il n'y eût envoyé d'abord que très-peu de gens , le combat s'engagea infenfiblement de part & d'autre ; les ennemis foutinrent ceux qui défendoient leur redoute ;Efpenan renforça ceux qui Pattaquoient : enfin il fe fit en cet endroit une efearmouche fi chaude , qu'à ce bruit l'Echelle crut qu'il étoit tems de commencer le combat , & fon erreur renverfa tous les defleins de cette joûmée.

Le Duc d'Enguien voyant de la hauteur où il étoit toute la montagne des ennemis en feu , jugea qu'Efpenan 8e l'Echelle avoient fait un contre-tems, & que fes ordre» n'avoient pas été bien exécutés. II court an plus fort de

bbi;

cxcvj RELATION DU MARQUIS

An. 1 644. la mêlée , il trouve l'Echelle mort , & fes troupes qui n'ofent ni combattre ni fe retirer. Pour reparer ce défordre , il commande au Comte de Tournon de Te mettre à la tête de ces troupes étonnées , & de les afîurer qu'il va lui-même les foutenir avec un puiflant recours. La préfence du Prince donna cœur aux foldats ; l'Infanterie Bavaroife commença à s'ébranler. Deux bataillons de celle qui foutenoit le retranchement avoient déjà fait tourner leurs drapeaux , & donnoient toutes les marques de gens qui ne fongeoient plus qu'à fuir : mais ceux qui bordoient leur ligne iirent un feu fi furieux , que l'Infanterie Françoife perdit courage j les plus éloignés commencèrent à fe retirer , les autres prirent l'épouvante, & plufieurs Officiers même lâchèrent le pied.

En vain les Généraux les avertiflent du défordre qu'on voyoit dans le Camp des Bavarois , les prefll'nt , les menacent , les entraînent au combat. Quand la peur a une fois faifi le foidat, il ne voit & n'entend plus ni l'exem-

Î)le , ni les ordres du Général. Le Duc d'Enguien fut contraint de faire ceiïèt 'attaque & de retirer fes troupes. Cette adion fut extrêmement pcrilleufe pour le Prince & pour tous ceux qui l'accompagnoient j car il fut toujours à cheval à trente pas des retranchemens des ennemis : aulfi de vingt perfonnes qu'ils étoient auprès de lui , il n'y en eut pas un fcul qui ne rapportât des marques du danger où il s'étoit expofé.

Le Duc d'Enguien même eut le pomeau de la felledefon cheval emporté d'un coup de canon , & le foureau de fon épée fut rompu d'un coup de moufquet. Le Maréchal de Gramont eut fon cheval tué fous lui , & tous les autres y furent blelTés : néanmoins cet événement ne rebuta point je Prince ; il ne fit que changer le delleiu de fon attaque , & au lieu de faire le plus grand effort du côté de la ligne , comme il l'avoit réfolu le matin , il ordonna la principale attaque du côté du retranchement d'arbres abbatus. D'Aumont fut commandé pour occuper les Bavarois avec les troupes qui venoient de combattre , en faifant une diverfion au même lieu oit la première attaque n'avoit pas rciiffi. Le Duc d'Enguien & le Vicomte de Turenne avec tout le Corps de l'Infanterie conduit par Mauvilli , Maréchal de bataille , foutenuc par les Gendarmes & par la Cavalerie de Rofe , marchèrent droit à Tabbatis d'arbres.

A peine les premiers hommes de cette nouvelle attaque furent entres dans le bois , que les Bavarois firent un feu extraordinaire : néanmoins les François marchèrent contre eux en fort bon ordre , pour eflayer de forcer ces retranchemens. Aptes avoir chafle pluficuxs fois les ennemis & en avoir

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été repoufles plufieurs fois , enfin , Gafpard de Merci, Général Major de An. 1644. leur Cavalerie , fut contraint de faire mettre tous fcs Cavaliers pied à terre, pour foûtenir fon Infanterie qui commençoit à fe relâcher : alors l'cfcarmouche s'opiniâtra plus qu'auparavant ; les deux partis tircre .t avec tant de furie , que le bruit & la fumée confondant toutes chofes , ii> ne fe reconnoi Soient plus qu'à la lueur du feu de l'artillerie & du mou! niet : tous les bois d'alentour retenthToient avec un mugiflement effroyable , & augmentaient encore l'horreur du combat. Les foldats etoient tellement acharnés , les uns à forcer , les autres à défendre le retranchement , que fi la nuit ne fut furvenuë , il s'y feroit fait de part Se d'autre le plus grand carnage qui fe foit vù de nos jours.

La Gendarmerie Françoife y fit une très-belle aûion ; la Boulaye la commandoit : il mena fes efeadrons jufques fur le bord de ce retranchement d'arbres ; & malgré le feu des ennemis, il efearmoucha très long-tems à coups de piflolet. Jamais il ne s'eft fait de combat, où fans en venir aux coups de main , il foit tombé tant de morts de part & d'autre : les Fran-. cois y perdirent Mauvilli , 8c les Bavarois Gafpard de Merci , frère de leur Général.

Le Duc d'Enguien ayant ramené fon armée dans le Camp , ne fongea plus qu'à couper les vivres aux Bavarois , pour les obliger à fe retirer d'un porte li avantageux. Les troupes eurent quatre jours pour fe rafraîchir ; 8c les blefies qui étoient en grand nombre , furent portés à Brifac , afin qu'il ne reflât rien dans le Camp qui pût apporter du retardement au deflein que le Duc d'Enguien avoit formé.

