Impériaux
quartiers aux environs de celui d'Enshcim qui en etoit le principal , & fait ranger en bataille derrière le village , fon armée , qui montoit à trente-cinq mille hommes avec cinquante pièces de canon, il fit mettre fes Troupes fur deux lignes fort épaifles 6c fort étendues , avec un Corps de réferve compofé de tant de bataillons, qu'on pouv oit le regarder comme une troifiéme ligne. Il donna le commandement Tomt 11, E
5i* HISTOIRE DU VICOMTE
An. 1674. de l'aile droite au Comte Caprara, &: celui de l'aîle gauche au Duc d'Holftein-Plocn. Il fe mit lui-même à la tête du Corps de bataille : le Dlic de Lorraine, le Prince de Bade fie plufieurs Princes d'Allemagne au nombre de vingt-deux , commandoient leurs propres Troupes i mais avec fobordination aux Lieutenam -Généraux des aîles où leurs Corps fe trouvoient difliibués. L'ordre de bataille ainfi règle , le Duc de Bournonville le ùiiit du petit bois qui étoit devant ù gauche, il y envoya du canon aufli-bien que dansle village avec de l'Iniantcrie qui s'y retrancha. Sa droite ctoit appuyée au grand bois du côte de Stralbourg , & à. des vignes fermées d'une longue haye , qui regnoit à la tête de cette droite. Son centre étoit couvert par le village d'Enshcim environne de bayes + de foflez & de retianchcmens i fon aile gauche ctoit de même à l'abry par un foflë borde de hayes, & par L petit bois qui répondoit au milieu de cette aîlev II a voit de plus à fa droite & à fa gauche des rideaux & des ravins qui cachoient tellement fon Infanterie , qu'à peine la pouvoit-on voir. Ce fut dans cette fîtuation que les Impériaux attendirent les François. Comr en. Le Vicomte fit marcher fon armée vers celle des ennemis ;
KKyUJ" ! - & conimc il ne pouvoir les pouffer fans être maître du petit
rèn''" u ii ve bois ' ^ ^ fit attacIuer Par ^ Régimens des Dragons du Roi i . oois. &de Liftenai, qui mirent pied X terre fous les ordres du Marquis deBoufHers , depuis Maréchal de France. Les Impériaux y croient poftés à couvert ce quelques rideaux ôz de la terre qu'ils avoient Kmuée : ils y avoient placé trois
bataillons avec deux pièces de canon chargées à cartouches. An. 1674. Turenne fit aufli-tôt avancer quelques pièces de campagne: on fc canona quelque tems de part & d'autre i on en vint enfuite au feu de la moufqucterie. Le Duc de Bournonville détachoit fans ceflè des troupes fraîches pour maintenir le porte , & le Vicomte fut obligé d'envoyer cinq cens Grenadiers des pelotons qui étoient dans les intervalles de fes efcadrons pour foûtenir les Dragons i avec ce renfort Boufflers redoubla fon attaque,mohta fur les retranchemens,chargca les ennemis l'épée à la main , fe rendit maître de leur artillerie, & les pouffa jufqu'à un fécond retranchement plus loin , derrière lequel ils avoient placé fîx autres pièces de canon. Les François en efTuyerent le feu pendant trois heures , fans pouvoir avancer. Le Vicomte voyant qu'il ctoit impoiTible de forcer un pareil pofte fans un grand Corps d'Infanterie, y envoyé les bataillons de Bourgogne & d'Orléans du Corps Je réferve , ceux de Languedoc, deChurch ill &deMontmouth de la féconde ligne , & le combat recommence de nouveau. Une pluye violente fufpend pour quelque tems l'ardeur des attaques : mais ce moment de relâche ne fert qu'a redoubler la fureur des foldats. Lecarn ge devient effroyable , & l'on ne combat plus que fur un tas de corps morts. Enfin les François forcent le fécond retranchement, prennent les fix autres pièces de canon des ennemis , & les chaifent du bois , en gagnant toujours du terrain.
Les Impériaux ne fe rebutèrent point d'avoir été repouf Suite de U
/es deux foisj & regardant toujours le polie Ju bois comme t l iic'
E ij
An. 1674. décifif pour eux , ils firent marcher encore iept bataillons de l'Infanterie de Lunebourg , pour tâcher de regagner leur canon & de rentrer dans le bois. Alors le Vicomte fit avancer tous les bataillons de fa féconde ligne qui n'avoient pas encore chargé ; on recommença pour la troifiéme fois un des plus fanglans combats d'Infanterie qu'on eût vu depuis longtems. La victoire balança également pendant quelques heures ; tous les Officiers y agirent de leur chef, en fe déterminant félon les occurrences. L'irrégularité du champ de bataille & l'acharnement des deux partis empêchèrent qu'on ne pût donner ni recevoir les ordres dans les formes accoutumées : l'action fut d'un détail extraordinaire i la pluycqui continuoit toujours,& le danger d'attaquer les Allemans fous leur canon , la rendoient également difficile & périllèufe. Comme les Impériaux combattoient à la tête de leur ligne ■ leur Cavalerie les foûtenoit par un mouvement facile & régulier , au lieu que les bataillons du Vicomte éloignés de fa droite, n'étoient point foûtenus. Il fit avancer tous les efcadrons de la féconde ligne de fa droite à. la place de ceux de fa première , & fit marcher la première vers les ennemis; elle s'étendit le long du bois qu'elle laifTa derrière elle. Le Vicomte vifitoit fans relâche tous les portes, faifoit foûtenîr ceux qui étoient les plus poulies , & crut devoir s'expofer comme le moindre foldat, dans une nouvelle charge où il voulut faire une dernière tentative. Plufieurs de fes gens furent tués à fes côtés, fon cheval 'fut blcfie fous lui , & le Marquis d'Harcouu lui donna le fon. L'exemple deTurennt
£t Êtirc de Ci généreux efforts aux Soldats , qu'ils repoufle- An. 1 674. rent les ennemis , dont l'opiniâtreté extrême alla jufqu'à les faire revenir une quatrième fois s mais le Vicomte ayant fait pointer contr'eux leur propre canon , il les repoufla de nouveau , & les força à chercher un azile derrière les retranchemens d'Ensheim après la défaite de prefque toute l'Infanterie , qu'ils avoient fait marcher en avant.
Pendant qu'une bonne partie des deux armées fut ainfî oc- Ae cupée à attaquer & à défendre le bois , le relie des troupes ne fit que fe canoner & s'obferver : toute la première ligne des François étoit reftée complette en front de bandiére , comme on l'a expliqué > mais il n'y avoit à la féconde ligne que les efeadrons de la gauche. Le Duc de Bournonville voyanc que l'armée du Roi étoit dégarnie , abandonna le pofte du bois , en laifTa le foin au Duc d'Holftein-Plocn , & envoya Caprara avec un gros Corps de Cavalerie , fe gliffer par une marche couverte derrière les deux lignes de la gauche des François,pour prendre leur Infanterie en queuê*,tandis qu'il avança lui-même avec plufieurs efeadrons d'élite,pour les attaquer en front. Foucault , Lieutenant-Général , qui étoit à ht tête de l'Infanterie de la première ligne , voyant le Duc de Bournonville venir d'un côté,& Caprara de l'autrc^fit promp* tement les évolutions nécefTaires pour faire face des deux côtés , & attendit le Duc de Bournonville de pied ferme , en ordonnant à fes bataillons de ne point tirer^: cette manœuvre étonna le Général Allemand , il n'ofa fe rifquer , & retourna fur fes pas > mais Caprara plus audacieux , alla tomber fur
53i HISTOIRE DU VICOMTE
An. i 674. la gauche, renverfa quelques efeadrons de la féconde ligne, pouffa Mont George , qui voulut faire ferme avec les efeadrons de la réferve, & tourna par derrière l'Infanterie Fraiv jçoife : auffi-tôt le Comte de Lorge & le Comte d'Auvergne rallièrent tous les efeadrons de la féconde ligne & de la réferve , tombèrent fur Caprara , l'obligèrent de retourner promptement d'où il étoit venu , & les François devinrent maîtres de la plaine , comme ils 1 etoient déjà du bois. Le peu de jour qui reftoit fc pafTa à fc canoner de part Se d'autre : la nuit furvint plutôt & plus obfcure , à caufe de la pluye qui ne ceûa point , & les ténèbres mirent fin au combat.
