‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 39 sur 50 · LETTRE DU DUC DE WIRTEMBERG · texte numérisé non relu

LETTRE DU DUC DE WIRTEMBERG

au Vicomte^

.Ad. ONSIEUR,

Si Votre Alteflê témoigne avoir fatisfaction de l'honneur qu'elle me fait? de continuer les marques de fon amitié, c'eft bien la raifon que je reçoive le plus grand contentement d'un tel bonheur, & que je le reconnoifle en> toutes les occafîons , comme aufli je ne manquerai point de le faire par tout où je pourrai donner à V. A, des preuves de cette vérité. Les nouvelles delà paix ou de la continuation de la guerre , ont , je penfc, déjà rempli tout le monde, & on attend avec impatience l'Urne que jefouhaite être pour le bien de toute la Chrétienté. De quelque côté que l'affaire rompe, je prierai V. Ade Ce fouvenir toujours d'un bien que j'eftime fur tout , qu'elle me promee de continuer à m'aimer , & d'être peifuadée entièrement que c'eft autunc ou plus de coeur que de bouche que je fuis ,

MONSIEUR

De Voiki Altesse,

Le trcs-humble Se très-affèaionné Coufm ôc Serviteur f Le Duc de Wiatemm*.^

AStudgarà It ii. £ Avril i6f+>

PREUVES

LETTRE DE L'ELECTEUR. DE MAYENCE au Vicomce de Turennc.

MONSIEUR

J'ai été ravi de voir par la Lettre de Votre Alteflê les marques de foi» fouvenir ,Ôc de la confiante affection dont elle m'a voulu favori 1er, en me donnant à même tcms part de l'heureux accomplilTement de ce qu'on avoir concerté l'année paflee. Ce bonheur de la paix que le Roi a donnée à fon Royaume , n'a pas feulement réjoui les Peuples de France , mais elle a encore caufé notre paix de l'Allemagne par celle qui fc vient de faire à Olive proche de Dantzik ; deforte que nous en fommes tous redevables aux foins de Sa Majeftc Très-Chrétienne ô: de Monfieur le Cardinal , comme encore à la fage conduite des armes vi&orieufes de V. A. qui nous ont procuré ce bien , ce que Sa Majefté même a déclaré hautement , lorfqu'elle a honoré votre mérite par la Charge de Maréchal Général dont j'ai eu un contentement extrême, fouhaitant à V. A. qu'elle en puiûe jouir long-tems avec la même gloire qu'elle s'eft acquife jufques-ici par fes généreufes actions. Si la guerre fe fut rallumée en Allemagne , je fçai que V. A. y auroit commandé les Armées du Roi ; auQî n'auroit-il fçu faire un choix plus digne : mais a prefent que nous efpérons bien-tôt une tranquilité générale, il fepréfentera quelque autre oc canon de voir V. A. au voyage fur les frontières dont elle fait mention dans fa Lettre. Je fouhaite cet honneur avec paflion, qui fuis 6c ferai toujours ,

MONSIEUR

De Votre Aitessï,

Le trcs-humblc & trcs-afTèdionné Serviteur, Jean-Phiupes , Archevêque &c.

A Maytnttttis- M«

xxvnj

PREUVES

PROVISION DE LA CHARGE DE MARECHAL Général des Camps & ^Armées du Roi pour &ï. de Turenne du 5. Avril 1660.

