DES GUERRES EN FLANDRE
'Hiver fe pafla fans qu'il y eût rien de confidérable à la Cour , Se
' Pautorité refla toute entière entre les mains de M. le Cardinal Ma- <J zarin. Au Printems le Roi alla fe faire facrer à Rheims , où on rcfolut de prendre le Régiment des Gardes Françoifes & SuifTes & quatre ou cinq autres Régimens d'Infanterie avec douze ou quinze cens chevaux, & d'en donner le commandement à M. Fabert , pour faire le fiege de Stenai : H fut réfolu auffi que le Roi iroit à Sedan afin d en être proche j que l'armée fe tîendroit fur la frontière de Champagne , pour pouvoir fe rendre auffi-tôt à Stenai fi celle des ennemis palfoit dans le Luxembourg ; & qu'en cas qu'ils entrcprilTent quelque chofe vers les frontières de Flandre , on put auffi inarcher de ce côté. Il n'y avoit pas d'apparence que les ennemis fi fient un fiége aufiî confidérablc que celui d'Arras, On croyoit que s'ils ne marchoient pas vers Stenai, ils ne pouvoient entreprendre que le fiége de Bcthune ou de la BalTée , & alors on auroit afliégé quelque Place fur la frontière comme la CapcIIe ou Landrecies.
Dans le tems que l'armée du Roi étoit auprès de la Fere , on apprit par M. Mondejeu Gouverneur d'Arras , qu'il étoit invefti , fans qu'il en eût eu auparavant le moindre avis. Dans les guerres de Flandre cela fe peut aifé* ment , pareeque le pays étant fort ferré, les Places font fi près les unes des autres , que les ennemis peuvent en menacer beaucoup à la fois , & les Gouverneurs ne fçavent pas à laquelle on veut s'attacher. A la referve do
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DE TURENNE, LIVRE 1 1 T. cxj
cent chevaux que M. de Mondejeu avoit dans la Place , toute Ta Cavalerie An. l compofée de cinq cens chevaux , étoit dans un Camp volant que commandoh M de Barre , qui étoit fur la rivière d'Autbie auprès de Dourlens , Se avoh ordre de .couvrir les Places d'Aras , de Bcthune 5c de la BalRe. Il avoit mis (on Infanterie dans les deux dernières Places, comme étant les plus éloignées & les plus difficiles à fecourir en cas que l'ennemi les eût aflîégées j Se il croyoit auffi-bien que le Gouverneur d'Arras qu'il auroit toujours aflTez de tems pour entrer dans la Place avant que d'être inveflie , parecque c'eft un pays de plaine , Se qu'il n'en étoit pas trop éloigné. Il ne put pas y'réuffir les deux ou trois premiers jours ; mais enfuite ayant envoyé M. d'Equancourt avec quatre cens chevaux , & M. de S. Lieu avec un pareil nombre par différens endroits & à un jour diflant l'un de l'autre , tous deux cflayerent de fe jetter dans la Place avec beaucoup de hardieue ; mais ayant trouvé la Cavalerie de l'ennemi qui les attendons fur deux lignes , la moitié de leurs gens fut prife ou contrainte de retourner , & l'autre moitié entra dans la Place avec eux. M. de Tu renne fit aufli détacher de fon armée le Chevalier de Crequi avec cinq cens chevaux , compofes de fon Régiment , de celui de Bouillon , Se de gens comxnandcsyqui après avoir fait un grand tour, ayant trouvé une barrière du Camp desennemis qui n'étoit pas fermée , y entrât } Se quoiqu'il fût chargé par leur Cavalerie , il fe jetta dans la Place avec deux cens cinquante chevaux : une grande partie des autres fut faite prifonniere , Se fa dernière troupe commandée par un Colonel fut perduë la nuit Se ne le put pas fuivre.
Quand on fçut que cette Cavalerie étoit entrée dans Arras , on fût quelque tems en doute C les ennemis continueroient le fiége ; mais on apprit qu'ils faifoient travailler à leurs lignes , & que ce fecours n'avoit empêché que quelques jours l'ouverture de la tranchée. L'armée du Roi s'avança auprès de Peronne ; Se comme on craignoit de ne pouvoir pas en tirer tou* les vivres nécefTaires , M de Turenne ne fut pas d'avis que l'on s'approchât du Camp des ennemis qu'après que l'on auroit donné tel ordre aux vivres, que l'on ne fut pas obligé de combattre l'ennemi dans fes lignes fans rai» Ion , ni de fe retirer faute de ftibGftance. Pour le premier , il nry avoit pas d'apparence de combattre une armée beaucoup plus forte, qui n'avoit point ouvert de tranchée & par confequent point affoiblie ni par la défertion , ni par la nccefllté , ni par un grand nombre de g rns que l'on perd dans un fiége : & pour l'autre il étoit clair que de s'approcher de l'ennemi pour être après obligé de s'en retirer , ferait un très-mauvais effet, & dans l'ar-
txij MEMOIRES DU VICOMTE
An. I<>54' m^e &dans k ville aflîégée. Sans ces inconvcniens il ell fans doute qu'il eût été prudent de fe rendre bientôt auprès des ennemis après qu'ils furent devant la Place , pareequ'on leur eût empêche de faire un grand magazin de vivres dans leur Camp ; mais on crut ce dernier inconvénient moindre que les autres.
M. le Cardinal qui étok avec le Roi à Sedan durant le fiége de Stenaî , penfa s'en venir à Peronne ; mais il y. envoy a M. le Tellier. M. de Tureiwie & \L le Maréchal de la Fcrté virent ce Miniftre le matin qu'ils marchèrent vers le Camp de l'ennemi & s'afliïrerent tout-à-fait que lui étant fur la frontière toutes chofes feroient bien réglées pour la fubfiAance de l'armée qui s'éloigna de neuf lieues , alla loger à la portée du canon du Camp des ennemis , & fe mit entre eux & Douai d'où ils tiroient tous leurs vivres. L'armée du Roi n'avoit pas plus de quatorze ou quinze mille hommes , & celle des ennemis palTbit vingt-cinq mille. M. de Turenne , à caufe de la foiblefle de l'armée & du peu d'équipage d'artillerie & de vivres , ne fut jamais d'avis d'entreprendre autre chofe d'abord , que le fecours d'Arras dont il a toujours cru que le fiége feroit difficile , & que fi l'armée du Roi aflùrée des vivres s'approchoit du Camp des Efpagnols , elle pourroit peut-être enfuite trouver le moyen de forcer leurs lignes. Il ne fut point de l'opinion commune qu'il faut faire agir les François d'abord, perfuade qu'ils ont la même patience que les autres Nations , quand on les conduit bien- En deux jours on arriva à la vue du Camp des ennemis près d'une hauteur qui s'appelle Mouchi le Preux. Comme les Efpagnols y avoient quelque Cavalerie , on craignit d'abord qu'ils ne fe milfent derrière en bataille pour empêcher celle du Roi de pafler un ruiflêau ; mais comme ce ruiflêau étoitloin de la Place ils ne le firent point, pareequ'il auroit fallu lever le fiége , ce qui ne pouvojt fe faire fi promptement que l'armée du Roi n'eût eû le tems de fe meure en bonne pofturc & faire appréhender avec raifon l'ifluë d'un combat. On a néanmoins dit que M. le Prince avoit voulu le faire ; mais que les Efpagnols n'y voulurent pas confentir. Auflï-tôt que Jeurs troupes nous virent faire divers ponts fur le ruiflêau , ils fe retirèrent dans leur Camp après quelques efearmouches , & l'armée du Roi s Y tant avancée fur la hauteur, commença à s'y fortifier ; ce qui fut fait dans la fin de ce jour-là & dans la nuit fuivante.
Le Camp avoit fon aile droite fur la Scarpe , où on fît auflî promptejocut des ponts pour conuniiniquer àlaBaflcc, & empêcher le» vivres de
Douai,
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DE TU RENNE , LIVRE llh cxiij
Doua. Tout le front du Camp tenoit I'entre-deux de la Scârpe & d'un An. I 654. petit ruilTeau qui defcend à Arleux , & par le moyen de la Cavalerie on gardoic autant que l'on pouvoit le chemin de Cambrai & de Douai , qui n'étant que de plaines on empêchoit bien qu'il ne vint des chariots , mais non pas que des Cavaliers ne portaffent en croupe des munitions de guerre. On manda aufil au Comte de Broglio , Gouverneur de la Baflee , de fe venir loger à Lens , avec quinze cens ou deux mille hommes de garnifon ; & par ce moyen-là , on empêchoit les vivres par le côté de Douai & de Lille :. il y avoit le côté de S. Paul qui demeurait fort libre , par où les ennemis pouvoient avoir la communication avec Aire & S. Orner. Des le foir que l'on arriva avec l'armée à Mouchi-le-Preux , on écrivit au Gouverneur de Hedin de mettre des gens dans S. Paul ; & fi cela eût été fait , le fiége d'Arras aurait aflurément été levé , fans qu'on eût été obligé d'attaquer les lignes ; mais ou les intérêts particuliers , ou la foiblefle de la garnifon de Hedin empêchèrent le Gouverneur de le faire. On y eut cependant remedié fans la mort de M. de Beaujeu , qui ayant été promptement envoyé avec douze cens chevaux & quelque Infanterie du Comte de Broglio , pour garder le côté de S. Paul , rencontra les ennemis qui alloient faire un convoi à Aire , & fept ou huit cens chevaux l'ayant attaqué à la pointe du jour , comme fes gens repaiflbient , il fut mis en défordre & tué fur la Place ; mais fes gens s'étant ralliés , les ennemis furent battus , & beaucoup des leurs tués ou pris prifonniers. Comme les nôtres n'eurent plus de Chefs, ils s'en revinrent à Betune , & ne marchèrent point où ils avoient été commandés. Dans cet intervalle , les ennemis envoyèrent promptement de l'Infanterie dans S. Paul j ce qui mit ce lieu en état de n'être pas pris fans que l'armée y allât ; & l'on ne pouvoit quitter le côté de Douai , pareeque les deux lieux font jullement à Poppofite.
Comme cette Cavalerie fut retournée à Bethune , M. de Turenne envoya pour la commander M. de Lificbonne , qui la mena à Pernes , pour empêcher la communication du Camp des ennemis avec Aire ; mais le côte de S. Paul demeurait toujours libre , d'où ils tiraient beaucoup de commodités. M. le Comte de Broglio efiaya de prendre cette Place ; mais il fut repoufic avec perte. Les chofes relièrent quelque tems dans cette alfiette , les ennemis trouvant de grandes difficultés au fiége , à caufe de la rc fi fiance des aflïegés & de l'armée du Roi , qui étoit toujours campée près d'eux. Comme on fçavoit tous les jours le progrès du fiége , on ne s'appliqua qu'à empêcher les convois , fans eflàyer de forcer les lignes , jufqu'à ce que les
, cxir MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 654. affiégés fuflênt fort preffes : on fçavoit que l'armée des Ëfpagnols dimînuoit beaucoup ; mais leur circonvallauon ne pouvoit gueres être en meilleur état. 11 n; s'y paflà doue rien de fort confidérable pendant l'efpace d'un, mois , hors quelques poudres qui fe brûlèrent , comme les ennemis les portoient en croupe , Se quelques petits convois qui furent rencontres : tout ce qui venoit de Cambrai à leur Camp y arrivoit par des Cavaliers qui paffoient la nuit ; Se quoique notr^ Cavalerie fut fur les avenues pour les attendre , on ne les rencontrait jamais ; pareeque les environs font de grandes plaines. Cependant les affiégés défendoient bien leurs dehors , Se repouirèrent trois ou quatre fois les ennemis à une première paliffade fort loin de la Place , & gardoient fi bien leur terrain qu'au bout de fept femaines de tranchée ouverte , les ennemis n'en ctoient que fur la contrefcarpe d'une demi-lune qui eft devant le folle , & n'avoient pris qu'un ouvrage à corne dont il falloit s'emparer avant que d'aller à cette demi-lune ; les affiégés failbient tout ce qui fe peut faire pour fe bien défendre : M. le Chevalier de Crequi , M. d'fcquancourt & M. de S. Lieu furent blefles dans les dehors , où ils fLrvoient très-bien ; M. de Mondejeu fe conduifoic auflî bien qu'un Gouverneur peut faire.
Le Gégc de Stenai continuoit toujours , Se droit lin peu en longueur par la bonne défenfe des affiégés. M. de Turenne & M. le Maréchal de la Ferté voyant que les ennemis ne laiffoient pas d'avancer celui d'Ârras , quoiqu'avec beaucoup de difficulté , réfolurent de donner aux lignes, y étant auffi pouflTez par les nouvelles qu'ils avoient reçues de Mondejeu , qui fcifoit Ambiant d'être un peu plus preffe qu'il ne i'étoit en ehet : il n'eft pas étrange que les Gouverneurs en ufent ainfi ; pareeque n'étant pas allures que les ennemis n'attaqueront pas avec plus de vigueur , & fi leurs gens ne fe relâcheront pas dans la défenfe , ils veulent toujours mettre les chofes au pis , & faire entendre qu'ils fe défendront moins de tems qu'ifs ne le peuvent en effet. On avoit déjà commande de tenir prêt toutes les fafeincs & les clayes pour attaquer les lignes le jour d'après , lorfqu'on apprit le foir que Stenai capituioit j Se M. le Cardinal manda que le Roi marcherait en diligence à Peronne , Se envoyeroit toutes les troupes qui avoier.t fervi au fiége de Stenai pour renforcer l'armée. M. de Turenne fut d\vis d'attendre ce renfort ; pareeque l'on fçavoit très-certainement que la Ville pourrait encore fe défendre , Se on étoit fi proche des ennemis qu'il ne pouvoit rien arriver dont on ne fût averti tous les jours. M. le Cardinal voulut auffi preflemk fi M. de Turenne ne feroit pas cioqué , fi
D S TV RE NN E, LITRE Ht »»»
M. Ic Maréchal d*Hocquincourt alloit commander les croupes qui venoîent An. 1 6 J4» du fiége de Stenai ; mais dans une fituation aufli importante , M. de Turenne croyoh qu'il ne pouvoit pas y avoir trop de troupes ni trop de Chefs : M. le Maréchal de la Ferté fut aufli du même avis. Ces troupes donc marchèrent en grande diligence après la reddition de Stenai , pafferent la Somme , & faifant tTaflez grandes journées vinrent auprès de Bapaume.
Deux jours avant leur arrivée , M. le Duc d'York & M. de Joyeufe , qui étoh Colonel General de la Cavalerie légère , étant allés promener avec M. de Turenne auprès du Camp des ennemis , affez * proche du quartier de M. le Prince , virent deux troupes un peu éloignées de leur grande garde : M. de CaAelnau s'y trouva aufli avec quelques volontaires ; & voulant pouffer ces troupes , on fit avancer un efeadron de notre garde pour foùtenir les volontaires , lefquels s'étant engagés , ces deux troupes retour» nerent j & ayant rencontré une ravine , mirent ces Meilleurs en quelque confufion avec leurs carabines , & commencèrent à les fuivre. L'efcadron qui les foûtenoh prit l'épouvante ; de forte qu'ils fe retircrerent deux ou trois cens pas , affez preffés des ennemis. II y eut fept ou huit volontaires bleffez ou prifonniers ; M. de Joyeufe fut aufli bleffé d'un coup de carabine au bras • on croyoit au commencement fa bleffure légère ; mais ayant été porté à Paris , il en mourut au bout de fix femaines. Auffi-tôt qu'on fçut que les troupes de Stenai étoient à trois lieues du Camp des ennemis , M. de Turenne alla joindre M. le Maréchal d'Hocqu incourt avec deux mille chevaux : comme ils eurent avis que les ennemis attendoient un grand convoi de S. Paul , ils logèrent la nuit à Aubigni , qui eft à trois heures d'Arras , & le lendemain ils allèrent vers S. Paul , que l'on prit en arrivant. On y apprit que les ennemis attendoient trois mille hommes pour mener le convoi , & que même le fiége alloit lentement , faute de munitions de guerre : cela les obligea à faire des efforts pour couper ce convoi i pareeque fi on i'avoh fait , les ennemis euffent levé le fiége.
Après que S. Paul fut pris , M. de Turenne & M. le Maréchal d'Hoo quincourt battirent tout un jour l'Abbaye de S. Eloi , où les ennemis avoient cinq cens hommes qui fe rendirent à diferetion : comme elle n'étoit dilatante que d'une petite heure du Camp des ennemis , & que M. le Maréchal de la Ferté étoh demeuré à Mouchi-Ie-Preux avec l'armée , on a afflué que M. le Prince avoit voulu tomber fur le corps qui attaquoit l'Abbaye du Mont S. Eloi , & que les Efpagnois ne l'avoient pas trouvé à propos j mais on rencontre fouvem de» obllacies dans une grande circonvallaùon ,
cxvj MEMOIRES DU VICOMTE
An. I6J4> & après un long fiége qui empêchent d'exécuter Iei meilleurs projets.
Comme le Mont S. Eloi fut rendu , M. le Maréchal d'Hocquincouj* commença à fe retrancher au Camp de Cefar ,6c M. de Turennc s'en retourna joindre l'année à Moue hi-le- Preux , en marchant tout le long des lignes de l'ennemi plus de deux heures. Il n'en fortk que des efearmoucheurs que M. de Cafleinau alla reconnoître de fort prè» , & la Cavalerie marcha tout ce tems-Ià à la portée du canon des pièces de trois. On vit tout ce côte de lignes alFez dégnrni , qui étoit le quartier de Dom Fernando Solis , & aflurcment cette marche donna beaucoup de connoiflance pour l'attaque & pour le chemin qu'il fallort prendre pour y donner. M. de Turjnne étant arrivé au Camp , envoya dire à M. le Maréchal de la Ferté que la Cavalerie de l'ennemi qui avoit voulu mener le convoi , prenort le chemin de Douay , & qu'apparemment ils effiayeroient d'entrer la nuit dans les lignes. Il donna tous L-s ordres néceflTakes pour l'empêcher, ayant fait monter toute la Cavalerie à cheval ; mais par la faute d'un Officier qui étoit poiré fur la route avec un petit Corps de Cavalerie , & que n'en donna point d'avis , M. de Boutteville qui commandoit cette Cavalerie chargée de poudres & de grenades , entra dans les lignes ; ce qui ayant été fçù , il fut réfoiu de faire l'attaque le lendemain. Apres avoir confideré toutes chofes , on trouva qu' l étoit à propos de donner avec les armées tontes de front , & la nuit : M. de Turenne ayant toujours été d'avis de ne point tenter par divers cotés ; pareeque chacun s'attend à donner, & ainfi on iahTe fouvent palTer le tems , & le jour vient j d'ailleurs quand on ne fe voit point , on entre aifément en foupçon que les autres font repouftes. Le jour les ennemis mettent toutes leurs troupes enfemble ; mais la nuit ils n'ofent point entièrement dégarnir leurs quartiers : la plus grande difficulté qui s'y rencontre , c'efl que les marches de nuit font difficiles, & il eft aifé de fe perdre j c'eft pourquoi il faut que les Camps foient proche des lignes de l'ennemi , afin de ne pas tomber dans cet inconvénient.
On marcha donc à Pentrée de la nuit : M. de Turenne avoit I'avanrgarde ; & ayant paflfé la Scarpe fous le quartier de M. Ic Maréchal de la Ferté , qui avoit commandé que l'on y lit quantité de ponts. On prit le même chemin que l'on avoit fak en revenant du Mont S. Eloi : on étoi» bien averti de l'état des lignes de l'ennemi : ils avoient partout un foûe perdu creux de cinq ou fix pieds , & large de huit ou neuf ; & entre ce foifë & celui de la ligne } il y avoit un efpace de quatre ou cinq pas reuv
DE TV RENNE, LIVRE HT. cxvij
plis de trous ou puhs ronds , & profonds de trois ou quatre pieds, & en- An. i 54. viron d'un pied de diamètre : quand on les avoh paflîi , on rencontroit la ligne , qui étoit à l'ordinaire , avec un fofle de fept ou huit pieds , & un parapet de la hauteur ordinaire : on avoit mis entre les trous comme de petites palilfaJes , hautes feulement d'un pied & demi , pour embarafler davantage les chevaux.
On refolut de donner avec l'Infanterie fur deux lignes j & on avoit donné à chaque bataillon de la première ligne quatre ou cinq efeadrons pour porter les fafeines & les clayes que Ton vouloit mettre fur les trous : la Cavalerie portoit aufli des outils. Ayant marché à une petite demie lieue de la ligne , il n'y avoit plus que deux petites heures devant le jour. L'armée de M. de Turenne fe rangea j celle de M. le Maréchal de la Fertc fe mit à la main gauche j M. le Maréchal d'Hocquincourt venoit aufli d'auprès du Mont S. Eloi pour donner fur le même front. On s'approcha à deux cens pas de la ligne fans donner Pallarme j Se deux cens hommes qui étoLnt à la tête de chaque bataillon de la première ligne , abordèrent le premier fofle : on leur lit une fort légère décharge ; & néanmoins fi les bataillons n'euflent marché au même inftant pour féconder ces gens commandés , ils fe fuflent renverfés : on ne trouva prefque point de réliflance ; mais toutes les troupes avoient conçu cette aâion comme une chofe li difficile , qu'il n'y avoit que les Officiers & quelques Soldats qui s'opiniâtroient à s'attacher au parapet , & le refle des Régimens demeuroit à la Campagne fans en ofer approcher. De l'armée de M. le Maréchal de la Ferté il n'y eut que quelques Régimens qui allèrent jufqu'au dernier fofle > mais pas un n'entra par fon attaque : quand on eut forcé la ligne à leur main droite , ils vinrent entrer par là. On demeura bien une demie heure à combler les folles , la Cavalerie qui étoit derrière les bataillons mettant pied à terre , Se portant les clayes Se les fafeines , durant lequel tems il y avoit beaucoup de bruit de timballes & de trompettes derrière la ligne ; mais un fort petit feu.
M. le ComtedeBrogIio,M.deCafteInau& M. du Paflàge commandoient l'Infanterie de la première ligne de M. de Turenne : M. de RoncheroIIc» deux bataillons de la féconde , & M. le Duc d'Yatk. , M. de Lilicbonne Se M. d'Eclainviîliers étoient avec la Cavalerie , laquelle aufli*tôt que l'Infanterie fe fût rendue maître fle de la ligne , commença à entrer par une barrière , menant les chevaux en main ; & un peu après les Régimens qui étoient fur la première ligne , qui étoient les Gardes Suifles , Picardie > 1*
cxviij MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 654. Feuillade , Pleflîs-Praflm & Turenne , ayant fait chacun leur paflàge ,Ia Cavalerie qui étoit deftinée pour fuivrc chaque Régiment d'Infanterie , entra par le paflage que ces Régimens lui avoient fait.
Il étoit fort peu devant le jour quand le» ouverture» de la ligne furent faites , & les ordres étoient donnes que la Cavalerie après être entrée formerait fes efeadrons près de la ligne , à la faveur de l'Infanterie qui demeurerait en bataille ; mais la grande joie que les troupes eurent de Ce voie dans la ligne , & que l'ennemi prenoit l'épouvante , comme auffi l'efperance du butin , obligeoient tous les foldats de courir en confuGon dans le Camp , l'Infanterie à piller , & la Cavalerie à fuivre quelque» efeadrons ennemis , qui fe retiraient du côté du quartier des Lorrains.
L'armée de M. le Maréchal d'Hocquincourt s'étant un peu égarée à caufe de Pobfcurité de la nuit, donna aux lignes un peu après la première attaque , & l'emporta avec fort peu de dificulté. M. le Maréchal de la Ferté dès qu'il vit un paflage ouvert , entra avec fa Cavalerie , & s'avança avec quelques efeadrons , coulans dedans la ligne à la main gauche : il yavoit aufli quelques Officiers 6c Soldats de notre Infanterie qui le fuivoient fort en défordre.
M. le Prince ayant pafle par le quartier des Efpagnols , menoit de la Cavalerie au fecours de la ligne : il y avoh auffi de fon Infanterie qui le fuivoit i mais ayant vû la ligne emportée en fi peu de tems , & tout fon Camp déjà en ii grand défordre , on dit que M. l'Archiduc lui ayant demandé ce qu'il lui confeilloh de faire , il lui répondit s fMÏl croyait ftiit devait fi retirer. Pour lui , il marcha droit où étoit M. le Maréchal de la Ferté , qui fut obligé de faire retirer fes efeadrons,. M. de Turenne avoit raflemblé quelques troupes , voyant bien que fi les ennemis revenoient , il y arriverait une grande confufion : tout ce qu'il pût faire fut de les raffiner , quand la Cavalerie qui s'étok avancée s*en revint , après avoir fait pafler la ligne à deux pièces de vingt-quatre. II efl certain que fi M. le Prince eût pii mener quelques Régimens d'Infanterie avec fa Cavalerie , qu'il eût obligé toute l'armée du Roi à fe jetter dans Arras , tant la confufion étoh grande dès que l'on fut entre dans les lignes i mais comme l'épouvante étoit trèsgrande dan» fon armée , tout ce qu'il pût faire , ce fut de pou (Ter cette Cavalerie de M. de la Ferté , & de prendre beaucoup de prifonniers de l'Infanterie que j'ai dit qui l'avoit fuivi , & donner par ce moyen le loifir là beaucoup d'Infanterie Efpagnole de fe retirer , les uns à Cambrai , les autxes à Douai : pour la Cavalerie, ils en perdirent fort peu ; mais Us laif»
DE TU RE N NE , LIVRE Î1I. cxïx ferent près de Coûtante pièces de canon ou dans leurs tranchées ou fur leurs lignes : je crois qu'il y eue bien deux ou trois mille Soldats de leur Infanterie tués ou prifonniers , & tout leur bagage perdu. De l'armée du Roi il y eut quelques Officiers tués ou bleffés , & trois ou quatre cens Soldats : de prifonniers H y en eut quelques-uns , & des Officiers des Gardes. Quand M. le Prince fe retira , toute l'armée du Roi fe mit à piller le Camp desennemis ; de forte qu'on ne les fuivit pas plus loin que leur circonvallation.
La Cour qui étoit à Peronnc vint à Arras cinq ou fix jours après la levée du ftége ; & comme on ne pouvoit pas faire de grands fieges , n'ayant nul» préparatifs pour cela , & tome l'armée de l'ennemi s'étant retirée dans leur* Places , le Roi reprit le chemin de Paris. M. le Maréchal de la Ferté & M. le Maréchal d'Hocquincourt le fuivirent. M. de Turenne pafia l'Efcaut entre Cambrai & Bouchain ; & ayant marché jufques auprès de Condé , il fçut que le Quefnoi, dont les ennemis avoient fait rafer les dehors , étoit fort dégarni de geas ; il marcha trois lieues en arrière , & le prit le fécond jour ; enfuite il s'avança à Binches , méchante Ville qui fe rendit i il y demeura douze ou quinze jours , ayant laide une garnifon au Quefnoi donc il ne s'éloigna pas jufqu'au mois de Novembre , y ayant fait faire divers» convois , à caufe qu'elle eft fort avancée dans le pays.
M* le Prince ayant engagé les Efpagnols à mettre leur armée enfemble douze ou quinze jours après leur défaite à Arras ; & ayant les Piaces Se les rivières pour lui , il fe tint toujours à deux ou trois heures de l'armée du Roi ; de forte que pour conferver le Quefnoi , le fortifier & le garnir de munitions de guerre & de bouche , il y eut de très-grandes difficultés , & l'armée pâtit beaucoup. Il eft certain q«e fans la défaite d 'Arras , qui rend toû jours pour quelque tems les armées moins entreprenantes , on n'eue pu conferver le Quefnoi : aufli fans M. le Prince les Efpagnols ne fe feraient pas remis en Corps d'armée , Se il aurait pù arriver beaucoup de defordre dans leur pays , mais leur armée étant raflemblée , on ne pouvoit pas marcher vers Bruxelles & le Brabant. La Campagne finit ainfi , en confervant le Quefnoi , & les armées fe retirèrent de part & d'autre.
Encore que l'on fut forti depuis pen des guerres civiles , les hivers fe paflbient fort tranquilement , y avant néanmoins beaucoup de perfonne» ennuyées ou mécontentes du Miniftere de M. le Cardinal Mazarin ; mai» les maux & les' incommodités qu'un chacun avoît reftentîs dans ces défor-r dres du dedans du Royaume , rendoient tous les particuliers fi clarrvoyaa»
An. 1*54*
cxx MEMOIRES DU VICOMTE
An. J 6 54. que lesdifcours des gens turbulcns ne pouvoieht plus les émouvoir : comme quand il arrive de grandes révolutions , il femble que tous croyent qu'ils font au pire état qu'ils puiflent être : ainfi au fortir des guerres civiles , de nouveaux troubles recommencent rarement > à caufe des malheurs . qu'on vient d'éprouver.