Retrace des Le Vicomte avoit fait marcher fon armée près de quajiombrcmrr.t rante heures avant l'action i elle avoit dure depuis le matin des bleifcs^ jufqu'au loir dans un terrain gras , dans un bois fourré , pendant une pluye continuelle i il fentit que s'il laifoit paffer la nuit à les troupes fur le champ de bataille fans manger , elles ne feroient pas en état d'attaquer le lendemain : il repalTa la Brufch pour retrouver les vivres Se les bagages , & fe remettre des fatigues de la marche & du combat. Il avoit remporté d'aflez grands avantages pour s'attribuer l'honneur de cette journée i plus de trois mille ennemis étoient demeurés fur la place : il leur avoit pris huit pièces de canon , plu fleurs étendarts , timbales , drapeaux & prifonniers -, il ctoit demeuré maître du bois , de Jeurs premiers retranchemens à fa droite , & de toute la plaine à fa gauche. Il repafla la rivière à Holtzeim , & ail*
camper a Achencm , à. une petite lieue du champ de bataille, An. i 674, fur lequel il tailla Bulonde Brigadier , avec fix Régimens de Cavalerie & un autre de Dragons. Pendant que fes troupes fe repofoienc , les ennemis abandonnèrent leur Camp avec précipitation, y laiflerent deux pièces de canon , beaucoup de munitions & un grand nombre de blcflés. On apprit par quelques prilbnniers que long-tems avant la fin du combat le Duc de Bournonville avoit fàit prendre le chemin de Strasbourg à Ton bagage , & que les confédérés s'etant retirés dans une extrême confufion pendant la nuit , avoient cédé au Vicomte tous les avantages que le mauvais tems & la fatigue de fes troupes l'empecherent de remporter durant le jour. Le combat avoit été fanglant de part & d'autre : kg François y perdirent près de deux mille hommes Se beaucoup d'Officiers i le Comte d'Auvergne , les Marquis de Pizieux &: de Réveillon , &c le Comte d'Hamilton furent fore bielles , avec un grand nombre de fubalternes. Outre les trois mille morts que les ennemis laùTerent fur le champ de bataille , ils perdirent depuis un grand nombre de Soldat» & d'Officiers bleûes, qui moururent le lendemain de l'action. Leur perte fut fi confidérablc , que ne fe trouvant point en état de tenir la campagne jufqu'à l'arrivée de l'Electeur de Brandebourg , ils fe retirèrent fous le canon de Strafbourg, & à couvert de la rivière d'IlL
Le Vicomte demeura deux >ours entre Achenem fie Bru£ l> Vicomte chvvirkerfem , à une Iteuc & demie des ennemis, qui pou- p^,»c/&T voient ailément venir à lui. Le fept du mois d'Octobre x il dciiL-**
An. i 674. marcha deux lieues plus loin jufqu'au Bourg de Marlen,fur a M^lcT1* k Petite riviere <*e Mozig , qui vient des montagnes de Sa- 7. Ouobrc. verne : l'armée y campa , en couvrant fa droite de la riviere , ôc en étendant fa gauche le long des hauteurs qui fermoient la queue du Camp i il choifit ce pofte comme le plus commode pour attendre les Confédérés , que la jonction des troupes de Brandebourg devoit rendre trois fois plus forts que lui. S'il eût refté dans fon premier Camp , les ennemis auroient pu après cette jonction attaquer Savcrne 6c Haguenau , ou marcher à lui , & il n'auroit pas été en état de tenir la campagne devant eux ; mais par la fituation de fon nouveau Camp , il couvrit ces deux Places d'où lui venoient des vivres , mit fon armée en fureté , ôc conferva derrière lui les fou rages qui lui feroient néceflaires dans la fuite : il y avoit derrière fa droite fur la route de Saverne , un défilé fort étroit , d'un quart de heuë de long , terminé par le Château de VafTelone , qui appartenoit aux habitans de Strasbourg , ôc qui étoit gardé par cinquante hommes : le Vicomte engagea le Commandant d'y laifler entrer autant de troupes qu'il en falloit pour dépendre le porte , & s'aflura ainfi la communication de Saverne , fe mit en état de fecourir Haguenau, ou de fc retirer en fureté , fi les ennemis l'y obligeoient. L'EîcAeur Les Impériaux étoient toujours campés fous Strasbourg {nur^ a'o:nt en attenc^ant l'Electeur de Brandebourg , dont la marche fe% troupe à lente par elle-même , fut encore retardée par la difficulté
piriaw?lm" que firent plufieurs Princes d'Allemagne de lui donner paf-
Jage
/âge fur leurs terres: il ne vouloit arriver en Alface que An. 1674. pour le quartier d'hiver , ne pcnfoit qu'à ménager Ces troupes en faifant de petites journées , & traînoit avec lui , fuivant la coutume des Allemans , un grand équipage. L'Electrice & plufieurs Princeflès l'accompagnoient , & difoient par tout qu'elles alloient faire connoiflance avec les Dames Françoifcs , pour apprendre les manières de la Nation polie. Ce grand fecours qui montoit à vingt mille hommes , traverfl le Rhin fur le pont de Strasbourg le quatorze d'Oc- I4,oftobrçî tobre i il étoit compofé des troupes de l'Electeur , des recrues du Duc de Zell-Lunebourg , que ce Prince comman- ' doit lui-même , &: des milices de Suabe & de Franconie : d'ailleurs l'Electeur Palatin, qui étoit retourné dans fes Etats lorfquc les Confédérés paflerent le Rhin à Strasbourg la première fois , joignit les Brandebourgeois en chemin , & amena deux mille hommes qu'il commandoit en perfonne î de forte que l'armée Impériale montoit à près de foixante mille combattans. Pendant que toutes ces troupes traverfoient le Rhin , le Duc de Bournonvillc fit pafler l'ill aux fîennes , 8c s'alla pofter près du champ de bataille d'Enfheim. Le lendemain l'Electeur de Brandebourg & l'Electeur Palatin le joignirent i ils efpcroient chafler les François de l' Alface , entrer dans la Lorraine , & pénétrer jufqu'i Paris. L'allarme s'étant répandue' à la Cour , le Roi ordonna à l'Arriere-Ban & à plufieurs Rcgimens qui fervoient en Flandre , de marcher vers le Rhin. Les Généraux Allemans
ayant tenu Confeil de guerre, où il fut décidé qu'on mar- Tomc IL F
Ah. 1674. cheroit vers le Vicomte , le Duc de Bournonville s'avança fur les hauteurs d'Achenem avec feize efcadrons , y parut prefque tout le jour , & fit divers mouvemens , comme s'il eût voulu reconnoître exactement le Camp des François.. Turcnne ne prit point le change, &c jugeant du deflein des ennemis par ce qu'ils dévoient faire , plutôt que par ce qu'ils paroifToicnt vouloir faire , crut que leur démarche ccoit affectée , &: que dans le tems qu'ils feignoient de l'attaquer, leur véritable defTein étoit de lui dérober une marche , & d'aller tomber fur Hagucnau -, pour les prévenir , il envoya le Comte de Roye a la gauche de fon armée , avec ordre de détacher divers partis jufqu'au Rhin , & de jetter huit cens hommes dans Haguenau* Tous ces partis n'ayant eu aucune nouvelle des Impériaux , le Vicomte commença à croire que leur intention étoit en effet de venir a lui par fa droite, & pour fe précautionner contre cet inconvénient, il fit faire des redans à travers d'une plaine qui s'élève peu à peu de l'autre côte du ruifl "eau > il y logea de l'Infanterie, en couvrant ainfi fa droite , auffi-bien que le défilé qui perce la montagne > il délogea la garnifon de Strafbourg du Château de Vaflelone , & s'en rendit maître j il fit travailler a d'autres retranchemens à la téte de fon Camp, & toute l'armée fe perfuada qu'il vouloir y attendre les ennemis. Etant ailé lui-même vifiter les travaux , il remarqua un vieux Fantaffin qui fe repofoit ; le Vicomte s'approcha de lui , le tira à part , & lui demanda pourquoi il ne travailloit pas :. le Soldat lui répondit en fouriant , Ccjl , mon Général, que
•vous ne demeurerez^ pas long-tems ici. Turenne reconnut par U An. i é74« ion intelligence , lui donna de l'argent , lui recommanda le fecret , ôc bientôt après le fît Lieutenant. Les Impériaux ^voient trois partis à prendre , ou de livrer bataille au Vicomte , ou de lui couper toute communication avec Saver* ne , ou d'aller affieger Haguenau , dont la prife auroit rendu celle de Philisbourg infaillible : ik demeuroient tou* tefois dans leur Camp (ans faire aucun mouvement , foiç que tant de Généraux ne pufTent convenir de ce qu'ils dévoient entreprendre , foit qu'en effet ils cfperaflent que le Vicomte fe trouvant trop foible , fè retireroit de lui-même, leur lauTcroit la campagne libre.