Les montagnes de la forêt noire prennent leur origine dans les montagnes de Suifle , & fuivent le cours du Rhin , jufqu'à ce qu'elles fe foient jointes avec les coteaux qui font fur les bords du Neicre : ces montagne* font fort longues & plus ou moins larges , félon le pays où elles s'étendent ; leur plus grande largeur eft de dix ou douze lieues depuis Fribourg jufqu'à Filinghen. Ces villes n'ont de communication que par une vallée fort étroite , & incommode pour la marche d'une armée : néanmoins c'étoh l'endroit par où Merci devoir apparemment faire fa retraite : il n'avoit ofé l'entreprendre en préfence de l'armée Françoife. Ainli le Duc d'Enguien crut qu'en lui coupant ce chemin de Fribourg à Filinghen , il lui ôteroh les vivres & les fourages , & le contra'mdroit de venir à un com-v bat général , ou de fe retirer en défordre.

Le neuvième d'Août , le Prince lit marcher fon année vers Langea-

cxcvKj RE £ AT ION DU MARQUIS

^N. i 644. dentzling : le village qui porte ce nom efl fitué dans la plus acceflîble de toutes ces montagnes. Ce lieu étoit aflèz propre pour incommoder les Bavarois, ou pour les combattre dans leur retraite. Le Duc d'Enguien y pouvoit faire venir des vivres de Brifac , en cas qu'il s'engageât plus avant dans les montagnes ; mats le cliemin qu'il faKoit tenir pour entrée dans cette vallée étoit extrêmement difficile , à caufe des marécages dont les bois -font pleins ; outre que la tête de l'armée étant une fois engagée dans ces bois , & ayant paffé le ruifleau qui les borde , l'arriére- garde demeurait expofée aux Bavarois , fans qu'il fût poûTrblc au refle des troupes de la fecourir.

Le Duc d'Enguien y apporta toutes les précautions que demandoient le defavantage du lieu Se la préfence d'un ennemi fi vigilant. Les Cavaliers ne pouvant marcher qu'un à un , & tres-fouvent à pied , menant leur cheval par la bride : ce Prince mit un grand Corps d'Infanterie à la queue de l'armée , pour foûtenir i'arriere-garde de fa Cavalerie : il mît suffi des pelotons de moufquetaircs -fur les ailes , pour défendre les paflages par Iefquels les Bavarois pouvoient la venir charger.

Des la pointe du jour , le Vicomte de Turenne fit marcher fon armée , qui compofoit Pavant-garde ce jour-là. Le Duc d'Enguien prit le foin de faire la retraite , & fe tint en préfence de l'armée de Merci jufqu'à ce que toutes fes troupes fuûent paûces ; & après avoir traverfé de la forte ces marécages & ces bois , il rejoignit l'avant-garde à Langendentzling , fans que les Bavarois eu fient fait le moindre effort pour lui difputer ni le paffage du ruifleau , ni l'entrée du bois.

Merci ayant obfervé la marche des François , en avoit conçù auffi-tôt les raifons : comme c'étok un des plus habiles Généraux d'armée qu'il y eût au inonde , il ne manqua point de juger que fon falut conûftoît à prévenir le Duc d'Enguien , & non pas à lui difputer le pafiage d'un défilé. Il n'avoit au jufte que le tems de fe retirer avant que les premières troupes de l'avant-garde Francoife le pûûent joindre ; 6r ce fut apparemment ce qui l'empêcha d'attaquer I'arriere-garde. Aufli-tôt qu'il la vit marcher , il lit décamper fon armée , tenant le haut des montagnes , & faifant conduire fon bagage par le val de S. Pierre , qui mené vers Filinghen.

Le Duc d'Enguien ayant appris la marche de Merci , fit ce qu'il pût pour hâter la fietme i mais il y avoit des montagnes prefque inacceffible* à traverfer pour lui couper le chemin , & fes troupes étoient extrêmement fctiguées i c'eA pourquoi il ffit contraint de détacher Rofc en diligence

Î>E LA MOUSSA Y Ë. cxcix .

a*vec huit cens chevaux , feulement pour amufer les Bavarois & les in- An. 1 644.

Commoder dans leur retraite , pendant que le refte de l'armée pafferoit les

défilés.

Rofe exécuta cet ordre avec vigueur , & commença à efearmouener contre les Bavarois auprès de l'Abbaye S. Pierre. Auffi-tôt qu'il eût joint les ennemis , H manda au Duc d'Enguien qu'il étoit à leur queue. L'armée Françoife défiloit par un valon fort ferré , au bout duquet if falloit mon- 1er au fommet d'une montagne fi efearpée & fi couverte de bois , qu'on n'y pouvoit pafler qu'un à un. Le Duc d'Enguien ne laiffa pas de vaincre tou-> tes ces difficultés ; & fon avant-garde ne fut pas fi-tôt fur le haut de cette montagne , qu'elle découvrît les Bavarois en bataille , & Rofe qui touchott prefque leur arriere-garde.