An. 16$ j. Dans rh'ver qui Suivit cette Campagne , il y eut une mefîntelligence qui dura aflez long-tems entre la Cour & le Parlement fur le fujet des Lys, qui eft une monnoie que le Roi vouloit faire faire , & à quoi le Parlement s'oppofoit j & comme les chofes fembloient fe porter tout à fait à l'aigreur^ M. le Cardinal en préfence du Roi , pria M. de Turenne d'aller trouver M. le Premier Préfident , à caufe de l'affemblce qui devoit fe faire le lendemain : ( 1 ) M. de Turenne trouva des expédiens pour tout accommoder , fouhaittant fort que les chofes ne paflTaflent pas à l'extrémité ; outre que cela eût empêché les defleins de la Campagne , il efl certain que M. • le Prince en Flandre, & M. le Cardinal de Retz à Rome , avoient beau» coup de partifans à Paris : tous enfemble eu fient rendu les chofes m al -aifées à raccommoder , fi elles fulTent allées à une rupture ouverte. La Cour partit de Paris pour aller à Compiegne , Se de-Ià à la Fere : Paris étoh plutôt las des troubles que guéri de fes préjugés. M. le Cardinal de fon naturel aiinoit à tenir toutes chofes eu balance , à fe raccommoder ayee ceux qui avoient quelque fujet de mécontentement , & à ménager les efprits qu'il ne pouvoit gagner.
Pendant que le Roi étoit à la Fere , fon armée fe raflembla , & en mêmelems celle des ennemis : M. de Turenne prit quelques troupes , & mena deux convois au Quefnoi : il vit bien que fi on n'aflîegeoit Landrccies , qu'il feroit impofiible de maintenir le Quefnoi , & que c'étoit là la conquête la plus proportionnée aux forces que l'on avoh : M. le Cardinal fut dans le même femiment i & on y fit venir M. le Maréchal delà Fcrté.de qui l'armée s'aflembla vers Laon. M. le Prince & M. l'Archiduc étoient , il y avoit plus de quinze jours , hors de Bruxelles , Se toute leur armée au rendez-vous $ celle de M. le Prince fur la Sambre à cinq ou fix heures de Landrccies , & celle de M. l'Archiduc auprès de Mons , n'étant féparées que de quatre ou cinq heures l'une de l'autre , & les deux enfemble à peu près d'égale force à celle du Roi ; enforte qu'il étoit fort dangereux de commencer un fiége prefque en leur préfence ; mais la fituation de Lan-
( 1 ) Le Yfcomte patte toûjours rapidement fc fous filcnec les ferrices qu'il rend *
dreciçi
DE TU RENNE, LIVRE III. cxxj ,
drecies contribuant à y pouvoir rciiffir plus aifémcnt qu'à une autre Place , An. 16^5.
à caufe que le Quefnoi, qui eft plus avancé , éloignoit un peu les ennemis,
& Ls empcchoit de marcher fi aifément pour s'oppofer au fiége j on rc-
folut à l'entreprendre : M. de Turenne ayant donne rendez-vous à 1 armée
qu'il commandoit auprès de Guife , & M. le Maréchal de la Ferté au
même lieu , on fe trouva à trois heures après midi avec toute l'armée à
une portée de canon de Landrecies.
• M. de Turenne n'avoit point voulu mettre l'armée enfemHe avant ce rendez-vous à Guife , parcequ'il eft certain que fa féparation en divers quartiers, faifoit que l'ennemi avoit l'oeil de plus d'un côté. Si l'armée du Roi eût été cnfemble , celle de l'ennemi s'en feroit approchée , & ainft n'étant pas inégales en forces , il eût été impoffible d'entreprendre aucun fiége. La première nouvelle qu'en eurent les ennemis fut que l'armée du Roi étoitdevant Landrecies, où ilsavoient jette depuis peu deux Régimens d'Infanterie j de forte qu'il y avoit quinze cens hommes de pied & plus de cent chevaux d^ns la Place : néanmoins leur première penfee fut d'y envoyer quelque fecours encore & fe meure promptement enfemblc. M. le Prince c< KL l'Archiduc s'étant vus pour en conférer , la tentative du fecours ne réu fit pourtant pas , à caufe qu'il y eut quelque difficulté à raffe.nbLr les troupes.
L'a:mée du Roi étant arrivée devant la Place , travailla avec tant de di'igrnee à la circonvallation , qu'elle fut achevée en trois jours. M. le Maréchal de la Ferté étant tombé malade auprès de Guife , y demeura deux jours , & le troificine il vint rejoindre fon armée au Camp. Dans les cinq premiers jours on fit une telle diligence que la circonvallation fut en état , & qu'il y eût des vivres dans le Camp pour un mois. M. le Prince qui avoit la principale part dans les réfolutions de l'armée de Flandre ,,crut qu'en marchant en diligence , & fe mettant entre Guife & Lan .recies, qu'il feroit impoffible que l'armée du Roi fit plus de convois, & que dans fi peu de tems l'on ne pouvoit pas être fuflifamment fourni de vivres , d'artillerie & de munitions de guerre : mais la diligence que l'on fit pour les convois lui fit prendre de lauffes mefures. II n'arriva que le fepticme jour après que l'armée du Roi eut invefti la Place , en un Camp nommé Vadencourt , & empêcha bien que l'on ne fit plus de convois j mais il 'y avoit fuffifamment de toutes chofespour achever le fiége. On voulut donner l'allarme au Roi & à la Reine , qui etoient à la Fcrc , à caufe de cette approche des ennemis ; mais le Cardinal les ayant raflurc , ils partirent
cxxij MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1655. pour aller à Laon avec moins de précipitation qu'il* n'auroient fait dans te premier mouvement. II agit ainû à caufe que beaucoup de gens difoient que la perfonne du Roi n'etoh pas en fùreté à la Fere.
La tranchée s'ouvrit à Landrecies le huitième jour , & y ayant deux attaques , une de M. de Turenne & l'autre de M. le Maréchal de la Ferté, le troifième jour on arriva fur la contrefearpe d'un ouvrage à corne que les ennemis défendirent fort mal: on y fit deux logemens , on defeendit le foûc de la corne i & après y avoir attaché des mineurs & fait fauter les deux faces , on emporta toute la tête de l'ouvrage. Les ennemis avoient un retranchement au milieu : on coula dans l'cpaiflcur du parapet ; l'on conduifit des tranchées pour aller aux demi-lunes qui étoient aux deux côtes de l'ouvrage à corne. Tous ces ouvrages furent avancés avec tant de diligence & avec G peu de perte , que le dix-fepticme jour après la tranchée ouverte , les mines jouèrent aux deux baflions de la Place ; & après avoir lait de petits logemens au bas des brèches, les aflîcgés fe. rendirent & fortirent au bout de deux jours avec bonne compofition , au nombre d'environ douze cens hommes qui ne s'étoient pas trop bien défendus.
L'armée de l'ennemi ne fit durant ce tems-là rien de confidérabie : ils envoyèrent fouvent contre les fourageurs où ils ne réumrcnt pas trop bien* M. de Boute ville fut battu par le MarquL de Rend & le Comte de Grandpré ( 1 ) qui commandoient l'efeorte des fourageurs de l'armée du Roi. Celle des ennemis qui étoit à Vadencourt ayant appris que Landrecies capituloit, Te retira en diligence.vers Cambrai: on entendit toute la nuit qu'ils apprirent cette nouvelle grand bruit dans leur Camp , & aflûrémciit parmi le commun des foldats il y avoit un peu ù'etonnement.
Après la prife de Landrecies, leiloi s'en vint à Guife ,& on fit invertir la Capelle; néanmoins après que l'on eût fait confiderer à M. le Cardinal le peu d'importance de la Place, & comme après fa prife on pourroit difficilement entrer dans le pays , pareeque la faiion s'avançoit,& que l'armée de l'ennemi ruinerait les lieux par où il falloit que celle du Roi paflat , 3 trouva bon que le Roi marchât avec fon armée pour entrer dans le pays ennemi , & on jugea qu'il n'y avoit point de lieu plus commode pout les vivres que le long de la rivière de Sambre. Le Roi s'avança jufqu'à Thuyn : M. de Caflelnau alla fe faifir d'un polie auprès de Dinan , lequel on croyoit-pouvoir garder ; mais ayant trouvé qu'il ne fe pouvoit fortiHer , on l'abandonna. De-là le Roi s'en vint auprès de Bavay, où on tint un coati ) Vcpm àfaifchal de Jojeufe.
DE TV RENNE, L TV RE HT. otxiîj
fcil de guerre pour voir ce qu'il y avoh à feire. Quelques-uns de ia Cour Asî» 1655. enflent bien déliré que l'on eût affiégé Avennes i mais n'y ayant point de préparatifs , M. de Turenne ni M. le Maréchal de ia Ferlé n'en Burent point d'avis; de forte que l'on regarda aux moyens de paner l'Efcaut pour s'approcher de l'ennemi , & voir s'il donneroit ouverture à faire quelque chofe , ou en fe féparant dans les Places , ou en s'oppofant au paflage de la rivière.
Les Efpagnols avoient tellement inondé le pays depuis Valenciennes jufmt'à Condé & de Condé jufqu'à S. Guiflain, qu'il n'y avoit pas d'apparence de tenter le paflage en ces endroits, & leur armée étoh derrière pour Tempécher ; de forte que l'on réfolut de marcher en diligence entre Boucharn & Valenciennes. (1) M. le Maréchal de la Fcrté avoit l'avant-garde, «c étant parti la nuit d'auprès de fiavay , il arriva vers le midi à un lieu nommé Neuville , où ayant jette deux ponts, 8c ne trouvant point de réfiilance , il .commença à y faire paflèr fon armée dont quelques efeadront étoient déjà au-delà de l'eau , quand M. de Turenne arriva dans ta fin du jour, & la nuit les armées panèrent l'eau avec leur bagage. Une partie de la Cavalerie de l'ennemi s'avança à une demi-Iieuë de-là ; mais voyant que l'armée paflbit, elle fe retira auprès de Valenciennes où le Corps de leur armée étoit arrivé ce jour- là. Ils jetterent la nuit quelque Infanterie dans Bouchain & commencèrent à fe retrancher ; mais ils 4e firent fans être bien réfolus à garder ce pofle fi l'armée du Roi venoit à eux } enforte que le lendemain comme ils virent qu'on marchoit droit à leur Cainp, ils commencèrent à faire filer leur avant-garde droit à Condé j & comme on n'a d'ordinaire pas envie de fe retirer que l'on ne fçache aflurément fi c*eft toute l'armée qui marche , & que l'on fe flatte fouvent que c'ell feulement un Corps de Cavalerie, M. le Prince refla un peu long-tems avec fon arriere-garde. Comme on ne voyoit pas leurs mouvemens , on croyoh qu'ils vouloient demeurer dans le retranchement , & M. de Tirrerme attendoit le canon & l'Infanterie pour les attaquer. Cependant H faifoh avancer M. de Caflelnau avec fon Corps pour fe faifir d'un bois proche de leur Camp , & vouloh qu'il avançât dans leur flanc , qiù paroiflbh un peu découvert, n'y ayant que la tête de leur Camp retranché , & ce flanc ne l'étant pas. Comme M. de Caflelnau avançoit , il vit que l'armée de l'ennemi fe retirent , & qu'il n'y avoit plus que quelques efeadrons dans le Camp j il
J,ïiIC1JC V. KomK P»<fc f°<" filence les excellent «»is qa'il <kmn» dans k Confcil de guerre , & qaon a trourés «Uns les Mémoires ia Due d'Yorct;.
cxxïv ME MO TRES DU VICOMTE
An. 1 6 5 j le manda à M. de Turennc qui lui envoya ordre de fuivre avec fon Corpjv En quittant le Camp des ennemis pour aller vers Condé , pays fort étroit ( i ), M. le Prince ayant laifle filer toutes les troupes , étoit demeuré avec fept ou huit efcadrons à Parriere-garde. L'armée de l'ennemi n'avoit pas mené de bagage au Camp de Valencienncs , ce qui leur donnent grande facilité à fe retirer. (2) M. de Cartclnau s'avança avec quelques efcadrons des fiens, dont un ou deux ayant palTé un défilé , M. le Prince retourna lut-mêmeavec peu de gens & fit repaflër en confufion ce qui avoit déjà palTé le délité. On efearmoucha un peu à cette arrierc-garde , & il ne s'y lit rien: autre chofe ; car l'ennemi ayant paifé la rivière d'Efcaut auprès de Condc , laifia deux mille hommes dans La Place , & fe retira deux heures devant le jour vers Tournai.
L'avant-garde de l'armée du Roi arriva fort tard à la vue de leur Camp , l'Efcaut étant entre ces deux armées. Ce fut cette nuit-là que M. de Turenne écrivit à M. le Cardinal qui étoit avec le Roi au Quefnoi , & lui fit une relation de ce qui s'étoit parte. La lettre tombant entre les mains de M. le Prince, il trouva fort mauvais deux chofes : l'une , qu'dle marquoit qu'il ne vouloit pas quitter L* porte de Vaienciennes ; & l'autre, qu'un des efcadrons de l'arriére garde des ennemis avoit parte l'Efcaut à La nage. Ce qui obligea M. de Turenne à inand r la première circonrtance, ce fut que beaucoup de gens de condition ayant parlé aux gens de M. le Prince à l'arriere-garde , ils dirent Le foir à M. de Turennc que fi M, le Prince eût été crû , il n'eût pas quitté le porte de Vaienciennes j Se pour ce qu'il mandoit de l'efeadrou qui avoit parte à nage , M. de S. Lieu Colonel le lui avoit dit quand il l'aborda. En ell'et , quand l'ennemi rompit fon pont fur l'Efcaut , il y avoit quelques gens qui partirent à nage. Pour le re.ie de la relation , M. de Turenne ne le nommoit en rien , ni n'appuyoit pas fur la retraitte précipitée des ennemis , ni fur le mauvais parti qu'ils prirent de venir à un porte au-devant de l'armée du Roi , pour le quitter en fa préfence & enfuite entrer dans une telle confufion , qu ils abandonnèrent toutes les rivières & les pays du monde les plus avantageux ; ayant une année , laquelle , s'ils ne l'cùrtent pas aflbiblie en prenant jaloufie de leurs Places fans fuict , n'étoit pas inférieure à celle du Roi. M. le Prince fe fouit fort piqué de celte Relation & envoya un Trom-
( 1 ) U appelle le pays fort étroit lorfqu'il l'y trouve beaucoup de défilés , rivières, canaux ;. bois ou hauteurs.
(1 ) Ici le Vicomte cache la faatc de Caftelnau , comme il tait les bonnes aclion» qu'il ûk. ki-mênic
DE TU RE NN E > LIVRE III. cxsv
perte à M. de Turenne avec une Lettre fort piquante par laquelle il lui An. i 6 y f. mandoit , que s'il avoit été à l'avant- garde de fon armée pendant que lut étoit à l'arriére- garde de la fienne , il eut mieux vû les chofes' & n'en eût jamais dit de fi éloignées de la vérité. M. le Prince écrivit aufiî à beaucoup d'Officiers de l'année du Roi , comme voulant faire un Manifefie, & manda à M. le Maréchal de la Ferté que M. de Turenne ne parioit pas de loi en bons termes dans fa Relation. M. de Turenne reçut la lettre de M. le Prince devant beaucoup d'Officiers & la leur montra aufiî-tôt , fans rien dire fur l'heure au Trompette. En etiet la lettre ne le fâcha pas , fentant qu'il n'avoit rien fait contre l'eltime qu il a pour M. de Condé, ni contre le relped que l'on doit à un Prince du Sang ; mais il vit bien que les chofes ne lut ayant pas réuflî, il s'échauffoit fur une matière bien légère. Auffi comme M. le Prince paffbitun peu les bornes de ce qui fe pratique, M. deTurenne dit à fon Trompette qu'il le feroit punir s'il lui apportoit de femblables lettresà l'avenir. Il ne récrivit point à M. le Prince qui dans la fin de cette Campagne & dans la fuivante témoigna beaucoup d'aigreur contre lui , & ils ne s*ecrivhvnt plus comme ils avoient fait les années précédentes.
On pafTa PEfcaut auprès de Condé , & comme il étoir inutile de fuivre Penneint qui fe mettoit fous Tournai, on attaqua Condé qui fut pris le troifième jour de la tranchée ouverte. Les fortifications n'en étoient pas. bonnes , & il n'y avoit que de petits travaux qui ne valoient gueres mieux qu'un retranchement de Camp : mais comme il y avoit deux mille hommes dans la Place , ils firent grand feu quand on travailloit , & tuèrent beaucoup de foldats & deux Capitaines aux Gardes avec d'autres Officiers. Durant ce fiége M. de Buffi étant allé pour efeorter les fourageurs avec trois Régimens de Caval rie , en fe retirant fut chargé par quelque Cavalerie de l'armée de l'ennemi qui étoit venue à Valencienneï, & fut battu avec fort peu; de réfiftance.
On étoit fi fort avancé dans Te pays de l'ennemi qu'il avoit jaloufie pour toutes les Places : en les garnifTant de troupes il n'ofoit s'approcher en Corps d'armée , & il lui arrivoit ce qui arrive ordinairement , qui efl »que l'on craint beaucoup plus d'un ennemi qu'il ne peut éxécuter j & quoiquel'on ait une grande expérience , on ne Iaille pas d'appréhender des chofes. que l'on fi,ait bien que Ton ne feroit pas fi on étoit à fa place: mais comme ii arriveroit de grands maux fi un ennemi faifoit plus qu'on ne penfe , on aime mieux remédier à ce que même on croit qu'il ne peut pas faire. L'enuemi envoya un Corps pour couvrir Bruxelles. Comme l'armée du Roi
cxxvj MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 6 5 y. avoit beaucoup de peine à avoir des vivres fans s'avancer plus loin que Condé , elle alla alïiéger S. Guiiain , qui n'en eÛ qu'à trois lieues & où les vivres pouvoient venir avec facilité.
Le Roi qui avoit demeuré au Quefnoi durant cette marc ne de l'armée , vint au fiége de S. Guiiain , qui fut pris en peu de jours-: on donna la même capitulation qu'à Condé , qui fut d'en laiûer fortir la garnifon & la conduire à la plus prochaine Place. Le Roi après avoir demeuré huit ou dix jours à l'armée , retourna à Guife , & Ton armée demeura plus de fix femaines à faire travailler ù la fortification de ces deux Places , & à faire venir des convois pour les munir. Il falloit que tous les vivres vinlïent de Guife ; car encore que Landrecies & le Quefnoi donnaient de la facilité pour les convois , c'etoient des conquêtes fi nouvelles & fi dépourvues de vivres , qu'il falloit leur en apporter de Prance & pour l'armée auflî : de forte qu'il y avoit quatre Places auxquelles il falloit fournir le courant & ravitailler pour tout l'hiver , & outre cela donner le jain tous les jours j ce qui fis qu'on acheva la Campagne avec peine.
Les ennemis crurent long-tems que l'on vouloh avancer vers Bruxelles , ce qui leur ôta la penfée d'empêcher nos convois ; d'ailleurs ils furent quelque tenu à fe remettre du mauvais fuccès de la Campagne : à la fin néanmoins ils fe raflemblerent & vinrent fur la rivière de Sambre. M. de Turènne ayant mis plus de quatre mille hommes de pied dans les Places conquifes , demeura jufqu'au fept ou huitième Novembre en campagne. M. de Caftelnau refla à Condé avec un Corps d'Infanterie d'environ deux mille -cinq cens hommes. L'armée fe retira vers Ribemont ; le mauvais tem* empêchant qu'il n'y pût venir de convois , à caufe que les chemins étoient trop rompus. Comme il fe retiroit , il vint un Secrétaire nommé Ronferet que M. le Cardinal lui envoyok , pour lui dire que M. d'Hocquincotirt étoh allé à Péronne , & que l'on avoit avis qu'il traittoit avec les Efpagnols pour cette Place & pour Ham. Ronferet faifoit au (fi entendre à M. de Turenne que Pon foiihakterort qu'il s'approchât de Péronne avec l'armée j mais il ne lui porta nul ordre exprès. M. de Turenne lui dit qu'il croyoit que s'il s'approchoitavec l'armée., cela obligeroh M. d'Hocquincourt à prendre quelque réfolution extrême j & que la chofe pouvant fe raccommoder , il ne falloit rien faire qui précipitât la réfolution de M. d'Hocquincourt L'armée de l'ennemi n'étoit pas ruinée ayant toujours demeuré dans fon pays ; mais celle du Roi étoit fort affaiblie par les longues fatigues , par le manque des vivres & par la diûance des lieux d'où il falloit faire venir les convois j
DÊ TVRENNE, LIVRE III. cxxvij
de forte que c'etoit un étrange contre-tems d'appréhender en ce tcms-là avec raifon, que M. le Prince & l'armée Efpagnole euuent à leur difpoii- An. i6$î* tion Pcronne Se Ham , deux Places fur la Somme, & des entrées très-confidérables , pour porter la guerre jufqu'auprcs de Paris , & dans la Normandie.
La préfence Je M. le" Prince durant cette conjoncture rendoit la guerre en partie civile. M. de Tu renne qui alla trouver la Cour à Compicgne, confeilla à M. le Cardinal de ne point faire approcher l'armée de Pcronne , & de ne point donner fujet à M. le Maréchal d'Hocquincourt à entrer en ïiaifon avec les ennemis. M. le Cardinal avoir fouvent fur le coeur de voir que le Roi traitât avec un de fes fujets qui demandoit deux cens mille écus , & que le Gouvernement d'une de ces deux Places demeurât à fon fils : Mais quand on regardoit Pcronne & Ham entre les mains de M. le Prince, toute l'armée d'Efpagne prête à le fou tenir , & l'affictte des efprits de prefque toutes les perfonnes de qualité de France qui ne demandoient qu'un défordre, ou pour fe mettre contre la Cour, ou pour fe faire achetter trèscher ; M. de Turenne crut devoir porter l'elprit de M. le Cardinal a un accommodement. M. le Prince Se une partie de l'armée d'Efpagne vinrent à Cambrai , & il y eut durant quinze jours auprès de M. le Maréchal d'Hocquincourt des Envoyés du Roi Se des Efpagnols a qui i! donnoit des audiences féparées , ne fc cachant point aux uns ni aux autres ce que chaque parti luioff'roit, comme s'il eut été libre de choiiîr. Madame de Châtillon qui avoir ménagé M. le Maréchal d'Hocquincourt pour les intérêt* de M. le Prince , ayant été arrêtée , le Maréchal , qui en étoit amoureux , fe hâta de faire fon accommodement avec le Roi , de peur qu'on ne traitir mal cette Ducheue. C'eft une longue hifloire dont je n'entre point dans le détail : il fuffir de dire que le traité fut enfin conclu , Se qu'il fut arrêté que l'on donneroit à M. d'Hocquincourt deux cens mille écus , Se qu'il remettroit Pcronne & Ham entre les mains du Roi. On accorda le Gouvernement de la première à fon fils , en qui M. le Cardinal avoit beaucoup do confiance.
M. le Prince qui s'étoit avancé à deux ou trois heures de Péronne , Se qui le refte du tems demeuroit avec un Corps d'armée auprès de Cambrai , fe retira vers la Sambre ayant appris le traité. On fut en doute s'il attaqueroit la ville de Condé ou Saint-Guillain en fe retirant , Se pour cela l'armée du Roi s'étoit avancée jufqu'auprcs de Saint-Quentin ; mais ayant appiis qu'il fe retiroit plus avant dans le pays, le Roi , après avoir été à Ham Se à Pcionne avec M, le Cardinal , retourna à Paris , & M. de Turenne le iuivit deux-
cxxviij MEMOIRES DV VICOMTE
— * ' jours après , les quartiers d'hiver ayant été attribués à l'armée.
Ah. i 6ff. Ce fut cet hiver-là que l'on commença à mètre la Cavalerie dans les villages, lui fàifant payer fur les tailles à rai fon de vingt fols par cavalier, & un nombre certain de Places pour les Officiers, ce qui empèchoit la dépenfe des remifes de l'argent , & faifoit qu'il n'y eut point de non-valeurs. Les troupes le faifoîent payer fur les lieux , & les cavaliers étant difperfcs par les villages leur fer voient de fauve-garde , & y dépenfoient une bonne partie de l'argent qu'ils en tiroient ; ce qui a fait que beaucoup de villages du plat pays ont labouré avec plus d'aflîirance , & contre l'opinion commune, une partie des villages de Champagne fc font remis par cette nouvelle façon de diftribucr les troupes.
Cet hiver fe pana dans une entière confiance du Roi &c de la Reine pour M. le Cardinal , qui avoit toujours une grande confidération pour M. de Turennc , lequel fçavoit autant que perfonne les intérêts de la Cour les plus cachés , & apurement dans une affaire difficile il eut cû la principale confiance. M. le Cardinal n'étant nullement contraint par le Roi ni par la Reine, & ayant une parfaite connoifTancc de tous les cfprits de la Cour , vivoit félon les fentimens dans lcfquels il fçavoit qu'un chacun étoit, ayant une manière toute particulière de mener les efprits à fon point,
Les convois que l'on avoit mis dans Condc Ôc dans Saint-Guillain , & le foin
A*. ;<>;<?• «îue M. de Caliclnau prit pendant tout l'hiver d'en faire entrer beaucoup de petits par la commodité du Quefnoi , mirent ces Places en état de n'avoir point de neceffité jufqu'au mois de Mai, auquel tems M. deTurenne étant forti de Paris s'en alla à la frontière , & vint à Condé y menant un grand convoi. En dix ou douze jours on mit une quantité de vivres dans les Places avancées, fufiîfammcnt pour y entretenir l'armée & les garni fons. Les ennemis n'érant point en campagne, il n'y eut aucune difficulté pour ces convois.
Le Roi vint à la Fere , Se M. le Cardinal ayant fouvent parlé à M. de Turenne des delfeins de la Campagne , on avoit remis jufqu'à ce qu'on fut fur la frontière pour voir ce qu'on pourroit entreprendre. M. le Maréchal de la Ferté envoya fon Corps de Lorraine ; mais s 'étant trouvé incommodé Jui-méme, il ne put venir à l'armée que quelque tems après. La venue de I>om Juan d'Autriche étant comme un nouvel établiflément , avoit empêche les ennemis de fe mettre de bonne heure en campagne : cela fit foncer à des entreprifes un peu vaftes. M. de Turenne propofa à M. le Caidin.il d'aller a Tournai, Se' de l'attaquer s'il étoit dégarni, ou fi on le
trouvoic
DE TURENNE \ LIVRE III. cxxix —
trouvoit trop bien pourvu , de revenir inveAir Valcncierines : le Miniilre
An
ne s'y oppofa point , quoiqu'il eût aflez de raifons pour craindre un mauvais fuccès j mais il vouloit bien hazarder quelque chofe , perfua Je qu'à la guerre il faut toujours tâcher de faire de nouvelles conquêtes , & que dès que l'on fe relâche , on court rifque de tout perdre. Il y avoit beaucoup de troupes & de recrues qui n'avoient pas encore joint l'armée j mais comme les ennemis n'etoient pas enfemble , il n'etoit pas dangereux d'avancer dans leur pays ; de forte que M. de Turcnne ayant raflemblé ce qui étoit fur la frontière , marcha en grande diligence à Condé , & de-Ià jufqu'à deux lieues de Tournai avec toute la Cavalerie , faifant fu^re l'Infanterie , le canon & tout l'équipage des vivres que M. le Marquis d*Uxelies commandoit. Quand on fut allé par de-là Mortagne , ayant envoyé M. de Callelnau , qui pafla par S. Guiflain avec une partie de la Cavalerie , pour inveAir Tournai , M. de Turenhe fçut qu'il y avoit quelques Régimens de l'ennemi campés auprès de Tournai ; Se comme la penfée de l'attaquer n'etoit que fur ce qu'il feroit fans garnifon ( n'y ayant point d'apparence de faire un fiége qui durât quelque tems , fi avant dans le pays ennemi , & par confequent fi éloigne de fes vivres Se de fes munitions de guerre,) il retourna a Condé ; & ayant laifie fon pont à Mortagne , qui eft feitué à l'endroit où la Scarpe & PEfcaut fe joignent , avec un Corps de troupes , pour attendre quatre mille hommes qui venoient du côté d'Arras, il marcha le lendemain matin devant Valencicnncs , ayant donné ordre à ce Corps laifie à Mortagne , & aux troupes qu'il attendoit , de l'y venir joindre. I
II n'y avoit pas dans Valenciennes plus de mille hommes de pied & deux cens chevaux ; mais comme c'efi une grande Ville , la bour^eoifie pouvoit fervir de troupes : M. de Turenne fit pafier M. le Marquis d'Uxelles qui commandoit le Corps de M. le Maréchal de la Fcrté dans l'ifle de S. Amand , & lui ordonna de s'avancer jufqu'à l'Efcaut au-deflus de la Ville fur le chemin de Bouchain. Il marcha lui-même par les campagnes qui regardent le Quefnoi & Cambrai , & invertit la Place par ce côte. Il y avoit en ce tems-Ià fort peu de difficulté à fe communiquer par le haut de la rivière ; & le même foir que M. de Turenne arriva devant la Place , il pafla fur un pont qui fut fait au quartier de M. le Marquis d'Uxelles , & laiflà M. de CaAelnau au-deflous de la Ville : on fit quitter aux ennemis deux redoutes qu'ils tenoient au-deflous de la Ville i de façon que dès la première nuit la Place étoit allez bien fermée. On commença dès le lende-
MEMOIRES DU VICOMTE main rriatih à travailler à la cîrconvallation : le troificme jour il y avoh affe2 de terre remuée par tout pour empêcher un petit fecou» d'entrer dans la Ville : quoique Ton pariât de quelque retenue d'eau qui fe pouvoh faire à Bouchain , on n'avoh jamais crû qu'elle fût ii grande qu'on la vit depuis. Les ennemis tentèrent un petit fecours de fept ou huit cens hommes la troifième nuh par le quartier des Lorrains j mais il n'y entra personne : quelques-uns furent pris , & le relie fe retira à Bouchain.