Cette incertitude dura jufqu'au dix-huit d'Octobre : alors Les rmpêles Confédérés fe mirent en marche pour approcher dur^^7o?- Camp des François i Turenne en fut averti d'abord par le «ante mille
m. m • t mm t i ■ ., hommes ,
Marquis de Vaubrun & par le Comte de Roye i il monta marchent :
i cheval, & étant arrive fur l'extrémité de la hauteur à la vi*-
^gauche de fon Camp , il vit toute l'armée des ennemis qui
/avançoit, & .réfolut de fe retirer la nuit à Dettweiler,
d'où il pouvoit couvrir Saverne , & fecourir Haguenau.
Apres le foleil couché il fit marcher le bagage & les caillons
par le défilé de VafTelone , l'artillerie par un autre défilé
fur la gauche vers l'extrémité du côteau , & lorfque tous
les équipages furent paffés à minuit , il fit fuivre toute
i'arméefur deux colonnes par les mêmes défilés. Le Comte
de Lorge menoit l'avant-garde , Ôc Foucault Lieutenant-
Géneral«<toic à i'airiere-garde avec ic Comte de Roye :
F ij
An. 1674. de trois défilés qu'on trouve depuis Marlen jufqu'a Detr> weiler , toute l'armée avoir palTé le premier a la pointe du jour ; à peine fut-elle entrée dans le fécond , que les ennemis parurent fur les onze heures du matin vis-à-vis de Co- \ cherfberg , & pour inquiéter la marche , ils envoyèrent
deux mille chevaux , qui chargèrent les dernières troupes de l'arricre-garde du Vicomte , dans le moment qu'elles achevoient d'entrer dans le troifième défilé. Les Dragons François mirent pied à terre dans les hayes , écartèrent les ennemis par leur feu , & donnèrent le tems a l'armée de pafier fans perte. Le nombre des Impériaux grofliflant toujours , ils fuivirent le Vicomte jufques fur les hauteurs près de Dettweiler i mais fix mille chevaux de l'arrierc-ban parurent fous les ordres du Maréchal de Créqui , fur les hauteurs de Vaflelone . & l'ancienne réputation de ce Corps impofa aux ennemis ; de forte qu'ils n'oferent attaquer l'armée Francoife, qui continuant fa marche avec ordre ôc fierté , arriva fur les dix heures du foir dans le nouveau Camp. Tous fentirent avec plaifir qu'on venoit de faire fins aucun défavantage,une retraite de près de quatre lieues, devant une armée prefque trois fois plus lorte. Le Vicomte ^c Vicomte qui prévoyoit depuis long-tems les grandes d^vTfon ^orces n110 ^es Impériaux dévoient aflcmbler , avoir choifî Camp de ce pofle comme un azile capable de mettre à couvert une ar- JDcttwwilcr. m^ au|jj mf^ricurc £ ccue jcs cnnerms qUe ]a fienne. Il
avoir devant lui la rivière de Soor,fa droite a Dett weiler , & fa gauche vers Hochfclt > l'une & l'autre couverte de deux
ruifleaux qui tombent dans leSoor. L'armée paflala nuit en Àn. 1674. bataille > & le lendemain vingt du mois , des qu'il fut jour , on reconnut toutes les avenues , on pofta les gardes, &l'on campa. Le Vicomte détacha un Corps à Steimbrouch a moi. tié chemin de Saverne , avec ordre fcde fe jsttcr dans cette dernière Place à la moindre allarme , réfolu lui-même d'y marcher avec toute l'armée,(i l'ennemi s'avançoit jufques-là. Pour exécuter ce deflein avec plus de diligence & de sûreté , il fit faire des ponts fur le ruifleau qui couvroit fa droite, & rompre les gués du Soor jufqu'à Saverne. L'autre côté étoic plus important & plus difficile a garder i il y a voit deux lieues de l'aîle gauche de l'armée Françoife à Brumpt i l'aile droite des Impériaux n'en ctoit qu'à une demie lieue , & leur gauche s'étendoit vers les hauteurs de Cocherfberg: s'ils avoienc gagné d'abord ce paflàge , ils fe feroient mis en état de venir à l'armée Françoife , ou de fe porter entre elle & Haguenau : foit qu'ils ne connuflent point ces avantages t foit qu'ils manquaient de réfolution , foit enfin qu'ils cruffent que le Vicomte feroit obligé de fe retirer faute de fourages , ils ne tentèrent point le paflage , & lui laiflerent le teins de prendre toutes ics précautions. Il fit rompre de ce rôrc tous les ponts & tous les gués du Soor jufqu'au-delà de Brumpt > il mit une garde de Dragons dans ce Bourg , d'oà l'on découvroitdu haut de l'Eg'ife les moindres mouvemens que les ennemis pouvoient faire vers la rivière : il jetta un autre détachement de Dragons dans le Château d'Hochfelt , & joignit ces deux polies par des gardes de Cavalerie qui
54o HISTOIRE DU VICOMTE An. 1674. Revoient avertir de tout ce qui fe paflèroit. Il y en avoir de même depuis Hochfelt jufqu'auOmp > & la nuit on battoit l'eftrade dans toute cette étendue avec grand foin. Si les Conféderez avoient paûc le Soor , le deflein du Vicomte étoit de les combattre au paflàge , & de tout hazarder pour les empêcher d'aller vers Haguenau.
G^ncrofité Pendant que le Vicomte ctoit dans fonCamp de Dettwei- *!a Vicomte. jcf ^ ^ rencontra un pauvre Gentilhomme de l'arriere-ban <jui ctoit fort mal monté , mais qui paroùToit extrêmement .zélé pour le fervice. Il lui propofa de troquer de chevaux , il lui en fit accepter un de grand prix en échange d'un médiocre , qu'il difoit lui plaire beaucoup parce qu'il étoit plus <ioux. Au milieu des travaux & des fatigues de la guerre , il ne laiflbit échapper aucune occafion d'exercer ainfi fa générofité en la cachant. Ce fut au même Camp de Dettweiler, <ju'il envoya fon neveu le Duc d'Elbeuf faire des complixnens à Charles IV. Duc de Lorraine , qui étoit dans le Camp des ennemis. Charles ne put s'empêcher de dire à ce jeune Prince , qui n'avoir alors que quatorze ans : *» Mon petit » coufin , vous êtes trop heureux de voir & d'entendre tous * les jours le Vicomte de Turenne i vous n'avez que lui de » pere , baifez les pas par où il pa/Te , & faites vous tuer à *> fes pieds ( 1 ) . Les Impériaux & les François demeurèrent de part & d'autre dans la même lîtuation jufqu'au trente jd'Ottobre , fans que l'armée formidable des Allemands osât faire d'autre entreprife que de s'emparer de ValTelone où { j ) Lettres de Madame de Scvigné.
le Vicomte avoit mis un Capitaine avec cent cinquante An. 1674. hommes. L'Electeur de Brandebourg battit ce Château avec dix pièces de gros canon en deux batteries , & cependant les affiégés tinrent un jour & demi. L'Eledeur voulut d'abord les faire prifonniers de guerre : mais le Chevalier de Ronfiere qui les commandoit , ayant refufé de fe rendre , ilsfortirent avec une capitulation honorable , & revinrent à l'armée , où tout le monde loua fort leur défenfe.
Le même jour le Marquis de Genlis arriva au Camp avec on«m>y« quinze efeadrons , que le Vicomte pofta à Vilfen fur le Soor , <|e Flandre» entre fon Camp & Hochfelt. Le Marquis de ( 1 ) Montau- au Vicomte, ban en amena vingt autres trois jours après avec huit bataiL Ions. Le Comte deSaulx marchoit encore avec vingt-quatre efeadrons fie dix bataillons. LaFeuillée , Sourdis ôc la Gendarmerie fe mirent auiTi à portée de le joindre, s'il en avoit befoin -. mais le Vicomte les fit demeurer dans la Lorraine Allemande , jufqu'âce qu'il jugeât a propos de s'en fervir. - Toutes ces troupes venoient de Flandres où la campagne finit de bonne heure , . parecque les Conféderez défaits au combat de Seneff , 6c pomTés enfuite devant Oudenarde par le Prince de Condé , avoient été obligés , pour éviter la ruine entière de leur armée 3 de chercher des quartiers d'hyver dès le milieu d'O&obre.
Les Impériaux qui n'avoient ofé paffer le Soor avant que Les im?éle Vicomte eût reçu du fecours , le crurent trop fort pour [Jra"nxc ff ofer rien entreprendre après l'arrivée de tant de troupes ; & c*mPCRl<^~
( 1 ) De la Maifon de h Tour du Tin en Dauphiné.