Pour aller de cette montagne , où la tête de l'armée du Duc d'Enguien s'étoh arrêtée , jufqu'au lieu où les Bavarois s'étoient poflés , il falloit paf-" fer deux défilés , au' milieu delquels il y a une efpace capable de contenir quatre efeadrons enfembie ; mais avant que d'y arriver , on defeend par un chemin creux fort étroit , & on remonte par un autre plus fâcheux à l'entrée d'une plaine , où la Cavalerie de Rofe efearmouchoit contre l'arrieregarJe des Bavarois.

Merci n'eut pas plutôt découvert les premiers bataillons" de l'avant-garde Françoife fur le haut de la montagne , qu'il jugea bien que toute l'armée étoit derrière i 8c comme Rofe incommodoit extrêmement la queue de fon arriere-garde , il réfoiut de fe défaire de lui par un grand effort, avant que le Duc d'Enguien fût plus près, & qu'il eût affez de troupes affemblées pour le foûtenir ; & afin de l'accabler tout d'un coup , Merci fit faire demi tour à droite à toute fon armée , & marcha contre la Cavalerie de Rofe. Ce Colonel , au lieu de fe retirer promptement dans le défilé, rak lia fes efeadrons avec fept ou huit cens chevaux , il ofe bien aller affronter dans une plaine toute l'armée Bavaroife. Il avoh l'armée ennemie & la plaine devant- lui ; à droite , le grand chemin de Filinghen , rempli du bagage des Bavarois ; à gauche , un grand précipice , & derrière lui , le défilé par où il falloit rejoindre le Duc ^'Enguicn. Rofe détacha d'abord un de fes- efeadrons pour dételer les chariots du bagage des ennemis ; de avec ce qui lui refloit , il alla charger les plus avancés de l'armée Bava*roife : mais pour fe conferver libre l'entrée du défilé , il y laifiâ quatre efeadrons , derrière lefqucls il fe retira, après avoir été trois fois à la charge avec les autres. Ces qjiatre efeadrons foûtinrem le choc des Bavarois- tai»>

ce RELATION DU MARQUIS

An. I 644. s'ébranler , jufqu'à ce que le refle de cette Cavalerie fut entré pelle méfie dans le défile : entin de quatre efeadrons , Rofe n'en lai (Ht plus que deux pour défendre ce pallagc , Icfqucls après une refiflance incroyable , voyant leurs gens hors du péril , fe jetierent dans le précipice qu'ils avoient fur la gauche , par des lieux où jamais il n'avoit palTé ni hommes ni chevaux.

L'adion de Rofe fut vigoureufe , & conduite même avec tout l'art qu'il efl poffiblc de pratiquer dans un fi grand péril j mais il ne s'en feroit jamais fauvé , fi Merci n'eût pas vu fur la montagne voifine le Corps de l'armée Françoife qui fe formoit peu à peu , & même que le Duc d'Enguien s'étoit avancé pour foûtenir la Cavalerie de Rofe car comme il ne craignoit rien tant que de s'engager à un combat général , il aima mieux laiJTer échaper ces efeadrons , que de pouffer plus avant dans le défilé.

En effet , le Duc d'Enguien ayant remarqué du haut de la montagne l'action de Rofe , Se le danger où il ctoit , avoit rallié ce qui s'étoit trouve de gens autour de fa perfonne pour aller le fecourir. Il étoit déjà dans cet efpace de terrain enfermé entre les deux défilés , lorfque Rofe le rejoignit : ainfi cette réfolution du Duc d'Enguien , & la prudence de Merci , furent en partie caufes de l'honneur que Rofe acquit dans fa retraite.

Merci commença la fienne en méme-tems ; mais avec tout l'ordre que peut apporter un grand Capitaine , qui veut n'être jamais forcé de combattre , & pouvoir prendre fes avantages quand on lui en donne l'occalion : néanmoins il abandonna fon artillerie & fon bagage > & laiflànt quelques dragons dans les bois pour difputer la fortie du défilé , il fit faire demi tour à gauche , & après cela il marcha fi vite par le grand chemin de Filinghen , qu'en un moment l'armée Françoife le perdit de vue.

Pendant que Merci ne fongeoit qu'à prcfler & alTiirer fa retraite , le Duc d'Enguien de fon côté rallioit fes troupes pour le fuivre j mais le chemin étoit fi difficile , qu'avant qu'elles fullent toutes enfemble , l'armée Bavaroife en fût éloignée de plus d'une licuë.

Il y a une montagne entre S. Pierre & Filinghen , beaucoup plus haute que les autres , au fommet de laquelle on trouve une plaine qui peut contenir une armée en bataille , & qui commande fur tous les coteaux d'alentour. Les eaux , les pâturages & la fertilité de la terre qui cil cultivée par tout , rendent ce lieu très-commode & très-fur pour camper. Ceux qui confioiflbicnt le pays ne doutoient point que Merci n'y établit fon Camp j 8c cette raifon obligeoit le Duc d'Enguien de prefTer extrêmement fa marche :

néanmoins quand les coureurs de fon avant-garde furent montés fur le

Holgrave

DE LA MOU&SAYE. te)

HoTgrtve ( c*eft ainfi que fe nomme cette plaine ) ils trouvèrent que les An. i 644. Bavarois après avoir commencé de remuer la terre pour s'y retrancher , avoientpaffé outre, avec une diligence encore plus grande que celle des François.