Le cinquième ou fixicme jour la circonvallation fut en très-bon état ; premièrement , avec un feul fofle , & après avec un double foffe & des paiiflades i mais comme il n'y avoit pas beaucoup d'Infanterie pour une fi grande enceinte , tout ne pouvoh pas fe trouver en également bon état : oit travailloit feulement aux principales avenues , & ce qui n'étoit pas fi facile à attaquer fe raccommodoit après. On commença les deux ou trois premiers jours à voir croître la rivière entre Bouchain 8c Valenciennes , & fe déborder dans la prairie ; mais ayant fait porter quantité de fafeines , on tenoit le paflage libre ; fi on eût vu au commencement l'eau haute , cornme elle le devint depuis , on n'auroh pas fongé à faire une communication , ni à s'engager au fiége : comme elle croifloit peu à peu , on y remédioit par un foin continuel > & prefque toute la Cavalerie de l'armée portoit deux ou trois fois. par jour des fafeines , outre des Régimens entiers qui y furent occupés. A la fin , il y eut plus de mille pas de diflance , où il y avoit partout plus de dix pieds d'eau , 3c en certains endroits beaucoup davantage. Dans tout cet efpace , on fit un pont de Calcines flottant dans quelques endroits, & en d'autres attaché avec des piquets , fur lequel l'Infanterie a toujours pafie , & la Cavalerie dès qu'il étoit un peu raccommodé : il y venoit quelquefois de telles crues que l'on étoit dans l'eau jufqu'à la ceinture fur la digue } mais par le travail de l'armée , cela fe raccommodoit le même jour : c'étoit au-deffiis de la Ville, & cependant audeflbuson fit des ponts de communication , enforte que le neuvième jour en étoit en état d'ouvrir la tranchée. Les vivres que l'on avoit mené dans les Places avancées faifoient qu'il y en avoh d'abondance dans le Camp t & de munitions de guerre. Les ennemis ne purent jetter aucun fecours dan» la Place , quoiqu'elle foit au milieu de toutes leurs Villes fortifiées. Comme M. de Turenne eût avis qu'ils s'etoient afTemblés auprès de Douai , & qu'ils alloient marcher vers le Camp , on retarda de trois jours l'ouverture de la tranchée , afin d'avoir plus de tems de travailler à la digue & à la. circonvailaiion. L'ennemi attendoh aufli que ia tranchée fut ouverte pour
DE TU KENNEt Z1VKE Ht çm) s'approcher le lendemain : ils vinrent d'abord Te loger à une lieue de l'ar- AWt 1 6 ji, mée > & continuant à marcher , Us fe poAerent au-deflus du Camp des Lorrains , à une demie portée de canon des lignes : leur armée étok ua peu plus (bible que celle du Roi ; ils avoient au moins vingt mille hommes. La grande étenduë de la circonvallation , & la difficulté de raflerabler les quartiers , ôterent le moyen de fonger feulement que l'on pût les attaquer : ils fe retranchèrent dès le même jour i & on m'a dit que Dom Juan d'Autriche avoit voulu attaquer les lignes en arrivant : elles fe rendirent bien meilleures par leur préfence , & il arriva à M. de Navailles encore quatre cens hommes de pied ; ce qui obligea à faire une avance à la ligne , afin de gagner une petite hauteur qui étoit entre les ennemis & le Camp des Lorrains. On demeura fept ou huit jours de cette façon : la tranchée ouverte dans un grand front faifoit qu'on étoit fort incommodé du canon de la Ville ; néanmoins on avança fort les premiers jours , & on pcrdoit fort peu de gens ; mais comme on approchoit des travaux de l'ennemi , on commença à perdre beaucoup de travailleurs : il y avoit deux attaques , & les ennemis ne firent point de f ortie confidérable. Quand on approcha de la contrefcarpe des dehors , ils la défendirent fort bien , & on fût repouflë trois ou quatre fois en s'y voulant loger : les ennemis de dehors n'étant campés qu'à une demie portée de canon de l'armée du Roi, obligeoient M. de Turenne à ne pas demeurer à la tranchée dès que la nuit venoit , ce qu'il eut fait fans cela ; 8c il a toujours tenu pour certain que les ennemis donneroient aux lignes j de forte que comme il ne manquent rien pour continuer le fiége , il ne le prefloit pas comme la principale afiaire : on jugea à peu près du tems que les ennemis donneroient aux lignes , & que ce feroh l'avancement du fiége qui leur feroit prendre leur parti
M. le Maréchal de la Ferté vint à l'armée huit ou dix jours après la tranchée ouverte , étant encore uu peu indifpofé : il fit fort travailler aux lignes de fon quartier , ( r ) & à la digue dont j'ai parlé ; & au bout de trois femaines de tranchée ouverte à l'attaque de M. de Turenne , il y avoit une branche fur le bord du fofie de la Place , & une autre branche dans le fofle de la demi-lune ; & à l'attaque de M. le Maréchal de la Ferté , on avoit pris une tenaille. Ceux de la Ville avoient fait leurs grands efforts j
( t ) On ne peut aflëz repérer ni admirer le filence da Vicomte fur tonte* les Tantes de Cet rivaux : celle dn Maréchal de la Ferté caufa le fecoun de Valcncicnacs j c'eft le Maxqntf de Puyfegar qui le raconte dut fe» Mémoire*.
cxxxîj MEMOIRES DU VICOMTE
An. l6$G. & on voyoît Bien que depuis trois ou quatre jours ils commençoient à fe relâcher. Enfin ks ennemis prin m le mai in les armes, & on vit marclier leurs bagages vers Bouchain r on ne douta point qu'ils ne donnaient la nuit aux lignes : leur Camp étoit fur une eminence au-deffus du quariict d. s Lorrains :ils avoient à leur main gauche l'Efcaut , fur lequel ils avoient fait cinq ou fix ponts , la rivière étant fort étroite ; & à leur main droite ils avoient un petit ru i fléau , qui vient de dovers le Quefnoi , & qui feparoit les Lorrains des amres quartiers de M. de Turenne : le* ennemis avoient fait auffi divers ponts fur ce ruifleau.
> On attendit toute la première nuit , ayant été averti par un homme qui fe vint rendre , qu'ils vouloient marcher vers le quartier de M. le Maréchal de la Ferté. Ce que M. de Turenne pouvoit faire , c'étoit de tenir de l'Infanterie prête à marcher fur la digue , avec ordre de palier , fi on attaquoit le quartier de delà , ou de marcher en deçà , au lieu où ils verroien» que feroit l'attaque. Dans une circonvallation très-grande , il n'y avoh pas plus de douze mille hommes de pied , & il falloh de l'Infanterie aux deux attaques i de façon qu'il étoit impoffible d'avoir aucun endroit bien garni : mais on comptort fur un grand Corps de Cavalerie derrière la ligne , & fur l'Infanterie qui marcheroh promptement de renfort , & aufll fur ce que ceux qui attaquent s'embaraflent fouvent eux-mêmes , pour petite que fort la réfi fiance.
La première nuit fe pafla fans aflarme : tout le jour du lendemain on vit l'ennemi en bataille fans bagage ; & la nuit vint , que l'on étoit dans la même drfpofition où l'on avoit été le jour précéJent. M. de Turenne étoit au quartier qui regardoit celui des ennemis ; 6V M. le Maréchal de la Ferté ayant pouffé leur garde , & pris quelques prifonniers , ils lui rapportèrent qu'on devoit attaquer fon quartier j mais ayant les ennemis en préfence , fans qu'il y eût rien qui les empêchât d'être en une demie heure devant les retranchemens , il ne pouvoit rien changer à la difpofition première. On étoit aufli averti qu'il y avoit un Corps de trois ou quatre mille hommes fous M. de Marfin à S. Amand , qui dévoient faire une attaque à part; M. de Turenne a toujours crû que les ennemis tenteroient une grande attaque au front des Lorrains , où iis pouvoient venir en bataille en fortant de leur quartier ; 8c que cependant M. de Marfin avec ce Corps de Saint Amand , marcheroh dans l'ifle au-dellbus de la Ville i ce qui étoit deux grandes lieuës de diflance l'un de l'autre , & ainfi fans moyen de fe pou* voir affilier. Dom Juan d'Autriche & M. le Prince ayant pris le defieur
DE TU RENNE , LIVRE TU. cxxxij
d'attaquer l'armée de M. le Maréchal de la Fe.tc , commencèrent à palier An. i é 56. la rivière à l'entrée de la nuit , laiflant à leur ordinaire les gurdes à la tête de leur quartier : celui des Lorrains étoit fi proche de celui des ennemis , que Ton avoit fermé toutes les grandes barrières, & il n'y avoit en tout le liront du Camp des Lorrains que deux forties , où H ne palToit qu'un cheval de front; ce qui étoit caufe que l'on ne tenoit la nuit que dix ou douze ehevaux Iioss des lignes. L'ennemi n'étant pas découvert , pafla la rivière d'Efcaut ; ÔY M. le Maréchal de la Ferté n'ayant fait tenir perfonne horsdes lignes , dans la croyance qu'il avoit que cela étoit inutile , l'ennemi pafla l'eau , fe mit en bataille , les Efpagnols à main droite , & M, le Prince à gauche.
La première allarme que lfon entendit , fut quand ils arrivèrent au premier fofle du retranchement : ils y donnèrent dans un grand front , & emportèrent la ligne avec peu de réfiflance de l'Infanterie , qui fut fort malfécondée de la Cavalerie. Au premier coup de moufquet , deux Régiment de M. de Turenne paflèrent la digue , & quatre autres fuivoient ; mais le Régiment de Vervins , qui arriva le premier , trouva toutes les troupes de l'ennemi entrées dans la ligne , dans l'obfcurité de la nuit ; quoique M. le Maréchal de la Ferté y vint avec quelques efeadrons , il y trouva la confufion fi grande , qu'il n'y put faire aucun efF-t. Toutes les troupes de l'ennemi trouvant fi peu de réfiflance , comblèrent les deux foffés , rompirent les palinades , & le jour arrivant , ils marchèrent à la Ville de Valenciennes , & firent pourfuivre toutes les troupes qui s'enfuyoient par leur Cavalerie : une grande partie de l'armée du Maréchal de la Ferté fut faite pri- (onniere , &. le refle fe fauva à Condé , quoique le Maréchal eut fait tout ce qui fe pouvoit : ce qui caufa la grande perte , fut qu'il n'y avoit qu'un, pont , où les bagages s'embaraflerent. Les deux Rcgimens que M. de Turenne avoit fait pafler fur la digue , ayant été défaits par l'ennemi déjà entré dans la ligne , les autres s'arrêtèrent fur la digue ,.où M. de Turenne arriva un peu après le commencement du combat , lequel ne dura pas un quart d'heure, depuis le teins que les ennemis vinrent au bord du fofle,. jufqu'à celui qu'ils furent en bataille dans les retranchemens.
Dans ce m jm. nt le jour vint ; M. de Turenne ne feachant pas afiurément ce qui s'étoit pafle , y ayant envoyé en diligence fes Gardes, qui furent tous pris ou tués , perfonne ne vint aflêz à terns pour défendre la. ligne. Comme on vit par des cris de joye qui fe faifbient à Valenciennes,, que la Ville étoit fecouruë > & pareequ'il n'y'avott plus de feu à la ligjie .»
cxxxiir MEMOIRES DU VICOMTE
-A M. 16 $6. qu'elle étoh forcée , ii envoya en diligence aux tranchées , afin que Ton fe retirât ; maïs comme il y avort plus d'une Iieuë de-ià , on y arriva un peu tard , & quelques troupes de l'ennemi a voient déjà pane dans la Ville ; de forte qu'il perdit la moitié des troupes qui y étoient Le jour devenant plus grand , on vit toute l'armée de l'ennemi en bataille , qui marchoit droit à la Ville. M. de Turenne retira l'Infanterie qui étoit fur la digue , & commanda que l'on prit tout le canon qui étoit fur les lignes , fe fervant des chevaux qui étaient de garde , pour mener les pièces d'un lieu à un autre , en cas d'attaque : il commanda auflï que l'on fit abattre les lignes ; & marchant avec les Lorrains vers le quartier de M de Caflelnau , il fie fortir M. de Navailles ; & ainfi on fe rejoignit au bord des retranchemens.
Les ennemis firent paffer un Corps de Cavalerie dans la Ville , & M. le Prince pana lui-même en diligence ; pendant que M. de Turenne fanant rompre la ligne en quantité d'e* droits , & ayant fait ferme avec quelques efeadrons , fortit des retranchemens , y laiflant quelques tentes & bagages. Comme on fe raftembioit de tant de côtés , il étoh impoffible qu'il n'y eût un peu de confufion d'abord ; néanmoins à une demie heure de la Ville , on fe mit en bon ordre ; ce que les troupes de l'ennemi voyant , s'arrêtèrent , & ne fuivirent pas avec grande ardeur , trouvant en beaucoup d'endroits quelque chofe à prendre.
On marcha au Quefnoi avec cinq ou fix pièces de canon : les ponts du deflbus de la rivière , vers l'ifle dont j'ai parlé , s'étant rompus , les troupes de M. le Maréchal de la Ferté ne pouvoient fe retirer vers le quartier de M> de Turenne , où M de Marfin , qui avoh fait une attaque avec ces troupes de S. Amand , fut repoufie. Le défordre étant commencé dans l'armée du Roi de l'autre côté , fut aulfi caufe de la grande perte de l'armée ; fjareequ'il aidoit à leur couper le chemin du pont j & après avoir pris M. le Maréchal de la Ferté , qui avoit très-bien fait , & prefque tous les Officiers Généraux , & quantité d'autres de fon armée , les ennemis s'arrêtèrent à Valcnciennes , n'ayant gueres pourfuivi avec leur Cavalerie. Toute l'armée du Roi croyoit qu'on paûeroh au-delà du Quefnoi ; qu'on s'en iroit vers Landrecies , & fur les frontières de France : le bagage commen- *çoit déjà à filer par delà le Quefnoi ; mais M. de Turenne envoya quelques troupes pour le faire arrêter ; & ayant choul un Camp proche de la Ville , s'y logea cette nuit. Le lendemain de grand matin , il fit mettre Tarmee en bataille , pour régler les aîJes de la Cavalerie 6V les bataillons de l'infanterie , afin que l'on fe mît enfemble , & que l'on fe raffinât ; car
DE TU R ENNE , LIVRE ITT. cxxxr
quoiqu'il n'y eût de pene notable que dans l'armée de M. le Maréchal An. léjé. de la Ferté , il ne laiflbit pas d'y avoir un grand étonnement. Quoique le bruit fut que les ennemis alloient alueger Condé , M. de Turenne croyok bien qu'ils pourraient venir à lui , & l'opinion de l'armée n'étoit pas que Pon attendit. Ils reçurent le lendemain de la levée du Gcge un renfort de deux mille hommes de pied Allemans. Après avoir donné un jour entier pour fe remettre en ordre & fe débarrafler de leurs prifonniers , ils marchèrent droit à l'armée du Roi. Il eft. certain que fi M. de Turenne n'eut craint que la perte du Quefnoi , il fe feroh retiré fur les frontières i mai» ai voyoh une fi grande fuite à cette retraite , par le mécontentement général qu'elle cauferoit en France , & dans la Cour même , & par la préfence de M. le Prince , qu'il aima mieux attendre les ennemis , que de commencer une retraite qui- eût attiré tant d'accidens.
Il falloît paflTer deux petit? ruiflëaux pour venir du chemin par où ve» noient les ennemis au Camp où étoh l'armée du Roi j 8c comme on fçait bien que les armées ne s'approchent l'une de l'autre qu'avec beaucoup de précautions , & que cela donne du tems , M. de Turenne commanda que l'on ne prit point les armes ; mais que l'on fe tint prêt , craignant que par la marche de quelque bagage, il ne fe fit quelque méchante contenance} & aufli il vouloit faire voir à fon armée qu'il n'y avoit aucun fujet de craindre , encore que l'ennemi approchât. M. de Turenne en difeourut avec les Officiers Généraux ; mais on ne tint point de Confeil de guerre , pour fçavoir fi on demeurerait dans ce pofte , ou fi on fe retirerait. L'ennemi s'approcha à une portée de canon de l'armée du Roi : M. de Turenne s'avança avec quelques Régiinens de la grande garde ; & l'ennemi voyant toutes les tentes tendues , & la grande garde à ia tête , vit bien que l'armée n'etoit pas délogée , en quoi ils furent trompés , ayant commandé trois mille chevaux pour la fuivre , & n*ayant jamais douté qu'après la défaite de Valenciennes ( fçacbant bien que ce qui étoh relié de l'armée de M. le Maréchal de la Ferté étoh à Condé ) que l'armée du Roi ne fe retirât devant eux. Il efl vrai qu'il étoit venu quinze cens hommes joindre l'armée du Roi le jour qu'elle partit de Valenciennes , Iefquels étoîent def^ tinés pour mener un convoi au fiége.
L'armée de Pennemi arrivant un peu tard , ne fongea ce jour-là qu'à fe loger ; 6c M. de Turenne n'ayant point d'outils pour faire de grands travaux , Se n'en voulant point faire de petits , qui n'euflënt témoigné que de ta crainte , & n'euflënt donné que peu de fù«té , ne fit pas travailla. Les
cxxxvj MEMOIRES DU VICOMTE
An. 16 ]6. ennemis demeurèrent deux jours en préfence , fans avoir rien tente : tout ce tems-là on avoit nouvelle qu'ils vouloient attaquer l'armée , & auflï qu'ils penfoient à marcher entre le Qticfnoi & Landrccies , pour empêcher les vivres & les fourages de l'armée du Roi , auquel cas M. de Turenne étoit d'avis de s'oppofer à cette marche des ennemis ,& de combattre , quoique cela parut un peu téméraire en l'état qu'étoit l'armée » mais en prenant le parti de demeurer au Quefnoi , il falloit ne & relâcher en rien.
Deux ou trois mille hommes qui s*étoient fauvés de l'armée de M. le Maréchal de la Ferté à Condé , ayant parte à S. Guiflain , vinrent à Landrecies , & de-là au Quefnoi , le fécond jour que les armées furent en prefence ; de forte que les ennemis ne jug ant pas à propos de rien entreprendre, marchèrent vers Condé. M. de Turenne voyant qu'ils délogeoient, envoya mille chevaux chargé* de farine à S. Guiflain & à Condé : dans la dernière Place , il y avoit beaucoup de vivres au commencement du ftége de Valenciennes ; mais M. de Turenne en avoit fait venir une grande quantité , pour avoir toutes fes provifions dans fon Camp.
M. du Partage , qui commandoit dans Condé , n'avott retenu que deux mille cinq cens hommes : les ennemis trouvèrent beaucoup de facilité à afîîéger cette Place , qui ne fervoit qu'à aider à avancer les conquêtes j mais le liège de Valenciennes étant levé , elle demeurait li enclavée dan» Jeur pays, qu'il étoit fort aifé à l'ennemi , fans féparer leur» quartiers, d'empêcher qu'on ne la fecourût ; ainfi ils prirent leurs quartiers h s uns après les autres , n'étant pas en peine qu'on y pût jetter des vivres , à caufe de la Otuation. M. de Turenne en mit dans S. Guiflain , voyant l'impoflîbilité de fecourir Condé , & ayant eu nouvelle du Gouverneur qu'il n'y avoit des vivres que pour dix ou douze jours , ne crut pas qu'en l'état où étoit l'armée , qu'il fût raifonnable de rien entreprendre : il en dit fon fentiinent à M. le Cardinal , qui le trouva à propos , l'ayant vû à Guifc là-deflùs : mais comme le Gouverneur avoit plus de vivres qu'il ne falloit , & que le ftége tira en longueur , M. le Cardinal fut d'avis que M. de Turenne marchât vers l'Efcaut , & lai fia à fon choix , ou de donner jaloufie au Ca-elet , ou de marcher vers la I.ys.
Celte marche fe fit dans le tems que Condé étoit prêt à capituler , & k deflein de fauver les troupes qui y étoient : M. de Turenne ayant patte PEfcaut , marcha à Arras , 8c de-là fur la rivière de Lys j & il eût attaqué S. Venant , s'il n'eût eu nouvelle que Condé étoit rendu, La Capitulation
DE TU RENNE , LIVRE 111. exxxvij
tulation de la garnifon fut , qu'elle feroh ramenée en France par le pays de ^ ^ - ç> Luxembourg. Les ennemis , après avoir donné trois ou quatre jours de tems à abattre les fortifications , marchèrent allez proche de Cambrai pour donner jaloufie qu'ils vouloicnt entrer en France , ou , en cas que l'armée du Roi allât couvrir la frontière , attaquer Betune ou la Baffce. M. ie Cardinal avoit fait tous les efforts poffibles pour remonter la Cavalerie depuis l'action de Valenciennes. II fit mettre de cette Cavalerie qu'il avoit remontée dans les Places de la frontière , & M. de Turenne ne bougea point de Lens , qui elt à quatre lieues d'Arras & trois de la Baffce.
Les ennemis s'etant rafraîchis quelques jours dans les plaines entre Cambrai & Bapaume , marchèrent, Iaiffant Arras à leur gauche , pour s'en venir vers Lens , où M. de Turenne avoit demeuré dix ou douze jours avec deffein d'y attendre les ennemis : mais comme il vit qu'ils pouvoient venir par des hauteurs , à la faveur defquelles ils étoient maîtres d'un paffage où l'on pouvoit les combattre , 6c qu'il falloit , faute de fourage , déloger de Lens devant eux , il aima mieux en partir avant qu'ils fuffent en préfence ; ce comme il fçutleur arrivée à trois lieuës de lui , il marcha versBétune. Il voyoit fort bien que cela faifoit un mauvais effet dans refprit de l'armée , encore un peu étonnée de fe retirer fur la venuë de l'ennemi -, mais ayant confidéré la neceffité qu'il y avoit de décamper , il ne s'arrêta point à ce fcrupule. II avoit vu fur la Carte un lieu nommé Houdain qui étoit dans la fituation qu'il déliroit , pour avoir Arras affez proche de foi , & donner la main à Betune & à la Baffée : mais y étant* arrivé , il y trouva une grande difficulté pour abbreuver les chevaux & un campement fort incommode ; de forte qu'il fe retrancha un peu la nuit , & le lendemain alla chercher un lieu plus propre à fe loger, quiétoit la Bufficre, di fiant d'une lieue de Houdain. Comme il fçut par des prifonniers que les Efpagnols étoient arrivés à Lens avec intention de le fuivre , bien glorieux de fa retraitte , & croyant qu'ils le feraient toujours marcher devant eux , M. de Turenne crut que le lieu de Houdain étoit meilleur pour attendre l'ennemi , non pas qu'il fut trop avantageux pour combattre : mais fa principale raifon étoit que l'on y avoit Arras derrière foi pour en avoir d;s vivres. En demeurant à la Buffiere , & l'ennemi fe logeant à Houdain , il en ôtoit toute la communication : de façon que partant à minuit , afin qu'au point du jour il put être en bataille ( croyant que l'ennemi y marcherait de bonne heure), il s'avança avec l'armée vers Houdain, & mettant l'aile droite fax une hauteur, i'Inlàûlciie 8c l'aile gauche defeendoient dans la plaine,
cxxxvu) MEMOIRES DU VICOMTE
AK» 1 65^ prgnai t la diflance qu'il faut quand on fe met en bataille. 11 y avoir un ruifleau derrière j mai» M. de Turenne ne le voulut pas pafler , craignant mie l'ennemi ne fe mit devant la Baflee , dont la fituation eû telle , qu'y arrivant dix heures devant un ennemi , H cft mal-aifé de la fccourir , & M» de Turenne vouloit être en état d'y arriver bientôt après l'ennemi ; ce que le défilé du ruilTeau eût empêché.
A huk ou neuf heures du matin les ennemis commencèrent à paraître eoviron à une lieuë & demie de l'armée du Roi : aulïi-tôt qu'ils la virent en bataille , ils firent alte plus de trots heures , & tinrent confeil , après lequel ils marchèrent droit à nous. On croyok combattre ce jour- là j mais la nuit venant , ils fe mirent en bataille à un petit quart de lieuë de nous , étendant leurs ailes de Cavalerie Se leur Infanterie dans le même ordre que celle qui leur étoit oppofée. Dans la nuit , M. de Turenne voulut fe faifir d'un village flt y mettre fon Infanterie , afin de changer la forme de l'aile gauche qu'il ne trouvoit pas bien placée. Après avoir perdu trois ou quatre heures dans cet embarras , il crut que le meilleur étoit de laitier l'armée comme elle étok, Se fit faire en deux heures quelques petits redans à la. tête de l'aîlc gauche. On dit que l'ennemi s'étoh approché croyant que nous nous retirions. Comme le jour vint , les ennemi» vinrent reconnoî- Ue , & il y eu: quelques clcarmouchcs , en quoi fe paflà toute cette journée. Le lendemain au matin ils marchèrent vers Lens avec beaucoup d'ordre ; comme ce font de grandes plaines , cela empêche la conrufion dans la marche. 11 y eut allez d'efearmouches dans leur retraite , ce qui commença un peu à faire changer la fituation des elprits dans les deux armées^ M, de Turenne au Camp de Lens avoit fait fouvent faire l'exercice à l'Infanterie ; ce qui y avoit remis un peu de vigueur. Le» ennemis allèrent C- logée auprès de Douai , d'où quelques jours après ils détachèrent un Corps d'Infanterie pour aller aïïiéger S. Guiflain pendant qu'ils couvriraient le fiége avec leur armée : la iituatiou du pays leur donnoit cette facilité , & rendoit le fecours de la Place impoftîbtc : comme ils attaquoient auffi avec peu de gens , le relie de leur armée fulfifoit pour empêcher qu'on n'entreprit rien «n Flandre. M. de Turenne, dès que l'ennemi fut dclogc de devant lui, envoya S. Martin, Lieutenant de l'artillerie, trouver M. le Cardinal qui étoit à La Fere , afin de donner ordre à tenir de l'artillerie prête & des outils emmanchés , dans la penfée que M. de Turenne eut qu'il pourrait afin/g t la Capeile qui étoit fi éloignée du lieu où il étoit , qu'il croyoit que les ennemis n'en auraient aucun foupçon. M. le Cardinal ayant laiiTé
1>E TURENNE; LIVRE tlt Imix — 4U choix de M. de Turenne les mefures qu'il fallait prendre , il partit An d'auprès de Bétune , paflà par Arras , fit feroblant de marc her vers la rivière de Somme , pour dérober fa marche à la garnifon de Cambrai ; & coulant tout du. long de la rivière, laiflâ fon Infanterie derrière 6r alla invcllir U Capeile.