AN, ié7+. ne pouvant fubfîfter qu'avec peine dans un Camp dont les bordà Aclic- environs avoient déjà été ruines, ils retournèrent vers StraffuiccàsBl'i k°uro , & campèrent à Achencm. Leur éloignement met- (a- toit l'armée Françoife en repos : mais elle dcmzuroit dans
un grand befoin de fourages > & quoiqu'elle fût un peu foulagéepar les convois d'avoine, la Cavalerie diminuoit beaucoup i les chevaux mouroient tous les jours au piquet, confumés de faim & de froid : cependant on ne pouvoit prendre d'autre parti que d'y demeurer pour couvrir Saverne êc Hagucnau. Les convois de tout ce qui étoit néceflairc à" l'armée venoientde Lorraine par la petite Pierre , que les Allemands appellent Lutzelfteim , le partage & la refidence d'un Prince cadet de la Maifon Palatine. Le Vicomte appréhendant que la perfuafîon de l'Electeur Palatin n'engageât ce Prince a rompre la neutralité qu'il avoit obfervee jufqu'alors , lui envoya Sczan Major Général de l'armée. Sefan , après avoir employé la perfuafion & les menaces , réùflit dans fa negotiation ; & le Prince convint de recevoir deux cens hommes dans la Ville, pourvu qu'on n'en mît point dans le Château. Le Vicomte en fe rendant maître de ce pofte , s'alluroit toutes les commodités & les avantages qu'une armée peut tirer des Pays qui font derrière elle , lorfque les devants font ruinés ou occupés par les ennemis.
Le vicomte *-es Impériaux ayant appris,que le Vicomte avoit encore reçû fc retire vers quelques bataillons des Gardes Françoifcs avec le Régiment Ipgvr^lcr. ^ j^amkure } fa qu'il avoit fait faire des ponts fur le ruif-
fean
feau, comme pour aller i eux \ repaiTerent la Brufch,fepof- An. 1674; terent où ils étoient avant le combat d'Ensheim , & prirent leur quartier gênerai à Geifpitzen & à S. Blaife. Turenne répandit alors fa Cavalerie dans les villages à deux lieues de »o Noyem-: Ion Camp , derrière .la rivière de Moter , d'où il pouvoir la raffembler en peu d'heures. Voyant les ennemis éloignés , 8c Saverne en état de ne rien craindre par les travaux qu'on y avoît faits , & la garnifon qu'il y laiflbit , il fit décamper ion Infanterie de Dettweiler , la répandit avec fa Cavalerie dans des quartiers derrière le Moter , depuis la montagne jufqira Haguenau, & prit fon quartier général i Ingweiler. Avant que de marcher , il fit rafer le Château d'Hochfelt , de peur que les ennemis ne s'y poftafTent pour empêcher la communication de Saverne & d'Haguenau. Le lendemain il reconnut la rivière de Moter jufqu'à l'Ab- ii.N0Vem* l>aye de Neubourg , rompit tous les ponts pour mettre brc* les quartiers eu. sûreté , & fit retirer en même -terns dans Haguenau tous les fourages qu'on put ramafTer , pour ôter aux ennemis les moyens cTy fubfiûer , quand il s'en feroit éloigné.
Quoique les Confédérez fufïent féparés de lui par plu- Lesimpéfieurs rivières , ils jugèrent néanmoins à propos de fe re- pnden^s trancher i ils avoienr coupé la Plaine entre Ensheim & Gei£ la haute Al.
face & v
pitzen d'un grand nombre de redans qui couvraient la prennent tête de leur camp : quand ils apprirent que le Vicomte <*uar* avoit mis fes troupes dans des quartiers , ils s'étendirent dans la haute Alfâce , efpererent y fubfifler dans l'abon- Tomc IL G
j44 HISTOIRE DU VICOMTÊ An. dance > & flattèrent de pouvoir entrer au Printems dans
Lorraine & dans la Franche-Comté. Cette dernière Province lesattendoit comme des libérateurs -r & l'on y préparoit en fecret du pain & tout ce qui feroit neceûaire pour* leur fubfiftance : les Lorrains paflionnés pour leur Duc , n'attendoientaufii que fapréfence pour fè déclarer. La faifon étant déjà fort avancée les ennemis ne croyant pas que le Vicomte fongeâtàles venir inquiéter dans leurs quartiers, partagèrent entre eux tout le beau pays entre le Rhin & les montagnes d'Àlfâce , depuis Strafbourg jufqu'à Béfort , fie commencèrent à traiter des contributions. L'Electeur de Brandebourg ayant établi la Cour à Colmar , y fit venir l'Ele&rice , qui jufqu'albrs étoit demeurée à Strafbourg. T.c vicomte Le Vicomte réfolu de tout facrifier pour les faire déloger fej troupes & repa(Ter le Rhin laiflâ dans Saverne & dans HaguenaU Sne.U *es troupes neceûaires pour ladéfenfe de ces deux- Places, &> 2-9.Novcm- commença le vingt-neuf de Novembre à faire défiler fon- *"c armée: il marcha lui-même avec l'arriere-garde à la Petite-
Pierre , en1 augmenta la garnifon , pour fe conferver toujours le palîage en Alface > & ayant achevé de traverfer les* montagnes , continua fa route jufqu'à Lixheim, où il trou-va quelques quartiers des troupes commandées par le Comte. 4 Occcnu ^e Saulx : il y demeura jufqu'au quatre de Décembre , qu'il' alla vers Lorkheim pour y féjourner encore. Comme on; ignorait les deneins'profbnds de ce Général , à peine les nou-velles de fa marche en Lorraine furent-elles arrivées à lau Gourde France , qu'on commença à critiquer fa conduite.-
t)£ TURENNE, LIVRE VL 545
Quelques Officiers de fort armée même, qui nepouvoient An. 1674 pénétrer fes intentions , mandèrent â Paris qu'ils étoient étonnés de fa manœuvre. On ne pouvoit lui pardonner de s'être retiré en Lorraine, après avoir fait efperer qu'il fauveroit l'Alface , ni concevoir ce qui l'a voit porté à refufer les troupes du Comte de Saulx, le Miniftre n'oublia rien pour faire fentir au Roi les torts apparents de ce Général. Il faut avouer pourtant que le Public rendit juftice au Vicomte # -quoique toutes les apparences fiuTent contre lui* on Ce pcr~ fuadoit qu'il avoit fes raiibns « & fi on murmuroit contre fâ retraite, c'étoit moins pour blâmer fa conduite , que pour fe plaindre de Ja fortune qui n'avoit pas fécondé fa prudence & fa valeur,.
Les Impériaux le voyant retiré , fe répandirent en di- Le Vicomte
1 % engage le
vers quartiers de l'Alface , s'établirent à Scheleftat , à Tue- Prince de keim , à Colmar , à Enfisheim , & dans plufleurs autres à*^ef "u* villes. Perfuadés que le Vicomte ne fongeoit plus à les in- neutralité, quiéter, ils bloquèrent Brùac en-deca & au-delà du Rhin , envoyèrent fommer le Prince de Montbeliard , cadet de la Maifon de Wirtemberg, de fe déclarer pour eux : mais le Vicomte lui envoya le Duc de Duras Gouverneur de la Franche-Comté , qui engagea ce Prince à refter neutre , plutôt parla perfuafion que par les menaces,.