Alors le Duc cPEnguien perdant l'efperance de les joindre , retourna fur fes pas , & vint camper à l'Abbaye de S. Pierre : fes troupes étoient fi laffes , qu'il fut contraint de les y laifler repofer le jour fuivant , pendant que Ton brûleroit le bagage des Bavarois , Se qu'on emmeneroh fix canons & deux mortiers qu'ils avoient abandonnés. Le lendemain , il prit un petit Château fitué dans les montagnes , qui pouvoit fervir à fes défions ; 6c il envoya le Comte de Tournon conduire l'artillerie à Brifac.

Ainfi la retraite du Colonel Rofe fut la dernière action remarquable de la bataille de Fribourg , qu'on peut nommer une fuite de plufieurs combats très-fanglans , plutôt qu'une bataille ordinaire. D'un côté on y voit une valeur qui ne fe rebute ni de l'incommodité du tems , ni du defavantage des lieux, qui hazarde tout pour vaincre , & enfin qui remporte la victoire. De l'autre côté on voit une prudence qui ne s'ébranle de rien , qui profite de tout pour fa défenfe , 6c qui ne Iaiile pas d'être accompagnée d'une extrême valeur. II eft difficile de juger lequel des deux mérite le plus de gloire , ou d'attaquer une armée retranchée dans des lieux prefque inaccefilbles , & de l'obliger d'en fortir ; ou bien de conferver un jugement ferme & intrépide dans une longue retraite , en préfence d'un ennemi preflant & victorieux , & enfin de fçavoir choifir des portos dans lefquels on puifle n'être jamais forcé. Cependant il ert vrai de dire qu'un Général qui abandonne fon artillerie & fon bagage , palT: d'ordinaire pour battu ; & l'honneur de fa retraite n'eft point complet , s'il ne fauve tout : on peut dire même que la prudence de Merci n'au oit pû le garantir d'une déroute générale , fans les contretems que prirent Efpenan & Lechi-Hc dans l'exécution des ordres du Duc d'Enguien. Enfin il arrive prefque toujours qu'une année qui attaque des retranchemens avec vigueur a de grands avantages fur celle qui les défend.

Apres que le Duc d'Enguien eut fait partir le Comte de Tournon , il retourna vers Langendentzling , où fon bagage & fon canon l'attendoient. .Alors il ne fongea plus qu'aux avantages que la retraite de Merci lui pouvoit donner. Le fentiment des principaux Officiers étoit de reprendre Fribourg : on n'étoit venu que pour fecourir cette Place , 6c par confequent ce devoit être le premier fruit de la vidoirc Les Bavarois n'avoient pû

. Ccij RELATION DU MARQUIS

ÂH. i 6*44. combler leurs lignes ; ils étoient déjà bien éloignes : la garnifon de cette Phce étoit foible , mal pourvue de toutes chofes, & effrayée du fucccsdcs combats qu'elle avoît vus de Tes remparts.

Néanmoins le Duc d'Enguicn fut d'avis d'entreprendre le fiége de Philisbourg , l'autre delH in ne lui paroiflant pas allez grand dans une fin de Campagne , qu'il falloit couronner par quelque chofe d'éclatant : outre qu'en fe bornant à la prife de Fribourg , les armes de France n'en auroienc pas été plus avancées dans le pays , & même qu'elles auroient été contraintes de repaller le Rhin, pour prendre des quartiers d'hiver en Alface.

Ce n'eu* pas que le fiége de Philisbourg ne fut extrêmement difficile j il falloit faire une longue marche pour y aller. L'Infanterie étoit diminuée, l'argent épuifé , les vivres éloignes : mais le Duc d'Enguicn méprifa toutes ces difficultés , & le fiége de Philisbourg fut réfolu. II envoya à Brifac Champlaftreux , Intendant de Ton armée , pour préparer les munitions , & pour fiire charger dix pièces de batterie fur les batteaux dont on fe devoit fervirpour faire un pont fur le Rhin.

Champlaftreux qui étoit aâif & intelligent dans fon emploi , eut bientôt • lait ces préparatifs. Le Prince partit de Langcndentzling le feizicme d'Août avec fon armée , & prit fa route le long du Rhin , après avoir détaché Tubal avec une partie de la Cavalerie Weymarienne , quelques moufquetaires & quelques dragons. Rofe fuivit Tubal , avec le refle des Wcymariens. Le Duc d'Enguicn fe réferva U conduite de L'Infanterie des deux armées & de toute la Cavalerie Françoife. Il marcha en cet ordre vers un Château , fituc à cinq ou fix lieues de Strasbourg , fortifié de tours à l'antique , & défendu d'un allez bon folle plein d'eau , qu'il prit en paffant , afin de s'allurer la communication de Strasbourg : de-là il vint à Kupenheim , que Rofe avoit pris dans fon paffiigc avec plufieurs autres lieux. Tubal s'étoit auffi rendu maître d'Etlinghen , Forfcn , Dretten , Durlacx , Baden , PrucfTel &. Vifloch , petites villes fermées de fofles , à la plupart defquelles il y a des Châteaux. Le Vicomte de Turenne alla invcfiir Philisbourg avec trois mille chevaux & fept cens hommes de pied ; & le Duc d'Enguicn arriva le vingt-cinquième d'Août devant cette Place, en dix jours de marche depuis Langendentzling.