M. fe Prince avoh détaché un Corps fous le Comte de la Suze qui devok fe jetter dans la Place ; mais étant logé à deux heures de la Capeile , 6c n'ayant point de nouvelles de l'armée du Roi , il n'entra point , & ne l'ertaya qu'après avoir appris que la ville étoh invertie. M. de Turenne avoit pris en partant quinze cens hommes de pied qui venoient de Condé avec Iefqucls & la Cavalerie on commença à fe retrancher. Quelques troupes du Corps de M. de la Suze tâchèrent inutilement d'y entrer la première nuit j mais la féconde , le fils de M. de Chamilli Gouverneur s'y jetta avec environ quatre-vingt chevaux , après avoir parte tout au travers des efeadron* qui ctoient autour de la Place. L'Infanterie arriva le fécond jour après la Cavalerie } Se comme il n'y avoit pas plus de deux cens hommes dans la Place , on emporta en une nuit la contrefearpe , on prit trois demi-lunes , & pr, fiant le forte on attacha des foldats au baflion , qui étant très-bien revêtu , ils ne s'y purent pas tenir. Tous ces dehors que l'on prit ctoient très-bien fraifés & palirtàdés : cependant les ennemis s'etant raflemblés à S. Guillaiii , réfolurent de faire lever le liège de la Capeile, & y marchèrent en diligence dans l'efpérance qu'ils pourraient retomber fur S. Guiflain j ia fituation du pays donnant fujet de fe fier fur ces mefures.
M. de Turenne fçut que toute l'armée des ennemis ayant levé le fiége de S. Guiflain arrivoit à Avefnes , une heure après que tous les dehors de la Capeile furent emportés ; cela obligea à prefler le fiége. Quoique la Place de la Capeile fut fort petite , la circonvallation avoit plus de trois lieuës de tour : mais comme il y avoh des bois autour de la Place qui empêchoient qu'une armée ennemie ne pût donner jaloufie par tous les endroits, on fit travailler en diligence à la tête par où l'ennemi pouvoit venir, qui avoit un grand front ; & la nuit , comme on ne craignoh pas la Place , on en u-noit l'armée fort près , afin d'aller promptement au quartier d'où les ennemis s'approcheroienr. Ils s'avancèrent fans perdre de tems à une heure de la circonvallation ; mais étant fort fatigues d'une pluye continuelle pendant deux jours de marche qu'ils avoient faite en grande diligence , ils ne trouvèrent pas à propos de combattre, & demeurèrent deux jours à cette dirtanco du Camp de l'aimée du Roi. Les foldats qui s'etoient a van-
cxl MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1 6 5 6. c*s k Pren,îere nuit jufqu'à la muraille du baflion , n'ayant pu y demeurer, on y Ht des trous à couj s de canon , dans lefquels les mineurs fc logèrent, & la Place fe rendit le quatrième jour en préfence de l'armée ennemie.
Après la reddition de la Capelle , M. le Prince envoya de fes troupes dans Rucroi , & les Efpagnols fe fentirent hors d'état de retourner fi-tôt devant S. Guiflain. Ils allèrent fc loger à Maubeuge , & le Roi avec M. le Cardinal arrivant à Guife , ils trouvèrent à propos de faire jetter un grand convoi dans S. Guiflain. II y avoit grande apparence que les ennemis fe reinettroient dans leur vieux Camp , devant cette Place , qui ctoit fort avantageux , pour empêcher que l'on n'y allât avec le convoi , & même avec l'armée : néanmoins M. le Cardinal ne laifla pas de croire que le Roi devoit hazarder ce voyage. Il partit donc de Guife avec l'armée , & venant fe loger auprès du Quefnoi , le lendemain M. de Turenne s'étant avance à une heuie de la Place , y envoya M. de Caflelnau avec quatre ou cinq cens hommes de pied, des vivres pour huit mois & beaucoup de munitions de guerre. L'ennemi ne s'étant pas trouvé en état de l'empêcher , marcha auprès de Mons qui n'eA qu'à une heure de S. Guiflain , & fe montra devant la Place deux heures après que les troupes qui avoient mené le convoi furent retirées. II y avoit un méchant Château que l'on prit dans cette marche. De-là le Roi s'en alla à Guife , ck comme la faifon étoit fort avancée , il retourna à Paris bien-tôt après.
Les ennemis ne furent^plus en état d'affiéger S. Guiflain , & l'armée da Roi demeura dans leCambreGs jufqu'au commencement de Novembre alors elle repaflà la Somme pour fe mettre dans fes quartiers en France , fie celle de l'ennemi fe retira entre Mons & Namur , où après avoir demeure quelque temps dans les villages , on la fepara dans les pays où elle a ac„ coutume d'être. L'armée du Roi fut diftribuce dans les villages , & on commença cette année-là à y mettre de l'Infanterie , à qui on donnoit des
— i ■ Places comme à la Cavalerie , tant aux Officiers qu'aux Soldats.
An. 1657. Pendant l'hiver les ennemis ayant pratiqué des intelligences avec quelques Officiers Irlandois qui étoient dans S. Guiflain , & qui leur avoient promis de faire révolter les foldats quand ils en approcheraient , vinrent fie mettre autour de la Place avec quelques troupes tirées des garnifons , 6c attaquèrent les dehors qu'ils emportèrent. Quoique l'intelligence ne réuflic point , ils continuèrent le fiége & prirent la Place en fix ou fept jours de tranchée ouverte. M. de Schomberg y commandoit avec une garnifon de fix cens hommes , & s'en revint avec capitulation au Quelhoi. Il n'y eut
DE TU RENNE, LIVRE III. cxlj
rien de fort coniîdérable à la Cour cet hiver , où le plein pouvoir demeu- An. i roit entre les mains de M. le Cardinal Mazarin.
Le trahté ayant été fait avec le protedeur d'Angleterre , il promit de fournir fix mille hommes que le Roi payerait , pour entreprendre le fiége de Dunkerque ou de Gravelines , Se l'on convint que la première que l'on prendrait lui ferait remife entre les mains; & que fi c'ttoit Gravelines, que ce lui ferait un otage jufqu'à ce qne Dunkerque fut pris qu'on luî mettrait entre les mains , 8c Gravelines ferait rendu au Roi.
L'armée fc mit en campagne au commencement de Mai , avec intention de faire ce qui fe pourrait du côté de la mer. M. de Turenne fut quelque tems à Amiens avant la Cour, afin d'affcmbler l'armée. La lenteur des Officiers à faire leurs recrues , & celle des Anglois qui ne débarquèrent auprès de Calais que bien avant dans le mois de Mai , donnèrent du tems aux ennemis d'être enfemble en Flandre. Comme le Roi ne tenoit aucun pa£ fage pour y entrer , on n'efpcroit le fucecs des entreprifes du côté de la mer , que parcequ'elles fe feraient de fï bonne heure , que l'armée des ennemis ne pourroit pas être rafiemblée. Ces mefures furent rompues du côté de la Flandre , qui cl! un pays fi ferré , qu'il n'y a point de projet apparent à y faire , quand on n'y tient point de partage, Se qu'il y a une armée ennemie pour s'y oppofer. M. le Maréchal de la Ferté étoh avec un Corps d'armée vers le Luxembourg , afin d'attaquer Arlon , s'il le trouvoit dégarnf , ou tout au inoins avec intention d'y arrêter le Corps d'armée de M. le Prince qui hivernoit depuis quelques années en ce pays-là Se en ceux de Gueldres, Julicrsfc Brabanr.
M. le Cardinal vint à Amiens , où M. de Turenne refolut avec fui que l'armée marcherait vers la Lys ; que le Roi s'en irait à Montreuil , afin de donner jaloufie à l'ennemi du côté de la mer , & que l'on retournerait tout d'un coup fur Cambrai qui étoit entièrement dégarni. Pour donner plus d'apparence à ce deffein , Se faire que les ennemis ne pourvûflent pas à Cambrai , il falloh que les Anglois ne débarquallént quTau même tem» que l'armée du Roi arriverait devant Cambrai j parce qu'autrement le fejour de l'armée dans le Boulenois aurait donné du foupçon à l'ennemi que l'on marchandoit à entrer en Flandre, & incontinent le ferait fonger à mettre des gens dans Cambrai , où l'on pouvoit aller en deux jours de marche. De l'autre côté , on ne jugeoit pas à propos que M. fe Maréchal de la Ferté rcpaiïat la Meufe & quittât le Luxembourg , de peut que M. le Prince avec fon Corps d'armée, voyant qn'il avoit la tête tour-
cxlij MEMOIRES BU VICOMTE
An. 1 657. née pour venir en Flandre, ne marchât aufli vers Cambrai. Ces confiée* rations faifoient que M. de Turenne , fans les Anglois & fans l'armée de M- le Maréchal de la Ferté , vouloit fe mettre devant Cambrai , aimant mieux bazarder à y laifler entrer quelque fecours , & en ce cas-là ne continuer pas le liége , que de découvrir Ton deflein en y allant avec plus de précaution , & en faifant approcher les Anglois & M. de la Ferté ; ce qui aurait engagé les ennemis à meure la Place dans un état que l'on n'aurait pu fonger à l'attaquer. Etant parti d'auprès de Betune , il marcha avec toute (a Cavalerie , & en un jour Se une nuit il arriva devant la Place , ayant parte l'Efcaut au-deflus de la ville , & fait le tour de la Citadelle. Il rencontra M. de Cafteinau qu'il avoît envoyé avec une bonne partie de la Cavalerie entre Cambrai & Bouchain , & l'Infanterie étant arrivée avec un pont de batteaux le foir du même matin que M. de Turenne y étoit avec la Cavalerie , on fit en une heure le pont pour fe communiquer ; & ayant diftribué les outils le même jour , on commença à fept heures du foir à travailler aux lignes. On n'avoit aucune langue de l'ennemi , & M. de Turenne fçavoit bien qu'avec toute la diligence qu'une Cavalerie peut faire , celle des Efpagnols en Flandre ne pouvait y être que le lendemain , auquel tenu il cro> oit pouvoir être fermé ou par des lignes , ou par les bagages de l'armée & par les charettes de vivres ; de manière que nulle Cavalerie ennemie ne pouvoit pafler. Comme il venoit du côté de la Flandre pour invertir Cambrai , il ne fçavoit rien de M. le Prince , qu'il croyoit vers la Mcufe. M. de Condé prefle par les Efpagnols de marcher en Flandre, qu'ils aimoient mieux fauver & laifler courir hazard aux Places du Luxembourg , arriva le même matin avec toute fa Cavalerie à Valenciennes , que M. de Turenne arrivoit devant Cambrai ; & en ayant été averti par divers couriers du Gouverneur qu'il envoya à Bouchain, comme il commença i voir paroître l'armée du Roi , & aufli par les coups de canon de la citadelle & de la ville , il s'en vint à Bouchain avec fa Cavalerie , qui n'eft qu'à deux heures de Valenciennes , & il y en a autant de-Ià à Cambrai. II arriva vers les dix heures du matin à Bouchain , vit tout ce jour-là l'armée du Roi déliler vers Cambrai j & quoique beaucoup de gens lui confeillaflent d'attendre des troupes d'Efpagnc pour fecourir la Place , il jugea bien que la difficulté s'augmenterait , s'il donnoit le tems de travailler aux lignes ; des la même nuit que l'on avoit inverti Cambrai, fur les onze heures du foir, il marcha par les plaines , qui eft le feul pays qu'il y ait autour de Cambrai, droit à la Çitadçlic, avec près de trois mille chevaux faji* Ijifamcrie.
DE TV RENNE, LIVRE 11 L exlrij
M. de Turenne averti à l'entrée de la nuit qu'il éioit arrivé neuf efcadrons An. i 6 J 7. de Cavalerie à Bouchain , crut que c'étoient des troupes d'Efpagne qui youloient entrer dans la Place , & penfant qu'ils évheroient le lieu où étoit le Camp, pour prendre le tour & entier fans rencontrer perfonne , il s'alla pofler dans l'endroit où ils dévoient paiTer avec fept ou huit Régtmens de Cavalerie , biffant toutes les troupes étendues le long de la plaine. Oi* ne fçait pas bien fi M. le Prince fut égaré par le guide qui vouloit , à ce qu'on dit , le mener par un autre endroit , pour éviter le Camp j mais il s'en vînt par le grand chemin de Bouchain à la Citadelle. II avoit vingtcinq ou vingt- fix efcadrons , trois efcadrons de front , & les autres derrière fur trois coloncs. Ils ne trouvèrent à leur chemin que quatre ou cinq efcadrons de Cavalerie de l'armée du Roi , qui ayant fait quelques décharges, & une partie ne s'oppofant pas au front , les iaiûerem palier avec peu de perte. Un efeadron de Clcrembaut avec lequel étoit M. de Varenne , chargea celui où étoit M. le Prince , le fuivit jufques fur la contrefearpe de la Citadelle & fit beaucoup de prifonniers : il y en eut aulfi quelques-un» qui fe trouvèrent embarrafles dans Pobfcurité de la nuit ; mais M. le Prince fe trouva une heure devant le jour fur les folles de la Citadelle avec toute* fes troupes , à la referve de vingt-cinq ou trente Officiers & trois ou quatre cens Cavaliers qu'il perdit. M. de Turenne étoit fort éloigné de-là, & on lui avoit aminé le Lieutenant Colonel du Régiment d'Enguien , qui fut pris comme M. le Prince entroit dans le Camp. Ayant marché vers ce côté t il ne put pas apprendre avant qu'il fut jour , s'il étoit entré ou non un Corps dans Cambrai.
Le j >ur commençant à paraître , M. de Turenne vit toutes les troupes de l'ennemi en bataille fur la contrefearpe de la Citadelle , & ordonna aufli-tôt à M. de Caflelnau , qui étoh de l'autre côté de l'Efcaut , de repartir en-deçà , & ne délibéra pas à lever le fiége j ne l'ayant entrepris que fur l'afiTirance qu'il trouverait peu de gens dans la Place , & perfuadé que s'il battoit le (ecours des Efpagnols , qui ne pouvoit pas être fort confidérablela première ni la féconde nuit, qu'il pourrait continuer aifément le fiege: mais l'arrivée de M. le Prince à Bouchain , le jour qu'il invefut Cambrai , & la réfolution que le Prince prit d'entrer lui-même dans la Place ( ce qui fut une chofe fort hardie ) rompit tout-à-fait les mefures de M. de Turenne, & l'obligea d\.fl*embler toutes les troupes. Ayant levé tous les ponts de l'Efcaut, & remis dans les chariots tout ce qui put eue décharge dans un blocus d'une nuit, il commença à marcher enue Cambrai & le Catdcu
cxhV MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1657. Comme M. de Caflclnau avoit achevé de pafler PEfcaut , & qu'il rechargcoit fon pont , il y parut quelque Cavalerie de l'armée d'Efpagne , que M- le Prince , étant arrivé à Bouchahi , avoit fait hâter. II n'y eut aucune efearmouche conlidérable à l'arriere-garde , & l'armée du Roi , après avoir féjourné deux -jours auprès de Cambrai , fe rapprocha de S. Quentin, où le Roi qui étoit en Picardie arriva quelques jours après. Cette tentative de Cambrai ayant donné le tems aux ennemis de fe mettre enfemble , les entreprifes depuis la mer jufqu'à PEfcaut devinrent comme impoffibles ; de forte que l'on fit avancer les Anglois vers S. Quentin , qui avoient débarqué au nombre de près de fix mille hommes , & le Roi y vint avec M. le Cardinal : M. de Turenne y étant allé , il fut réfolu que l'on envoyeroit propofer à M. le Maréchal de la Ferté d'attaquer Arlon ou Monmédi , croyant que l'attaque d'une petite Place en Luxembourg pourrait faire prendre un mauvais parti à l'ennemi ; ce que l'on aimoit mieux faire que de fe mettre devant une grande Place , après avoir donné le tems aux Efpagnols de fe raflcmbler ; ce qui lui auroit donné moyen ou d'entrer en France , ou d'attaquer quelque Place que Pon ne pouvoit pas bien garnir , quand une armée efl occupée à un grand fiége , & qu'elle a beaucoup de Places à garder. C'cfl ce qui fit prendre la réfolution d'attaquer Mcnmédi , à quoi M. le Maréchal de la Ferté donna les mains : & quoiqu'il y eût de grandes difficultés à caufe du roc , néanmoins on fe flatta que l'on y trouveroît peu de g?ns, comme en effet il n'y avoit pas plus de quatre cens hommes.
M. de Turenne envoia quatre mille hommes de pied à M. le Maréchal £e la Ferté , & fit approcher de lui le corps des Anglois, afin de s'oppofer à l'armée des ennemis; 8c mettant quelque Infanterie dans Landrecici & dans le Quefnoi , H se tint à la tête de la frontière afin d'empêcher que les ennemis n'cntrepriflênt de fecourir Monmédi , ni de rien faire de confiderable. Le Sicge donc commença & M de Turenne y marcha une fois avec fa Cavalerie , fur un avis que l'ennemi marchoit entre la Sambre 6c la Meufe pour y aller. II y retourna une féconde fois , toute l'armée de l'ennemi ayant été jufqu'à Chariemont qui eft fur la Meufe , d'où ils retournèrent en diligençc parla Flandre jufqu'à Calais, pour une entreprife qu'ils avoient fur cette Place , laquelle manqua : Se M. le Cardinal qui étoit à la Fcre avec le Roi , envoya promptement des Moufquctaires de Sa Majefic à Ardres , Iefquels avec de la Cavalerie que M. de Caflelnau y envoya auffi , empêchèrent que l'ennemi après avoir manqué fon entreprife , fur Calais , nç s'arrêta à Ardres ; mais s'etant rafraîchis près de quinze
jour»,
DE TV RE N N E , lIVKE IIL exlv jours , ils fe rapprochèrent encore de la frontière & vinrent jufqu'à Ribe- An. 1657. mont.
Le Cége de Monmédi dura beaucoup plus que Ton ne Pavoit crû , à caufe des rochers qui fc trouvoient près de la contrefcarpe j enforte que les ennemis étonnés de la longueur du fiége , après toutes ces tentatives pour la fecourir, 6V d'avoir marché à Calais, fe réfolvoient encore de faire femblant d'entrer en France , après avoir envoyé M. de Marcin avec un Corps en Luxembourg , pour tâcher de fecourir Monmédi : mais ils ne demeurèrent qu'un jour à Ribemont , & fe retirèrent de-là dans leur pays. M. de Turenne envoya encore un renfort de troupes à Monmédi j de forte qu'après plus de deux mois de tranchée ouverte la Place fe rendit , les ennemis n'ayant rien entrepris,& leur armée s'étant fort ruinée endiverfes marches qui avoient fort mal fuccedé. On avoit refte quelque tems dans une fort mauvaife opinion du fiége de Monmédi ; ce qui obligea le Roi de s'en approcher, & enfuite la Reine qui étoit demeurée à la Fere , s'y en alla trouver le Roi , lequel fut toujou.s à Stenai , allant de tems en tems fe promener pour voir le fiége.
Quand la Place fe rendit , toute l'armée des ennemis étoit entre la Sambre & la Meufe , & M. le Cardinal propofa à M. de Turenne le fiége de Rocroi ; ce que les ennemis jugeant faifable , s'en approchèrent avec toute leur armée. M. de Turenne étoit à quatorze ou quinze lieues de l'endroit où étoit la Cour , & fçavoit bien que l'on n'avoit rien de réglé pour les entrcprifesjlaCour croyant toutes chofes bonnes .pourvu qu'elles pufient réunir : mais lui , voyant que l'ennemi s'etoit avancé vers Rocroi , refolut de marcher de grand matin , de les prévenir , & d'arriver en Flandre avant eux. Il avertit, en commençant à marcher , M. le Cardinal de fon defiein; & toutes les troupes de M. le Maréchal de la Ferté , tant celles qui étoient de fon Corps , que celles qu'on lui avoit envoyées , demeurèrent auprès de Monmédi , à la réferve de la Cavalerie que M. de l'illebonne & M. de Varennes commandoient. En partant de Rumigni, il prit fa marche auprès d'Avefnes , & de-là pafla la Sambre à Amiens , où il ne féjourna que le tems qu'il falloit pour donner loifir de repaître. II pafla auprès du Qucfnoi, & alla traverfer PEfcaut à la Neuville , à une heure au-deflous de Bouchait), cPoù il alla loger à Sailli fur la Scarpe , & envoya de-là , dès la nuit , M. de Caflelnau inveflir S. Venant , lui ayant donné ordre de paflêr de l'autre côté de la Lys. M. de Turenne arriva en même tems en-deçà avec toute la Cavalerie & quelques moufquetaires commandes. On fit de la Sambre
. cxlvj MEMOIRES DU VICOMTE
■An. 1 6 j 7. en trois jours la marche jufqu'à S. Venant j le premier à la Neuville auprès
de Bouchain , le fécond à Sailli fur la Scarpe , & le troificme devant faim
Venant.
M. de Turenne fçavoit bien qu'il ne pourrait gagner le devant à l'ennemi que d'un jour , lequel pouvant marcher par fon pays , ne feroit point retardé en fa marche j ce qui fut caufe qu'il ne voulut pas aûïcger Armcntiéres , parce que l'ennemi eût pù y être un jour plutôt qu'à S. Venant. Cette diligence que fit l'armée du Roi ne fut point retardée par le bagage que l'on avoit prefque tout envoyé , à la réferve de quelques chariots & du canon qui marchoient avec l'armée. M. de Ciron qui le conduifoit eut ordre de M. de Turenne de prendre des outils, qui dévoient être à S. Quentin , & de s'en venir par Arras & Betunc droh à S. Venant.
Comme l'armée y fut arrivée , on trouva la Place allez dégarnie ; n'y ayant pas plus de trois cens hommes : & comme on n'avoit pû mener que fort peu de munitions & de vivres de guerre avec l'armée, M. de Turenne fit promptement venir ce qu'il put de la Baffle & de Bétune. M. le Prince & Dom Juan d'Autriche ne perdirent pas de tems , & ayant marché fansbagage , leur avant-garde arriva à quatre heures de S. Venant , le jour d'après que l'armée du Roi étoit arrivée devant la Place , où l'on manquoit de toutes chofes pour un fiége. M. de Turenne prit de la Cavalerie & s'en alla à la BaflTée ; d'où après , en repayant à Betune , il mena quelques vivres au Camp , & un peu de munitions de guerre.
L'armée de l'ennemi arriva toute entière devant la Place , le troilîème jour après celle du Rot L'on eut avis ce jour-là que le bagage de l'armée,, conduit par fept ou huit Régimens de Cavalerie & quinze cens hommes de pied , étoit parti d' Arras & venoit au Camp. M. de Turenne envoya cinq cens chevaux au-devant & manda à M. de Ciron qui le conduifoit de prendre le tour par Lilers , où il campa le foir à une heure & demie de S. Venant f & le lendemain M. de Ciron.en étant parti afiëz tard,s'en vint le matin trouver M. de Turenne , avec une partie des troupes qu'il avoit mifes à l'a van tgarde, n'ayant pas nouvelles des ennemis, dont un Corps de mille ou douze cens chevaux renforcé des garnifons d'Aire & S. Orner fous la conduite de M. de Bouteville eurent nouvelle par Aire , que ces bagages étoient campes auprès de Lilers j & étant partis de la Motte au bois , s'en vinrent par Aire droit à Lilers : ils trouvèrent le bagage dans la marche , une partie étant déjà alTez près du Camp. Comme ce font tous dcfilés où la tête ne peut pas fecourir la queue , trois Régimens de Cavalerie & le
DE TU RE N NE , LIVRE III. exlvij
Régiment d'Infanterie d'Aiface, qui étoit à I'arriere-garde , furent chargés An. par cette Cavalerie , rompus , & une partie du bagage pris : on fauva beaucoup de chevaux , mais il y eut beaucoup de Régimcns qui firent une perte fort confidérable.On n'en eut que bien nrd l'allarme au Camp,& beaucoup de Cavalerie y courut en défordre j ils prirent quelques prifonnicrs de l'ennemi qui s'ctoient trop arrêtés, & qni n'eurent pas le Ioifir de piller le refle du bagage.
II y eût tout ce jour-là beaucoup d'abbattement à caufe de cette perte ; il y arriva néanmoins des outils avec lefquels on commença à travailler en diligence j & comme le pays efl fort couvert & ferré , les ennemis ne pouvoient ni voir l'état auquel étoit l'armée du Roi , ni s'élargir pour venir en bataille l'attaquer , quoiqu'ils fiuTent fort proches & qu'on "ne fut pas retranché : on ne raftembla aucun quartier ; mais on fe fioit , en leur oppofant peu de troupes , à la difficulté qu'ils avoient à venir.
La tranchée n'étoit pas ouverte , 6c l'ennemi croyant que c'étoit fa prefence qui l'empcchoit , vint fe loger à une portée de canon d'un village par lequel on entrait au Camp , & qui étoit le lieu le plus aife à l'attaquer. Il trouva, en venant s'y loger, qu'il y arrivoit quelques caillons qui portoient du pain de Betune. Trois efeadrons qui les conduifoient fe mirent à l'arriere-garde , & faifant entrer le convoi en fùreté , furent charges par beaucoup d'efeadrons de l'ennemi qui faifoient l'avant- garde de leur armée, et furent renverfés jufques dans la barrière qui étoit au village , dont quel- - ques charettes de vivandiers qui marchoient après le convoi , empêchoient l'entrée. C'étoit à quatre heures après midi, & cela vint fi promptement , qu'il n'y eut que quelques moufquctaires qui étoient à la barrière qui tirèrent quelques coups. Toute l'Infanterie étant au travail, fe trouva fort loin de ce lieu-là. M. de Turenne étoit dans le Camp qui courut au bruit Se n'âvoit que douze ou quinze perfonnes avec lui , entre lefquelles étoit M. d'Humicres qui, s'avançant, arriva à la barrière où les ennemis étoient déjà. M. de Turenne y arriva en même tems j de manière que les ennemis, qui n'avoient point de deflein formé fur le Camp , fe retirèrent vers le leur qui n'etoit pas à plus de mille pas dc-Ià. S'ils avoient eu des dragons ou de l'Infanterie à leur avant-garde , il efl certain qu'ils pouvoient en ce tems-Ià mettre une grande confufion dans l'armée qui étoit fort feparée. M. de Turenne voyant que l'ennemi n'avoit autre dellein que de l'empêcher d'ouvrir la tranchée, & fauver par ce moyen la Place, par l'apprchenfion que l'on avoit du voifinage de leur armée } dans un tems que celle
cxlvîij MEMOIRES DU VICOMTE
An. 16 57. ^u n*^t0't n' Pms d'à moitié retranchée , ni pourvue de chofes néceflârres pour un fiége , connut fort bien que le retardement ne feroit que rendre les chofes plus difficiles > & ôter les raifbns d'entreprendre , au lieu d'en? fournir ; de forte qu'il ouvrit la tranchée dès le loir même.
La Place > quoique de conféquence aux ennemis , à caufe du partage de la Lys, n'étant pas de celles qui puiflcnt faire appréhender les événemens des grands fieges , l'ennemi ne prit pas de réfolution cette nuit ; il demeura tout le jour dans fon Camp. Après quelques efearmouches , & après que M. le Duc d'YorcK & M. le Duc de Gloccrtrc eufRnt parlé avec beaucoup d'Officiers François de leur connoiflance , la nuit fuivante les Lfpagnols marcheront en diligcr.ee devant Ardrcs , ayant envoyé le jour auparavant les troupes qui étoient vers Aire , pour invertir la Place.
Toute la nuit que les ennemis délogèrent , on ne put pas fçavoir leur defTcin , & même la nuit d'après ; n'ayant point d'autre nouvelle que celle qu'ils marchoient vers Aire : on crut qu'ils faifoient le tour du Camp pour Pattaquer par un autre côté ; de forte que les tranchées ne s'avançoient qu'à- Pordinaire : mais auffi-tôt que M. de Turenne fç,ut qu'ils arrivoient devant Ardres, h* fît emporter la contrefearpe par fon Régiment d'Infanterie qui étoit de garde (1). Il y avoit un grand forte plein d'eau pour y aller ; de manière qu'il s'y noya quelques foldats > & on fît le logement , fans le combler qu'après qu'il fut fait : on y perdit bien cent foldats & près de vingt-cinq Officiers tués ou bleues. Les affiégés qui en faifoient leur capitale défenfe s'y opiniatrerent fort , & ce fut une des plus difficiles adions qui fe foit vûë dans les fieges. Cela prefla fi fort les ennemis , que la garde qui fuivit ayant encore emporte un ouvrage , ils demandèrent à capituler; voyant toute la Cavalerie de l'armée qui portoit des fa cines pour remplir le forte de la Place. M. de Turenne ayant parlé aux otages à la tête du travail , prefla fi fort la reddition , que dans une heure on fut maître d'une porte. II commanda à l'inftant à quatre ou cinq mille chevaux de marcher à Ardres en partant près des portes d'Airij, afin que la Place tirât le canon : l'armée qui étoit devant Ardres vit que S. Venant étoit pris , & ainfi certa de continuer le fiége. C'ert ce qui en efïet fauva la Place y car les ennemis fâchant qu'il n'y avoit que des dehors en état de défenfe , ne firent qu'une faute , qui étoit de ne pas les emporter la première nuit qu'ils arrivèrent : mais les ayant attaqué la féconde, & ne trouvant perfonne pour les defen-
( 1 ) Le Vicomte tait ici la belle aftion qu'il fit , en fcifanc couper f* Taiffdle poux 1* ii&ibqcr aux foldats..
