‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 3 sur 50 · conduite d · texte numérisé non relu

conduite d

hommes, Louvois ne put rehfter i la tentation de blâmer la Vicomte, conduite du Vicomte, & remontra la néceffité de faire retirer l'armée en Lorraine pour couvrir cette Province. Le Roi envoya des ordres prêtons à ce General, pour lui commander de quitter l'Alface j mais Turenne embraffant d'un coup d'œil toutes les fuites que pourroit avoir cette démarche, repréfenta au Roi le danger qu'il y auroit d'abandonner les. bords du Rhin. » Les ennemis, dit-il dans & lettre , quelque »grandnombre de troupes qu'ils ayent^ne ^auraient dan*

Ati. 1674. » 1* où. n°us fommcs penfer à aucune autre entrepxi- »fe, qu'à celle de me iaire lortir de k Province où je Cuis, s» n'ayant ni vivres ni moyens .pour pailer en Lorraine, que m je ne fois chaûc de l'Alface : il je m'en allois de moi-

• même , comme Votre Majefté me l'ordonne,, je ferois •> ce qu'ils auront peut-être de la peine à me faire faire : » quand on a un nombre raifonnable de troupes.,, on ne

* quitte pas un pays , encore que l'ennemi en. ait beaucoup » davantage : je fuis perfuadé qu'il vaudroit mieux pour le » fervice de Votre Majeftéxjue je perdifle une bataille ,<que » d'abandonner l'Alface & de repaner les montagnes : fi je » le fais , Philifbourg & Brifac feront bientôt obligés de fe » rendre > les Impériaux s'empareront de tout 'le pays depuis » Mayencejufqu'a Bâle,8ctranfporteront peut-être la guerre » d'abord en Franche-Gomté , de-là en Lorraine , & vien- » dront ravager la Champagne : je connois 1a force des » troupes Impériales , les Généraux qui les commandent , » le pays où je fuis »je prends tout fur moi, & je me charge » des événement Le Roi qui connoiuoit le caractère ferme du Vicomte , & combien il étoit éloigné de la préemption , s'abandonna, avec confiance à fa capacité & à Ces lumières , lui envoya huit bataillons de renfort , lelaiffa maître de faire ce qu'il voudroit , & Louvois fut obligé de fe foumettre aux ordres du Roi. La fuite de la campagne juftifia le Vicomte , dont le Miniftre lui-même admira la profonde manœuvre.

Le Vicomte J-es Confédérés toujours campés dans le. même endroit.,

com-

commencèrent à conilruire un pont de batteaux près du An. 1674 village de Louflèn, à deux lieues de Philifbourg, & firent met Phiiisfemblant de vouloir alfiéger cette Place. Comme l'Elc&eur dcdâcnfc^ de Brandebourg leur amenoit un renfort de vingt mille hommes, on ne douta plus -qu'ils n'entreprifiènt le fiége après la jonction : on commença dans Philtfbourg à prendre toutes les précautions néceflàires pour fe défendre ; le corps de la Place étoit fortifié de fept baftions revêtus , entouré d'un large foue plein d'eau , environné par tout de marais, hors deux avenues, fur lefquelles on avoit conftruit une contre-garde & deux demi-lunes : on acheva promptement un grand ouvrage à corne du côté du Rhin , & l'on n'oublia rien pour faire une belle défenfe : la garnifon ordinaire de dix-huit cens hommes fut augmentée de quatre Compagnies de Dragons , & des Compagnies franches du Commandant & du Major > au dehors , quatre bataillons 5c deux Régi mens de Cavalerie campoient fous le canon , il y en avoit fbixante & dix pièces : les munitions de guerre & de bouche abondoiciit dans la Place. Du Fay commandoit les troupes du dedans, Villedieu , les bataillons du dehors , & le Comte de Maulevrier donnoit l'ordre à l'un $c à l'autre, comme Maréchal de Camp.

L'armée Françoife grofTuToit de jour en jour , par les ren- Les impéforts que le Roi y envoyoit , & montoit à plus de vingt JJ^J mille hommes. Le Vicomte ayant fçû que le pont des en- ofer avancer nemis s'achevoit , détacha le Baron de Montclar avec douze danslA1£lcc cens chevaux & cinq cens Dragons, pour obferver les en- Ttmt IL D

