‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 42 sur 50 · LETTRE CCIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCIV

A U même.

JE viens de voir le Cardinal de Bouillon ; il eft changé à n'être pas connoillable : il m'a fort parlé de vous , il ne doute pas de vos fentimens. II m'a conté mille choies de Mt de- Turenne qui font mourir i fon ame apparemment étoh en état de paraître devant Dieu , car la vie étok parfaitement innocence. II demandoit à fon neveu à la Pentecôte , s'il ne pourrait pas communier fans fe confefter ; h* lui dit que non , 6r que depuis Pâques apparemment il avoit offenfé Dieu : il lui conta fon eut , il ctoit à mille lieuës d'un péché mortel i il alla pourtant à confefle pour la coutume : il difoit , Mais faut-il dire à ce Recolct comme à M. de Saint Gervais ? eftce tout de même î En vérité une telle ame efl bien 'digne du ciel , elle venoit trop droit de Dieu pour n'y pas retourner , s'étant fi peu gâtée par la corruption du monde. Il aimoie tendrement le fils de M. d'EIbeuf , c'eft un prodige de valeur à quatorze ans ; ii l'envoya l'année paflee faluer M. de Lorraine , qui lui dit : Mon peth coufin , vous êtes trop heureux de voir & d'entendre tous les jours M. de Turenne : vous n'avez que lui de parent & de pere ; baifez les pas par où il palTe , & vous faites tuer à fes pieds. Le- pauvre enfant fe meurt de douleur j c'eft une affliction de raifon 6r d'enfance , 6r l'on craint qu'il n'y réfifte pas. Cavoie eft afflige par le* fonae*. Le Duc de ViUeroi a écrit ici des. lettres dans le iranfpou de G»

1 PREVUES

douleur , qui font d'une telle force qu'il les fout cacher : il met âu premier rang de toute la fortune d'avoir été aimé de ce Héros , & déclare qu'il mcp ife toute autre forte d'eflime après ce!lc-là : fauve qui peut. M. de Marfillac s'eft fignalé en parlant de M. do Lorgcs , comme d'un fuj^t digne d'une airre rccompenle que celle de la dépouille de M. de V au brun : jamais rien n'auroit été d'une fi grande édification & d'un fi bon exemple, que de l'hon rer du bâton après un fi grand fuccès.

A Tarh , U Lundi il. A»ùt 67 J.

LETTRE CCVI.

A U même.

JE voudrois mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dan» une Oraifon funèbre. Vraiment votre flile cft d'une énergie & d'une beauté extraordinaire ; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez point , ma fille , que fon fouvenir fut fini ici quand votre lettre efl arrivée : ce fleuve qui entraîne tout , n'entraîne pas fi-tôt une telle mémoire ; elle cft confacrée à l'immortalité. J'é» tois l'autre jour chez M. de la Roche-Foucault , M- le Premier y vint , Madame de Lavardin , M. de Marfillac , Madame de la Fayette Se moi : la converfation dura deux heures fur les divines qualités de ce véritable Héros ; tons les yeux ctoient baignes de larmes , Se vous ne fçauriez croire comme la douleur de fa perte étoit profondément gravée dans les coeurs : vous n'avez rLn par deflusnous , que le foulagement de foupirer tout haut , Se d'écrire fon paneg:rique. Nous remarquions une chofe , c'elt que ce n'elt pas depuis fa mort que l'on admire la grandeur de fon coeur , l'étcn- . duc de fes lumières & l'élévation de fon ame : tout le monde en étoit plein pendant fa vie , Se vous pouvez penfer ce que fait fa perte par deflus ce qu'on étoit déjà j enlîn ne croyez point que cette mort foit ici comme les autres : vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira , fans croire que vous a>ez une dofe de douleur plus que les autres. Pour fon ame ( c'eft encore un miracle qui vient de l'eftime parfaite qu'on avoit pour lui ) il n'eft pas tombe dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fut pas en bon état : on ne fçauroit comprendre que le mal & le péché pufllnt être dans fon cœur , fa converfion fi linccre nous a paru comme un baptême ; chacun conte l'innocence de fes mœurs , la pureté de fes intentions , fon. humilité

éloignée de toute forte d'afieâation , la folide gloire dont il étoit plein , fans fafte & fans oftentation , aimant la vertu pour elle-même , fans fe foucierde l'approbation des hommes ; une charité génereufe & chrétienne. Les Anglois ont dit à M. de Lorgcs , qu'ils acheveroient de fervir cette campagne pour le venger ; mais qu'après cela ils fe retireroient , ne pouvant obéir à d'autres qu'à M- de Turenne. II y avoit de jeunes foldats qui s'impatiemoient un peu dans des marais , où Us étotent dans i'eau jusqu'aux genoux , & les vieux foldats leur difoient : ■> Quoi vous vous plaisgnez ? on voit bien que vous ne connoiflez pas M. de Turenne : il eft » plus fâché que nous quand nous fommes mal , il ne fonge à l'heure qu'il » efl qu'à nous tirer d'ici , il veille quand nous dormons > c'eft notre perc : » on voit bien que vous êtes jeunes ; « & ils les raflTuroient ainfi. Tout ce que je vous mande efl vrai i je ne me charge point des fadaifes dont on croit faire plaifir aux gens éloignés , c'eft abufer d'eux j & je choifis bien plus ce que je vous écris , que ce que je vous dirois fi vous étiez ici. Je reviens à fon ame : c'eft donc une chofe à remarquer , que nul dévot ne S'efl avifé de douter que Dieu ne l'eût reçûë à bras ouverts , comme une des plus belles & des meilleures qui foient jamais forties de fes mains. Méditez fur cette confiance générale de fon falut , & vous trouverez que c'eft une cfpece de miracle qui n'eft que pour lui j enfin perfonne n'a ofc douter de fon repos éternel : vous verrez dans les Nouvelles les effets

de cette perte Ecoutez , je vous prie , encore un mot de M. de

Turenne. II avoit fait connoiflance avec un berger qui fçayoit très bien les chemins & le pays : il alloit fcul avec lui , & faifoit poller fes troupes félon la connoiflance que cet homme lui donnoit ; il aiuioit ce berger, & le trouvoh d'un fens admirable , & difoit que le Colonel Bec éteit venu comme cela , & qu'il croyoit que ce berger ftroit fa fortune cemme lui. Quand il eut fait pafler à ioifir fes troupes , il fe trouva content , & dit à M. de Royes : Tmt de ion : il me femble que cela n'efl pas trop m*l , & Je croif fie M. dt MmecucMlli tromieroh ttflez. bien ce que fon vient de fiùrt. Il efl vrai que c'étoit un chef-d'œuvre d'habileté.

A Périt , U Vtnindi U. A»kt n7j,

LETTRE CCYIII.

A I* même.

LE corps du Héros n*e(l point porté à Turenne , comme on me Pavoic dit j on l'apporte à S. Denis , au pied de la fépultue des Bourbons : on defline une Chapelle pour les tirer du trou, où ils font j Se c'eft M. de Turenne qui y entre le premier. Pour moi , je m'étois tant tourmentée de cette place , que ne pouvant comprendre qui peut avoir donné ce confcil , je crois que c'efl moi : il y a déjà quatre Capitaines aux pieds de leurs maîtres i Se s'il n'y en avoit point , il me femble que celui-ci devroit être le premier. Par tout où pafle cette illuflre bière , ce font des pleurs. & des cris , des prefles , des procédions qui ont obligé de marcher Se arn* m de nuit ; ce fera une douleur bien grande s'il pafle par Paris

A Tmii . U LtmJi ij. At&t u7j.

Page 1