DE TURENNEy LIVRE lit cxlix dre , ils dépendirent la même nuit dans le fofle par trois endroits , la def- ~ ' cente n'étant pas difficile , & attachèrent des mineurs à une courtine & à ' 1 ï?' un baflion : ce fut cette même nuit-là qu'ils entendirent le canon à Aire , & firent fommer diverfes fois la Place , & eurent nouvelle le matin que toute l'armée du Roi marchoit à Ardres ; ils entrent ainli que Pavantgarde étoit l'armée même , prirent Pallarme , & fe retirèrent dans la Flandre fur les onze heures du matin le même jour : ils lahTercnt quelques mineurs attachés au baflion , & quelques polies d'Infanterie qu'ils ne purent retirer le jour. II efl certain qu' Ardres auroit été pris , n'y ayant pas deux cens hommes dans la Place , fi on l'avoit affiégé félon les régies.
M. de Turenrre ayant marché ce jour-là fept lieues avec Parmée , apprit le foir que celle des ennemis s'étoit retirée en Flandre : après s'être ra-^ fraîchi trois jours , il retourna par S. Venant paffer la Lys , & fil prendre la Motte au Bois } Châ eau qui incommodoit fort S. Venant , & commanda qu'on le fit rafer : fçachant que l'armée de l'ennemi étoit près de la Colme , mais incertain fi elle l'avoit paftee , & efperant en trouver une partie en deçà , il lai lia Cbn bagage dans le Camp , avec ordre de marcherjufqu'à CafTel , & d'y demeurer ; & lui avec l'armée alla en un jour depuis Merville jufqu'à la Berge : le tems fut fi mauvais , qu'il n'y eut qu'une partie de l'avant-garde qui y pût arriver avec peu d'ordre. On apprit par des prifonniers , que tonte l'armée des ennemis étoit au-delà de la rivière,. & on les fut reconnoitre le lendemain : on vit qu'ils achevoient de s'y retrancher ; & le tems étant perdu d'entreprendre quelque chofe , Parmce alla à \vate , où M. de Turenne ayant appris que les ennemis tmittoient le polie de Bourbourg , & avoient gardé le Fort de Rupt , il empêcha par fa diligence qu'ils ne coupafTent les digues, refolut de pafler la Colme, & (Taflifger Mardvck. Il envoya le fieur Talon à Londres, pour en faire la propofition à M. le Protecteur , ayant toujours eû ordre de la Cour de s'approcher de la mer quand il le pourrait , & fçachant bien que c'étoit l'intention d'exécuter le traitté fait au commencement de la Campagne. Comme on ne peut agir que félon le tems que l'ennemi donne , M. de Turenne crut ne devoir pas négliger celui-ci , quoique la faifon fut fort avancée , pour commencer des conquêtes en FlanJre.
Le mois de Septembre fut prefque fini , quand M. Talon alla en Angleterre. On prit néanmoins le Fort d'Hennuin , qui étoit un pafïage , & l'on prépara toutes les chofcs néceUkirca , tant vivres qu'artillerie , doux
cl MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1657. entreprendre un fiége. L'année fcjourna neuf ou dix jours à \Patc , pendant Iefquels il ne fe pafla rien de confidérable : ce féjour fit croire aux ennemis que Ton ne fongeoit pas à aller plus avant j de forte qu'ils avoient réfolu d'abord de faire fauter le Fonde Mardyck , & avoient commencé à creufcr des mines fous les baflions ; mars fe flattant enfuite que l'incommodité de la faifon & la difficulté des chemins empêcheroient le fiége de la Place , ils firent cefler le travail , & y mirent garnifon. M. de Turenne qui ne pouvoh aflîéger ni Gravelines , ni Dunkcrque , dans une faifon avancée j la première , à caufe de la bonté de la Place , & la dernière , à caufe que l'ennemi étoit campé fous fes murs , réfolut d'aller à Mardyck , fans avoir de nouvelles pofitives de ce que penfuit M. le Protecteur : il fçavoit bien que la floue d'Angleterre ctoit à la rade , & aimoit mieux commencer une chofe , quoique très-difficile , que d'achever la Campagne , fans rien faire davantage : ainfi ayant envoyé fon bagage fous Calais , avec cinq ou fix Régimens de Cavalerie , il marcha à Mardyck. Il falloit que toute l'armée palTàt fur une digue , & s'avançât d;.ns un pays où il n'y avoit de retraite que par le même chemin par lequel on alloit : on commanda à toute la Cavalerie de porter des paliflades , & à l'Infanterie des fafcines , n'y ayant point de bois auprès de Mardyck , lequel efl. fi proche de Dunkerque , où étoit l'armée des ennemis, qu'il falloit planter des paiiflades en y arrivant.
Les ennemis avoient dans la Place fix ou fept cens hommes , compofés de trois Régimens Italiens , & le relie d'Efpagnols & de p aïens : on fut deux jours que les vaiflèaux ne pouvoient pas entrer dans la folTe , à caufe du vent , & que l'on voyoit palier d?s batteaux qui alloient de Dunkerque à Mardyck ; ce qui rendoit le fiége fort difficile } & auffi le manque de fourage faifoit voir que l'armée ne pourroit pas y deneurer Iongtems. M. de Turcnne balança un jour entier , s'il commenceroit le fiége ; & M. de Caftclnau l'y ayant déterminé , l'on réfolut d'ouvrir la tranchée , & d'emmener du canon pour battre le Fort du Bois ; voyant que les ennemis vuuloient l'abandonner , quelque Cavalerie courut fur le bord de la mer , entre les deux Forts : ayant oté par ce moyen la communication de la mer , on pourfuivit , avec plus de plaifir , ia refohition qui étoit prife d'ouvrir la tranchée ; ce qui fe lit cette nuit , où les garde» entrèrent , & on s'approcha fort près de la contrefearpe. Le lendemain on y lit une attaque générale , Se on l'emporta de tous les cotés ; & s'y étant logé , on commença fans perdre de teins , à la percer , pour defcendie
DE TU RENNE, LIVRE III. cîj ,
dans le fofle de la Place : le matin , comme on y jettoit des fafcines pour An. 1657» le combler, les ennemis demandèrent à capituler j & n'étant point reçus i fe rendre , que prifonniers de guerre , après avoir rompu deux ou troiî fois en cinq ou fix heures la trêve , ils acceptèrent la capitulation , & forlirent le lendemain au matin tous prifonniers de guerre , excepte le Gouverneur & un Capitaine Efpagnol , venu en otage , que M. de Turenne renvoya : on Iaifla feulement aller à Dunkerque quelques Officiers , pour follicher la liberté des autres , qui furent renvoyés en France , & difperfés dans les Villes.
Après la prife de Mardycfc , la confervation en étoit bien plus difficile que n'en a voit été la conquête } pareeque M. de Turenne avoit mieux aimé paner par deflus beaucoup de confidérations , pour entreprendre quelque chofe , que d*achever la Campagne fans rien faire. Comme il avoit marché au fiége de Mardyck fans avoir de réponfe pofitive de M. le Protecteur , s'il vouloit faire les chofes néceflaires pour fa confervation , la Place étant prife , il fe rencontra beaucoup de difficultés à prendre tu» parti. L'Ambafladcur d'Angleterre , qui étoit à la Cour , arriva dans cet intervalle , & apporta les ordres à M. de Turenne , de faire toutes chofespoffibles pour le fiége de Dunkerque ou de Gravclines : quoique l'un & Pautre fût impofllble , néanmoins M. le Cardinal étoit bien aife de contenter M. le Protecteur, en faifant la propofition : l'armée ennemie campée fous Dunkerque , empêchoit de fonger à ce fiége. M. de Turenne réfolut une fois de demeurer quelques jours dans le Camp , pour fortifier Mardyck ; mais le manque de fourages , & le teins qu'il faut pour mettre en état une Place dénuée de toutes chofes , lui faifoit fonger au(fi à rafer la Place ; mais ce parti , quoique le plus fur, avoit de fi mauvaifes conféquences , à caufe de l'alliance avec les Anglois , qu'il ne pût s'y réfoudre : il fe trouva dans cette fituation , où lors qu'il n'y a rien de bon à faire , on fe contente de choifir le moins mauvais. J'ai oublié de dire que M. de Schombcrg avoit été laine à Bourbourg avec près de deux mille hommes , pour garder le partage , & cpnferver crue Place , qui étoit entièrement rafée ; mais elle donnoit autant de difficulté à être mife en état que Mardyck. M. de Turenne crut qu'en s'approchant de Gravclines , il pourroit peut-être trouver moyen de l'invertir, & d'y pafler tout l'hiver, & par ce moyen conferver Mardyck & Bourbourg ; mais fa penfée n'étoit pas bien fondée , & dans tout ceci il n'y avoit aucuns principes bien» fors, fur lefquds on pût former une icfolution ;il arriva aufli qu'il plut
dij MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1657. beaucoup la nuit & le jour que l'armée décampa } de forte qu'il fut iaipoffible de s'arrêter près de Gravelines , & l'armée repaflâ au-delà de Bourbourg , où les chemins devinrent fi mauvais , que l'on fut obligé de laifler le canon. Toute l'armée , & principalement l'Infanterie , fe débanda entièrement pour aller chercher des lieux où il y avoit du bois pour fe chauffer , après avoir été trois jours fur des digues , avec des incommodités qui ne fc peuvent exprimer : perfonne dans ce tems-là ne vouloit demeurer à Bourbourg ; & fans M. de Schomberg qui y relia , il efl certain qu'il eut fallu abandonner la Place. M. de Varenne avoit été blcfle à Mardyck.
M. de Turenne voyant qu'il falloir céder au mauvais tems , IaiflTa près de deux mille hommes à Bourbourg , fept ou huit cens Anglois à Mardyck , & marcha à Ruminghjn , lieu le plus proche où il pût trouver de la terre ferme pour camper , & réfolut de faire des chemins pour po net les provilions de-Ià à Bourbourg , efperant que le féjour de l'armée dans ce porte pou rr oit empêcher le fiége de Mardyck : il doutoit néanmoins lui-même de la rculTitc , & perfonne ne croyoit la chofe faifable j en effet, Pentreprifc étoit difficile : c'étoit dans le mois d'Oclobre : Bourbourg étoit une Place rafée , qui manquoit de tout ; il falioit accommoder les canaux, pour aller depuis Calais à la rivière d'Aa , & y drefler des Forts & des Ponts ; enfin il falioit envoyer les Soldats du Camp de Ruminghen à trois grandes heures de Bourbourg , pour travailler à tous les ouvrages , fans qu'il y eût en aucun lieu ni bois, ni couvert. Le long féjour de l'armée dans ce Camp , qui dura près de fix femaines , donna de la facilité à tous ces trayaux. Jaquier , Munitionnaire général , fe chargea de rendre les canaux navigables , & en vint à bout , avec le travail de beaucoup de gens de Calais. M. de Caflclnau & M. le Marquis d'Uxelles entreprirent chacun un Fort fur la rivière d'Aa , qu'ils mirent en état , avec des Ponts fur la riyiere ; & M. de Schomberg fit travailler à fa Place.
Les ennemis fc flattant toujours que l'armée feTretireroit , n'attaquèrent point Mardyck. L'Ambafljdeur d'Angleterre étoit fort en peine de la Place, & s'il devoir demander qu'on l'abandonnât : il avoit fort fouhaitté que l'armée du Roi retournât à Mardyck , pour fortifier la Place : il en voyoit fort bien l'impoffibilité ; mais il vouloit fe décharger de fa garde. M. de Turenne voyant que les ennemis négiigeoient la Place , avoit propofé d'y envoyer des Mineurs , pour faire fauter les baftions ; mais l'AmbaUâdeur rï -Angleterre ayant reprefente que cette conduite feroit voir à M. le Pro-
teûcur
DE TU HENNE, LIVRE lït. cW}\
feôeur que l'on ne vouloit point continuer le traitté , M. de Turenne An. 1657. réfolut d'hazarder plutôt la prife de la Place par les ennemis , que d'encourir une mefintelligcnce affurée avec les Anglois : il y envoya donc deux ou trois cens François pour fe porter fur la contrefcarpe , qui étoit demeurée près d'un mois dans un tel état , que les ennemis l'auroient emportée en fix heures.
Quelques jours après que les François y furent entrés , les ennemis firent une tentative , dont on n'a pas pù bien fçavoir la raifon , fi ce nVft qu'ils avoient quelque intelligence dans la Place : ils ne raferent point le bas Fort , comme ils le pouvoient , demeurèrent toute la nuit allez près de la contrefcarpe fans y faire d'attaque , & fe retirèrent avec perte de quel* ques gens ; cela ne laifla pas de donner beaucoup de courage aux amegést on fe ranima en Angleterre pour la confervation de la Place. M. de Turenne y envoya encore quelque Infanterie j & il y vint quelques paliffadea de Londres , avec leiquelles on fit travailler au bas Fort.
Vers la lin du mois de Novembre , l'armée du Roi fut obligée de fe retirer de Ruminghen i & cellç des ennemis , qui avoit toujours été campée derrière Dunkerque , fe retira anffi dans fon pals , fans avoir pû rien entreprendre. M- le Prince étant tombé malade , fe fit porter à Gand , où il fut en danger ; mais s'étant rétabli , on le mena à Bruxelles. Comme M. de Turenne faiîoit retirer l'armée vers le Boulenois , il fçut par M. le Cardinal , qui avok de très-bonnes intelligences en Flandre ,que les ennemis avoL*nt toujours delTrin d'attaquer Mardyck , pendant l'hiver que l'armée du Roi ne pourrait plus lècourir la Place ; c'ell pourquoi il y envoya un renfort d'Infanterie Françoife ; & les Régimens n'ayant plus gueres de Soldats ( la défertion étant venue , à caufe que l'on n'avoit rien touché durant toute la Campagne ; ce qui n'avoit jamais été depuis le commencement de la guerre ) on fut obligé de commander de» Officiers de chaque Corps , fans Soldats , ce qui ne s'etoit point encore fait ; & depuis le Roi y envoya tous fes Moufquetaires , avec les Compagnies de Gendarmes . & Chcvau-legers de M. le Cardinal , & fes Gardes. Comme M. de Turenne revint avec l'armée fur la frontière , M. le Maréchal d'Aumont , qui étoit dans fon Gouvernement du Boulenois , eut ordre de s'en aller à Mardyck , où il demeura bien avant dans le mois de Janvier.
Les ennemis ayant vù toutes ces précautions , n'entreprirent rien , & fe contentèrent de faire hiverner prefque toute leur armée dan* la Flandre t tant pour ne pas perdre de teins à attaquer cette Place, quand ils en trou*
cKv MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 6 5 y. veroient Poccafion , que pour être plus près pour s'oppofer à l'attaque des Villes de Flandre , quand ie Roi , fcvorifé des Anglois , le voudrait entreprendre. Son armée demeura jufqu'au commencement de Janvier fur les frontières , après quoi elle fut féparée à l'ordinaire dans fes quartiers en diverfes Provinces de France. M. le Prince qui avoit été en quelque danger à Bruxelles, commença à fe porter mieux ; & les Généraux ennemis s'y raflèmblerent , ayant Iaifle leurs frontières du côté de la Flandre , avec des garnifons beaucoup plus fortes qu'à l'ordinaire. ■ - Au commencement de Mars , le Gouverneur de Hedîn étant mort,. on «An. i6f$» donna ce Gouvernement à M. de Moret. Le Major fe trouvant à Paru, vint aufTt-tôt le trouver pour recevoir fes ordres , & s'en alla enfuhe fans aucun foupçon dans la Place ; M. de Moret y alla fort peu de jours après > êc on lui refufa la porte : on apprit qu'il y avoit long-tems que ce Major •'ctott rendu maître de l'efp rit d'une partie des Officiers ; Se voyant que le Gouverneur étoit mal fain , avok penfé à s'emparer de la Place. M. le Maréchal d'Hocquincourt , depuhv fort long-tems mécontent en Picardie » étant un nomme qui prenok des réfoiutions fort légèrement , s'en alla à Hedin , feachant les intentions de De/argues , Major de la Place , y demeura quelque tems fans y avoir aucun pouvoir , & de-là alla trouver Vf. ie Prince en Flandre. Ceux de Hedin ne trouvant plus de fûreté à fe raccommoder avec M. le Cardinal après ce qu'ils avoient fait , traînèrent avec M. le Prince & avec les Efpagnols , qui leur envoyèrent des troupes qu'ils ne reçurent point dans la Ville , mais ils les mirent quelque tems dans un Camp fort proche j & infenfiblcment , après beaucoup d'allées & de venues pour négocier à Bruxelles , ils les introdurfirent dans leurs faux bourgs : ils tramèrent durant tout ce tems-Ià i la Cour i mais on vit bien mie c'étoit pour gagner du tems , & pour diminuer l'envie qu'on avoit de les aller attaquer promptement.
L'armée du Roi n'étant point encore en état de fe mettre en Campagne , M. le Cardinal vit que cette négociation ne pouvoir nuire à rien. Le tems arriva que les troupes fouirent de leurs quartiers , & que le Roi l'en vint à Amiens avec la Reine. On eut par un Commis de M. le Td- Iter , nommé Carlier , qui avoit fait divers voyages à Hedin , des nouvelles qui donneront moins d'efperance que jamais que la Ville s'accommodât avec le Rot. Cette nouveauté commencoit à réveiller beaucoup de ^ens en France , où naturellement il fe trouve toujours des mécontens : d'ailleurs la longue guerre & fc difette où étoient les Provinces , par la
DE TU RE NN E, LIVRE ttl. tW — .
«continuation des grandes charges & tailles , donnoit fujet au peuple de A#. itfjj. fou h amer un changement dans le Miniûere , Se il le fouhaittofe avec <ant d'ardeur , qu'il ne regardoit pas s'il lui ferait avantageux ou dommageable.
II y avoit en auparavant des afTemblées de nobleffê en diverfes Provinces , avec quelques Gentilshommes pour Chers , .& fur tout en Normandie. Quoique Madame de Longueville fut dans une dévotion fi grande •qu'elle ne fe mêloit d'aucune cabaile , néanmoins fon efptit avoit tant d'afeendant fur les perfonnes , qu'elle les faifoit pancher du oôté on elle avoiioit bien que fon inclination la portoit ; c'eft-à-dire , du côté de M. fon frère. La retraite auffi quelquefois comme le grand monde , fait éclore les femences des plus grandes affaires.
Les chofes étoient ainfi défefperées quand la Cour vint à Amiens , ou le Roi demeura quelques jours , & on y aflembla une partie de l'armée. En ce tems-Ià fe fit cette entreprife fur Oftende , où M. le Maréchal <TAumont , qui avoit été durant Phiver quelque tems dans Mardyck , s'engagea , fur la parole de quelques petites gens , qui furent trompés groiïierement par ceux d'Ofiendc , Iefquels ayant joiié une farce dans la Ville , firent femblant d'arrêter leur Gouverneur , crièrent : Vive le Roi , dans les tues , Se dirent mille injures des Efpagnols ; ces gens crédules allèrent trouver M. d'Aumont , comme H étoh à la rade avec douze ou quinze cens hommes , Se Payant affiné qu'à* étoit maître de la Ville s'il vouloh y venir j lui fans prendre aucun otage , entra fur le pont avec une partie de fes gens : les Efpagnols , qui étoient cachés dans les caves , en fortjxent i 6t fermant le Havre , prirent cinq ou fix cens hommes avec M. le Maréchal d'Aumont j mais le refle qui n'étoit pas entré , fe retira dans les navires.
Cette entreprife <POftende manquée , avec l'aflàire de Hedin » faifoit concevoir de grandes efperances à M. le Prince , & fit commencer la Campagne avec de fort méchantes apparences de fuccès. La Cour même -qui fe tronvoit en ce tems- là à l'armée , decrioit au moins pour la plupart les aflàires autant ou plus que les autres. Quoique la plupart des Officie» de l'armée n'étoient pas encore venus , le Roi s'approcha de Hedin avec dix ou douze mille hommes : ceux de dedans ayant quelques troupes Efpagnoles campées dans les dehors , fortirent pour efearmoucher , Se on tira le canon fur le Roi même , qui s'étoit âvancé j de manière que par cette déclaration fi ouverte , on ne fongea plus à traiuer
€h) MEMOIRES DU VICOMTE
An. l6;8. avec Hedin ; mais à s'y conduire comme avec une Place ennemie
Durant l'hiver , M. le Cardinal avoit tramé avec l'Ambafladenr d'Angleterre , qui preflfoit extrêmement que l'on s'engageât devant Dunkerque-, & on avoit figné les articles ; par lefquels il fut arrêté , que DunKerqne* feroit mis entre les mains des Anglots ; qu'ils fourniroient fix mille hommes de pied , & tiendroient la mer avec leur armée navale. Le traitté n'étoit que pour un an , dans lequ 1 ils dévoient continuer le même (encours par terre , aider auffi par mer an fiêge de Gravclines , qui devok demeurer au Roi , & ne prétendre point à d'autre Place qu'à celle de .Dunk'erque. M. le Cardinal fouhaitta que l'on marchât en Flandre j & M. de Turenne „ fans fçavoir fi on pourroit afiieger Dimxerque , ou G on s'arrêteroit à Bergues , deliroit aufli de faire voir naïvement aux Anglois que l'on faifoit tout fon pofïible pour l'exécution du traitté. Le Roi qui étoit campé à une petite heure de H-edin , s'en alla rejoindre la Reine à Montreuil , pour retourner enfemble à Calais , avec deux ou trois mille hommes que M. de Caflelnau commandait ; & M. de Turenne avec fept ou huit mille hommes , prit le chemin de S. Venant , pour y paJTer la Lys , 6c enfuite marcher vers Bergues 8c Duniterque.
En arrivant auprès de Betune , il apprit de M. le Marquis de Créquit, qui en étoit Gouverneur , qu'il y avoit deux ou trois Régimens de l'ennemi dans CaflTel , à cinq heures de S. Venant fur le chemin de Ber> gues y il lui donna fept ou huh cens chevaux , & quelques moufquetatres commandes , avec lefquels s'avançant , il prit dans Caflèl deux Régimens d'Infanterie Irlandois ,.qui fahbient deux ou trois cens hommes. M. de Turenne y arriva peu de tems après avec l'avant-garde ; & à caufe des mauvais chemins , il y fejourna un pur pour attendre fon bagage ; & s'il eût crû tous ceux du pays , il n'en auroit point mené , non plus que le canon , à caufe de la difficulté qu'il, trouverait par les chemins , lefquels ayoient été rendus plus mauvais qu'à l'ordinaire , à caufe du grand hiver qui avoit duré fi long -tems. Au mois de Mai, M. de Turenne voyant bien que la diligence étoit fort nécelfaire , & apprenant par les prifonniers que l'armée ennemie n'étoit pas enfemble , il fit fuivre toute la nuit le bagage , & faifant raccommoder les chemins , s'avança fur la Col me , & Iaifiànt Bergues à main gauche , marcha par des pays fort inondés , auprès d'une petite redoute- que les ennemis gardoient , avec trente hommes & un Capitaine : on fit un pafldge fur la rivière ; & ayant trouve quelques pillieo fui lefqueU oa mil des planches , on j
DE TU RE N N E , LIVRE HT. clvij
mena quelques chevaux par la bride : ce que voyant ceux de la Redoute An. i 6 & qu'on s'y avançoit avec cinquante ou fbixante înoufquetaires , ils fe rendirent. C'ctoit le feul paflage dont on put Te fervir , à caufe du pays inondé qui eft entre Fumes & Bergues. On ne voyoit de-là à Dunicerque rien que de l'eau , & M. de Turennc s'en retourna avec peine à Ton quartier qui étoit à une heure de-là i ayant laiflc M. de Bellefons , Lieutenant Généiai , avec quelque Infanterie , afin de reconnoître les chemins de-là à Dunxerque.
Il n'y avoit aucun homme dans le pays qui dit qu'il y eût un chemin ; & M. de Turenne ayant envoyé ce foir-là M. de Varenne le long de la Colme , laiflà Bcrgues à droite , pour voir s'il y auroit moyen de communiquer par- là avec Mardicx , où étoit M. de Caflelnau. Il lui rapporta qu'à caufe des eaux on ne pouvoit point palier : toute la nuit fe paflù fans qu'il crût qu'il y eût aucune apparence de pouvoir aller vers Dunxerque. Le matin , M. de Bellefons lui manda que les ennemis avoient quitté une autre Redoute près de Bergues , & qu'il y avoit une digue par laquelle il croyoit que l'on pouvoit aller vers les Forts , entre Bergues & DunKerque. Les ennemis , depuis la prife de MardicK , avoient travaillé fur la digue de Bergues à DunKerque , à deux grands Forts qui ctoient à une telle diltance , qu'il eft certain qu'étant en état de défenfe r on ne put point afliéger Bergues ni DunKerque fans les prendre , n'étant chacun qu'à une portée de canon l'un de l'autre , & à la même diflance chacun de ces deux villes- On n'avoh point eu d'information jufte de leur état ; de manière que cela avoit toujours paru le plus grand obftacie pour le fiége de DunKerque mais , comme j'ai dit , la réfoluûo» étoit prife de faire toutes chofes pour répondre avec netteté au traitté des Anglois.
M. de Turenne fe trouva de grand matin avec route l'armée à cette Redoute qui avoit été prife le foir auparavant ; & faifant accommoder le ponr fur la Colme , on s'avança vers ces Forts. Les prifonniers de la Redoute avoient dit que l'un étoit en état de défenfe & l'autre hors d'état. Aprèsavoir fait combler beaucoup de folles, les ennemis voyant que l'armée s-'avançoit entre Bergues & Dunxerque , commencèrent à abandonner les- Forts & la Digne. M. de Caflelnau étant arrivé avec les trois mille hommes qui ctoient partis avec le Roi & trois mille Anglois , étant dès le pour auparavant à une portée de canon des ennemis, ils firent fortir deux fcataillons de Dunxerque , & environ fix ou fept cens chevaux pour défendre le canal & les Forts!
clviij MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 6 y 8 . L'année s'approchant avec beaucoup de difficulté entre Bergues & Dun- «erque , les ennemis furent pris par derrière , Si leurs Forts n'étant point en défenfc , ils fe retirèrent à Bergues Se k Dunxerque : mais la plus grande partie entra dans la dernière Place. M. de Turenne ayant marché arec peu de gens fur cette digue , envoya promptement un de fes gens à nage , pour avertir M- de Caftelnau comme il avoit paflTé. H s'en vint le trouver auffitôt } & comme il falloir à l'inflant fe réfoudre au fiége de Bergues ou de Dunxerque , le premier étant fort aifé & l'autre fort difficile ; M. de Turenne croyant que fi on perdoit ce moment , que l*on ne pourroit jamais -y revenir , refulut , malgré toutes les difficultés , d'aller à Dunxerque. On -ne put pas y marcher ce jour-là , à caufe des eaux & des canaux ; mais ayant travaillé aux ponts fur la Colme , fur le canal de Honfcote a Dunxerque Se far celui de Furnes 1 la même ville , on fe trouva le lendemain à deux heures après midi auprès des Dunes.
Toutes les troupes de l'ennemi qui croient dans le voifinage s'y jetterent de façon , qu'il fe trouva dans la Place environ deux mille deux cens hommes de pied & fept à huit cens clievaux : M. le Marquis de Lede y étoit auffi entré le jour auparavant que l'armée y arriva. M. le Prince Se Dont Juan étoient encore à Bruxelles , perfuadés que Pentreprife étoit impoffible , puifque nous n'avions ni Bergues , ni Furnes , ni Gravelines , dont la première n'étoit diUame que d'une heure , l'autre de trois , la dernière de quatre ; Se la faifon empêchant qu'il n'y eût aucune herbe pour faire pahre les chevaux. On commença dès ce foir-là à prendre les quartiers ; & durant les cinq ou fix premiers jours, fi quelque Officier Général des ennemis avec un peu de troupes fe fut mis à Furnes ou à Bergues , difficilement eût-on pû faire les communications avant qu'il y fût entré beaucoup de troupes dans la ville: mais J'ennemi ayant crû au commencement que l'on affiégeroit Bergues , & ayant enfuite appris k fiége de Dunxerque , envoya feulement deux ou trois Régimens fous de méchans Officiers, qui, ayant ordre d'entrer dans ia ville, demeurèrent à Bergues, mandant l'impotlihilité d'exécuter ce qu'on leur commandoh. Les Efpagnois réfolurent alors d'aûcmbkr promptement l'armée pour venir au fecours.