K". XI. T O U I S par la grâce de Dieu Roi de France Se de Navarre , à tous ceux qui ces préfentes Lettres verront -, Salut. Nous trouvant obligés pour la confervation de notre Etat , ainfi que pour fa gloire Se pour notre réputation , de maintenir fur pied aufli bien durant la paix que durant la guerre , un grand nombre de troupes , tant Infanterie que Cavalerie , lefquelles foienc toujours prêtes Se en état d'agir pour retenir nos peuples dans l'obéi fiance Se le refped qu'ils nous doivent , les faire jouir du repos Se de la tranquilité que nous leur avons acquis par la paix , & en aflîlter nos Alliés félon le befoin. Et comme pour faire fervir utilement ces troupes Se les employer aufli avantageufement qu'il convient dans toutes les occafions qui s'en peuvent offrir dedans Se dehors notre Royaume , il eft neceflâire Se à propos de pourvoir à la Charge de Maréchal General de nos Camps & Armées, comme une des plus importantes de celles de la guerre , encore que depuis plufieurs années elle fait demeurée vacante , nous avons refolu de la remplir d'une perfonne capable de la foutenir avec fermeté, Se qui la puilTe exercer avec tout l'éclat Se la dignité convenable ; Se après avoir murément délibéré fur ce choix , nous avons eftimé que nous n'en pouvions faire un meilleur ni qui reçut plus d'applaudifiement & d'approbation générale , que de notre très-cher & très-amé Coufin le Vicomte de Turenne Maréchal de France , Gouverneur & notre Lieutenant général en notre Province de Limofin,pour l'eftime Se la réputation univerfelle que les recommandables qualités qui font en fa perfonne, Se les grands & fignalcs fervices qu'il nous a rendus Se à cet Etat , lui ont acquifes , ayant donné des témoignages publics de la grande capacité , de fi vigilance extraordinaire , de fon courage , de fa valeur Se de fa prudence , ainfi que de fon expérience confommée en la guerre par les grands exploits , les conquêtes mémorables , & les fameufes victoires qa'il a remportées fur nos ennemis par tout où il a commandé nos Armées, foit en Allemagne, foit en Flandre, dans lefqucls Pais il a exercé longuement les charges de notre Lieutenant général , Commandant en Chef nos Armées qui y ont agi j ayant aufli une confiance toute entière en fa fidélité & affection fingulicre à notre fervice ; Sçavoir faifons , que nous

P K B V V E S: xxix pour ces caufes & autres à ce nous mouvans, avons nocredit Coufinle Vicomte de Turenne fait , crée , ordonné 8c établi , f ùfons , créons , ordonnons 8c établiffons par ces préfentes lignées de notre miin , Maréchal Général de nofdits Camps Se Armées , pour en icelles départir les quartiers , polies èc logis de nos gens de guerre tant de cheval que de pied , & de notre artil- IcrL-, vivres , & munitions es lieux qu'il verra être les plus propres 8c commodes à l'affiette de nofdits Camps 8c Armées , 8c félon qu'il eftimera plus à propos pour notre fervice 5c ledit Etat , 8c Charge , lui avons donné 8c ©ilroyé , donnons 8c octroyons par ces préfentes , pour l'avoir, tenir, 8c dorénavant exercer, en jouir , & ufer aux honneurs , autorités , prérogatives , prééminences , pouvoirs , fondions 8c droits qui y appartiennent , & tout ainfi & en la même forme & manière qu'en ont joui par le pafle ceux qui en ont été pourvus, & aux gages, états, & appointemens qui lui feront par nous ordonnés , & ce tant qu'il nous plaira. Si donnons en mandement par cefdites préfentes à tous Chefs , Capitaines , & Conducteurs de nos gens de gucïre, tant de cheval que de pied , & à tous autres nos Jufticiers, Officiers & Sujets qu'il appartiendra , que notredit Coufin le Vicomte de Turenne duquel nous avons pris 8c reçû le ferment en tel cas requis 8c accoutumé , & icelui mis & inftitué en pofTeflion de ladite Charge , ils ayent à le reconnoîtreôr à lui obéir , 8c entendre tout ainfi que notre propre Perfonne , es chofes touchant 8c concernant ladite Charge , 8c l'en biffer jouir & ufer pleinement 8c pailiblement fans aucun trouble ni empêchement. Mandons en outre à nos amés 8c féaux Confeillers , 8c Tréforiers de notre Epargne , 8c à tous autres nos Tréforiers, Receveurs & Comptables qu'il appartiendra, préfens & à venir , qu'ils ayent à payer , bailler , 8c délivrer dorénavant à notredit Coufin le Vicomte de Turenne , chacun en l'année de fon exercice les gages , états , & appointemens qui lui feront par nous ordonnés à caufe de ladite Charge , en rapportant par eux ces préfentes ou copie d'icelles ducment collationnée pour une fois feulement , avec les quittances de notredit Couftn fur ce fuffifantes ; nous voulons tout ce que payé 8c délivré lut aura été à l'occafîon fufdite ,être pafTé 8c alloué en la dépenfe de leurs Comptes > déduit 8c rabattu de la Recette d'iceux par nos amés 8c féaux les Gens de nos Comptes aufquels mandons ainfî le faire fans difficulté : Car tel eft notre plaifir. En témoin dequoi nous avons fait mettre notre Scel à cefdites préfentes. Donné à Montpellier le cinquième jour d'Avril l'an de grâce l<S6o. 8c de notre règne le dix-feptiéme. Signé, LOUIS. Et fur le repli t Tar le Roi , Le T t l l i e *. Et fcellées fur double queue du grand fceau de cire jaune.