ji© HISTOIRE DU VICOMTE Av. 1*74 nerrns de Pr^s » fit avancer jufqu'au défilé de Rhinzabern un détachement de cinq cens Fantaflins , commandés par Churchill Colonel Anglois > depuis Duc de Malborough , te manda au Comte de Maulévrier , dès que les ennemi* pafïeroicnt le Rhin , de faire tirer fix coups de canon à Philisbourg , pour fervir de fignal à Montclar, de charger leur arriere-garde , & à Churchill d'avancer pour le Toute - nir. Il ordonna en meme-tems que fi les ennemis , au lieu de traverfer le fleuve , prenoient le parti de marcher vers l'armée Françoife , on ne tireroit que quatre coups de canon pour avertir Montclar & Churchill de regagner le Camp. Ce deflein fi bien concerté ne réùflit point ; le Comte de Maulévrier fit tous Tes efforts pour fç avoir quand les enne* mis repafleroient le Rhin \ mais la fituation des lieux l'empêcha de reconnoître le véritable état de leur pont , & le moment de leur paflage : leur Camp étoit inaccefliblc i deux rivières le couvroient à la droite \ des marais & des bois a la gauche > le Rhin derrière , & des défilés à la tete : Montclar voltigea auffi durant trois jours entiers aux environs , fans pouvoir rien découvrir. Les Impériaux repaflerent le Rhin le vingt-un du mois , & le Comte de Maulévrier ne le fçut qu'un peu après i il fit néanmoins tirer le fignal , & Montclar arriva dans leur Camp , qu'il trouva tout en feu. Le vicomte Le Vicomte envoya ordre de dreffer inceAammcnr le ftSr« pSïrr" Pont de ^ilisbourg , & au Comte de Maulévrier de prendre fix cens hommes des Régimens de du Pleflïs & de la Ferté , avec les Dragons du Commandant , pour s'aller Lai-

connoure leur deflein.

fir du pont & du Château de Graben , à deux iieuësde Phi- An. i 674lisbourg , fur la route de Dourlach : Ton deflèin étoit d'y arrêter les ennemis , de leur couper le chemin de Strasbourg, Qc de les faire demeurer dans un pays étroit fans fubiîitance, où il efperoit les combattre avec avantage. Le Comte de Maulévrier ayant marché par un défilé fort difficile , arriva * l'entrée de la nuit près de Graben i mais il y trouva les ennemis déjà campés , & fe retira a Philisbourg i il apprit -en chemin que le Corps pofté a Graben étoit un détachement de cinq mille chevaux , commandés par le Comte Caprara , qui avoit ordre de s'avancer en diligence jufqu'au pont de Strasbourg en attendant le refte de l'armée. On reconnut par la que les ennemis n'avoient pafle le Rhin prés de Spire , que dans l'efperance de le repalTcr a Strasbourg. Le Vicomte i'avoit prévu » mais il crut que cette Ville , qui avoit tant de raifons de garder la neutralité ,& qui ne pouvoit donner paflage aux ennemis , fans s'expofer aux reffentimens du Roi , n'accorderoit point aux confédérés le pafTagc qu'elle n'avoit jamais donné à aucun parti- durant les grandes guerres d'Allemagne , & qu'elle avoit encore refufé aux Impériaux le Printems dernier. Les Généraux confédérés avoient fait néanmoins diverfes i-« Comte

cî'Holicnloc

tentatives pour obtenir le pâfTage : le Comte de Hohenloé pgne ies h*, «jui s 'étoit chargé de la négotiation , n'ayant pû perfuader stMibourg. les Magiflrats , avoit répandu de l'argent pour gagner le peuple , &c employé tous fes efforts pour rallumer l'ancienne haine des Bourgeois contre la France i il leur avoit repré-

D ij

iti HISTOIRE DU VICOMTE

An. i *74 ^nt* 3UC <^ePuis ^es conquêtes du Roi , l'Alface étoit dan» ïoppreffion, fes villes démantelées ôc dépouillées de leurs privilèges > que Strasbourg devoit s'attendre a un pareiltraittement , u Louis XIV. en devenoit le maître > que les plus grands Princes, de l'Empire étoient prêts à paflèr le Rhin avec une armée de foixante mille hommes pour défendre leur liberté -, qu'une poignée de François cachés dam Ja baffe Alface , ne pourroit jamais réfifter à tant de forces réunies > que la victoire étoit certaine , &c qu'elle feroit fui«* vie du recouvrement de la Franche-Comté & de la Lorrai* ne. Ces difeours répétés avoient produit leur effet : le peu-» pk mutiné s'étoit rendu jnaître du pont , & avoit pronus d'accorder le paffage aux confédérés.