Les premiers jours on efiuya de très-grandes difficultés par i'affiette du Camp , à caufe des communications ; par le manque de bois pour les foldats , & par celui du fou rage pour la Cavalerie. Comme on n'avoh que ia mer , il eft impoffible d'en tirer les aflTiftanccs néceflaircs à caufe de la difficulté des debarquemens ; & auffi les Anglois, hors quelques canons
. LE TURENNE, HPRE Ul ejl*
Si cinq mille hommes d'Infanterie qui ont très-bien fervi , apportèrent. An. 1658. fort peu de commodités au fiége. L# Roi qui étoit à Cafev > d** qu'il fçut que Ton ctok devant Dunxer que , prefla M. le Cardinal qui y donna les mains ; de manière qu'ils vinrent dam le vieux Fort de MardicK trois jour* après que l'on fut arrivé devant Dunicerque , où l'armée prit fes quartiers. M, de Turennc Ce logea dans les Dune» auprès de l'étang , & retint une bonne partie des troupes avec lui depuis la mer jufqu'au canal de Fumes , où i| pofla un Régiment d'Infanterie. Il mit enfuite quelques Régimens Lorrains , & un Régiment d'Infanterie dans le grand Fort entre Bergucs & Dunkerque avec peu de Cavalerie, & un Corps de troupes du côté de la mer , par où les ennemis pouvoient venir.
M. de Caftelnau demeura au-delà du canal de Bergpes avec les troupes qu'il avoh menées avec lui & les Anglois. II y eut des difficultés extrêmes à faire des ponts de communication : l'ennemi fortoit quelquefois de la> ville avec fept ou Huit efcadrons ; mais comme il n'y avoh point de tranchée ouverte, on n'étoît pas allez près de lui pour pouvoir rien entreprendre.
Ces premiers jours ayant été très-difficiles , il commença à venir au Camp quelques barques avec des vivres , & enfuite de l'avoine pour la Cavalerie qui étoit du côté des Dunes : il y vint aufli des outils & quelques pali (Fades avec quoi on travailla à la circonvallation qui ne valut jamais rien , & principalement du côté des Dunes. On fit aufli une-efiacade de gros piliers , liés par des chaînes que les matelots Anglois venoient accommoder , Jefquels ne pouvoient jamais rcGfler aux grandes marées , quand il y avoir beaucoup île vent. Mai» toutes les nuits la Cavalerie étoit de garde fur le bord de la mer : on mettoh des caillons quand la mer s'en alloit , & on les ôtoit avec les chevaux quand elle revenoit ; de forte qu'il n'y demeuroit jamais d'efpace vuide. L'armée qui étoit fort foible au commencement , groffiflbit peu à peu par beaucoup de troupes qui vinrent de France. On avoit trouve à propos de commencer le liège avec peu de troupes , plutôt qu'en les attendant de donner du tenu aux ennemis de fe rade m hier j ce qui aflurcment auroit rompu le deflein , leur étant aile de pourvoir à une Place comme Dunkerque , & voyant bien quç ce n'étoit que par-là feulement que la France maintenoit l'alliance des Anglois : mais l'affaire de Hedin & d'Oflende leur avoh donné de la fecurité. Le Roi fut quelques jours à Mardick , où M. le Cardinal faifoit pourvoir à toutes les munitions de guerre , & avoines pour la Cavalerie , & à faire apporter par mer des Êucines & des plates-formes. Comme pn commença à parler avant que la
clx MEMOIRES DU VICOMTE
An, 1658. tranchée fut ouverte , que les ennemis s'aflembloient , il confeiïïa trèt prudemment au Roi de s'en retourner à Calais , n'y ayant aucun lieu où il pût demeurer Jurement, & ce fiége-là étant parla fituation du pays d'une telle condition que la retraite étoit comme iuipoflible , s'il arrivoit du mal* fceur à un quartier de l'armée.
Trois ou quatre jours après le départ du Roi , de la Reine & de Moniteur, en ouvrit la tranchée du côté des Dunes , dont on fe fervoit comme de Place d'armes. La première nuit les ennemis firent une fortie avec toute leur Cavalerie : on eut beaucoup d'allarmes en plaçant les travailleurs , & les Anglois, qui n'étoient pas fort accoutumés aux fiéges, quittoient le travail & couroient aufli-tôt à leurs armes. Comme les premières nuits ne (ont gueres dangeroufes , on ne perdit prefque ptrfbnne. On vit le matin toute la Cavalerie des ennemis dehors , & la face de la ville étant grande de ce côté- là , les ennemis avoient bien vingt pièces de canon qui vo> oient les tranchées ; de forte que jtifqu'à onze heures ou midi , la Cavalerie ennemie s'avançant à la faveur du canon , paroifllut comme des troupes en campagne , les unes devant les autres $ mais des qu'elle vouloir approcher des tranchées , la Cavalerie du Roi la r< poufll.it avec tant de vigueur qu'en diverfes forties que les ennemis ont tait , ils n'ont pas eu le moindre avantage > & quoique notre Cavalerie perdit beaucoup par le canon & même par la moufqueterie , en approchant de la contrelearpe , on les a toujours poufles jufques fur le bord,
Les SuilTes relevèrent les Gardes , & le quatrième jour que Picardie étoit en garde , & que le Régiment du Pleflîs avoit la tête de la tranchée , il faifoit un li grand vent , que l'on ne pouvoit pas voir à caufe du fable. Les ennemis fortirent , raferent un peu le bout de la tranchée , & bleherent ou tuèrent cent hommes des nôtres. Les Anglois avoient une attaque à la main gauche , & la cinquième ou fixicine nuit on fut fur Ls bjrds des premières paliflàdes , que les Anglois attaquèrent fort vigoureufement i mais quoiqu'ils allaient hardiment fur les paliflàdes , ils ne fçavoient pa? s'y loger , & revenoient toujours dans les tranchées avec beaucoup de perte : on l'a auflî eflaye trois ou qua re fois du côté des François fans y réuflir. Vers le fixicine ou feptième jour de la tranchée ouverte , M. de Turenne eut avis que les ennemis s'aflembloient, & que M. le Prince 5c Pom Juan arrivoient à Fumes avec l'armée.
On ne pouvoit rien fa ire de bon du côté des Dunes pour la circonvallation ; 0c quoique l'on en prit quelques unes avancées, on ça xoyoit toujours d'autres
DE TU RENNE , LIVRE Î ÎT. clxj
très qui incommodoient j & l'incertitude fi un ennemi viendra encore par An« 1658» quelque côté , fait toujours paroître les chofcs moins dangcrcufe» que quand on le voit en prcfence. Les afliégés avoient fait divcrfcs fortics avec leur Cavalerie ; mais ils furent toujours rcpouffes avec tant de vigueur par la Cavalerie de l'armée du Roi , que cela les empêchoit de rien faire de conféquence : mais on y perdit toujours de bons Officiers , & principalement par leur canon , dont ils demeurèrent Iong-tems les maîtres. Tous les Officiers Généraux qui étoient M. de Schbmberg , M. de Crequi , M. de Varenne , M. d'Humieres , M. de Bcllcfons , M. de Gadagne , fe fignaloient toujours où ils fe rencontroient , & le Marquis de Crequi lit trèsbien à une ou deux forties de Cavalerie , dans Tune defquelles M. le Comte de Guiche , Mettre de Camp aux Gardes , fut bleffc , comme il y étoit couru volontaire : M. le Comte de Soiflbns eut auffî un cheval tué , & penfa être pris prifonnicr tout proche des palifiades de la contrefearpe.
Au huit ou neuvième jour de la tranchée ouverte , on avoit déjà pris quelques paiiflades avancées fur le glacis de la contrefearpe , & eflayé quelques logemens , où on n'avoit pu fe maintenir j lorfqu'on vit un Corps de Cavalerie qui s'avançoit le long des Dunes : on ne feavoit pas fi c'étoit toute l'année. M. de Turenne marcha avec peu de gens le long de la mer : dans ce tems-là ils pouffèrent la garde de l'autre côté des Dunes , qui n'étoit que d'un Régiment de Cavalerie } & M. le Maréchal d'Hocquincourt s'étant avance avec les coureurs , reçut un coup de moufquet par quelques foldats avancés à un petit travail ,dont il mourut le foir. On ne fçut pas feulement qu'il fût bleffc , que par des Trompettes qui vinrent , & cette Cavalerie fe retira auprès de l'Abbaye de Dunes , qui eft / affez proche de Furncs , où étoit l'armée des ennemis , environ à deux heures du Camp.
Les Suiffes entrèrent ce jour-là aux tranchées , & on ne put pas fe rendre maître de la contrefearpe. Le lendemain on vit toute l'armée des ennemis qui marchoitdans les Dunes, & cet avantage qu'elles leur donnoient pour s'approcher du quartier général , fe faifoit encore bien mi-.ux voit quand l'ennemi ctoit proche j de forte que M. de Turenne s'avança de fept ou huit cens pas feulement , au-devant de fon quartier avec les troupes qui y étoient , laiffa toutes les autres dans la circonvallation , & occupa une haute Dune , où il craignoit que les ennemis ne vinffent fe mettre ; lit promptement planter des pieux fur l'Lllrang vis-à-vis de ce lieu ; l'autre eflacade lui devenant inutile , à caufe qu'il avoit fait avancer fes troupes,
tlxij MEMOIRES DU VICOMTE
Jl N. i 6 5 8. On fit auffi quelque peiit retranchement fur le haut des Dunes en préfence ;
mais on peut bien juger que tous ces travaux-là ne pouvoient être guère bons , étant faits en fi peu de tems j & que des piliers plantes à la hâte où. la marée revenoit , ne pouvoient gueres bien tenir.
L'enn>. mi s'étant avancé à une demie heure de ce lieu , où M. de Tu» renne s'étoit mis avec l'armée , Ht altc ; & on vit bien qu'il falloit loger. Dom Juan d'Autriche avoit la main droite qui regardoit la mer , & M. le Prince de Condé avoit la gauche qui alloit fur le canal , qui vient de Furnes à Dunkerque. Il y a de cet efpace-là environ quinze cens pas de Dunes qui font acceflïblcs , mais inégales , l'Eftrang à la main droite , & à la main gauche une prairie de douze ou quinze cens pas , traverfée de petits foflez qui vont jufqu'au canal de Furnes. M. le Prince fît facilement la communication de ces petits foflez , & deux ou trois heures devant la nuit il fit un pont fur le canal avec beaucoup de barques qui lui vinrent de Furnes ; & ce pont tenoit à fon aile gauche. M. de Turenne allant le long de ce canal, les vit travailler au pont , & le taire en une heure. U fit retirer toutes les gardes avancées qui étoient de ce côté-là , & voiant l'avantage que l'ennemi auroit de marcher d'un côté & d'un autre du canal vers Dunkerque , il fentit à l'înflant qu'il n'y avoit rien à faire que de combattre les ennemis , il envoia fes ordres à tous les quartiers , pour fe rendre deux heures devant le jour au fien. 11 commanda aux Anglois qui étoient entre Dunkerque & Mardicx d'envoyer leur bagage fous le Fort , & aux troupes qui étoient cn-decà du Canal de Dunkerque à Bergues, de mettre le leur fous un grand Fort que les ennemis avoient commencé l'hiver & que l'on gardoit.
Comme il y avoit fix ou fept canaux entre les quartiers , il étoit bien plus £a< ile à ceux de Dunkerque de faire quelque fortie fur eux quand ils étoient affaiblis , & ainfi il étoit fort dangereux de laitier une grande circonvallation fans troupes ; ceux de la ville pouvant mettre le feu au Camp & rompre les ponts de communication. Outre cela la tranchée le mettoit en grande peine ; car une fortie des aiïiégés & un ctonnement.de troupes qui fe croyoient abandonnées , l'armée marchant au-devant de l'ennemi , l'auroit obligé à lever le fiege. D'ailleurs, comme on étoit tout proche du chemin couvert de la contrefearpe , ik qu'il y avoit déjà quelques traverfes de glacis prifes , les forties étoient fort à craindre , parecqu'on ne peut plus fortir des tranchées, quand la tête eft poufice; & la confufion s'y met aifcinent- L'ennemi ayant toutes les contrefearpes , & le feu de la Place , au lieu que les tranchées étoient fort referrées , & fi avancées que la Cavalerie ne pou-
DE TURENNE , LIVRE II I. clxiij
Voit plus agir , on ne pouvoir pas remédier à cela & continuer fon deiTein An. 1 6 c S. de combattre , qu'en faifant entrer , comme l'on fit , une bonne garde de tranchée qui fut deux bataillons des Gardes Françoifes , qui eurent ordre d'eflàyer à fe loger fur la contrefcarpe , comme ks jours précéder». Les Angiois entrèrent aufli à la main gauche avec une bonne garde , & il y «ut huit efcadrons de Cavalerie commandée pour y être de renfort.
Les troupes marchèrent toute la nuit félon Tordre donné , & les dernières lurent un peu devant le jour au quartier de M. de Turenne. La nuit fe paflà tie cette façon , les ennemis ayant feulement envoyé donner une ailarme ou deux. II s'y trouva de l'armée du Roi , fans compter ce qui demeura •u Camp , aux bagages & à la tranchée , huit à neuf mille hommes de pied & cinq ou Cx mille chevaux. II y avoh dix bataillons François & frx Angiois , & deux bataillons François mêlés dans l'aile droite delà Cavalerie, & des moufquetaires François & Angiois dans l'aile gauche avec dix pièces de canon , dont cinq aiioient à l'aile droite entre les Dunes & la prairie» & les cinq autres le long de PEflrang, lequel étoit très-large , pareeque la mer étoit baffe. II y avoit cinquante quatre efcadrons de Cavalerie légère, & quatre de Gendarmes.
La première ligne de Paîle droite 6c de Paîle gauche étoit compofée chacune de quatorze efcadrons , les fécondes lignes de dix chacune , quatre efcadrons de Gendarmes qui foutenoient l'Infanterie , & fix efcadrons de réferve qui marchoient à une aflez grande diftance derrière toute l'armée* J.a première ligne d'Infanterie étoit de dix bataillons & la féconde de fix qui n'avoient point de commandes devant eux que cinquante moufque* taires des Gardes , pour faire un peu éloigner la Cavalerie ennemie qui étoit en petites troupes fur les Dunes un peu loin de leur armée.
M. de Caltelnau commandoit l'aile gauche , & avoit M. de Varennes qui inenoit la première ligne de la Cavalerie ; & comme les Lorrains en faifoient une partie , M. de Ligneville commandoit quelques efcadrons près de l'Infanterie. M. le Marquis de Crequi commandoit les efcadrons de la droite de l'aile droite , & M. d'Humieres étoit avec ceux qui étoient proche de rinfanterie. M. de Schomberg commandoit la féconde ligne de l'aile gauche, & M. d'Efquencourt la féconde ligne de l'aile droite. M. de Richelieu étoit à la réferve , & M. de Gadagne commandoit la première ligne de l'Infanterie , & M. de Bellefons la féconde. L'Infanterie Angloife de la première & féconde ligne étoit commandée par M . le Général Loc kart, Ambaftadeur d'Angleterre en France, & par M. Morgan, Général Major.
clxîr MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1658. A une heure de jour, on fortit en cet ordre de ce lieu où M. de Turenne s'étoit avancé le jour précédent dans les Dunes , & où les troupes I'étoîent venu joindre la nuit j & comme les Gardes des deux armées voyoient , dès que l'armée du Roi commença à monter fur la première Dunè , les ennemis furent promptement avertis de fa marche ; de manière que l'on vit revenir en diligence quelques chevaux qui ctoient à la pâture , & former les efeadrons & bataillons qui étoient dans le Camp fans bagage. Leur armée étoit demeurée comme le jour précédent : Dom Juan d'Autriche à la main droite avec le Marquis de Caraccne Se le Duc d'Yorx , le Duc de Gloce(tre& Dom Eflevan de Gamare ; & à la main gauche M. le Prince de Condé avec fes Officiers Généraux , M. de Coligni , M. de Bouteville , M. de Pcrfan , M. de Guitaut & M. le Comte de la Suze : M. de Marfin qui étoit le feul Officier Général qui y manquoit , étoit avec un petit Corps vers le Luxembourg. La Cavalerie de l'aile gauche qui étoit fort étendue vers le canal „ ne pouvant pas cire employée dans cette prairie , à caulédes foffés , M. le Prince la mit fur cinq ou iîx lignes depuis les Dunes jufqu'i ces fortes , où ni les uns ni le* autres ne pouvoient marcher que deux où trois efeadrons de front. II mit deux bataillons dans un lieu un peu cou» vert , tout devant fa Cavalerie ; & après , eu remontant les Dunes , il commençoit à y en avoir jufqu'à ce qu'ils joignirent l'Infanterie de Dom Juan d'Autriche , laquelle alloit jufqu'au bord des Dîmes qui regarde l'Eftrang , Se toute fa Cavalerie étoit derrière fon Infanterie , de laquelle il avoit avancé un bataillon Efpagnol fur uue Dune aflez haute, qui étoit près de cent pas devant toutes les autres»
On les vk fe ranger en cet ordre-là : comme l'armée du Roi marchoit à eux, & comme la hauteur des Dunes empêchoh de voir tous leurs mou* Vemens , M. de Turenne croyoit qu'il y avoit beaucoup de Cavalerie derrière leur Infanterie , Se on lui dit après que M. le Prince , qui avoit cinq ou fix lignes les unes derrière les autres, envouloit prendre quelqu'une pour mettre derrière fon Infanterie , comme en effet fes Gardes y ctoient, cv encore quelques efeadrons. Le canon de l'ennemi n'étoitpas encore venu , & il devoit arriver ce foir-Ià avec leur bagage ; & il pouvoit y avoir dans leur armée neuf à dix mille chevaux & cinq à fix mille hommes de pied. M. le Prince courut lui-même avertir Dom Juan que l'armée du Roi marchoit , Se il fit mettre fes troupes en ordre avec toute la diligence qu'il fe peut.
Les chofes étant aiflfi cUfpofces des deux côtés , l'armée du Roi marchoit
DE TU R E N NE y LIVRE III. clxv
âu petit pas , & l'ennemi étant allez empêché à fe mettre en bataille , tous An. i 6 j £. les Officiers Généraux y étoient occupes , & on voyoh bien qu'il n'en venoit point à leurs gardes avancées , Icfquelles fe retiraient vers le gros de l'armée , fans efearmoucher. On voyoit bien aufli que plus de diligence à marcher apporterait un grand avantage , ôtant toujours à l'ennemi utt tems de fe mettre en ordre : mais un Corps d'armée qui marche en bataille ne peut aller qu'un certain pas réglé , & fouvent il faut un peu attendre les uns les autres pour fe pouvoir ranger. On avoit , comme j'ai dit , dans l'armée du Roi cinq pièces de canon à chaque aîle , qui marchoient à la tête des premiers efeadrons & étoient à une diflance raifonnable de l'ennemi. On tirait un coup ou deux de chacune , & après on attelloit en diligence pour reprendre la tête des efeadrons. On fit quatre ou cinq décharges avant que de joindre les ennemis.
Les Anglois qui étoient à l'aile gauche , trouvant les premiers cette Dune qui étoit plus avancée , montèrent avec deux bataillons pour l'attaquer , Se ils eurent quelque tems les piques croifëes avec les Efpagnois ; mais la grande réfolution avec laquelle ils les attaquèrent, Se quelque» commandés d'Infanterie du Corps Anglois qui vinrent par le flanc, obligea un Régiment Efpagnol à fe meure en confufion & à s'enfuir : c'etoie celui de Dom Gafpard Boniface.
La Cavalerie de l'ennemi fourint allez bien au commencement fon Infanterie ; mais les Rcgimens de Cavalerie de l'aile gauche , ayant promptement fecouru les Anglois , Se aufli quelques efeadrons des nôtres ayant pris le long de l'Eftrang , vinrent fe mettre entre les deux lignes de l'ennemi ; ce qui les mit en confufion , étant aufli chargés vigoureufement à la: • *ête , dans le tems que les Anglois étoient montés fur la Dune , & que ce Régiment Efpagnol & celui qui le foutenoit commençaient à reculer. Les- Gardes , les Suifles , les Régimens de Picardie & de Turenne commençaient à attaquer l'Infanterie qui étoit devant eux ; & les quatre efeadrons* de l'avant-garde marchèrent à ce qui avoit la tête du Corps de M. le Prince J Son Infanterie ne fit qu'une fort méchante dccharge,& l'Infanterie de l'armée du Roi ne tira prefque pas , Se ne fe mit en nulle confufion pour les rompre. La Cavalerie rompit aufli les premiers efeadrons de l'ennemi avec pem de réfiflance ; Se pou liant trop avant , elle fut ramenée par celle de l'ennemi , où M. le Prince fe trouvant , il y eut un tems où les chofes furent un peu en balance. Toute la Cavalerie de l'ennemi avançant en bon ordre , à «aide de ce petit fuccès y mai» n'y ayant eu que quatre efeadrons poulie* M
clxvj MEMOIRES DU VICOMTE
An. i 6 5 8, la Cavalerie fe trou voit derrière en bon qrJre , & les Gardes & les Suifle* qui avoient trouve fort peu de réliflance , 8c qui étoient en fort bon ordre ( quoique les derniers eufient été chargés par les Gardes à cheval de M. le Prince , dont il en demeura une partie fans qu'ils entraffént dans le bataillon ) fc tournèrent un peu à droit , & reçurent avec un fort grand feu cette Cavalerie de M. le Prince qui s'avançoit. Le Régiment de Montgommeri Infanterie , qui étoit aufli mêle dans l'aile droite , fit une décharge , & ces Régimens pou (Tés fe remirent. M. le Prince y eut fon cheval blcflc & en prit diligemment un autre : ia confufion commençant déjà dans fes troupes, il eut grand' peine à fc fauver. MM. de Bouteville & Coligni y furent pris : M. de Meillc pris & blcflc , dont il mourut peu de jours après.
Ceci arrivant un peu après que la confufion fe fut mis dans Paîle droite des ennemis , toute leur armée fe mit en défordre fans fe rallier ; 8c hors quelques efeadrons qui fe débandèrent , toute l'armée les fuivit un quart d'heure en fort bon ordre : une partie de leur Infanterie fe fauva par la main gauche dans le marais j tout le relie fut pris : il y eut bien entre trois & quatre mille prifonniers de Pennemi , & mille au plus tués ou bleffés. De Parmce du Roi , il y eut quelques Officiers 8c Cavaliers tués des efeadrons de la droite & de la gauche des deux ailes , quelques Soldats & Officiers de l'Infanterie Angloife , & peu du refte de l'Infanterie.
Comme on étoit engage au fiége , on ne put pas fuivre fort long-tems ; néanmoins la Cavalerie pou fia jufqu'auprcs de Furnes , derrière laquelle Place les ennemis fe retirèrent , &. s'y arrêtèrent , fçachant bien que Parmce du Roi s'arréteroit an fiége : il s'y fauva quantité de prifonniers , que les Cavaliers & les Officiers iaifToient aller pour leur rançon ; & on fçut depuis que prcfquc tous les Officiers de l'ennemi le furent dans le combat : Dom Juan & le Marquis de Caracene , M. le Duc d'Yorx & M. le Duc de Gloceflre fon frère , étoient à Paîle droite , qui firent très-bien ; mais ils furent obliges de fe fauver avec les autres.
M. de Turenne retournant au Camp , envoya M. de Pertuis en portée la nouvelle au Roi , qui étoit à Calais , lequel revint le lendemain à Mardycx , Si le fiége fe continua. Les aflîégés n'ayant point relâché de leur vigoureufe réfiflanec ; trois jours après la bataille , M. le Marquis de Créqui fe logea avec le Régiment de Turenne fur la contrefearpe , où on perdit beaucoup de gens j & depuis cela , M. de Schomberg , M. de Varenne , M. d'Humieres , M. de Bellefons & M. de Gadagne avancèrent à leur garde autant qu'il fe pouvoit : comme il y avoit beaucoup de ira-
DE TU RENNE , LIVRE III. clxvij
▼erfes , H n'y avoit point de garde où il ne fallût faire quelque chofe de An. 1658.
fort vigoureux à découvert. Les Anglois qui étoient à main gauche ,
quoiqu'ils fiflent très-bien leur devoir , ne purent jamais fe loger fur la
contrefearpe qu'après qu'elle fut abandonnée. M. de Caftelnau , qui avoit
agi avec beaucoup d'utilité & de vigueur durant tout le fiege , fut blette ,
allant au Fort Léon , dont il mourut. Comme depuis la bataille on ne
craignoit plus d'engager beaucoup d'Infanterie devant la Ville , on avoit
commencé une attaque à ce Fort , qui fervit plutôt à une diverfion qu'à
autre chofe : on fit auffi abandonner aux ennemis un Fort de bois , dans
lequel ils avoient du canon , aufli-bien que tout le long d'une digue qui
avançoh dans la mer , dequoi ils incommodoient fort la tranchée ; mais
Hsle quittèrent bientôt ; de manière que fix ou fept jours après la bataille,
qui étoh le dix-huitième de l'ouverture de la tranchée , comme on ctoit
logé au pied de leur dernier ouvrage , ils demandèrent à capituler. On
tçut que le Marquis de Lede étoit mort le même jour , ayant été blello
cinq ou fix jours auparavant.
Le Roi étant depuis cinq ou fix jours à Mardycx , vint le lendemain avec M. le Cardinal au quartier de M. de Turenne , où les ôtages étant donnés , la Capitulation fut lignée , 6c la garnifon fortit un jour après , 6c fin conduite à S. Orner : il y refloit mille hommes de pied en fept ou huit Régimens , 6c fix à fept cens chevaux. La Ville fut , félon le traitté , remife aux Anglois ; & deux jours après M. de Turenne marcha à Bergues. Les ennemis étoient demeurés à Furnes , & avoient laifle huit ou neuf cens hommes dans Bergues. Le Roi qui n'avoit bougé de Mardycx depuis la prife de Dunxerque , y vint comme l'armée y arrivoit j & la tranchée étant ouverte le lendemain, il vint encore fe promener au quartier de M. de Turenne , 6c il paroiflbit bien qu'il avoit fort mauvais vifage ; & en effet il eut dès le foir une grande fièvre , & avoua qu'il en avoit quelque reflfrntiment depuis deux jours , fans l'avoir voulu dire : c'eft là où fa grande maladie commença ; 6c étant porté à Calais , il y fut à l'cxtremité.
La première nuit de la tranchée à Bergues , on emporta une redoute que les ennemis avoient proche de leur contrefearpe , 6c on fe logea en un lieu , avec toute la garde de la tranchée , où on ne pouvoit pas allée de jour. Le lendemain , M. de Schomberg commanda la garde : on emporta la contrefearpe 6c tous les travaux de dehors , Se on fe logea fur le bord du fofle , lequel on commença à remplir , & il lit mener du canon
. clxvîij 'MEMOIRES DU VI C 0 M TE
An. 1658. à découvert près de la porte , de forte que ceux de la Ville demandant k capituler , ne furent reçus que prifonniers de guerre. Il y avoit cinq vieux Régimens d'Infanterie Se un Régiment de Cavalerie dans la Place , qui faifoient entre huit & neuf cens hommes : des qu'ils curent demande à capituler , & qu'ils virent qu'on ne les vouloit recevoir que prifonniers de guerre , il leur prit un fi grand étonnement , que beaucoup fe ietterent dans le marais pour fe fauver j mais ils furent repris par les Soldats , Se le relie jettoit les armes , & abandonna toui fes polies le long des murailles ; & fi M. de Turenne n'y fût arrivé , on alloit piller la Ville : on fit enfermer tous ces Soldats & Officiers , & ils furent envoyés en France par Calais. Le lendemain M. de Turenne fçacltant que l'ennemi quittoit les environs de Furnes , y envoya M. de Varcnne avec deux mille hommes , Si fuivit quatre ou cinq heures après , avec fort peu de gens. Ceux <Ie Fumes ayant tiré quelques coups , voyant qu'ils étoient abandonnés par leur armée , qui étoit à Nienport , & qu'elle n'y avoit laifle que quatre-vingt hommes , fe rendirent à un Trompette qu'il leur envoya , après avoir fort menace les Bourgeois qu'ils feroient pillés s'ijs fe défendo,tnt , Se dans l'inllant mime M. de Turçnne entra dans la Ville, & renvuïa ces quatre-vingt homme» à Nieuport , où étoit DomJuan d'Autriche. II y demeura cette nuit-là ; pareequ'ils ne fe rendirent qu'à une heure de nuit , & s'en retourna le lendemain de grand matin au Camp j & comme il avoit tenu M. le Marquis de Créqui avec un Corps à Rofebrugh , qui efl fur le chemin de Bergues à Vprcs , il lui ordonna de prendre le chemin de Dixmuyde par le dedans du pais ; & lui il marcha le long de la digue droit à la Fintelle & à la Kenoquc , où fe fépare le canal qui va à Xpres St à Dixmuyde.