PREUVES

LETTRE DU VICOMTE DE TU REN N E au Comte d'Efirades , Ambaffadeur en Angleterre,

LE Roi a vû la Lettre que vous a écrit M. le Chancelier d'Angleterre, & m'a commande de vous faire fçavoir qu'il reçoit avec beaucoup de * * fatisfaclion les afluranccs que le Chancelier vous y donne du defTein qu'a toujours eu le Roi fon maître, de demeurer dans une étroite liaifon avec Sa Majefté , fur quoi vous pouvez l'alfurer qu'elle eft dans les mêmes fentimens , Se que Sa Majefté Britannique doit être perfuadée que le Traité qu'on achevé avec les Hollandois , eft une preuve de l'amitié du Roi , loin d'être une preuve qu'il a des penfees contraires.

Pour reprendre l'affaire de plus haut : Des que les Ambafiadeurs des Provinces-Unies arrivèrent ici , & qu'ils montrèrent qu'ils avoient un plein pou-r voir pour faire une alliance générale de garantie de tout ce que le Roi Se eux poiledoient , Sa Majefté crut qu'il étoit du bien de fon Etat d'aider fes Alliés à rentrer dans les anciens privilèges par lcfqueU ils s'etoient maintenus & remis dans l'Etat où ils font préfentement , & ne fit nulle difficulté de leur faire connoître qu'il leur garantiroit généralement tous les droits, tant fur Mer que fur Terre, dont ils jouiflènt préfentement. Meilleurs les Ambafladcurs des Provinces-Unies fe tinrent allurés de cet article ; commencèrent à demander la révocation de certains impôts fut \efret, & beaucoup d'autres chofes dont on étoit en différent } ce qui engagea beaucoup de conférences des Miniftres du Roi & tira les chofes en longeur. Durant ce tems le Roi ayant bien vû que le Roi d'Angleterre feroit plus fatisfait fi le mot de pêche n'étoit pas mis dans le Traité de garantie, eflàya par toutes fortes de moyens de faire obmettre ce mot , en le relâchant fur divers articles qui regardent le fret, & en ne continuant point beaucoup de demandes qu'il leur avoit faites fur le trafic des Indes , 6c de beaucoup d'autres chofes qu'il paroifloit qu'on pouvoir requérir pour conclure le Traité. Mais fçachant de très bonne part que les AmbalTadeurs de Hollande ne pafTeroient pas outre fans y mettre ce mot , Sa Majefté a crû qu'il n'étoit pas feulement de fon intérêt , mais de celui du Roi d'Angleterre de ne pas laifler retourner ces AmbalTadeurs fans achever le Traité , étant bien avertie que fc voyant hors d'clpcrance de fe lier étroitement avec la France , ils chercheroient tous autres engagemens que celui d'Angleterre , & je ne doute pas que l'on n«

P R E V V I - S. xxxj /oit bien inftruit où vous êtes des fortes inftances que doivent faire en Hollande l'Ambafladeur d'Efpagne & le Députe de l'Empereur.