Philisbourg efl fitué auprès du Rhin, furies confins du Duché de Wirtemberg & du bas Palatinat , à trois lieues de Spire. Depuis Brifac jufqu'à Hcrmeficin il n'y a point de Place forte que Philisbourg : on l'appclloit autrefois Udcnheim j c'etoh la majfon des Evcqucs de Spire. Les

DE LA MOU SSAYE. cciij

cPAIIemagne engagèrent infenfiblcment ces Evéques à la fortifier : ^N< t 644, quand ils l'eurent mife en état de fe défendre , clic ne demeura gueres entre leurs mains : les Impériaux Se enfuite les Suédois s'en rendirent les maîtres : les François la poflederent quelque tems j & enfin elle ctoit revenue fous la domination de l'Empereur.

Cette Place a un fort quarré qui commande fur le Rhin , & qui fe communique avec la Ville par une chauffée de fix pas de large , & de huit cens pas de long , élevée de cinq pieds au-deflus du marais. Vis-à-vis de Philisbourg la rivière forme un grand coude , & fait beaucoup de marécages autour de la moitié de la Place : fa fortification n'efl que de terre j mais fes remparts font fort épais : elle a des folfés larges & profonds ; l'approche ne s'en peut faire que par une tête. Le corps de la Place eft compofé de fept baftions prefque réguliers : la berme eu* fi large, cfu'elle fert de fauffe-braye j cette berme eft défendue d'une haye vive tres-épaifle : le folTé eft plein d'eau , large de deux cens pieds , & profond de quatre toifes , avec une contrefearpe bien paliftadée. Du côté de ce coude que Te Rhin fait auprès de la Place , il n'y a qu'un marais couvert de bois en quelques endroits ; de l'autre côté , le terrain y eft un peu plus haut , & mêlé de bruyères , de bois & de terres labourées.

Lorfque le Duc d'Enguien la fit invertir , Bamberg en ctoit Gouverneur: fa garnifon ctoit compofée de deux cens chevaux , & de cinq cens hommes de pied : il a voit cent pièces de canon , & des munitions pour foutenir un long fiége.

Après que le Duc d'Enguien eut reconnu les lieux les plus avantageux pour alfurer fa circonvallation , il employa le refte de la journée à prendre fes pofles.cV il deflina la nuit pour attaquer le fort du Rhin. L'armée Francoife prit fes quartiers depuis Knaudeneim jufquà un ruifleau qui coupe la plaine à moitié chemin de Hhcinhaufen j & l'armée Allemande fut poftée depuis ce ruifleau jufqu'à Rheinhaufin.

Aufil-tôt qu'il fut nuit , les troupes fe difpoferent à l'attaque du Fort. Le Duc d'Enguien y alla par les bois j & le Vicomte de Turenne s'en approcha par de petites digues qui font au travers du marais. Le Duc d'Enguien n'y put arriver qu'à la pointe du jour ; parecqu'il avoit pris un che nin plus long & plus difficile. Bambcrg n'ayant pas alfez d'Infanterie , avoit retiré dans la Place tout ce qui ctoit à la defenfe du Fort : le Vicomte de Turenne le trouva abandonné , s'en faifit , & le munit de tout ce qui étoâ neceflaire contre les attaques de la Viile.

c c ij

ccîv RELATION DU MARQUIS

An i 64.À. ^c ^uc ^Enguicn ne fongea plus qu'à bien aiïlirer fa circonvaïïation ;

il lit élever des Forts & des redoutes aux endroits où le terrain y étok propre , & abattre dans les marécages quantité d'arbres pour couper tous les chemins. Le Vicomte de Turenne ne trouva pas tant cTobftacIes à fortifier fon quartier ; car il fe fervh d'une grande ravine qui régnoit prefque d'un bout à l'autre de fon Camp , 8c elle fut en défenfe en y faifant un parapet ; de forte que les travaux de la circonvaïïation furent achevés en quatre jours , & le Camp fermé de tous côtés depuis Knaudencim jufqu'aupres de Rhinhaufen.

Cependant le pont de batteaux arriva , chargé du canon , des munitions & des vivres : en vingt-quatre heures il fut placé vis-à-vis de Germefheim & de Knaudeneim. Germcsheim efl une petite ville du bas Palatinat , affife fu» le bord du Rhin , fortifiée de baflions de terre , avec un foûe fec du coté de Spire , Se plein d'eau du côté de Philisbourg & du marais. Sa prife ctoit ncceflâire pour tenir le haut du Rhin ; & comme on ne pourvoit faire de circonvaïïation au-delà de la rivière , on ne pouvoit aufli en être afflué qu'en prenant les Places qui la commandoient.

Du moment que le pont fat achevé , le Duc d'Enguien fit paflTer d'Aumont , avec lix cens hommes de pied & trois cens chevaux , pour attaquer Germesheim : d'Aumont s'en rendit le maître en deux jours de tranchée ouverte , & enfuite il marcha vers Spire. Cette ville bien que fituée fur le Rhin , n'eft confidérable que par la Chambre Impériale dont elle eft le Siège ; car elle n'efl fermée que d'une muraille , avec des tours à l'antique, & un méchant foue.

Pendant que d'Aumont s'aiTuroit de tous les pofleynéceftàîres furie bord du Rhin , le Duc d'Enguien fit commencer les attaques de Phili»bourg. On a déjà obfervé que l'approche ne s'y peut faire que par une feule tête, où l'on trouve un terrain fablonneux , qui continue prefque de la même largeur jiifqites fur la contrefearpe de deux baflions de la ville.