Les ennemis qui depuis la prife de Bergues s'étoient retirés entre Nieuport , Dixmuyde 6V Ypres , vouloîent garder ces canaux là ; mais la marche fi promte , qui ne leur donnoit aucun teins , les empechoit d'of r s'arrêter en aucun lieu , n'ayant pas eu Je tems de s'accommoder. Ils commençotent à travailler à une redoute à la Kenoque , & il y avoit qu l^ue Cavalerie derrière ; & comme c'efl un pays où on ne va que par des di-
gues , le premier fortifié en un lieu y a grand avantage j mais le peu de tems qu'ils avoient pour difpofer leurs affaires , les faifoit toujours prendre des partis aufquels on voyoit bien que la néceflîté les obligeoit , 8c ainfi ils étoient toujours embarafTés dès que l'on s'avançoit , étant aifé de ponnoître qu'ils ne s'arrêtoient que dans l'efperance qu'ils avoieut , q»e
Von
DE TU RENNE, LIVRE JIL clxîx
ron n'iroh pas plus avant, & leur bagage étoit toujours quatre ou cinq An. heures derrière eux. L'armée du Roi ayant donc fait une grande marche de Bergues à la Kenoque , où un tiers de nos troupes pafia à nage pour prendre des beftiaux qui étoient au-delà ; on marcha le lendemain de grand matin vers Dixmuyde , qui n'en eft qu'à une bonne heure , & où on ne va aufli que par des digues.
La Ville avoit été fort négligée , étant au cœur du pays , & l'on commençoh depuis huit ou dix jours à en raccommoder les contrefcarpes. M. le Prince qui demeura Iong-tems à une porte pour voir arriver l'armée du Roi , vit bien qu'il n'étoit pas en état de la défendre ; il y Iaifla néanmoins trois ou quatre cens hommes , avec ordre , comme il parut depuis , de fe rendre en cas que l'on paflat la rivière , & qu'ils viûent que l'on formât le fiége. L'armée de l'ennemi étoit entre cette Place & Nicuport ; mais ayant mis des gens dans Ypres , ils s'étoicnt beaucoup aflbiblis ; & outre cela , ils ne trouvoient pas à propos , à caufe de l'étonnement de leurs troupes , de faire tête en aucun endroit , quelque ferré qu'il fût.
L'armée du Roi fit un pont auprès de Dixmuyde ; & ayant fait paûec quelques troupes pour fommer la Ville , M. de Moret arriva en ce temslà , envoyé par M. le Cardinal à M. de Turenne , pour lui dire que le Roi étoit à l'extrémité , & qu'il n'entreprît risn avant que de fçavoir l'état de la maladie de Sa Majeftc : peut-être que l'on eut fongé à pafier la rivière , fi la Ville ne fe fût renduë. Les habhans envoyèrent demander à capituler ; & M. de Turenne permit à la garnifon de fe retirer à leur armée ou à Nieuport ; ce qu'elle fit. M. le Cardinal mandoh à M de Turenne de lui envoyer quelques Compagnies des Gardes & deux ou trois des Suiffes j ce qu'il fit : M. le Comte de SouTons s'en alla avec ces Compagnies de Suifles. On étoit fort en peine de la maladie du Roi j & toute l'armée avoit les fentimens qu'elle devoit , réfoiuë de demeurer dans fon devoir lî quelque malheur arrivoit. Comme c'efl une chofe qui regarde le détail de la Cour , beaucoup de performes qui y étoient , pourront parler de toutes les circonftances , lefquelles M. de Turenne a fort bien fçûës. Le Roi a toujours dans cette extrémité témoigné une grande tendrefie à M. le Cardinal , lequel fut un jour ou deux en peine des difpofiuons de Monfieur , auquel il paria de très-bon fens , & lui dit qu'il fçavoit qu'il y avoit des gens qui caballorent avec lui fur la. maladie du Roi , & que fi quelque malheur arrivoit , qu'il ne falloit pas qu'il fe mit en peine , ni douter que lui & tout le Royaume ne fe fourniflènt. M. le Cardinal contre qui on crie ,
clxx .MEMOIRES DU VICOMTE
An. i6; 8. comme on fait d'ordinaire contre ceux qui gouvernent , trouva beaucoup d'amis en ce tctns-là. Il y eut quelques femmes à qui la Reine fçut fort mauvais gré des difcours qu'elles avoient tenu durant la maladie du Roi , & de leur curiofité de voir comme il fe portoit. Le Roi fut deux jours à lVxtrémiié , & revint par du vin émctique , parlant dans fes rêveries fort fouvent do l'armée. II commença après un grand effort de nature à reprendn.- un peu de vigueur , & il n'y eut d'allarme que ces deux jours j car les rcjouifTances recommencèrent après , cV l'on envoya des courriers par tout annoncer la convalcfcence de Sa Majcfié.
M. de Turenne ne bougea de l'armée auprès de Dixmuydc , & recevoit tous les jours de M. le Cardinal des lettres fur l'état où étoit le Roi , dont la maladie lit arrêter l'armée neuf ou dix jours , fans rien entreprendre. On lit feulement avancer M. le Marquis de Créqui fort proche de Nieu. po;t : l'ennemi croyant que c'étoit le Corps de l'armée , quitta fon Camp qui étoit à une demie heure de Nieuport , derrière un canal où il commençoit à fe retrancher , & fe fépara. M. le Marquis de Caracéne entra à Nieuport avec une bonne partie de l'Infanterie ; M. le Prince s'en alla à Ollende , & Dom Juan à Bruges. Sans la maladie du Roi , M. de Turenne fe feroit mis entre Nieuport & Ollende le même jour que l'ennemi fe fépara j & comme on a fçù depuis qu'ils n'avoient ni vivres ni munitions de guerre dans cette Place , & qu'on pouvoir couper tous leurs convois , il efl certain que l'on eût pris les deux tiers de l'armée d'Efpar gne , avec un peu de patience.
Le Roi commençant à fe mieux porter , M. le Cardinal manda à M. de Turenne qu'il s'en venoit à Bergues , & le pria de s'y en venir. C'étoit dans le commencement du mois de Juillet j & M. le Maréchal de la Ferté qui avoit ademblé fon Corps ordinaire de troupes , qui pouvoit monter en tout à cinq ou fix mille hommes , étoit vers Lens j & M. le Cardinal lui avoit promis dès le commencement de la Campagne , qu'il prendroit quelque tems pour lui faire faire un fiége ; de forte qu'il lui manda de s'en venir à Caffel , & M. le Cardinal s'y trouva avec M. de Turenne : M. le Tellicr y étoit aufîî ; & devant que de partir de Bergues , on étoit convenu qu'il n'y avoit point d'autre Place à aflléger que Gravelincs , M~ de Turenne ayant fait voir à M. le Cardinal qu'il efperoit couvrir avec l'armée Bergues , Fumes & Dixmuyde , & qu'il pouvoit donner la main à Gravelines , fi l'ennemi y alloit j ce qu'on ne pouvoit pas faire au fiége d'aucune autre Place, où il eût JâUù s'éloigner davantage des Villes cou-
-DE TU RENNE, LIVKEIIL clxxj
quifes. .Pavois oubfté de dire que M. de Turenne avoit déjà vû une fois M. le Cardinal à Bcrgues depuis la maladie du Roi , où il lui avoit conté tout ce qui s'y étoit parte. Le Miniftre lai:Ta partir le Roi pour aller à Paris avec la Reine : Sa Majeflé ctoit encore fort foible ; mais elle fe remit fort promptement ; & le Cardinal voulant voir encore commencer quelque chofe avant que de s'en aller , allongea fon féjour dans le pays jufqu'à la prife de Gravelines. On alla donc à CafTel , où étoit M. le Maréchal de la Ferté , qui dit à M. le Cardinal, que pourvu qu'il demeurée dans le voifinage , il entreprendroit ce qu'il voudroit , Se ainfi il fît marcher des troupes pour invefiir Gravelines.
Depuis la bataille de Dunkerquc , l'ennemi avoit retiré fa meilleure Infanterie de Gravelines j & ayant le coeur du pays à défendre , n'avoit laine dans cette Place que fept à huit cens hommes. M. de Turenne envoya fept ou huit Régimens d'Infanterie pour le fiége , Se demeura auprès de Dixmuyde : M. le Marquis de Créqui étoit toujours avec un Corps détaché près de Nieuport , où M. le Duc d'York & M. le Marquis de Caracêne furent plus d'un mois , M. le Prince à Oflende , & Dom Juan à Bmges,éV M. le Prince de Ligne à Ypres. L'armée du Roi ne s'afFoibliffluc que par les maladies , quoiqu'il fallût aller tous les jours au fourage, 8c que l'on fit. beaucoup de conrfes dans le pays.
M. de Turenne' envoya M. de Varenne , Lieutenant Général , que M. le Maréchal de la Perte lui demanda , comme une perfonne qui entendoit très-bien les fiéges. Le troifième ou quatrième jour après la tranchée ouverte , il fut tué d'un coup de canon. II avoit été toute fa vie avec M. de Turenne ; & c'étoit un des meilleurs Officiers qu'il y eût en France. M. le Comte de Moret fut auflî tué du même coup. Il ctoit Lieutenant des Gendarmes de M. le Cardinal , & devoit avoir le Gouvernement de Gravelines. M. de Turenne l'aimoit tendrement ; Se il n'y avoit point de Gentilhomme en France à qui il eût fi-tôt ouvert fon cœur , lui ayant reconnu en diverfes affaires un procédé fort fincere , & accompagné de beaucoup de jugement , fans laquelle qualité toutes les autres , & principalement à la Cour , fe rendent inutiles & à foi & à fes amis. II nVft pas croyable combien il en a été touché , comme d'une perte qui n? Te répare point.
On ne fit prcfque point de circonvallation à Gravelines , à caiife que l'armée du Roi couvroit le fiége. On demeura trois femaines devant la Place , Se la tranchée avoit été ouverte près de quinze jours avant que les ennemis changeaûent de poûure. Ils avoient toujours eu un Corps fou»
. clxxij MEMOIRES DU VICOMTE
Ah. i 6 j8. M. de Martin , qui regardoit le Luxembourg , lequel ils firent rapprocher de la Flandre, & levèrent troh ou quatre mille hommes de pied vers le Brabant : tout cela fe trouva prêt à marcher vers le tcms que j'ai dit. Ils avoient au commencement de la Campagne un Corps de Cavalerie qu< pauoît douze mille chevaux : ils l'eftimoient quatorze mille , lequel s'étant raccommodé , & ayant beaucoup de Régime™ qui n'avoient pas été à la bataille de Dunxerque , leur armée s'aflembla vers Bruges > & s'approchant de la Lys pour s'éloigner du côté de Dixmuyde , où étoh l'armée du Roi , ils y joignirent M. de Marfin , avec une partie de Tes nouvelles levées , paûerent par Ypres , où étoh le Corps de M. le Prince de Ligne * & s'avancèrent vers Poperingue en Corps d'armée , où étoient tous le» Généraux.
M. de Turenne voyant que le côté de Nienport & cPOflende fe degarniflbit de troupes pour compofer l'armée , changea de poflure , & fit marcher M. le Marquis de Créqui avec fon Corps , qui étoit proche de Nieuport , à la Fintelle , pour fe tenir à la tête de l'armée de l'ennemi , qui étoit à Poperingue, Se qui s'avancoit à Rofebrugh : ce Corps avoit ordre de renvoyer fes bagages au Camp , & étoit deftiné pour Dixmuyde, y tenant toujours la main par des Dragons & de la Cavalerie qui étoit à la Kenoque , de peur que l'ennemi , qui avoit tout fon bagage fous Ypres , ne dérobât une marche , iaiflànt Bergues a main droite > pour aller fecourir Gravelines , éloignée feulement de fix à fept heures.
M. de Turenne tenoit deux brigades de Cavalerie à Mardyci , qui avoient ordre de marcher à Gravelines dès qu'ils auraient langue des ennemis ; & lui avec peu de troupes fe tenoit auprès de Dunkerque , d'où il avoit répandu de petits Corps réparés julques par-delà Fûmes. On laiflbit toujours une garde devant Dixmuyde i & de l'autre côté , ce qui étoh à Mardyck voyoit le Camp de Gravelines ; il. y a bien deux lieues de Pun à Pautre , mais c'efl le pays qui fait que l'on peut fe gouverner de cette façon. L'ennemi ne pouvant le traverfer qu'en faifant des ponts , on étoit libre à fe féconder fur une grande digue : les bagages qui étoient à côté n'embarraïïbieqt point } & ces Corp à une demie heure , ou une heure les uns des autres , étoient aufli-tôt fecourus par-deûus la digue ; 8c la connoiflànce du pays fait voir que l'on ce peut pas fe mettre entre deux.
On demeura en cette poflure-là jufqu'à la fin du fiége de Gravelines qui dura vingt-cinq ou vingt-fia jour» de tranchée ouverte : M. le Marqui»
DE TURENNE, LIVRE III. clxxiii
dtJxelIes y fut tué , qui étoit un homme de mérite,& qui étoit des premiers An. 1658. Lieutenans Généraux de France. II y eut bien auffi huit ou neuf cens hommes de tués ou bleffés au fiége j & comme c'eA une des meilleures Places qui fe puiffe voir , quoiqu'il y eût fort peu de gens dedans , Us ne biffèrent pas de faire une réûflance qui donna affez de peine.
Les ennemis qui étoient à Rofebrugh ayant feu que Gravelines caphuloh , fe retirèrent vers Ypres , & de-là le long de la Lys. M. le Cardinal qui avoh demeuré durant tout le fiége à Calais , & qui avec un grand foin faifoit fournir toutes chofes , quoiqu'il ne parut pas qu'il y eut aucun préparatif au commencement, s'en vint à Dunkerque avant que de s'en retourner trouver le Roi. On efl obligé de dire qu'il n'y a perfonne , ni qui travaille tant , ni qui trouve tant d'expédiens avec une grande netteté d'efprit pour terminer beaucoup d'affaires de différentes fortes. Beaucoup de personnes qui auraient été en fa place s'en feraient retournés avec le Roi après la prife de Dunkerque , où il s'en vint ainfi que j'ai dit , & où M. de Turennele trouva.
M. le Maréchal de la Ferté , après la prife de Gravelines , laillà fes troupes à deux ou trois Lieutenans Généraux , & s'en retourna en France , oui il avoh des affaires. On renvoya deux ou trois Régimens d'Infanterie auprès de Hedin , où il demeurait un Corps d'armée de dix mille chevaux & de neuf à dix mille hommes de pied, & un affez bel équipage d'artillerie & de vivres pour la Campagne. M. le Cardinal refta un jour entier à Dunkerque , & le Roi qui s'étoit arrêté quelques jours à Compiégne , & qui étoit entièrement remis , le preffoh de l'aller trouver en diligence à Fontainebleau , où il s'en alloit avec la Reine & toute la Cour. M. le Cardinal dit à M. de Turenne de faire les chofes qu'il trouverait être le plus à propos ; fouhaittant que l'on pût faire enforte de laiffer beaucoup de troupes dans le pays ; l'avertiffant feulement qu'il avoh eu avis certain que les. ennemis , après la prife de Dunkerque , s'attendoient a&cz à perdre Armentiéres.
M. de Turenne étoit toujours d'avis qu'on Iahlar quelques troupes auprès de Hedin ; afin que s'il ne réiiffiffoit à rien de considérable dans le pays , que l'on put , en fortifiant ce Corps-là , faire un blocus à Hedin tout l'hiver > & ce fut la rarfon pour laquelle on y envoya ces Rcgimens. Ont delUnoit M. le Maréchal de Schuiemberg pour avoir la direôion de cette emreprife. Dans ces penfées , M. ie Cardinal partit de Dunkerque pour s'ea aller à Paris * & M. de Tuxcnac retourna joindre l'année qui étoit à quatte
clxxiv MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1658* heures de Dunkerque. L'ambairadeur d'Angleteire demeura dans cette Place avec une grande garnifon. II y eut au plus deux mille fnldats Anglois fous M. Morgan qui fuivirent l'année , & M. de Turcnnc ordonna au Corps de M. le Maréchal de la Ferté de le fuivre à Dixmuyde.
L'embarras de la fortîe de Gravelines les retint un jour ; mais comme c'en* un pays étroit , où l'on ne fait que s'embaraffer d'attendre trop de troupes à un rendez-vous , il pafla avec l'armée , & alla loger au-delà de Dixmuyde, où ayant laifle ordre à M. de Schomberg démettre enfemblc fept ou huit Uégimens qu'il lui laiffa pour demeurer fous les Places de Dixmuyde , Furnes & Bergues, il marcha avec l'armée à Thielt , qui eft à mi-chemin entre Bruges & Gand , avec deflein de marcher fur la Lys & fur l'Lfcaut ; biffant l'ennemi loin derrière lui , qu'il fçavoit avoir deflein de coim ir Armenticrcs & Courtiai j afin qu'en donnant jaloufie de ces grandes Places de Gand & de Bruges , il le lit féparer , ou prendre une pofture qui lui donneroit occafion de faire quelque chofe de coniîdérable. L'ennemi , après la prife de Gravelines , s'étoit logé au-delà de la Lys & avoit laiffe un grand Corps dans Ypres , à fa tête. M. de Turer.ne , avant un grand Corps de Cavalerie à Pavant-garde , arriva à Thielt de bonne heure , commanda que l'armée y logea , & pafla outre , marchant droit à Deynfe , où il fçavoit qu'il y avoit un pont fur la Lys : dp-là il vouloit , fans s'arrêter avec cette avant-garde , marcher droit à Oudcnarde , quoiqu'il n'eût pas été dans le pays , le feachant très-bien & par les gens du pays & par les Cartes : mais à l'entrée de la nuit le guide le perdit ; de manière qu'il fut obligé de retourner au quartier , bien marri d'avoir manqué le deflein d'Oudenarde. Il ne lailla pas néanmoins d'envoyer M. de Gaflion pvec cinq ou fix Régimens à Deynfe fur la Lys , avec ordre d'envoyer des partis vers Oudcnarde , perfuadé qu'il n'y avoit pas d'apparence de marcher plus outre , fans attendre l'arricre-garde qu'il avoit laiflce à huit ou neuf heures de-là.
On fcj auriia deux jours à Tielt ; & comme M. de Turcnnc fçm que ces troupes de l'arricre-garde arrivoient à une heure de-là , il partit de grand ma:in avec tome l'armée , IailTant le bagage à Tielt , & ce Corps de M. le Maréchal de la Ferté qui faifoit l'arriere-garde , le venant joindre à la pointe du jour avec la réferve de l'armée qui y demeura , il commanda à tout ce Corps d'y camper , ayant fait feulement changer le Camp ; enforte qu'il pût être plus fùr & plus prêt à déloger , pour le venir joindre au premier ordre ; Se marchant lui-même à la pointe du jour ayee une partie de l'ar-
DE TU RENNE , LIVRE III. dxxv
méc , fans bagage , il pafla la rivière de la Lys à Deynfe , où il apprit qu'il An. 165!?. étoit arrivé un Corps de cinq ou fix Régimens de l'ennemi à Oudenardc. Ayant envoyé beaucoup de partis pour donner jaloufic à l'ennemi de tous les côtes , Se laide encore quelques Régimens fous M. de Gallion à Deynfe, îl marcha le même jour à Gavre , qui cfl un Château fur l'Efcaut à troi» heures de Deynfe , où il arriva encore de fort bonne heure. L'ennemi n'ayant pas eu le tems de s'aflcmbler derrière l'Efcaut , il n'y parut que cinquante chevaux. II s'y devoit trouver beaucoup depayfans ; mais les inarches promptes ne donnent loifir qu'aux raifonnemens , fans laifler de tempspour apporter les remèdes. De quatre ou cinq mille payfans qui avoient ordre de fe trouver à ce partage , il n'y en eut que deux ou trois cens qui s'enfuirent auflî-tôt , à la réferve de cinquante qui fe mirent dans le Château qui étoit de l'autre côté de l'eau.
Comme les Dragons de l'armée du Roi arrivèrent fur le bord de l'eau r & la Cavalerie de l'avant-garde , il y eut d'abord près de deux cens chevaux qui pafTercnt la rivière à la nage fous le Château , dont ceux de dedans furent fi effrayés , qu'ils fe rendirent tous auflï-tôt. M. de Turenne fit pafler enfuite quatre Régimens de la brigade de Pod%itz avec tous les Corps des Régimens, & on courut jufqu'à quatre lieues de Bruxelles- Quelques Régimens de l'ennemi , qui paflbient vers Gand , Jaiflercnt leur bagage j & cela mit une telle confuiion , que les Régimens qui étoienc fous Oudenarde marchèrent aufli vers Bruxelles. C'étoit Dom Antoine de la Cueva qui les commandoit , qui en eut l'ordre. On fit travailler auflî au pont de batteaux fur l'Efcaut , & M. de Turenne n Y toit pas encore réfoîu à rien , quand le lendemain de grand matin il f<,ut par un homme qui étoit envoyé du Gouverneur d'Oudenarde , pour demander des fauves-gardes y comme la Cavalerie en étokfortie. Il prit aufii-tôt mille chevaux & deux cens Dragons & pafla l'Efcaut , envoya dire au Gouverneur par M. deMadaillan , qui fervoit d'Aide de Camp près de lui , qu'il ailoit l'alLYger , & qu'il fe décidât à demeurer neutre, & à donner paflage à l'armée. II s'approcha de la ville avec cette Cavalerie , 6V lit faifir par fes Dragons quel' ques maifons tout proche de la porte. II y eut un tems que l'on crut que le Gouverneur fe rendroit ; mais voyant le peu de gens qu'il y avoit , il recommença à tirer. M. de Turenne , après avoir demeuré trois ou quatre heures proche delà Place , & voyant qu'il y avoit fi peu de g:m dctlans y réfolut de s'y en venir avec l'armée , & commanda a un parti de trois ccns> chevaux fous le Lieutenant Colonel de Bouillon , d'aller de l'auuw cûui-
— dxxvj MEMOIRES DU VICOMTE
An. 1658* de Peau , pour empêcher qu'on y jcttât des troupes par Courtrai. II s'en alla lui-même -à l'armée , ayant envoyé quérir fept ou Luit cens moufqueuires , pour fortifier M. d'Humieres qui n'avoit que ces deux cens Dragons. Comme il étok à une heure de-ià , ceux de la ville ne voyant que fort peu de gens près de leurs portes , firent une fortie fur les Dragons , & en tuèrent quelques uns , mirent le feu aux maifons & les en c h afférent. M. de Turenne penfa en chemin qu'il y avoît quelque danger de laitier ce Corps-là fi proche de la ville , & que les ennemis auroient le tems de faire palier un Corps par Tournai : c'efl pourquoi il renvoya S. Martin , Maréchal des logis de la Cavalerie , dire à M. d'Humieres qu'il fe retirât à mortic chemin de la ville à l'armée ; ce qu'il fit à l'entrée de la nuit : & le lendemain de grand matin , ayant travaillé à défaire le pont toute la nuit, l'armée marcha tout le long de l'eau , en remontant droit à la ville , & faifant tirer le pont après foi.
Ce Lieutenant Colonel de Bouillon battit à la pointe du jour deux Régimens qui vouloient entrer dans la ville. La Cavalerie de l'un des deux fut toute prife ; mais les Dragons y entrèrent qui n'étoient pas plus de cent. L'armée arriva de bonne heure devant la ville du côte de Courtrai , & le Corps qui avoh été le jour auparavant de l'autre côté , eut ordre de s'avancer à fon même pofle : & M. de Turenne ayant pafle l'eau en batteau , le pont n'étant pas fait , alla vider les pofles ; & étant defeendu le long de la côte , il y vit un lieu où il pouvoit venir des gens tout à couvert de Courtrai : il y fit venir les Dragons du Rot Comme il vifitoit ces lieuxlà avec trente ou quarante chevaux , s'etant un peu éloigné du lieu où il avoit Iaiûe les Dragons , trois Régimens de Cavalerie , fous M. de Chamilli , que M. le Prince avoit commandé pour entrer dans la ville , arrivèrent en plein jour au lieu où on ne faifoit que de mettre les Dragons. M. de Péguilam , qui les commandoit , s'y' étant rencontré , ils tinrent ferme dans une ruë j ce qui arrêta tout court cette Cavalerie , laquelle prie aulfi-tôt répouvante. 11 n'y en entra pas un dans la ville , & M. de Chamiili fut pris avec la moitié de fesgens. C'ctoit le Régiment de Condé Se deux autres Régimens , Iefqueis ayant voulu venir de l'autre côté de l'eau , le Gouverneur de la Place les avoit envoié avertir qu'il n'y avoh perfonne du côté qu'ils abordèrent , comme en effet les troupes ne faifoient que d*y arriver un quart d'heure auparavant. On fçut par les prifonniers comme les ennemis s'etoient fort féparés ; 8c ainfi on vit bien que fans lignes , ni prefque de communication fur i'Efcaut , que par un petit pont que l'on fit la nuit , que l'on poutroit aifément prendre la pjacç. M,
DE TU RENN T, LIVRE III. clxxvij
"M. de Turcnne avoit mandé le jour auparavant à tout le Corps qui ctoit An. i 6 j S. demeuré à Tielt avec le bagage , de marcher droit à Oudenarde , de façon qu'il y arriva le foir même : & ayant ouvert la tranchée la nuit en trois endroits diflerens , & approché en deux heures d'une demi-lune que Pou alloh prendre , ceux de la ville demandèrent à capituler : on les reçut comme les bourgeois le demandoient ; mais trois Régimens qui étoient entrés de Courtrai le jour qu'on s'étoit approché de la ville , de l'autre côté de l'eau , ne furent point reçus à autre compofirion que prifonnierc de guerre.