Vous pouvez faire comprendre à M. le Chancelier , fi l'on doit trouver étrange que le Roi , faifant un Traité avec un Etat , lui garantifle tous les droits dont cet Etat a joui paisiblement , & qu'il n'y a rien en tout ceci qui puifle choquer le Roi d'Angleterre, lequel connoîtra dans la fuite Se par la manière dont le Roi vivra avec Meflîeurs les Etats, qu'il ne prétend point leur fervir d'appui en rien qui foit au préjudice de Sa Majefté Britannique , mais feulement les obliger à concourir aux chofes qui font de l'intérêt commun des Rois d'Angleterre Se de France , ce que la rupture de ce Traité auroic empêché : Se certainement la revocation de leurs Ambafladcurs- fait bien- Voir que ces peuples là vouloient entrer dans les maximes Se des alliances avec l'Efpagnedont jufques-ici ils avoient été fi éloignés. De plus, comme le Roi d'Angleterre avoir fait fçavoir par le fieur Dowinig à Meflieurs les- Etats , qu'il ne les troubleroit pas dans aucun des droits dont ils étoient en

{>oireflion, & qu'il leur fit connoître que cela regardoit le droit dépêche, e Roi par fon Traite crut pouvoir le leur garantir. Les deux Rois demeurant unis comme ils font préfentement , prendront enfemble des confeik pour diriger autant qu'il fe pourra les rcfolurions de Meflîeurs les Etats , afin qu'elles tendent au bien commun des deux Royaumes. C'eit decjuoi vous pouvez aflurer bien pofiti veinent M. le Chancelier de la part de Sa> Majefté..

INSTRVCTlON DV VICOMTE DE TV RENNE d Hajfet fon Secrétaire qu'il envoyait en Portugal.

H'Aflet s'en allant en Portugal dira à M. de ScBombcrg que je lui fais jsj» xiff faire ce voyage exprès afin qu'il le voye, Se apprenne par lui 1 eue Liv. V.au vrai des affaires dn pais : quelle eft la manière dont le Portugal veut fbutenir la guerre pour les années fuivantes ; quel fecours il attend d'Angleterre ; quel eft le pouvoir du pais pour continuer la guerre ; & quelle eft l'idée des Miniftres de vouloir entrer en accommodement avec l'Efpagnequi ne peut , quelque beau femoiant qu'il y ait dans les commcnce:nensv que tendre à la fin à réunir le Portugal à l'Efpagne , Se ainû le remettra dan* la fituation d'où il s'eft tire,-

XXxij P R E V V E S.

Je ne veux point mettre ici ma penfée au long fur un mariage qui cft Je principal fujet du voyage de Haffct. Mais M. de Schomberg peut ajouter foi à ce qu'il lui dira. Je ne nomme rien dans cet Ecrit , il connoît la perfonne, Se quelle a plus de quinze millions de bien, fie peut tirer toutes les confequenecs qu'apporteroit l'alliance. Si l'on a cette vûc en Portugal , il faudrait qu'elle fut tris feercte, qu'elle ne fut connue que de M. de Schomberg fie moi ; qu'il n'y eut que la fille inrereflee qui le feut , fie que la conclufion de la chofe fut prompte , parce que c'eft un grand hazard que les affaires qui doivent être fecretes reufliffent dès quelles traînent. L'on voit bien comme il feroit avantageux au Roi de Portugal de fe marier en France, fie la chofe ne fe peut aifement faire qu'en prenant une perfonne qui foit maitrefle d'elle fie de (on bien comme celle-là , parce que l'on ne veut pas contrevenir ici ouvertement aux articles de la paix.