Le Duc d'Enguien ordonna deux attaques par cet endroit : le Maréchal de Gramont conduifit la gauche i le Vicomte de Turenne prit foin de la droite : l'un & l'autre fe fervirent d'environ quinze cens pas du cours d'un petit ruitfcau qui pafie par cette plaine , dont ils détournèrent l'eau pour faire leur approche ver» les deux baflions qu'ils attaquoient. La tranchée fut ouverte le premier jour de Septembre ; & la nuit même on fit une Place d'armes commune aux deux attaques , de laquelle chacune conduifoit fon approche vers le bail ion oppofé.

Efpenan avec le Régiment de Perfan, fut de garde la première nuit dan*

DE LA MOU S S AYE. ccr la tranchée Je Grammont ; & après avoir poufle la ligne près de deux cens ^ pas , il commença une grande redoute , où il établit un Corps de garde de ' cent Gendarmes à la tête des travailleurs j & ces Cavaliers avoient ordre de fe retirer pendant le jour derrière une inazure , proche de l'ouverture de la tranchée. La nuit fut allez paifible j 8c les afliegés qui ne fçavoient encore où l'on travailioit , n'interrompirent point l'ouvrage des aflïcgeans } mais dès que le jour parut , 8c qu'il virent la terre qu'on avoh remuée , ils voulurent eflàycr de ruiner par une fortie le travail qui s'étoit avancé pendant la nuit : ils détachèrent deux cens hommes de pied & cens chevaux , qui s'avancèrent contre la ligne ; & bien qu'elle fut encore pleine de travailleurs , Efpenan fe prépara pour les bien recevoir , & commanda aux Gendarmes de s'oppofer à la Cavalerie des afliegés. Cet efeadron marcha aux ennemis avec un tel défordre qu'il fut entièrement rompu au premier choc ; & la Boulaye y fut tué fur la place. Néanmoins Efpenan mi: la ligne en fi bon ordre , que les affiégés n'oferent l'attaquer , ni pouffer plus loin ce premier avantage qu'ils venoient de remporter ; de forte que les Gendarmes eurent le tems de fe rallier , 8c de revenir à la charge : ils s'en acquittèrent fi bien la féconde fois, que malgré le feu des battions, tout ce qui refloit de cette fortie fut clufle jufques dans la contrefearpe.

Ainfi les afïïégeans continuèrent leur travail fans interruption } mais leur Infanterie étoit tellement diminuée , que celle de l'armée d'Enguien ne montoit qu'à trois mille hommes , & l'autre n'étoit pas plus de deux mille. Avec fi peu de gens , le Prince eut des peines incroyables à garder une fi grande circonvailatîon , 8c à fournir les hommes qu'il falloit pour la garde de la tranchée 8t pour tous les autres travaux. Son Infanterie étoit compofée de quatre bataillons : celui qui fortoit de la tranchée alloit à la garde extraordinaire du Camp j les deux autres travailloient aux approches ; 8c le dernier amafToit des fafeines pour remplir le fo(Té. Palluau avec le Régiment d'Enguien , releva la féconde nuit Efpenan & Pcrfan : il avança beaucoup la ligne , & acheva la redoute. Tournon 8c Marfîn les deux nuits furvantes pouflerent les travaux fort avant , & firent une batterie de fix canons.

Le Vicomte de Turenne n'avoit pas fait moins de diligence de fon côté. La cinquième nuit , les deux attaques firent leur logement fur la contrefearpe. Bamberg ne s'étoit oppofé à tous ces travaux que par le feu du canon & du moufquet. Le Duc d'Enguien n'avoit eu aucune nouvelle de l'armée de Bavière : il fçavoit feulement que Jean de Wcrt marchoit avec mille chevaux 8c autant de moufquctaices , poux eflayer de jettec du fecour*

ccvj RELATION DU MARQUIS

An. i 644. dans Ph'IisBourg '> & cet avis ''obligea de redoubler la garde des lignes, & même de faire faire le bivouac toutes les nuits.

Aufll-tôt que les deux attaques eurent fait leurs logemens fur la contrefcarpe , les travailleurs commencèrent à la percer , & à faire des batteries pour ruiner les défmfes de la Place. La defeente du fofle ne fut pas fort difficile, mais on eut bit 11 de la peine à l'aflurcr ; car comme l'eau étoit prefque de niveau à la contrefearpe , les afliégeans ne pouvoient pas y aller fous terre , & il eut fallu trop de tems pour faire une gallerie couverte de madriers : ainfi le Duc d'Enguien fe contenta de faire tirer une ligne droite , qui aboutiffoit au fofle , & qui étoit couverte avec des fafeines fur des blindes & des chandeliers.

Efpcnan & Palluau pendant les deux nuits de leur garde , mirent leur travail en état de pouvoir combler le fofle. Le Comte de Tournon y avoit déjà fait jetter quantité de fafeines ; mais en pafiant par cette ligne enfilée qui conduifoit au travail , il fut tué d'un coup de moufquet.