Le vicomte Le Vicomte inftruit des brigues de Hohenlôé, remontra Marquis ^de aux. Magiftrats les malheurs aufquels ils s'expofoient , en Vaubrun rompant la neutralité dans une pareille conjoncture j ils ré-

(»our ralTurer 1 ., , . . . . , , .

es habitans pondirent qu ils etoient incapables de manquer a leurs prot.

bourg?*" méfies, mais qu'ils ne pouvoienc répondre du peuple. Le Vicomte ne voyant plus rien à ménager , détacha le Marquis de Vaubrun , Lieutenant-Général , dont il connoùToic le courage & les talens militaires , avec deux bataillons, cinq ou fix cens chevaux , cinq cens Dragons & quelques pièces de canon , pour s'emparer du Fort au bout du pont en deçà du Rhin,& pour aiTurer en même-terris les habitans de la Ville, qu'il n'avoit d'autre intention que de maintenir la neutralité, & qu'il payeroit les moindres dommages que jèroicnt fes troupes.

DE TURENNE, LIVRE VI. 5t$

Straibourg eft fitué près du Rhin fur la rivière d'Ill, qui An. i 674; coule dans un lit prefque parallèle au fleuve , y vient tom- Le vicomte ber à Wantzenau , une lieuë & demie plus bas que Straf- sïïEj£* bourg , & forme ainfi une grande Ifle appellée Rubertzaw, où finit un Pont dont la tête eft couverte d'un Fort. Le Marquis de Vaubrun ayant fait paner fes Troupes dans l'Ifle parplufieurs gués de la rivière d'ill , reconnut le Fort , & fie : fçavoir au Vicomte qu'on pourroit y aller fans être incommodé par la Ville. Turenne partit lui-même pour aller join- h- Septeredre Vaubrun , laiïïà au Camp de Wïnden tout le gros de **** l'armée fous* le commandement du Comte de Lorge & de Foucault , Lieutenans-Géneraux , avec ordre de le fuivre le lendemain , & ne mena avec lui que douze cens hommes de pied. Il arriva le vingt-cinq de Septembre à fept heures dumatin au Camp du Marquis de Vaubrun , & trouva qu'au, lieu de prendre le Fort , il s'étoit laûTc amufer par les Bourgeois de Stralbourg qui l'avoient trompé. Vaubrun propofa d'attaquer le Fort > mais il n'étoit plus temps; on apprit que la Ville étoit déjà pleine d'Impériaux , 6c que le Comte Mercy fils du grand Général de ce nom , s'étant emparé du Fort avec un Corps de Dragons , les Confedérez étoient entièrement maîtres de la Place. Le Vicomte fit repaffer l'ill à fes Troupes fur la fin du jour; & defeendant le long de la rivière , traverfa encore celle de Suvel , demeura en bataille de l'autre côté jufqu'au matin , reconnut le terrain & les avenues , marqua le Camp pour fon armée , appuya & gauche à la rivière d'ill, étendit fa droite vers un grand-

5i4 HISTOIRE DU VICOMTE An marais, eut à fa tête la rivière de Suvel , ôc le village de Wantzenau derrière lui: il attendit dans ce pofte le refte de les Troupes qui venoient de Wïnden. tc« impé- Les Impériaux avoient achevé de pafler le Rhin près de fendeR^jn, Spire le vingt-un -, ôc le Détachement de Caprara étant arrive hnTrAUa- ^e v^ngt<ïuatre m P°nt de Strafbourg, les Dragons de Mer- •c. cy s etoient jettés dans le Fort. Le refte de leur armée les

joignit le vingt-cinq , acheva de pafler le Rhin le lendemain , marcha fur la gauche, traverfa la rivière deBrufch , la fuivit en remontant , & s'étendit depuis les villages de Geifpitzcn Ôc de S. Blaife le long de la rivière d'ill jufqu'à ■Gravenfladen. Les Impériaux par cette difpofztion de leur Camp devenoient maîtres du Pays, depuis le Rhin jufquei aux montagnes de Saverne , ôc par conféquent de toute la haute Alface , où ils trouvoient des vivres en abondance pour foûtenir long-tems une puiflante armée , & d'où ils pou voient facilement faire une irruption en France. Ils avoient déjà près de quarante mille hommes , 6c ils attendoient dans -quinze jours l'Ele&eur de Brandebourg avec vingt mille de renfort : jamais fituation ne s'efl: trouvée plus avantageufe. Celle du Vicomte étoit bien différente ; vingt - deux mille hommes faifoient toute fon armée ; il étoit dans la bafle Alface peu abondante par elle-mcme , & confumée par le féjour que fes Troupes y avoient fait depuis deux mois: avec des forces auflî inégales que les fîenncs , il étoit obligé de couvrir Saverne Ôc Hagucnau , Places également foibles ôc importantes. Après la jon&ion des Troupes Electorales ôç