Quoique ce foit , ni la fille mi me ( i ) ne feait rien du mariage que je ptopofe. Je ne m'amufe point à faire de longs difeours pour le perfuader : je fuis aflîirc que M. le Comte de Leuve qui cft trùs habile homme , & M. le Comte de Sande approuveront fort cette penfee la , fie ne perdront point de tems à me faire fçavoir par Halïêt ce qu'on en penfe en Portugal ; car je ne commettrai en rien mal à propos la perfonne du Roi Alphonlè.

JNSTRVCTJON DV VICOMTE DE TVRENNE à M. le Marquis de Ruviyiy.

MOnfieur de Ruvigny allant en Angleterre pour y voir l'état de h Cour de Londres , Se la firuation des efprits qui la compofent , il eft J-IV.' ^» bon qu'il fçache ce qui s'eft partï julques-ici. Quand M. d'Eftradcs ctoit en Angleterre il n'avoir eu aucune habitude en ce pais , ni affaire à traiter qu'avec M. le Chancelier Hyde (z) qui faifoit alors tout fous le Roi, qui commença Se acheva la Vente de Ounkcrque & le mariage avec l'Infante de Pourtugal. Depuis ce tems tout eft change : M. Bennet fie Mylord Briftol ont formé une caballe contre le Comte de Clarcndon fie toutes fes mefures. Il cft certain qu'on a eu divers avis de Flandre que depuis quelque tems il fembloit que le Roi d'Angleterre ne s'eloigneroit pas d'entrer en quelque Traité avec le Roi d'Efpagne. Et mx tout depuis que M. Bcnnct

(0 C ctoit MadeMoifcUe Priactffc de M<wpcafier, fille de Caflo?, (i) fclilord Claicndco.

cft

PREVUES. ràiij efl augmenté en croyance auprès de fon maître, & qne Te Chancelier n'efl plus écoute feul comme auparavant. La Reine d'Angleterre dont le mariage fut fait par le Chancelier, femble n'être plus fort agréable au Roi : c'eû" ce qui pourroh éloigner ce Prince des penfées de maintenir le Portugal , & le rapprocher des Efpagnols. Mais comme les raifonnemens de loin ne font pas fùrs, & que les dincrentes cabales peuvent fort bien «'oppofer aux fentimens les uns des autres , fans avoir d'autre but que de fe détruire, & fans avoir un deffJn formé de rompse avec la France , ou de fe lier avec l'Efpagne } ôt que fouvent auflTi la négligence & le peu d'application aux affaires du dehors produifent l'inaction : le Roi veut que M. de Ruvigni tâche d'approfondir les fentimens du Roi d'Angleterre , pour fçavoir fi c'efl faute de moyens qu'il ne fecourt plus le Portugal , ou s'il craint l'agrandiflcment de la France par l'abbaiffement de l'Efpagne j ou enfin s'il croit le Portugal en fi mauvais état qu'il efl inutile de ie fecourir. Pour le premier , qui efl le manque de moyens , il faut faire voir au Roi d'Angleterre que s'il continue fon alliance avec le Portugal , les Efpagnols n'oleront jamais mettre une flotte devant Lisbonne , & qu'on trouvera le moyen d'envoyer de l'Infanterie pour défendre les Places. Pour le fécond, je ne peux pas comprendre , qu'ayant une femme Portugaife , le Roi d'Angleterre ne voye pas que l'alliance avec le Portugal ne lui foit fort utile pour s'agrandir dans les Indes j & qu'au contraire la grandeur de l'Efpagne lui fera fort nuifible. Pour le mauvais état du Portugal , il efl aifé de faire voir que fon union avec la France rétablira bientôt les affaires , & fera changer inceflamment les chofes de face. Le principal but de M. de Ruvigni doit être de démêler les inclinations fecrettes du Roi de la Grande Bretagne , pour fçavoir s'il n'a point changé de maximes , s'il n'eft point jaloux de la grandeur du Roi de France , St fi dans cette vue il ne veut point abandonner le Portugal , à quoi le dégoût de fa femme pourron; contribuer.