La Pomme , Ingénieur fort expert à faire des mines & à paffer des fofles, avoit entrepris de faire des ponts de f.fcines ; mais il y trouvoit beaucoup de difficultés , à caufe du canon de la Place , fur qui celui des affiegeans n'avoit pû prendre le delTus ; pareeque les affiégésen avoient un fi grand nombre , qu'une de leurs pièces n'etoit pas plutôt démontée , qu'ils en pouffaient une autre à la place ; & outre celles qu'ils avoient dans leurs flancs, dont ils battoient le pont en travers , ils en avoient un rang fur la face des baflions.qui l'en fil oient , & qui ruinoient tout le travail. 11 ell vrai que leurs flancs ctoient fi petits , qu'ils n'y pouvoient mettre que trois pièces : c'efl le défaut ordinaire des meilleures Places , d'avoir les fljncs trop ferrés ou trop découverts i mais le premier de ces défauts eft le pire j parcequ'entre deux batteries oppofées, le plus grand nombre des canons l'emporte toujours. En effet , les afliégeans ayant drefle deux batteries de quatre pièces chacune , firent taire celle des flancs j mais les atficg. s en p'acerent tant fur la face des ballions , dont le rempart efl fort I as , qu'ils ruinèrent celles des afliégeans : c'efl pourquoi le Duc d'Enguien fut obligé de faire élever des épaulemens pour enterrer fes batteries , & fe couvrir des faces des baflions : par ce moyen , fon canon fe rendit le maître , & les affiégeans travaillèrent avec plus de fùreté à leur pont.

Bamberg reconnut alors qu'il n'etoit plus en fon pouvoir d'empêcher, que le folTé ne fut comblé j & comme fa garnifon étoit foible , il ne crut pas devoir attendre que le mineur fût attaché , efperant de faire aupara-

DE LA MOU SSAYE. ccvij

rant une capitulation plus avantageufe , il fit battre la chamade : les otages ^N I 644; furent donnés j & la garnifon fortit le douzième de Septembre au nombre de cinq cens hommes , avec deux pièces de canon. Le Duc d'Enguien fit entrer le Régiment de Perfan dans la Place , & y mit Efpenan pour Gouverneur.

Cette conquête , quoique plus facile que le Prince ne Pavoit prévu f donna une grande réputation aux armes de France. Plufieurs Villes envoyèrent des Députés. Spire n'avoit pas attendu que d'Aumont Peut fait fommer ; les Magiflrats en avoient porté les clefs au Duc d'Enguien : il les reçut honorablement j & après avoir confirmé leurs privilèges , il les renvoya pour faire fortir les Impériaux , & recevoir la garnifon Francoife que d'Aumont eut ordre d'y faire entrer. Mais le Duc d'Enguien ne pouvoit pas recueillir lui-même les fruits de la prife de Philisbourg , ni s'en éloigner avant que de l'avoir remis en défenfe : les ennemis s'approchoient ; fe» troupes étoient aflbiblies & fatiguées j le canon avoit fait de grandes ruines qu'il falloit réparer. Ce Prince n'étoit pas en état de fe préfenter dc- 'vant Merci, qui avoit rafraîchi & augmenté fon armée depuis fa retraite de Fribourg : c'eft pourquoi le Duc d'Enguien fc contenta d'établir fi bien fes quartiers dans les Places le long du Rhin , qu'on ne put lui enlever fa conquête , ni le forcer à un combat général. II avoit la rivière d'un côte, la Ville de l'autre , Je Fort du Rhin devant lui , le marais & ks bois derrière. Son armée étant campée dans un pofte fi avantageux , il détacha le Vicomte de Turenne pour aller attaquer \(rorms. Cette Ville ne cede ni en dignité , ni en nombre d'habitans à aucune des Villes d'Allemagne : elle eft placée fur le bord du Rhin , & fortifiée autant que fa grandeur Se fa fituation l'ont pû permettre. Le Duc Charles de Lorraine y tenoit garnifon ; & depuis la perte de fes Etats , il n'avoit prefque point d'autre retraite que celle-là.

Le Vicomte de Turenne fit defeendre par la rivière l'Infanterie , le canon St toutes les chofes nécefiaires pour fon dc'ein : il marcha enfuite par le Palatinat avec deux mille chevaux , & défit fix cens hommes que le Général Beck envoyoit à Frankendal. Les habitans de Worms ouvrirent leurs portes , & en firent fortir les Lorrains. De-là le Vicomte de Turenne pourfuit fa marche vers Mayence , Se détacha Rofe pour aller attaquer Oppeuheim. C'eit une petite ville fituée dans une plaine mai forti'iée ; mais défendue par un très-bon Château : Rofe n'y trouva point de réfiilance. Le Vicomte de Turenne fe préfenta devant Mayence i & s'étant logé dans le

ccviïj RELATION DU MARQUIS

An. 1644- k,IxbourS> !I envoya un Trompette à ceux qui commandoient dan* la Ville , pour leur offrir des conditions honorables.