Au mois de Décembre, Turenne voyant que les enne* iiraiTemble mis avoient fait tout ce qu'il avoir prévû , & qu'il étoir tems j£f"£upcs * de commencer l'exécution du grand projet qu'il méditoit depuis pr« de deux mois , prit les cjuatprze mille homme*
t 34^ HISTOIRE DU VICOMTE
An. i $74. du Comte de Saulx , avec les troupes qu'il avoic ramenées , d'Alface,les partagea en pluneurs détachemens & petits pelotons , mit de vieux Officiers à la tête de chacun , les fît marf Déccm- cher le cinq de Décembre par des routes différentes le long des montagnes de Vauge , & leur donna à tous le même rendez- vous , fans que les uns fçûuent où les autres a voient ordre d'aller j ce rendez-vous étoit près de Béfort à l'autre bout de l'Alface : il marqua leurs routes & leurs logemens de manière qu'ils pouvoient fe raflembler en moins de vingtquatre heures. Il pane lui-même avec un Corps de troupes . par Blam ont , Baccarat , Dontail , Padoulx , les Loyes ôc Longuet ,, où il fe repofe pendant dix jours. Il gagne enfuite Rerniremont , s'en empare , en chaflè quatre cens . Lorrains qui s'y étoient établis y àc continuant fa route par Faucogney & Melizay , il arrive le vingt-fept a. Béfort , où tous fes quartiers fe rafTemblerent , après trois femaines de marche par des montagnes couvertes de nege , au milieu des torrens débordés & à travers des chemins prefqu'im praticables. Auffi-tôt que les ennemis eurent appris la conduite : de Turenne,ils prirent l'allarme, abandonnèrent leurs quartiers les plus avancés , & fe retirèrent aux environs d'Altkirck , vers la fource de la rivière d'ill. Le vingt-huit , le Vicomte pourfuivit fa route deux lieues au-dela de Béfort jufqu'à Grun , où il fit loger la Gendarmerie près de fon quartier, avec les brigades de Lucinge, deSourdis ôcdeCateux, &: leur donna ordre de fe tenir prêts le lendemain fur le che- min deMulhaufen , pour tâcher d'enlever quelques quartiers des ennemis,
À la pointe du jour du vingt-neuf, il apprit par quel- An. 1674. <jues prifonniers que les troupes de Munfter marchoient j^™^6 vers le rendez- vous général des Impériaux* il fe hâta de les 19. Décemfaivre , & les rencontra près de Mulhaufen i il fit avancer le ^rc* premier efcadron d'Orléans & celui de Sourdis pour les pouffer , fous les ordres du Marquis de Montauban , Maréchal de Camp du jour , qui les attaqua , & le combat s'engagea vivement de part & d'autre. Le Vicomte fit pofter la Gendarmerie vers une hauteur qui s'étendoit le long d'un ruiffeau voifin ; ces gros efcadrons defcendant fur un grand front par le côteau , les ennemis crurent que c'étoit la tete d'une féconde colonne , & que toute l'armée étoit derrière. Le gué fe trouva heureufement allez large ,1e Marquis de la Trouflè le traverfa en diligence à la tete de fes Gendarmes , pour fou tenir ceux qui étoient déjà paflés j • la Troufle y arriva dans le tems que deux efcadrons des Ghevau-legers du Duc de Lorraine chargeoient avec avantage un efcadron des Gendarmes de Bourgogne i il fe mit à la tete des Gendarmes Dauphins , marcha aux Lorrains l'épéc à la main, & les fit plier -, mais comme il apperçut de nouveaux efcadrons ennemis qui venoient par derrière des hayes pour le prendre en flanc , il s'arrêta, & avec les efcadrons qu'il trouva les plus proches de lui, il fit face de ce côté-là. Le Comte de Lorges , qui jufqu'alors étoit demeuré auprès du Vicomte , pana le gué , & mena un efcadron droit aux ennemis , en faifant battre les timballes & foaner les trompettes > mais les Impériaux fe mirent en
54g HISTOIRE DU VICOMTE
An. 1674. fuite avec tant de défordre , qu'au heu de rejoindre leur gros , ils allèrent à Baie traverfer je Rhin. Le Comte de Lorge les fuivit quelque - rems ^ monta fur une colline pour reconnoître le terrain , & découvrit un autre Corps d'Impériaux dans un fond féparé de lui , feulement par le penchant de la colline, fur laquelle il pofta deux efcadrons, & vint en donner avis au Vicomte, Les troupes qu'on avoit ainfi attaquées étoient cinq ou fix mille chevaux de l'Empereur , de Lorraine & de Munfter , avec de l'Infanterie , qui alloient à Enfîsheim pour joindre le Duc de Bournonville & l'Electeur de Brandebourg, fur la nouvelle de la marche du Vicomte : lorfque ces troupes découvrirent les premiers efcadrons François , elles crurent que ce n'étoit qu'un parti > mais ayant enfuitc vu la Gendarmerie, & fçû que le Vicomte y étoit en perfonne, elles n'avoient foûtenu le combat que pour donner le rems à leur Infanterie & à leurs bagages d'entrer dans les défilés qui contLnuent depuis la plaine jufqu'à Enfisheim. Turenne n'ayant point d'Infanterie , pareeque le refte de fon armée étoit i plus de deux lieues de lui, & voyant d'ailleurs que la nuit s'approchoit , ne crut pas devoir s'engager à les poufler : l'on avoit fait prifonniers le Commandant des troupes de Munfter , les Majors de Caprara & de Dennewald , avec dix-huit autres Officiers , & près de trois cens Cavaliers * les François remportèrent dix-huit étendarts & deux paires de timballes i ils ne perdirent qu'un Capitaine & foixante maîtres ; mais le Comte de Broglio , lç Marquis de Beau,
f)É TURÎNNE, LIVRE VI. j4->
mont & plufieurs autres Officiers furent bleues. Le combat An. i 674. très-vif, tourna tout entier à l'avantage des François, don. na de la confiance à leurs troupes , & diminua celle des ennemis, qui ie virent poufies au milieu de leurs quartiers i éc contraints à fe raflembler avec précipitation à la fin de Décembre pour fe tenir fur la défen/îve , au lieu de pa/Tcr le refte de l'hiver en repos. Le Duc de Bournonville fe retira pendant la nuit vers Sainte Croix près de Colmar , pour y joindre l'Electeur de Brandebourg. Le Vicomte étant revenu le foir a fon quartier de Grun , pour y attendre le refte de fon armée , envoya le lendemain un gros parti vers }0.Déccm-- Bâle, qui amena beaucoup de prifonniers i il prit enfuite breun détachement de Croates ennemis , qui marchoit fans défiance près de fôn quartier i il s'empara enfin du Château de Brumftat , où le Régiment Impérial de Portia de neuf éens hommes s etoit jette , en marchant pour aller joindre le Duc de Bournonville à Enfisheim s il les fit tous prifonniers > hors le Commandant & le Major du Régiment ^ qui eurent la liberté de s'en aller.-
Toute l'armée Françoifè s'étant- raffemblée , le Vicomte AkTÏT~~ fit marcher les Dragons & la Brigade de Sourdis à Enfif- l* vicÔL{'c , que l'on tfouva abandonné. Le trois de Janvier, il ETeaneriS-
prit fon quartier , alla le lendemain vers le Château de X^lv^-ll" Rufrac ,. où il y avôit quatre cens Dragons de Brandebourg j .JaSicr!- & cent cinquante maîtres , & les fit bloquer par la Brigade de Lanfon : il continua fa marche droit à Parîenheim,où fa Cavalerie demeura en bataille, en attendant que fon Infarw
An. 1 67 j. terie fut arrivée» & tout l'ayant joint fur le foir , il y paflà la nuit du quatre au. cinq de Janvier. Depiùs la rencontre de Mulhaufen , les ennemis avoient raflcmblé tous leurs quartiers à Colmar , où étoit celui de l'Electeur de Brandebourg ; & comme ils virent le Vicomte venir droit à eux ., ils choifirent ce pofte pour l'attendre. Il auroit été difficile d'en trouver un plus avantageux j ils avoient à leur gauche Colmar & la rivière d'Ill , la montagne & la ville de Turkeim à leur droite, à leur tête un bras de la rivière de Fecht , qui coupe la plaine , & qui règne de l'une à l'autre de ces deux villes. Ce fut derrière cette rivieie qu'ils mirent leur armée en bataille , firent des parapets le long de l'eau, y dreûerent des batteries , & en placèrent d'autres à Colmar, pour battre en flanc tout ce qui paroîtroit dans la plaine , perfuadés qu'on ne pou voit venir à eux par un autre endroit. Le Vicomte avoit fait reconnoître toute cette difpofition ; il avoit par lui-même une exacte connoifiance des environs , & quoiqu'il parût prefque impoffible d'attaquer une Ci puiûante armée dans un pofte tres-avantageux, il marcha néanmoins vers les ennemis le cinq de Janvier au matin.
Ordre de la Toute l'armée s'avancoit fur deux colonnes , avec unemarche du avant-garde de deux mille fintalïins & de quatre cens Gre-
\ icomre 0 . , ( tu/ 1/1
vers Tur. nadiers : apres deux heures de marche, elle n'étoit pluseloignée que d'une demie lieuë des ennemis > & il n'y avoit entr'cux & elle que la rivière dans une plaine fort unie d'une lieue de large. La Cavalerie qui avoit fervî toute la cam-
, PaSnc
pagne fous le Vicomte, étoit fort fatiguée fie confiderable- An. 1677. ment diminuée ; mais fon Infanterie étoit bonne: il lui étoit venu de l'armée de Flandre près de cent efcadrons fie vingt bataillons : le tout enfemble faifoit plus de trente mille hommes, accoutumés aux combats fous des Généraux d'une expérience confommée. Aulïî-tôt que les François furent entrés dans la plaine, le Vicomte fît former fa droite fous le commandement du Comte de Lorges , fie mena fon avant-garde fur la gauche , en ferrant le pied des montagnes dans un terrain plein de vignes fie embamuTé de hayes : comme fes Officiers n'en voyoient que l'incommodité , fans en pénétrer les avantages , ils avoient befoin de toute la confiance que leur infpiroit la capacité du Général , pour ne fe pas décourager. L'aîle gauche marcha de cette manière pour entrer par le Val S. Grégoire , dans une ouverture de la montagne , où eil la petite ville de Turkeim , éloignée de Colmar d'environ une lieue fie demie , Ô: fituée au pied des montagnes d'Alface, à la pointe d'une grande prairie, près de la rivière de Fecht , qui fe fépare en deux branches , pour former une ifle, où les ennemis étoient en bataille.