Oudenarde étoit une ville où il y avoit un très-grand peuple j mais oi il manquoit de tout pour fa défenfc : aufli eft-cllc fi fort au milieu du pays, qu'elle n'étoit pas eftimée comme une ville de guerre. Comme c'étoit une conquête fort avancée , la confervation en paroilToit aflez difficile durant l'hiver , & M. de Turenne fut en doute un peu de tems s'il s'avanceroit vers Bruxelles avec l'armée , ou s'il retournerait fur la Lys , où il fçavoit bien que Menin étoit une Place à pouvoir accommoder , & dont la fituation donnoit beaucoup de facilité pour la communication de Dixmuyde à Oudenarde. Aufli il ne fçavoit fi en marchant promptement fur la Lys , il ne trouverait pas occafion d'entreprendre fur Courtrai. Ce qui l'empêcha d'avancer vers Bruxelles , qu'il eut efpéré pouvoir prendre , c'eft , que n*ayant qu'un équipage de campagne, 6V pour deux ou trois jours de vivres, il ne pouvoit faire un fiége : de manière que la moindre refiftance qu'il eût trouvé , étant obligé d'epuifer tout ce qu'il y avoit de vivres dans Oudenarde , & la ville n'étant point fortifiée , il eût fallu fe retirer en arrière & quitter le pays audevant cPOudenarde , & Oudenarde même : au lieu que fe mettant en arrière , il vivoh par ce qui lui venoit de la mer , 8c prenoit des mefures plus fùres pendant fix femaines ou deux mois pour la confervation d'Oudenarde. II y Iaiflà feulement deux Régimens de Cavalerie & quatre cens hommes de pied fous M. de Rochepaire, & marcha le lendemain que la ville fût rendue } en remontant l'Efcaut qu'il Iaifloit à gauche , il lit fuivre des batteaux , comme s'il eût voulu faire un pont pour afliéger Tournai , ou pour entrer dans le BraLant. II avoit toujours laifle M. de Gaflion avec douze ou quinze cens hommes pour garder le pont de Deynfe fur la Lys j il lui envoya ordre de le venir joindre au Camp à une heure & demie d'Oudenarde , d'où il vouloit partir à minuit , cfpérant que par une marche prompte & qui ne ferait pas vûë, il trouverait quelque chofe d'important à faire fur la Lys.
m clxxviij MEMOIRES ÙV VICOMTE
An i 6 ç 8 ®n n eut nouve^e 1ue V***1* heures devant le jour que M. de Gaffion.
arrivok j & comme on ne vouloh pas marcher fans favoir où il étoh ,pour ne le pas laiffcr trop en arrière , on partit feulement deux heures devant le jour.en prenant affcz long-tems le chemin de Tournai.où ctoit M. le Prince. Dom Juan & une parité des troupes étant marché vers Bruxelles, on fut environ à midi auprès de Menin. C'étoh au commencement de Septembre } M. de Turenne ayant envoyé trente chevaux de fa garde pour fçavoir fi le» ennemis ctoient à Menin , ils lui amenèrent deux prrfonniers qui lui dirent que M. le Prince de Ligne étoit à une heure & demie de-là avec deux mille hommes de pied , & quln2e ou feire cens chevaux du môme coté de la rivière. II commanda les Régtmens de Cavalerie qui ctoient à l'avantgarde , pour les engager. C'étok celui du Comte de Roye & de Melun ; & comme il y avoit beaucoup d'Officiers qui venoiem au logement , il» pouffèrent aulfi avec les premières troupes commandées. On les fuivk au grand galop avec la Cavalerie qui ne marc h oit pa» ce jour-là en trop bon ordre. M. le Prince de Ligne avoit toujours été avec ce Corps dans Ypre , & comme l'ennemi crut que Parmée du Roi vouloit aller vers Bruxelles , ce Prince devort entrer dans Tournai , quand M. le Prince en partirait pour -joindre Dom Juan vers Bruxelles , il étoit en alte dès le matin en campagne pour fc gouverner fuivant ce qu'il apprendrait par Tournai , ou par des partis qu'il avoit envoyés vers Parmée du Roi , qui retournèrent fans aucune langue , hors une feule qui arrivok dans le teins qu'on commençoit à pouffer. Si on avoit attendu que quelques troupes fuifent enfem- Ble pour charger , il eft fur que les ennemis auraient eu le tems de fc retirer i mais M. de Turenne ayant commandé aux premiers de s'engager fans attendre ni Dragons ni Infanterie , il leur ôta tout moyen de fonger à antre chofe qu'à faire tête comme ils fe tiouvôient difpofcs le long du chemin j tout ce pays-là ctoit fait de façon que l'on ne peut y aller que deux ou trois de front. Les premiers qui abordèrent furent des Officiers qui avoient pouffe à la tête , dont quelques-uns furent tués. Les Régtmens de l'ennemi de Droot & de I.ouvigny ayant monté à cheval , repoufferem au commencement les premières troupes de la garde. Le Comte de Roye fe trouva à la tête de fon Régiment qui fit fort bien , & chargea le Régiment de Lou- Vigny dont le Mettre de Camp fût très dangereufement bielle & fait prifonrtier. Le Comte de Roye y reçût deux coups de piflolet aux deux jambes Zc rompit les premiers efeadrons de l'ennemi : lesRegimens de la Reine, Rennel ôt Crequi fuivoient, à la tete defquel» M. d'Humides 6tM.de G*-
DE TV RE NN E, LIVRE II t. clxxi* . .j— n . dagnc fe mirent , & le Régiment de Dragons de la Ferté» Ijff ennemi* voyant que les troupes fe fecondoient les unes les autre» de fi près , cona-r mencerent à fe meure en confufion. Leur Infanterie qui étoii dans des camp* - fermés , ne lit qu'une méchante décharge , & commença à jetter les arme* . On les fui vit jufqu'à un Font fur la Lys qui eft à un Château que les ennemis t en oient nommé Commines. Ils avoient quelque bagage & des chariots de vivres qui leur étoient venus de Lille , qui aidèrent encore à les mettre en confufion. Ainfi on prit prefque toute leur Infanterie , leurs arme» & leurs drapeaux i & pour la CavaJIerie il ne s'en fàuya que trois ou quatrff cens chevaux à Y près avec le Prince de Ligne , & quelque cent ou cent cinquante fe retirèrent à Lille de mille ou douze cens chevaux qu'ils étoient, & de douze ou treize cens hommes de pied dont prefque tous les Officiers furent pris, mais beaucoup de foldats dans Les haies fans armes. Comme chacun cil d'ordinaire bien aife de parler, quoique cefoit au defavantage de foa parti , il y eut divers prifonniers qui dirent que la ville d'Ypres ctoit déV garnie. M. de Turenne voulut au commencement faire avancer du canon pour prendre le Château de Commines , mais il ohangea après de penfée,» M. d'Humiere lui ayant dit que l'on pouvoit faire quelque chofe à Yp. es. Ainfi l'on y marcha de peur que dès la même nuit il n'y entrât des gens • d'Armentieres, ou de la garnifon ordinaire qui étoh renforcée par les troupes de S. Orner Se Aire , arrivez depuis deux jours , ou par celles de M. Ie Prince k Tournai qui n'en eft qu'à cinq Jheures. D'ailleurs un Secrétaire de; M. le Prince de Ligne ayant été pris , ou trouva fur lui diverfes lettres dç M. le Prince , écrites de Tournai le jour auparavant , Se la nuit avant Iç combat , par lefquelles U mandoh la marche de M. de Turenne en remontant l'Efcaut : mais quoique beaucoup de gens ayent dit qu'il l'avoit averti de repaflêr la Lys , & de fe mettre en lieu pour pouvoir entrer dans Ypres^ cela ne paroiffoh pas par ces lettres. En effet dans des guerres de campagne, il eil impoffible de pouvoir preferire juflement à un Corps feparé , comme il doit fe gouverner dans chaque adion , parce que tous les difierens mou? , vemens de l'ennemi , & les diverfes connoiflances que l'on en a , doivent faire changer de confeii,& on ne peut donner à un homme qui commande que certaines règles générales , le relie dépendant de fa conduite & de la fortune. Ainfi M. le Prince, à ce que je croi , n'avoit rien preferit deterinv nement à M. le Prince de Ligne , qui avoit envoié divers partis pour prendre langue de l'armée du Roi : mais ceux de Menin fermèrent la porte à un de ces partis j de peur qu'il ne pulât la ville , 0c un autre n'ayant pris aucune
__ clxxx MEMOIRES DU VICOMTE An, i 6 5 8, langue , n'arriva dans le camp des ennemis qu'un moment avant que no*premières troupes commencèrent à les charger. Ce fut la grande diligence •vec laquelle on marcha aux ennemis , qui les empêcha d'avoir nouvelles par leurs partis.
Afin donc d'èmpccher qu'il ne fe jettât perfonne dans Ypres, M. dé Turenne envoia promptement dire à la brigade de M. de Podvitz qui étoit compolee de huit ou dix ercadrons,& qui n'étoit pas ce jour-là à l'avant-garde, de faire rafraîchir leurs chevaux line heure ou deux , pendant lequel temps il s'en alla à Menai pour demander le partage pour les troupes ; Se comme c'étoit une Place à demi rafee , les bourgeois n'en firent aucune difficulté. II y a un pont fur la Lys où ayant fait raccommoder quelque peu de chofe > M. de Podvitz pafla avec douze ou quinze cens chevaux le jour même du combat,& fin prefqu'à rentrée de la nuit, ou au moins avant qu'elle fut finie, devant Ypres fur, le chemin qui venoit d'Armentieres. En y arrivant il vit un Régiment de deux ou trois cens Dragons qui venoit d'Armentieres pour y entrer , & leur lit couper en diligence le chemin , de forte qu'il n'y entra que fept ou huit hommes , lè refle fut pris ou fe retira à Armentieres. M. de Turenne avoit auffi envoie M. de S. Lieu des le foir avec une brigade de Cavalerie pour fe mettre fur le chemin de Gand à Ypres , mais ils ne rencontrèrent perfonne.
L'armée campa cette nuit-là auprès dé Menin , qui efl à quatre heure* dTfpres : M. de Turenne commanda que l'on fe tint prêt fans marcher , en attendant qu'un Corps qu'il avoit laiffiî pour faire tête à Tournai , & pour couvrir les bagages de l'armée , l'eût joint , ou au moins qu'il fçût qu'il étoit en marche. Le matin on entendit grand bruit au Camp , comme d'un magazin qui avoit fauté , & on apprit par des gens qui éioiènt fur un clocher , que c'étoit à Ypres j cela fit encore hâter la réfolution d'y aller. M. de Turenne Iaifla dans Menin mille hommes de pied & cinq cens chevaux , envoya ordre à M. de Gaffion ( qui avec huit cens hommes de pied & cinq cens chevaux , étoit parti de Dcynfe , & avoit rejoint' le Corps- qui étoit auprès de Tournai ) d'aller à Oudcnardc , ce qui y étoit Tefté de troupes étant trop foiblc. H marcha lùi-inême droit à Ypres, commandant que tout , excepte ce qui étoit demeuré à Menin , & ce ■qu'il avoit envoyé à Oudenarde , marchât avec le bagage. L'armée ne put arriver que fort tard devant Ypres. Douze ou quinze cens hommes étoient auffi demeurés fous M. de Schomberg , pour garder les Places de Btrgues , fumes & Dxxmuydc, à qui ordre, fut envoyé de venir kYpres-j ,
BE TU RENNE, LIVRE III. clxxxj
& de s'approcher de l'armée , mettant ces Places en fùreté. M. de Tu- An. 16 ji. rem;e ctoit fort foible arrivant devant Ypres ; & il vouloit conferver Oudenarde, qui n'etoit point en état de defenfe , & Mcnin , qui étoit le feul partage qu'il eût fur la Lys. Comme M. le Cardinal étoit parti de Dunfeerque , il avoit trouvé à propos, & M de Turcnne en étoit d'avis, d« lairter quelques Régimens d'Infanterie à M. le Maréchal de Schulemberg, pour voiffî on pourroit faire un blocus à Hedin. On fçavoit bien que l'on pouvoit faire état d'avoir encore deux ou trois mille hommes d'Infanterie de ce côté-là ; & l'ennemi étoit en fi mauvais état par la bataille des • Dunes , par le combat du Prince de Ligne , & par tant de Régimens défaits, & tant de partis battus, que l'on pouvoit bazarder d'attaquer une grande Place avec peu de gens. Il n'y avoit pas d'outils pour fc retrancher ; & M. de Turcnne avoit commande à quelques Rcgimens de Cavalerie d'en chercher , en marchant par les maifons abandonnées des payfans.
Le foir que l'armée arriva devant Ypres , on ne trouva point du tout do fourage ; mais le matin M. de Turenne fit le tour de la Ville , 6c toutes les troupes arrivèrent. On romph quelques avenues le mieux que l'on pût ; & quoique l'on apprît qu'il y avoit fix ou fept cens chevaux dans la Ville avec le Prince de Ligne , on fe flatta un peu fur le nombre d'Infanterie, qtie l'on crut n'être que de trois ou quatre cens hommes, mais que l'on vit de mille ou douze cens , dont , à la vérité , il y avoit beaucoup de milice ; 6c ainfi on s'engagea à s'y attacher. M. Talon , Intendant de l'armée, fut envoyé à Dunkerquc & Gravelines , pour faire venir des outils & des m unirions de guerre & du canon , n'y ayant rien de tout cela en la quan- rite qu'il , faut pour un fiégedans une armée de campagne. M. de Turcnne - n'âvoit pas de rte in de s'attacher à Ypres , comme pour y borner toute la campagne , & d'abandonner Menin & Oudenarde : il fçavoit bien que la foiblertc de l'ennemi arrivée par tant de pertes , l'avait mis en ciatden'ô- » tre plus craint , comme Pc II une armée qui peut entreprendre , quand ' celle qui lui efl oppofée efl engagée à un fiege. Le commencement du ' fiége d'Ypres étoit comme une efpece de blocus , tant parecque les outils • & munitions manquoient , que pareequ'il étoit refolu d'en partir avec une * partie de l'armée , fi l'ennemi entreprenoit quelque chofe. Pour être plu* afluré de Menin , qui ctoit le feul partage pour aller à Oudenarde , de* • que M. de Schomberg fut arrivé avec douze- quinze cens hommes qvi'il avoit auprès de Uixmuydc , il l'envoya avec deux Régimens de Cavalerie & deux d'Infanterie , pour renforcer la garnifon de Mcnin , qui !
clxxxij MEMOIRES DU VICOMTE
An. I658. ctoît une Place qui ne pouvoit être maintenue que par beaucoup «Phorame : il y avoit toujours eu mille ou douze cens chevaux détachés qui avoient été à S. Venant. Ils reçurent les ordres de M. ïe Mmchal de Schulemberg , Gouverneur d'Arras , que M- de Turenne pria de s'avancer fur la Lys pendant qu'il feroit ie fîége d'âpres. Ce Maréchal marcha avec cette Cavalerie fie quelques Régiment demeurés auprès de Hedin ; & tirant près de deux mille hommes de pied de fa garnifan d'Arcas , il vint camper à deux heures d'Ypres , 6V le lendemain marcha à Menin. M- de Turenne larfla auflï fous Tes ordres les troupes qui y étoient , en ayant feulement retiré M. de Schomberg avec deux Rêgimèns d'Infanterie , eu ayant fort peu pour le fiege.
Deux jours après , il vînt quelques outils du côté de Calais ; & M. le Maréchal de Schulemberg en mena aufli deux ou trois mille. Après avoir •fait quelques fofles devant les avenues les phrs ailées , on commença le fiege , ouvrant la tranchée à la faveur d'une grande hauteur qui efl à cinq cens pas de la Place , & derrière laquelle on peut mettre beaucoup de troupe» à couvert : on ouvrit deux tranchées , dont les Gardes eurent la tète d'une , 6c les troupes' de M. le Maréchal de la Ferté , qui étoient (bus deux ou trois Lieutenant Généraux , eurent Ja tète de l'autre. J'oubli'ois à dire que la Cavalerie de la Ville avoit fait le fbrr auparavant une fortie , où M. de Chnroft fut fort bleue , & quelques Officiers j mais la fortic n'eut point d'effet , les affiégés ayant été repouûes jufques fur Ie« paliffades de la contrefearpe. Toutes les perfounes de condition y coururent , & y firent très-bien. Le fécond jour de la tranchée on s'approcha fort de la contrefearpe ; 8c le troifième , croyant qtfrl failoit diligenter , dç peur que les ennemis n'euffent ie loifir de fe reconnaître , & de faire quelque entreprife ou pour le fècours de la Place , n'y ayant point de circonvallation , ou par quelque diverfion , M. de Turenne réfolut de faire emporter la contrefearpe , 8c renforça les deux attaques de cinq cens An* glois , dont il y avoit environ quinze cens dans le Camp. A rentrée de la nuit , les ayant mis derrière cette hauteur entre les deux attaques , ils marchèrent en meme-tems que les François , 6c abordèrent la contrefearpe par nn front de trois cens pas , avec beaucoup de grenades. Les ennemis ne firent pas beaucoup de réfiflance , ayant mis une partie de leurs forces dans les demi-lunes , dans l'une defquclles étoit M. le Prince de Ligne avec beaucoup d'Officiers. Les François 6c les Anglois ne fe contentant pat d'être maîtres de la contrefearpe^ attaquèrent les demi-lunes , & en pri-
DE TU RE N N E , LIVRE III. dxxxiij «nt trois : quelques Officiers de l'ennemi ayant été pris prifonniers , M. le » , 9 Prince de Ligne fe fauva avec pebe dans la Viile , fur une planche qui * 1 5 • traverfoit ie foflc plein d'eau. Il y eut un Capitaine Anglois qui les fuivant dans la Ville , & croyant l'être des Cens ou des François, fut pris , y étant entré allez avant. Au point du jour , toutes les contrefcarpes du front des attaques & trois demi-lunes étant prifcs , on s'y trouva loge , quoiqu'avec peu de communication pour y aller. M. de Schomberg , M. de Cadagne & M. d'Humieres fervhent à l'attaque des Gardes , qui agirent toutes les nuits avec beaucoup de vigueur j & M. de Bellefons , M. du Coudrai Montpenlier & M. du Bre2is fervoient à l'attaque de Piémont , qui firent aufli très-bien leur devoir.
La quatrième nuit fe paffà à faire les communications pour aller aux contrefcarpes & aux demi-lunes , & à descendre au foflc de la Place. La cinquième , la Cavalerie ayant poné beaucoup de fafeines , Se. le folle delà Ville commençant à fe remplir à l'attaque des Gardes , ceux de la Ville demandèrent à capituler ; & M. le Colonel Droot fut envoyé à M. de Turenne avec quelques-uns des principaux Bourgeois. Il accorda une capitulation fort honorable à M. le Prince de Ligne , qui fortit le lendemain avec deux pièces de canon , Gx ou fept cens chevaux , & onze ou douze cens hommes de pied , qui furent conduits à Courtrai. Comme le liège alla fort vite , on y perdit mille hommes , qui furent tués ou blclfés avec beaucoup d'Officiers. Le liège ne dura que cinq jours ; & durant les fept ou huit que l'on avoit demeuré devant la Place avant que d'ouvrir les tranchées , les ennemis ne croyant pas que l'on fe refoudroh à l'attaquer r a'avoient pris aucunes mefures pour la fecourir , ni même pour être en état de fe trouver en bonne pofture quand elle feroit prife : de forte que M: le Prince de Ligne & Dom Juan d'Autriche fe trouvèrent à Tournai aufli empêchés après le liège d'Ypres que devant , voyant bien que la faiibn n'oUigerok pas G-tôt l'armée du Roi de fortir de la Flandre. M. de Turenne pour ne pas perdre de teins , envoya dès le jour de la capitulation deux mille hommes , pour attaquer le Château de Commines fur la Lys, qui cil fort bon , & un paflàge confidérable j & le lendemain que la garnhon fut fortie d'Ypres , il marcha avec toute l'armée , en s'avançam. fur la Lys pour favorifer le frège. C'étoit ie Colonel des Gardes Ecoflbifcs , nommé Rutherfott , qui commandoh , & qui en trois jours obligea, ceux du Château à fe rendre , dont il fortit quatre-vingt hommes.
AL de Turenne y ayant laiile gamifon , paflk le lendemain la Lys avec
clxxxiv MEMOIRES BU VICOMTE
An. I 6 j 8. l'armée , dont la Cavalerie étoit fort fatiguée , ayant beaucoup manqné de fourage devant Yprci : il s'arrêta entre la Lys & l'Efcaut , dans un lieu nomme Turcoin , où il demeura cinq ou fix jours , y ayant trouve beaucoup de grain : il donna durant ce tems des ordres pour la fortification de Menin & d'Oudenarde. C'étoit à la fin du mois de Septembre ; Se quoique la laifon fut fort avancée , il falloit mettre Oudenarde , où il n'y avoit rien de commencé , en état de défenfe , étant , comme chacun feait , à quatre heures de Gand , & à fept de Bruxelles j les maifons de deux ou trois fauxbourgî venans fur le bord des fofles , & y ayant une montagne du côte de Bruxelles , qui commande à une demie portée de moufquet tout un côté de la Ville, perfonne ne feauroit demeurer hors des murailles ni de l'autre côté du fofle , qui cil plein d'eau.
M. le Maréchal de Schulemberg aiant demeuré à Menîn jufqu'à cinq ou fix jours après la prife d'Ypres , s'en retourna à Arras , à caufe de l'incommodité de Tes gouttes , laifiant toutes les troupes qu'il avoit emmenées , même celles de fa garnifon , à Menin. M. de Turenne après avoir demeuré quelques jours à Turcoin , & laide feulement mille ou douze cens hommes dans Ypres , fans défarmer aucuns habitons , fe fiant fur l'armée qui refloit toujours oppofee à celle de l'ennemi , marcha fur l'Efcaut i un lieu nommé Epicre , entre Oudenarde & Tournai ; & ayant fait remonter des batteaux d'Oudenarde , il y fit deux ponts, fe voulant appliquer principalement à la fortification d'Oudenarde , & à le pourvoir de munitions de guerre , dont il manquoit beaucoup. Pour cet effet , il en fit venir de France par Dunkerque à Ypres j M. le Cardinal à qui il avoit mandé toutes chofes , étant bien aife des bons fuccès , donnoit les ordres nécclTaires pour cela.
La marche de l'armée du Roi fur l'Efcaut remit les ennemis dans leur première confufion : M. le Prince demeura à Tournai ; Dom Juan d'Autriche & le Marquis de Caracêne s'en allèrent avec quelque partie des troupes à Bruxelles 6t à Tenremonde , qui efl un lieu fur l'Efcaut entre Anvers & Gand , pour lequel les ennemis craignoient extrêmement : ils mirent quelques troupes fur la rivière du Tcnre pour couvrir Bruxelles , en attendant ( faute de feavoir ni de pouvoir rien faire de mieux ) que les mauvais tems obligeaient l'armée du Roi de fe retirer. Le lieu où elle étoit campée étoit fort plein de fourage , tant en deçà qu'au delà de l'eau ; & le pain de munition qui venoit par Ypres , remontoit fur l'Efcaut pat Oudenarde. Ce fut feulement dis lors que l'on commença à travailler de
bonut
DE TU RE NN Ey LIVRE III. clxxxv .
tonne façon aux fortifications d'Oudenarde. M. de Rochepaire que M. de An. i 6 j 8, Turenne avoit laifTé pour y commander, étoit un homme très-intelligent i de manière qu'il trouva beaucoup de payfans ; & le Chevalier de Clerville fort entendu aux fortifications , y étant envoyé, on commença de grands travaux , qui dans l'opinion d'un chacun , ne pouvoient pas être en état avant que l'armée fe retirât; mais les ouvrages avançoîcnt au-delà de toute attente : il y avoit plus de mille payfans qui travailloient tous fcs jours , outre les Soldats , & Tannée étoit à quatre ou cinq lieues d'eux t pour couvrir les travaux : c'etoit une diflance allez grande pour ne pas ruiner les environs , & par là incommoder la garnifon durant l'hiver. L'armée demeura près de quatre feraaines dans ce Camp fur le bord de l'Efcaut ; & comme elle étoit à trois heures de Tournai , où écoit M. le Prince avec peu d'Infanterie , mais deux ou trois mille chevaux , & à -quatre de Courtrai , où il y avoit un grand Corps de Cavalerie , il fe paffbh tous les jours de petites actions & aux fourages & aux partis qui fe rencontraient , dans Iefquels l'armée du Roi avok toujours de l'avantage.
Dans le commencement de Novembre , Dom Juan d'Autriche ayant eu avis que l'armée du Roi vouloit décamper d'Epiere , où elle avoit demeuré quatre femaines , s'en vint à Courtrai avec le Marquis de Caracene Se quelque Cavalerie qu'il avoit amenée d'auprès de Gand , croyant par-là hâter davantage par fon approche la retraite de l'armée. M. de Turenne avoit refolu de demeurer tout le tems qui fe pourrait dans ce Camp , & après de pafler au-delà de l'Efcaut , du côté de Bruxelles , quoique la faifon étoit fi avancée que cela parût fort difficile. Ce qui l'obligeoit ainfi à allonger le plus qu'il pourrait la Campagne , c'efl qu'il avoit reçu des lettres de M. le Cardinal , qui lui mandoit que le Roi & la Reine partoient de Paris pour aller à Lyon , ayant vù les affaires de Flandre fi bien établies , & y ayant quelque tems qu'il avoit promis à Madame de Savoye que le Roi ferait ce voyage , pour voit Madame la Princefle Marguerite , du mariage de laquelle avec Sa Majefté on lui avoit donné efperance depuis quelque tems : M. de Turenne voulant donc continuer le plus qu'il pourrait la Campagne , quoique dans une trcs-mâuvaife faifon & fort avancée , il pafla l'Efcaut , Se apprit le foir avant que de paffer le pont , que Dom Juan étoit arrive à Courtrai : ce qui ne lui fit pas changer de réfolution j au contraire , lui en donna plus d'envie , afin de le faire retourner à Bruxelles. De*
, clxxxvj MEMOIRES DU VICOMTE
ÀN. iéj8. la pointe du jour , Tannée commença à palier le pont. Il avort com*mandé à rentrée de la nuit M- de Podvitz avec deux mille chevaux & quelques dragons , pour aller pafler la rivière de Tenre , qui eft à quatre heures de PEfcaut , 6c à pareille di (tance de Bruxelles. Les ennemis avoient deux ou trois Régimens derrière , plutôt pour avertir du paflàge que pour le défendre. M. de Podvitz prit une partie d'un Régiment d'Infeoterie qui vouloh fe retirer , 6c fe logea dans Gramont , que les Efpagnols abandonnèrent. M. de Turenne après avoir pafle l'Efcaut , ne s'éloigna pas de la rivière avec l'Infanterie & le bagage de l'armée, avec lequel il tailla auffi quelque Cavalerie pour obferver Tournai , où étoit toujours M. le Prince : il s'en alla avec une partie de la Cavalerie vers Ninove , & envoya M. de Liflebonne avec deux mille chevaux & deux cens hommes de pied , pour voir fi on pourroit obliger ceux d'Aloft d'ouvrir fes portes. Deux cens fantaffins que les ennemis avoient mis dans la Place, . ayant empêché les Bourgeois de fe rendre , M. de Turenne manda à M. de JLiUcbonne de le venir joindre à Ninove ^ne voulant point dans cette faifon entreprendre , avec quelque danger de n'y pas rcùflir , des chofes qu'il croyoit inutiles , n'ayant pas intention de conferver cette place. Le mois de Novembre étant déjà avancé , on ne fongea plus à rien entreprendre ; pareequ'il falloh fe reflraindre à ce que l'on avoh pris , de peur de tomber dans l'inconvénient que l'hiver eût produit , qui étoit que le Corps de Parmie fortant du pays , où il étoit impoffible qu'elle hivernât toute entière , fi on eût voulu conferver des portes où H ne falloit pas un fiége pour les reprendre , ne pouvant plus être fecourus par l'armée , on les eût perdu fans doute avec les gens qu'on y auroit mis , & en même-tems fa réputation , pour avoir fi mal pris fes mefures : ainfi, quoique l'ennemi crût que l'on fongeât à garder Ninove & Gramont , M. de Turenne n'a jamais eu cette penfée : il vouloit feulement y (aider des troupes , pendant que l'armée feroit en des lieux où elle pourroit les foutenir , jugeant auffi fort néceffàire de faire ruiner autant qu'il pourroit ces lieux , afin que l'ennemi n'y pût pas tenir des troupes durant l'hiver , ou que s'il le faifoit , ce fut en petit nombre & avec incommodité : d'ailleurs ce Corps de trois ou quatre mille chevaux étant hors de l'armée , cela donuoit plus de commodité pour les fourages , refferroit Dom Juan & le Marquis de Caracênc dans Bruxelles , avec un Corps de troupes , où ils ne fe tenoient pas en grande fùrctc ; réduifoit leur armée dans leur propre pays , à fouhaitter autant le quartier d'hiver que celle du Roi , & les rendoit ainfi incapables de rien entrepren-
DE TU RENNE , LIVRE III. clrxxvij ___ are fur les Places conquifes quand on feroh retourne en France. Les trou- ANt 1 6 5 1¥ •pes qui -étoient dans Tournai & Courtrai étoient tellement incommodées , qu'elles avoient plus befoin de s'en aller vers la Meufe , & de fortir de Flandre pour fe rafraîchir , que celles du Roi de s'en aller en France.
On demeura tout le mois de Novembre dans ces lieux , & cependant on travaillons à Mcnin , mais avec moins d'application qu'à Oadenarde , dans laquelle Place M. de Turcnne laifla fept ou huit cens chevaux , & deux ou trois mille hommes de pied. Au commencement de Décembre , l'armée pafTa la Lys à Harlebeck , à une heure de Courtrai au-deflus d'Ypres ; les Places de DunLerque , Graveiines , Bergues , Furnes 8c Dixmuyde fe trouvoient fi éloignées de Pennemi que l'on ne fongeoit à les maintenir qu'avec des garnifons ordinaires. Le Roi étoit alors à Lyon } & M. de Turenne pouvoit retenir en Flandre ou envoyer en France toutes les troupes qu'il jugeoit à propos ; pareeque le Roi Se M. le Cardinal avoient trouvé bon qu'il fît ce qu'il décideroit. Il laifla fix à fept cens chevaux , 8c quinze cens hommes de pied dans Menin , aufqucls commandoh M. de Bellefons : il s'en alla à Ypres , y menant douze Compagnies des Gardes Françoifes , & fix Rcgimens de Cavalerie. Il laifla en tout cent Compagnies de Cavalerie dans les Places conquifes , 8c bien la moitié de l'Infanterie , qui confiftoit en cinq mille hommes. II conduifit l'armée jufqu'à Etaire, d'où elle retourna en France fous la conduite de M. de Liflebonne , de M. de ^irtemberg 8c de M. du Coudrai qui ramenoit le Corps de Lorraine. II revint à Ypres , où il demeura jufqu'au commencement de Février : alors il laifla M. d'Humieres à Ypres , à qui le Roi en avoit donné le commandement à fa prière j M. de Bellefons dans Menin , avec ordre d'avoir l'œil à Oudenarde ; 8c M. de Schoinberg à Bergues , Furnes & Dixmuyde. La communication demeurant libre entre toutes ces Places , le Corps Anglois qui pouvoit être de quinze cens hommes , fut renvoyé à Amiens , & la garnifon de Dunkerque demeuroh forte de près de trois mille hommes de pied , avec trois cens chevaux. M. de Turenne voyant que les chofes pouvoient aifément fublifler de cette façon , les Places ctant pourvues de toutes chofes durant l'hiver , & le commerce étant libre par tout le pays , revint enfin à Paris , où il arriva deux jours après le retour du Roi de Lyon.
Fin des Mémoires à M. de Turenne.
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