Mayence efl le ficge de l'Archevêque Electeur , & une des principales Villes d'Allemagne ; outre qu'elle efl grande , fort peuplée & bien bâtie pour un pays, où l'on n'a jamais eu le goût de la bonne Architecture , fa fituation la rend confidérable , étant placée vis-à-vis de l'embouchure du Mein , qui paffe fous une partie de Tes murailles : du côté de la terre , elles font défendues par une citadelle de quatre bâfrions ; mais , comme il arrive d'ordinaire aux grandes Villes , fes fortifications étoient négligées , & fa dé* fenfe confilloit plus dans le nombre de fes habitans que dans la force de Fes remparts. Au bas de la Ville fur le bord du Rhin , efl un Château aflez magnifique où logent les Electeurs : dans le tems que cette ville avoit été fous la puiffance du Roi de Suéde , il avoit fait bâtir à l'endroit où les deux rivières fe joignent , un Fort de fix baflions , qui portoit le nom de Gullavebourg ; mais à la fin les Impériaux ayant repris Maycncc , le Fort fut abandonné par les Suédois , & les Eleâeurs l'ont laide ruiner, jj. Quand le Vicomte de Turenne entra dans les fauxbourgs il y avoit en»

core dans la Ville une garnifon Impériale de huit cens hommes j néanmoins l'Eleâeur n'ayant pas crû y pouvoir demeurer en fûreté , s'étoit retiré à Hermeflein j de forte que le Chapitre qui a l'autorité du Gouvernement en l'abfence de l'Archevêque , fit affembler tous les Corps de la Vilh ; & après plufieurs délibérations , ils réfolurent de députer vers le Duc d'Enguien , 8c de ne donner les clefs qu'à lui-même , afin de rendre en quelque forte leur capitulation plus honorable , par la qualité de celui qui les recevroh.

Le Vicomte de Turenne envoya cette réponfe au Duc d'Enguien , qui étoit toujours avec fon armée à la vûë de Philisbourg. Il en partit aulfit6t avec une efeone de quatre cens chevaux , & fe rendit en un jour & demi proche de Mayence. Pendant qu'on travailloit aux articles du traitté, Merci avec l'armée de Bavière s'étoit poflé fur des hauteurs entre Hailbron Neckerfulm , & avoit laiflè le Neckre devant lui.

Hailbron n'eft qu'à quatorze lieues de Philisbourg. Merci pretendoit arrêter de là tous les progrès du Duc d'Enguien : il détacha \/olf , Colonel célèbre parmi les Bavarois , avec deux cens chevaux , & cinq cens dragons pour fe jetter dans Mayence ; mais Wolf n'y put arriver qu'un quart d'heure avant le Duc d'Enguien. Le Trompette que ce Prince envoya aux Jiabitans pour les avertir de (a venue f trouva Wolf qui les haranguoit ,

pour

DE LA MOU S S AYE. ccix

pour leur perfuader de fe défendre , offrant le fccours qu*il avoh Iaifle de An. i 644. Pautre côté du Rhin & celui de toute Tannée Bavaroife qui le fuivroit en peu de tems.

Mais les habhans de Mayence fçachant que le Duc d'Enguien étoh en pcrfonne dans leur fauxbourg , tinrent la parole qu'ils avoient donnée aa Vicomte de Turenne ; & après avoir fait fortir Voifs de la ville , ils envoyèrent leurs Députes au Duc d'Enguien pour achever le traitté de leur capitulation. Le Chapitre s'obligea de faire fortir la garnifon qu'il tenoh dans Binghen -, petke ville avec un bon Château fur le Rhin , & d'y recevoir des troupes Françoifes.Le Duc d'Enguien donna IeGouvernement de Mayence au Comte de Courval , & y établit une forte garnifon avec ce qui étoic néceflaire pour réparer les anciennes fortifications & en faire de nouvelles.

Le Vicomte de Turenne prit en panant Creutznac, & d'Aumont alla, invertir Landav avec douze cens hommes & quinze cens chevaux : c'eft une ville fituée dans une plaine à quatre lieues de Philisbourg : elle eût affez peuplée j Ton rempart n'efl flanqué que par des tours à l'antique avec un fofle défendu par quelques demi-lunes & un chemin-couvert. Il y avoh dedans quatre cens hommes de troupes Lorraines , & c'étoit la feule Place que les Impériaux eufîent confervée dans le Pàlatinat en-deçà du Rhin , excepté Frankendai , où les Efpagools tenoient une forte garnifon.

Pendant que d'Aumont prenoh fes quartiers , & commençait fes travaux devant Landav , le Duc d'Enguien vint rejoindre fon armée à Philisbourg pour être plus près du fiége que d'Aumont ailoit entreprendre : il apprit en arrivant que la tranchée étoit déjà ouverte } mais que d'Aumont en allant vifiter le travail avoh été bleffc dangereufement ( r ). Le Vicomte de Turenne alla continuer le fiége , & poufla la tranchée fi diligemment-, que dans trois jours on fit une batterie & un logement fur la contrefearpe. Le cinquième jour, le Duc d'Enguien y étant venu pour vifiter les travaux, les Lorrains uahterent avec le Vicomte de Turenne & fortirent de la Place.

Après la prife de Landav , Neuftadt, Manheim & Magdebourg ne firent que fort peu de réfiftance j ainfi le Duc d'Enguien fe vit en une feule Campagne trois fois viâorieux de l'armée Bavaroife , maître du Pàlatinat & du cours du Rhin depuis Philisbourg jufqu'à Hermeflein , &de tout ce qui ; efl entre le Rhin & la Mofelle.

( 1 ) Il mouxmt i Sf itt peu Je jour» «pris.

Fia de la Relation du Marquis de la Mûttfîaye.

dd

PREUVES

DE L'HISTOIRE

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