Le Comte de Lorges qui commandoit l'aîle droite , s' C- Combat da tendit dans la plaine jufqu'à une Eglife près de Colmar, "j^j^ comme s'il avoit eu deffein d'attaquer la Place i ce qui détermina d'abord les ennemis a négliger Turkeim , fie à faire ferrer toutes leurs troupes fur la gauche, pour s'oppofer aux entreprifes de la droite des François vers Colmar. Ils s'ap* perçurent bientôt de la rufe du Vicomte i & voulant Tome II. H
l6 ' réparer leur faute , ils détachèrent fur leur droite , du côté de ' Turkcim , douze bataillons & fix pièces de canon, foutenus d'un affez grand Corps de Cavalerie , pour empêcher les François de paffer la rivière 5c de s'emparer de la ville. Le .Vicomte fit avancer huit bataillons fous Foucault , Lieutenant Général,avec ordre d'attaquer le pofteque les ennemis avoient occu pé le long du r uiffeau > mais de ne les point fuivre quand il les en auroit chaffés , & de ne pas prendre leur canon, pour éviter d'engager une bataille générale: il lui ordonna de plus, de ne commencer le combat qu'une heure avant le Soleil couché , afin que les ennemis puffent prendre confeil de la nuit, &fe retirer pendant les ténèbres, dans la crainte d être attaqués le lendemain par le flanc & en front. Foucault marcha avec huit bataillons, jufqu'à ce qu'il fût visà-vis du détachement des Impériaux : il foûtint pendant quelque tems leur feu avec beaucoup de fermeté , & fiit bientôt renforcé par les bataillons de Navarre , de la Reine , d'Anjou & desVaifleaux , qui paflerent l'eau avec intrépidité ,& firent plufieurs décharges. Les ennemis ne purent foûtenircet effort > on leur vit perdre le terrain peu à peu , & faire un mouvement de retraite, qui donna aux François la hardieffe
de les pouffer, & de s'emparer de leur pofte : les Impériaux abandonnèrent auffi tôt Turkeim. La nuit furvint & obligea de fufpendre le combat jufqu'au lendemain : les troupes du Vicomte demeurèrent dans la fituation ou elles Soient -, il envoya feulement occuper une hauteur au-deffus de Tunteim, pour s'en fervir û les Impériaux demeu-
DE TURENNE, LIVRE VI. ç5$
Toicnt jufqu'au jour dans leur Camp » mais l'épouvante les Ah. i6y ayant faifis , ils fe retirèrent pendant la nuit , & au lever du foleil il n'en parut plus aucun dans la -plaine. Ainfi finie le combat de Turiceim , où Foucault , Lieutenant-Général, ££ie Marquis de Mouchi Brigadier , furent tués. Jamais le Vicomte ne donna une plus grande marque de fa prévoyance , de la profondeur de fon génie , & de fa capacité militaire , que dans cette occalion.
Le lendemain Turenne s'avança le long du ruifleau Les împé. vers Colmar, où il apprit que dès le foir les ennemis avoient Jndc rKo". fait défiler leurs bagages & leur artillerie, qu'à minuit toute 6 J^vfcu l'armée ayant décampé en grand défordre , on avoit laine quelques efcadrons feulement fur la rivière durant la nuit, pour couvrir leur retraite i qu'elle avoit pris le chemin de Schéleftat, & laine dans Colmar les blefles & les malades» En effet , on y en trouva au nombre de trois mille , avec plusieurs Officiers. Sur les neuf heures du matin, Montclar fut détaché avec les Brigades d'Humieres & de Lambert , pour les fuivre & les obferver, fans rien entreprendre. Les Impériaux étant arrivés à Schéleftat, s'y portèrent avantageufement, s'étendirent vers Châtenoi , & occupèrent ainfi toute la largeur du pays , depuis les montagnes d'Alface jufqu'à la rivière d'il! : ils.y demeurèrent trois jours , attendant que leur bagage & leur artillerie fuuent hors des „ défilés , & marchèrent alors vers Benfeld pour pafTcr le pont de Stralbourg. Le neuf, te Vicomte les fuivit, prit fon quartier à Gemer , répandit fes troupes aux environs de
5j4 HISTOIRE DU VICOMTE
An. i 675. Schéleftat , & entra lui-même dans la ville pour raflurer les Bourgue-Maîtres. Le onze , l'armée ennemie quitta Benfeld & repafla le Rhin: Turenne avoit envoyé dès le trois àStrafbourg, pour aflurcr les habitans qu'il vouloit entretenir la neutralité avec eux , fans leur faire aucun tort , toit pardonner & tout oublier. Cette lettre avoit produit l'effet qu'il fouhaittoit , & les Magiftrats fe fiant aux aflurances qu'il leur avoit données, lui envoyèrent le quatorze du mois Kinfcr , Secrétaire de la ville , pour lui apprendre que les Confédérés avoient repafTé le Rhin , & lui demander le renouvellement de la neutralité : le Vicomte l'accorda , a condition qu'ils ne donneroient point pafTage fur leur pont aux ennemis.
Lettre du Ec fuccès de cette Campagne étonna toute l'Europe : \
Terne"/6 Sé6 mais on cn ^ ^ien P^us mrPris > lorfqu'on fçut que le Vicretaire d'E- comte l'avoit préméditée deux mois auparavant. Le Roi fit lire en préfence de toute la Cour une lettre de ce Général, dattée du trente d'Octobre , du Camp de Dettweilcr , £>c adreflce à le Tellier Secrétaire d'Etat , dans laquelle Turenne marquoit , » que feignant de ne pouvoir plus réfifter a» aux ennemis , depuis la jondion de l'Electeur de Brande- » bourg, il alloit toujours reculer devant eux i que pour » leur donner même plus de confiance , il fe retireroit tout- » à-fait en Lorraine > après quoi ils ne manqueraient pas de «s'étendre dans toute l'Alface ; qu'alors il tomberait fur «leurs quartiers par un endroit où affurément ils ne foupwçonneroienc pas qu'il dût les venir furprendre, & qu'il
DE TURENNE, LIVRE VI. 555 - »les obligeroit peut-être de repauer le Rhin, & d'aller hi- An. 1675. » verner chez eux.
Le Vicomte étoit encore dans fon Camp près de Schéleftat, lorfqu'il reçut une lettre dattéc du treize Janvier à S. Germain en Laye , par laquelle le Roi lui marquoit une grande impatience de le revoir. Il partit auffi-tôt pour Paris, après avoir donné les ordres ncceflaires pour la sûreté de l'Alfacei & laifla le commandement de l'armée au Marquis de Vaubrun , qui le rendit bientôt maître de Molsheim , de Mozig & d' Achfteim , les feules Places qui reftoient aux Confédérés en Alface. Vaubrun s'empara de plufieurs autres poftes dans le Brifgaw , qui communiquoient aux deux cotés du Rhin, pourvut enfuite amplement à la fubfiftance des troupes dans leurs quartiers d'hy ver , & termina ainfi une campagne fi heureufe pour la France.
Le Vicomte de Turenne en allant à Paris, rencontra fur Le vicomte fa route un concours de perfonnes de tous âges & de tou- vailliC,>UBtes conditions qui venoient au-devant de lui i ceux de Champagne accouroient en foule de dix lieues à la ronde , verfoient des larmes en le voyant , & le regardoient comme un libérateur , qui avoir prévenu tous les malheurs d'une prochaine invafion. Quand il fut arrivé à la Cour, le Roi le reçut avec des témoignages d'eftime & de bonté dont il n'avoit jamais honoré perfonne : on ne parloit à Paris que de fa dernière campagne , dont l'éclat fembloit furpalTer celui des précédentes ; on difoit par tout que féius étoit devenu Alexandre j on le regardoit comme lefauv
Aw. 1675. veur de l'Etat i on s'arrctoit dans les rués pour le voir paflêrj il ne pouvoir plus fc montrer en public , fans être environne ■d'un peuple nombreux , qui plcuroit de joye & d'admiration.