Mémoire du Vicomte fréfenté au Roi fur l'alliance à faire n\ XV. avec les Anglois ou arvec Us Hollundois. Uv- v*

T E Roi veut que Ton dife les raifons qu'il y a des deux côtés pour fe An. 166%. déclarer pour les Hollandois , ou pour ne le pas faire. Je crois que quand même le Roi n'auroit point de traitté avec les deux partis, qu'il devroit travailler pour fes propres intérêts à la paix ; témoignée

xxxjy PREVUES.

vouloir être pour celui qui y donnera les mains aux conditions les plus ratfonnables , faire faire fes offices fortement auprès du Roi d'Angleterre , comme il le fait par fes Ambaffàdeurs } foiiiciter les Rois de Suéde & de Dannemarc , de fe joindre à la médiation de Sa Majeflé pour la paix , & s'unir aux Hollandois fi les Anglois ufoient mal de leur viâoire , ou refufoient conftamment de terminer la guerre. II y a cependant beaucoup de raifons qui doivent empêcher le Roi de prendre d'autre parti que celui de Médiateur, Se de fe déclarer pour l'un ou pour l'autre , dont voici les principales.

Le Roi en fe défuniflant d'avec le Roi d'Angleterre , s'en ferait un ennemi , même après la paix avec les Hollandois, qui ne défirant que l'augmentation de leur commerce , ne demeureraient unis qu'avec celui qui les y aiderait le plus. Au contraire , une rupture ouverte faite avec les Hollandois fufeiterort des ennemis puiflans au Roi, qui s'oppoferoient à toutes fes prétentions fur la Flandre, & ne lui aideraient jamais. Les Anglois pourraient fe joindre aux Efpagnols , & par quelque accommodement fecree attirer dans leur parti les Portugais qui baillent fort les Hollandois , à caufe qu'il leur ont pris depuis peu toutes les Côtes proche de Goa qu'ils tiennent fouvent invefli. Les Hollandois voulant avec cmprcflcmcnt faire déclarer le Roi en leur faveur , font bien paraître qu'ils voudraient mettre la France & l'Angleterre en guerre , trouver par-là une paîx prompte pour eux-mêmes , & chercher enfuite leur avantage dans la defunion des deux Couronnes. Si le Roi déclarait la guerre , il feroit obligé d'équiper une flotte : or les Hollandois ne fouhaittant pas qu'il fe lève une troifième Puiflànce fur mer rivale du commerce , s'entendront peut-être avec les Anglois pour l'abattre , de manière que le Roi aura un ennemi affuré dans le Roi d'Angleterre , & des amis jaloux dans les Hollandois , tant pour la Flandre que pour le commerce éloigné.

Quelques uns croyent que le Roi devrait appréhender que les Angloi» & les Hollandois ne s'unifient , quand les derniers verront que le Roi ne fe détermine point ; mais je crois que tant que M. de "Whz conduira les affaires , la liaifon entre l'Angleterre & la Hollande ne fera point affez forte pour donner des foupçons au Roi. Ils pourront peut-être s'entendre pour le commerce ; c'eft ce qui fe fera , foit que le Roi fc déclare pour eux , oti qu'ils obtiennent la paix par fa médiation.

Je crois qu'il efl de la dignité & de la grandeur du Roi.de faire connoître le chemin qu'il veut tenir , quoique contre fe,s intérêts ; & ce feroit de

V R E V V E S. ixxr

propofer an Roi d'Angleterre dei condition* de paix qu'il croiroit utiles, Se de déclarer à Meflîeurs les Etats que fi le Roi d'Angleterre les agrée , il eft d'avis qu'ils les acceptent , en les fanant reflbuvenir qu'ils ont commencé cette guerre par leurs hoftilités dans les Indes & l'Afrique ; & en. les aflurant que fi le Roi d'Angleterre n'accepte point ces conditions , qu'alors il fe déclarera pour eux- Il ne faudrait pourtant pas faire part à Meflîeurs les Etats des conditions qu'il veut offrir , de peur qu'ils ne proteflaflent contre , & ne regardaient fa médiation comme une feinte » pour les engager à accorder des conditions trop avantageufes aux Anglois.