DE TURENNE, LIVRE VI. jt5

Impériales , il ne pouvoit plus demeurer en Alface : la re- An. i i f+± traite cependant étoit dangereufe , & fes fuites funeftes » elle entraînoit la perte de Brifac &de Philifbourg , la gloire des armes Françoifes auront été ternie , les Alliés du Roi en Allemagne pouvoient ctre accablés, la- Lorraine Ôc la Franche-Comté reprifes , & la Champagne mife au pillage. Dan* cette extrémité, le Vicomte ne trouva d'autre reffource que d'aller droit aux ennemis, & de les combattre avant la jonction, il connohToit mieux que perfonne les avantages que leur donnoit le nombre & la fituation : il fçavoit aufli ce que peut une armée aguerrie , pleine d'Officiers accoutumés aux périls , ôc conduite par un Général aimé de Tes foldats^

Turennc forma donc le defTcin d'attaquer les Impériaux , Le VTcomt* & n'en différa l'exécution qu'autant qu'il falloit pour donner j™^.^" quelque relâche à fes Troupes : elles fe repoferent trois jours *• Oftobre. au Camp de\Pantzenau i &à l'entrée de la nuit il fît marcher devant lui les Dragons du Roi, delà Reine Se de Lifte» nay , avec ordre de faire des ponts par tout où il feroit ncceflàire > il décampa lui-même à minuit , ôc alla paffcrla rivière deSuvel àLampertheim : fon armée avançoit furtroi* colonnes , la Cavalerie lailfoit Strafbourg fur la gauche >. l'artillerie & le bagage marchoit à la droite, Ôc l'Infanterie'

entre deux. Il enfila la route d'Achcncm où les Ennemiv •

avoientheureufement négligé la garde des ponts : pendant la marche il furvint une pluye abondante , qui détrempant k terre graife Ôc Labourée , rendit les chemins difficiles. Il

An. j 674. arriva néanmoins à quatre heures après midi fur les hauteurs çl'Achenem i il employa le refte du jour à reconnoître le Pays , avança lui-même avec quelque Cavalerie , pafla audelà de la Brufche > & découvrit le Camp des ennemis derrière Ensheim dans une Plaine fermée à la droite par un grand bois du côté de Scrafbourg , & à la gauche par un petit bois dz mille pas de longueur fur quatre ou cinq cens pas de large près de leur centre étoit le village d'Enshcim: comme il n'y avoit pas un moment à perdre , il -fit défiler l'armée toute la nuit > &c a mefure qu'elle paflbit , elle fe mit en bataille dans la Plaine à la gauche du village d'Holsheim , le plus près de la rivière qu'elle pur* & pendant tout ce tems il demeura toujours à cheval. Jl nnge fon A la pointe du jour , le quatre d'Octobre , toute l'armée itc debaulîl Françoife fe trouva en bataille fur deux lignes: dix-fept k"- efeadrons de la Brigade de Piloi formoient la droite de la

première , avec les .Dragons du Roi ôc de Liftenai fou$ le Marquis de Vaubrun Lieutenant-Général , .& le Comte de Roye Maréchal de Camp: la Brigade d'Humieres de pareil nombre d'efeadrons , & les Dragons de la Reine corn-' pofoient la gauche , commandée par le Comte de Lorge Lieutenant-Général , Qc le Comte d'Auvergne Maréchal de Camp. Foucault plus ancien Lieutenant-Général conduisit les dix bataillons du centre de là première ligne, & avoit fous lui deux Brigadiers , le Marquis Douglas à la droite , ÔC le Comte de Pierre-fite à la gauche i Mont-Georges entre

les deux lignes foûtenoit avec cincj efeadrons rinfanterie de

la

la première. Le centre de la féconde, compoféede huit ba- An. r*74v taillons, quatre de Réveillon & quatre de Pizieux , avoit fur l'aîle droite quatorze efcadrons de la Brigade de Renty , de fur la gauche un pareil nombre de celle de Lambert. Le Vicomte entremêla tous ces efcadrons de divers pelotons de Grenadiers , comme à la Bataille de Sintzheim : trois bataillons & quatre efcadrons faifoient tout le Corps de réferve : l'armée entière montoit à vingt-deux mille hommes , avec trente pièces de canon fous les ordres de S.Hilairc Lieutenant- General de l'Artillerie. Turenne avoit pour Aydes de Camp Milord Duras , le Chevalier de Bouillon , les Marquis d'Harcourt, de Ruvigny & de S. Poin: il ne choifit pour lui aucun pofte particulier , voulant fe porter par-tout où fa préfence feroit nccefTaire > il parcourut la tête de fa première ligne , & fe fit voir aux Troupes avec cet air degayetéqui lui étoit ordinaire les jours de bataille. Aufli-tôt que les Anglois l'appercurent , ils pouffèrent un cri de joye qui lui parut être de bonne augure.

Le Dre de Bournonville ayant été inftruit le jour précé- Ordre cU dent de l'arrivée du Vicomte, avoit raflemblé au(fi-tôt fes Tbat3i,lc d"

Page 1