Onduîte da Louvois ne put s'empecher de rendre juftice à ce Général ;
ictjLouvoï *1 rappelloit avec une forte de confufion les jugemens désavantageux qu'il avoit portés de la conduite du Vicomte, pendant cette longue & glorieufe Campagne. Le Prince de Condé mécontent du Miniftre , confia fes chagrins à Turenne: & tous deux réfolurent de fe plaindre au. Roi j moins pour fatisfaire leur reflèntiment,que pour empêcher qu'on ne troublât les projets de la campagne fuivante. Condé fut adouci par les fournirions du Chancelier le Tellier : mais îe Vicomte de Turenne croyant ne pouvoir garder le filence fans manquer à fon devoir , parla au Roi avec fermeté , & lui fit fentir que Louvois , quoique Miniftre habile , n'étoit pas toujours en état de juger des opérations de guerre dans des pays éloignés, avec la même éxactitude que les Généraux préfens (ur les lieux. Il garda un profond (ilence fur ce qui le regardoit perfonnellement , & n'infîfta que fur les faits qui pouvoient intereflèr le bien public : il demanda au Roi la permifllon de lui écrire directement , & de lui faire rendre fes lettres par fon neveu le Cardinal de Bouillon. Louis XIV. lui accorda ce qu'il fouhaittoit , & admira la modération , la générofité & la grandeur d'ame d'un homme qui fçavoit rendre juûice au mérite de ceux même qui avoient cherché à lui nuire. Il ordonna enfuite au Miniftre d'aller chez le Vicomte, lui faire des exeufes de
DE TURENNE, LIVRE Vt 557
ce qui s'étoit pane pendant la campagne précédente ,& de An. 167 % , lui demander fon amitié. Louvois obéit , non feulement parce qu'il falloit fe foumettre aux ordres d'un Monarque qui n'en donnoit jamais qu'on pût enfraindre impunément > mais encore par un véritable défir de regagner î'eftime d'un Héros , dont on ne pouvoit pas avec honneur être l'ennemi déclaré. Le Vicomte reçut Louvois avec cette dignité & cette bonté qui s'allient toujours dans les grands hommes, pour infpirer en même tems le refpeft & l'amour, il écouta le compliment du Miniftre, te fe .contenta de lui répondre : » J'ai fait beaucoup pour gagner » votre amitié , pareeque le fervice du Roi le demandoiti y> 8c cependant je n'ai pu jufqu'ici l'obtenir. Vous me de- » mandez maintenant la mienne , pareeque Sa Majefté vous
• l'ordonne -, je ne vous la refufe pas : mais vous trouve- » rez bon que je ne vous en aflure qu'après que vous m'au-
• rezfait connoître par votre conduite que vous la fouif haittez de bon cœur. »
La gloire & la réputation du Vicomte furent bien-tôt Le viconw répandues dans la Capitale & dans les Provinces les plus vcut ff r"'-
, 1 r rer,& le Roii.
éloignées j d'où elles volèrent jufques dans les pays écran- l'en «opegexs. La plupart des Princes de l'Europe en partaient com- chc* me d'un homme extraordinaire ; perfonne n'a voit jamais joui d'une réputation plus brillante ni plus étendue. Loin de s'élever & de s'enorgikillir au milieu de tout cet éclat il en fentit la vanité par les principes de vertu dont foiv cœur étoit rempli. U voulait de nouveau fe retirer de Lu 1
An. 167 j. diflîpation du monde > & la Maifon de l'Inftitution des Prêtres de l'Oratoire ( 1 ) étoit le lieu qu'il avoit choifi pour fe livrer aux plaifirs purs d'une vie de réflexion : mais le Roi s étant encore oppofé à fa retraite , il obéit , & fe prépara à faire la campagne contre un des plus grands Généraux du fiecle.
Six grandes Pendant l'année précédente , la France fans Alliés avoit ■rmecs en combattu feule contre les Efpacnols , les Impériaux & les
Europe coin- o 1
mandées par Hollandois : elle avoit conquis la Franche-Comté , confer- Gtocraux! yé par-tout fes frontières , & obligé les Allemands d'aller chercher des quartiers au-delà du Rhin. On parla de la paix durant l'hy ver i on convint de la ville de Nimcgue pour en traitteri mais l'Empereur Leopold s'opiniâtrant de retenir prifonnier le Prince Guillaume de Furftemberg , depuis Cardinal & Evcquede Strafbourg, Louis XIV. demanda fon élargiûement , & ne voulut entendre à aucune proportion, fans ce préliminaire. Le Roi de Suéde renonça à la qualité de Médiateur qu'il avoit portée depuis deux ans , & déclara la guerre à l'Electeur de Brandebourg : ce qui produifit en faveur de la France une diverfion des forces de l'Empire , & obligea l'Electeur avec les Princes de Brunfwic & de Lunebourg, à fe retirer des bords du Rhin, pour entrer avec les troupes de l'Evéque de Munfter dans le Pays de Brcme. On vit paroître en Europe fix grandes armées commandées par fix
(r) Tradition de la Maifon de Bouillon. La même tradition s'eft confervee chez les Pl\ de l'Oratoire , fur le témoignage du P. du Cartel 3c du I». de S. Denis leurs confrères , que M. de Turcnne eut fucceflîvcnienc auprès de lui , pendant les campagnes qui ont fuiyi fa converfion.
Généraux
Généraux d'une capacité & d'une valeur diftinguées.Le Prince An. i 6 7 5. deCondé retourna en Flandre au mois de Mai pour combattre les Efpagnols & les Hollandois conduits par le Prince d'Orange i l'Ele&eur de Brandebourg fe mit à la tête de fes troupes & de celles de (es Alliés , pour s'oppofer aux Suédois , qui avoient pour Général le Connétable Wrangel > l'Empereur envoya le Comte de Montécuculli dans la Suabe,pour raflii* rer les Impériaux , encore épouvantés des victoires de Turenne.
Le Vicomte avoit coutume au commencement de chaque joftice du campagne de régler fes comptes , & de payer toutes fes Vlcomcedettes : il parut cette année plus cmpreflé qu'à l'ordinaire à remplir ce devoir de juftice. ( 1 ) Avant fon départ pour l'Aliace, il alla voirie Cardinal de Retz , & lui dit que fans les circonftances des affaires , il prendroit comme lui le parti de la retraite, il quitta Paris l'onzième du mois de May, j ,, Mai. & s'avança vers Scheleftadt , où les troupés qui étoient restées en Alfacefous les ordres du Marquis de Vaubrun , dévoient s'aflèmbler.
Le Comte de Montécuculli avoit deflein de pafler le Rhin Le Comte
à Stramourg , & devenir chercher dans la haute Alface les cuiij^khe" avantages que la multiplicité des confeils& la mauvaifecon- de réduire duitedes Généraux confédérés leur avoit fait perdre jufqu'a- de StraiT* lors. Il avoit tiré de leurs quartiers d'hy ver les vieilles troupes bourg' de l'Empereur , beaucoup plutôt qu'elles n'ont accoutumé d'en fortir , & les faifoit avancer vers Strafbourg. Il y étoic
( 1 ) Lettre ioi.de Madame de Sévigné. vol. t.