II efl bon que l'on voye que le Rot fe détermine ainfi à faire la paix parmi fes Alliés , ou à faire éxécuter les trahies quand ils ont befoin d'être foutenus par des Déclarations vigoureufes.

Mémoire du Vicomte prèjcnte' au Roi fur les réfolutions que N#. XVI. S, M. dntoit prendre en cas de U mort du Roi d'Efpagne. Liv- v*

LE Roi d'Efpagne étant affèz mal , & l'Infant n'étant pas en trop bonne An. 166%. fanté , le Roi délire que l'on dife fa penfée dans les trois cas j de la mort du Roi d'Efpagne feul , de la mort du fils feul , ou de la mort de tous les deux.

Pour le premier , qui eft le plus apparent , il faut voir ce qu'il y auroit à faire avec les Princes voifins , 6V enfuitc la difpofition où le Roi fe mettroit pour parvenir à i'acquifition des Provinces des Pays-bas fur Iefquellcs il a des prétentions , par les armes ou par la négociation. La guerre entre l'Angleterre & les Hollandois , & le traitté que le Rot a avec les derniers, fembie lui avoir ôté le moyen de faire un plan à fon choix , & impofer une certaine nécefllté de fuivre des intérêts auxquels le traitté oblige. II ne faut donc pas raifonner en cas que la guerre continue , fur ce qu'il y a à faire , puifque le Roi eft refolu d'affluer les Hollandois ; mais il faut parler des autres Princes qui peuvent s'intereiïer dans cette guerre de Flandre } ou dans la négociation par laquelle le Roi prétend obtenir ce qui lui échéroit par la mort du Roi d'Efpagne. Sa Majeflé eft bien perfuadee que de faire continuer la guerre en Portugal , ou de faire conclure la paix avec la garantie de Sa Majeflé , eft le meilleur moyen après la mon du Roi Catholique , de faire négliger les affaires de Flandre. II faut donc faire paflTer la flotte du Roi fur les Côtes de Portugal , & jetter l'ancre à Lisbonne ou dans quelque autre port de ce Royaume, fous prétexte de ne

xxxvj PREVUES.

pas approcher de la Manche à caufe des Anglois , pourvu que la flotte Jn Roi foit fupérîeure à celle que les Efpagnols ont devant Lisbonne : U obligera par-là la flotte d'Efpagne à fe retirer dans fes ports, & pourra prendre alors fes mefures pour empêcher que le Portugal ne fe lie trop étroitement avec les Anglois , & ne s'accommode avec les Efpagnols. II faut donc que le Roi , par fa flotte ou par l'envoi de quelque perfonne de créance , fotitienne les Portugais contre tout ce que leur feront infinuer le» Anglois en faveur de l'Efpagne. Rien ne peut tant fervir ou nuire aux prétentions du Roi en Flandre , que de difpofer ainfi des confeils du Portugal, ou de négliger de le faire.

Les affaires d'Allemagne paroiflent fe brouiller fi fort par les levées de PEvêque de Munfler , par les Suédois qui paflent en Allemagne , & par la guerre des Electeurs de Mayence , & Palatin , qu'il cft mal aifé de dire qui le Roi pourra avoir pour ami. M. de Furftemberg m'en a entretenu : mais c'efl dans la fuppofition que MM. les Eleâeurs Eccléfiaftiques & le* Princes voifins du Rhin n'auroient point de guerre } mais fi elle commence une fois entre eux , on ne pourra prendre de mefures que félon l'état ou les chofes feront quand la mort du Roi d'Efpagne arrivera. II feroit donc prématuré de rien dire fur l'Allemagne , la Suéde & le Dannemarcx , ni même fur la Lorraine où il y a des mefures à prendre. Je reviens à l'état auquel le Roi doit fe mettre par rapport aux troupes & aux munitions.