Tmc il. I
fto HISTOIRE DU VICOMTE
Av. ailé lui-même pour reconnoître les polies voifins , & pour repréfenter aux habitans qu'il étoit de leur intérêt en particulier, & de celui de l'Empire en général, de lui donner paffage -, que c'etoit l'unique moyen d'éloigner les François du Rhin, fie de rendre la liberté à l'Alface , qu'ils n'avoientplus 2 craindre un revers femblable à celui de la dernière campagne *> qu'il ne commandoit point une armée ramaflee à la hâte , partagée d'intérêts , & conduite par des Chers diviles > qu'il étoit feul à la tête de l'élite des Troupes Impériales pour délivfcr l'Alface d'une domination étrangère. Turenne apprit en arrivant a Nancy les brigues de Montecuculli , & jugea que fa préfence pouvoit feule raffurcr le* efprits : il fe hâta d'entrer en Alface , fit avancer fes troupesen diligence pour joindre les autres au rendez-vous fous Schelefladt, y arriva en même tems qu'elles , & marcha incontinent avec la Cavalerie à Benfcld , éloigné de quatre lieuës& demie deStra&ourg y les habitans effrayés par fon approche , envoyèrent l'affurer qu'ils garderoient la neutra- S7- May. Lté. Le vingt-fept de May il alla camper au village d'Achenheim à une lieuë deStrafbourg, d'où l'on voyoit toute l'armée Francoife retranchée fur deux lignes : par cette diligence ï: Vicomte fe mit en état de gagner tous les avantages de la campagne* S'il eût retardé Ùl marche de quelques jours > Montecuculli pafioit le Rhin, entroit dans. la haute Ahace,. & jettoit les François dans des embarras encore plus grands que ceux de l'année précédente ; mais la moitié de l'armée Impériale qui avoit hy verné dans le Pays de Liège , ne pou-
DÈ TtJRËNtfE, LIVRÉ Vf. $<n
Voit arriver aflèz tôt pour paflèr le Rhin avec les croupes que An. 167 y . le General Allemand avoit tirées des quartiers de Suabe : quoiqu'il vît fesmefures avortées, il n'abandonna pas néaff. moins le deflein fur lequel roulok tout le projet <fe fa campagne i c'étoit de trouver une nouvelle occafion pour traverfer le Rhin , & d'obliger le Général François à s'éloigner de Strafbourg i il marcha droit à Philifbourg , fepartdit le bruit qu'il Vouloit en faire le fiégc , occupa; tous les portes des environs , fit remonte* les ponts- Voians : a Man*heim ,& dreflèf un pont de batteaux àLouflèn prés de Spire;
Le Vicomte laifla toute fon armée au Camp d' Achenherm', MotftA* s'avança avec quatre cens chevaux & mille Dragons* jufqu'àt culf< paifc le Haguenau, en tira cent fàntaffins qtrtl jfetta; dans Êhilif- sPi« f& te bourg , & rejoignit enfuite fon at mée. Montfécuculli fit paf- J^îTdes fer le Rhin à une partie de fes troupes , envoya de* la Ca- p°nts. à Otvalerie vers Landau & Neuffcdt, St fit avancer des1 Cravates* tCDheua' jufqu'à Lauterbourg , pour engager le Vitomte* à: venir f hù ou à couvrir Haguenau i toutes ces fèintetfn'ébrànlerentf point Turcnne : comme il jugfeoit parfaitement" du deflein' des ennemis par la conrtoiûance qu'il avoit de' leurs véritables intérêts , rien ne futcapable de l'éloigner de la Capitale* del'Alface. Au commencement de fuin, le (Général François détacha le Marquis de Vaubrun avec fôn Régiment de Cavalerie , celui de Gournay , la Brigade dïnfanterie de Ramfcurerfc nV pièces de canon pour aller camper a Érftcin fur" la rivière d*Hl , & pour faire travailler inceflammëtit à un* jJont furleiUiin , i quatre lieues dfeSttafbourg près du vil-
5*2. HISTOIRE DU VICOMTE An 167] "k&e d'Ottenheim , dans un endroit où le fleuve Ce divifânt en cinq bras , forme plu/leurs Ifles couvertes de bois : il fallut y faire autant de ponts , & couper des chemins au travers de ces bois : on avoit fait venir de Brifac des batteaux & tout ce qui étoit neceûaire pour la conftru&ion des ponts qui fe trouvèrent faits en quatre jours par les foins du Marquis de Vaubrun , avec un retranchement à la tête du dernier. t. Juin. Le Juin y Ie Vicomte alla vifiter cet ouvrage , paua le Lc vico™ .5e &mn > & reconnut les environs des ponts en defeendant le ft« Pd^ns " long du fleuve, jufqu'au village d'Ottenheim. Le lende- 1 ^7" Juin mam avant ^ prenclre le pin pour quatre jours , il décampa a deux heures du matin , & fit marcher toute l'armée fur la route du Marquis de Vaubrun qui faifoit l'avantgarde. Il n'y avoit que cinq lieues jufqu'à Ottenheim où l'on devoit aller camper de l'autre côté du Rhin ; mais la pluye avoit rendu les chemins fi difficiles,que l'arriere-garde ne put arriver que le lendemain matin i Se le Vicomte refta toute la nuit à la tête du dernier pont pour faire avancer luimême les troupes. A peine l'arriere-garde fut-elle arrivée , qu'il fit marcher la tête i & malgré l'incommodité de la pluye & l'embarras des défilés , il arriva à cinq heures du foir i Vilftet : ce village des dépendances du Comté de Hanau > éloigné de Straibourg de près de deux lieues , eft arrofé pat la rivière de Quinche qui fort des montagnes de la forêtnoire , & vient tomber dans le Rhin un peu au-defTous du Fort de Kell. Le Vicomte fit camper l'armée depuis Vilftet Se la rivière de Quinche jufqu'au village d'Ekerfvir, oùpalfele.
DE TURENNE, LIVRE VI. 5<rj ruifleau de Schutteren , qui fe joint à la Quinche un peu An 167 y, avant qu'elle tombe dans le Rhin -, & par cette fituation il coupa le paflage de Strasbourg aux ennemis , qui ne pouvoient venir à lui qu'en paffant de longs défilés & une rivière.
Le Comte de Montécuculli n'ayant pas pénétré le def- Montéeufein du Vicomte , lui avoit laifle occuper le porte de Vil- ^rrcOrtem! ftet , dans le tems qu'il mandoit aux habitans de Strasbourg ^L^0^" qu'il venoit s'en emparer lui-même > il n'eut pas dans cette rencontre la même activité qu'avoit eu le Vicomte quinze jours auparavant. Montécuculli fe trouva déconcerté de nouveau , & ne put prendre d'autre parti que de marcher droit à l'armée Françoife. Le Vicomte envoya reconnoître la ville d'Offembourg , qui étoit à deux licuës de fon Camp, il la trouva en trop bon état pour en entreprendre le fiége». Montécuculli y avoit fait marcher Sponc , Lieutenant-Général, avec un grand Corps de Cavalerie, dont trois efcadrons s'étoient jettés dans la Place. Le treize de Juin , les t ^ ennemis s'approchèrent > le Vicomte les alla reconnoître lui-même , & voyant où ils dirigeoient leur marche , il fie camper fon armée en bataille , avec le front tourné vers l'endroit par où ils dévoient pafTer. L'armée Impériale cornpofée de vingt-cinq mille hommes , s'étendit enfin depuis Ortemberg où'étoit fa gauche, jufqu'au-delà d'Offembourg le long de la Quinche > fa droite n'étoit qu'à une lieuë & demie du quartier général de l'armée Françoife , qui ne montoit pas à vingt mille hommes > mais dans la diftanec
An. 1675. féparoit les deux armées , les défiles & le* bois les em-i Déchoient de s'approcher l'une de fcautre, fans désavantage 6c fans danger. N Cara&erc* Les yeux de coûte l'Europe étoienc fixés for ces deux Généraux."* grands Capitaines , dont les fuccès alloient décider du fort des armes du Roi de de celles de l'Empereur en Allemagne. ( x > Tous deux à peu près de même âge , a voient eu la mente éducation; formés par des oncles rivaux, le Prince Maurice & le Comte Erneft y ils avoient porté le moufquet avant que de parvenir à aucun gracie ,& acquis par cinquante années de combats , une: expérience œnfbrnmée dans toutes les parties de l'art militaire i hm U l'autre avoient reçu du Ciel un efprit fupérieurrun jugement ùx~ lide, une ame maîtreflè d'elle-même r& un (àng froid, quidans un Général n'eû pas moins néceûaire que la prévoyance & la valeur. Capitaines par étude , ils combactoient par principes^ & ne dormoient pretque rien à la fortune : adotés, du Soldat , l'amour pour le Général r plutôt que l'obéii- Étnce duc au Souverain , paroùToit animer l'une & l'autre armée : ces. deux Généraux fe cormoifToient , s'eftimoient 3e fè craignoient mutuellement >Jii l'un ni l'autre, n'ofoit attendre, la victoire desfàutes de fon ennemi , il falloir l'emporter, a: force de génie & de îcience: militaire. » Cette deruniere Campagne, félon l'opinion ( d'un grand Juge*
( 1 ) Voyez le cara&erc de ces deux grands Capitaines par le P. de Tour* nemine , dans les Journaux de Trévoux , armée 1707. an mois ier May. tel Qwvalier follard , Polybc , t. 1. p. a$j,
DE TU RENNE, LIVRE VI. 5c?5
<Ians l'art de la guerre , » eft le chef-d'œuvre du Vicomte de &v m Turenne & du Comte de Montécuculli : il n'y en a point » de Ci belle dans l'antiquité > il n'y a que les experts dans m le métier qui puiflènt en bien juger. Combien d'obftacles » réciproques à furmonter i Combien de chicanes , de » marches & de contremarches > de manoeuvres profondes » 5c rufées ! C'eft par là qu'on reconnoît les grands hom- » mes , Nullement par la facilité de vaincre , 6c par le pro- » digicux nombre de troupes.
Le Vicomte avoit traverfé le Rhin > c'étoit une démar- Deflein de* che hardie , qui répandoit la terreur dans l'Empire, & qui p°o[eT dc U* obligeoit Montécuculli ajout tenter pour le lui faire repaf- Campagne. 1er : il ne pouvoit y réufllr qu'en battant les François , ou qu'en leur ôtant les moyens de fubfifter ; l'un étoit douteux, & l'autre pouvoit être long. Le Vicomte tiroit des vivre* de la haute Alfacc par le moyen du pont qu'il avoit conftruit fur les branches du Rhin , & avoit derrière lui dèsprairies, pour nourrir fes chevaux lorfque les fourages feraient finis. Montécuculli n'avoit pas le même avantage r Con armée fuivie d'un grand nombre de gens & de chevaux inutiles , de voit manquer de fubfiftance plutôt que celle de Turenne. La principale refiburce des Impériaux étoit de s'emparet des ponts des François : le projet n'étoit pas fans apparence de réufllte, de le fuccès n'auroit pas procuré aux Impériaux moins d'avantages que de gloire. Le Vicomte avoit deux ponts* à garder, l'un à lui près d'Qti » 8c l'autre aux habitans de Strasbourg T qui ne fou^-