Je ne fçai pas ce que le Roi pourroit mettre d'Infanterie enfemble , fan* compter fes Gardes , en Iaiûant une quantité de troupes raifonnablc dans les garnifons , où je crois qu'on peut fe pafTcr de peu de gens. II faut faire là-defius un calcul éxaâ ; faire une provifion de falpêtre & de boulets j faire connoître aux marchands qu'on aura bien-tôt befoin d'eux j donner ordre promptement aux fontes , de travailler au canon , s'il n'y en a pas aflfez ; & pour les munitions de guerre , faire deux magazins , l'un à Amiens Se l'autre à Reims : il cft plus aifé de les avancer quand on en a befoin , que de les tranfporter d'une place à une autre , furtout dans le pays enue la Sambre & la Meufe , qui eft fort difficile pour le charroi , & ce tranf- , port feroit fort dangereux à faire dans le tems de la guerre-

Pour la Cavalerie, le Roi fçait le nombre qu'il en a: on s'eft toujours fervi dans le commencement des guerres , de levées en Allemagne , Se peut-être que les Alliés du Roi pourront lui en fournir i mais il eft certain que quoique le Roi en entretienne beaucoup plus depuis la paix des Pyrennées que pendant les paix précédentes, il feroit cependant ncceflàire

P R E V V E S. xxxvij d'en avoir plus que le Roi n'en a présentement potir entrer en Flandre.

Si l'Allemagne étoit paifible t je fuis perfuadé que les Eledeurs Eccléfiaftiques & les Princes voifins pourraient , de crainte de s'attirer la guerre » faire entrer la Maifon d'Autriche dans la ceflion de quelques villes en Flandre j mais la guerre étant en Allemagne , il n'y a aucun fondement à faire là-dcJTus. On croit que Dom Juan aurait une grande cabale contre l'Infant d'Efpagnc ; l'on pourrait peut-être tenir quelqu'un auprès de lui pour le ménag?r.

Le cas arrivant de la mort du Roi d'Efpagnc & de fon fils , ce ferait un fi grand changement à la Monarchie , qu'il ferait trop vafte d'en rarfonner ici : mais il me femble que d'avoir plus de troupes que le Roi n'en a prefentement , & de faire un magazin en Picardie «8c un en Champagne » de vivres , d'armes 5c de munitions de guerre , efl plus nccclTaire dans ce cas que dans l'autre j l'occafion étant bien plus propre de faire quelque chofe de grand pour Sa Majefté en divers endroits , comme du côté de la Franche-Comté & de la Bourgogne. Je penfe auflî que le Royaume de Napk s ferait bien ébranle ; & Sa Majelté fçait que j'ai toujours cru que le Cardinal de Retz y pourrait agir avec beaucoup d'habileté pour plulîeur» raifons. Pour l'Etat de Milan , je trouve qu'il ferait plus mal aifé d'y réiiffir , à caufe des fecours qu'il tire facilement de l'Empereur : mais peut-être que M. de Savoie & les autres Princes d'Italie pourraient efpérer avec le fecours du Roi de s'y accommoder de quelque chofe j & ainfi le Roi ferait une diverfion fans engager beaucoup de troupes.

En cas de la mort de l'Infant feul , le Roi d'Efpagne furvr ant , on verrait fa mort fi prochaine , que tous les préparatifs & toutes les négociations ne pourraient pas être inutiles.

Dans tous ces cas , l'augmentation des vailTeaux & des galères du Roieft d'une utilité auiïi grande que les armées de la terre , tant à l'égard de ce que le Roi d'Efpagne a dans les Indes , dans l'Italie & dans la Sicile , qu'à l'égard de l'El'pagnc même , dont l'entrée ferait belle par le moyen du Portugal.

Injlrutlion drefie p*r le Vicomte de Turennt fout M. de S. Romain. N°. X VI L

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