‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 41 sur 50 · LETTRE CCI · texte numérisé non relu

LETTRE CCI

JE pcnfe toujours , ma fille , ( i ) à l'étonnement & à la douleur que vous aurez de la mort de M. de Turenne : le Cardinal de Bouillon eft inconfolable. Il apprit cette nouvelle par un GcntiLh jmme de M. de Louvigni , qui voulut être le premier à lui faire fon compliment : il arrêta fon carolTe , comme il revenoit de Pontoife à Verfaillcs : le Cardinal ne comprit rien à ce difeours ; comme le Gentilhomme s'apperçut de fou ignorance , il s'enfuit. Le Cardinal fit courre après , & fçut cette terrible mort : il s'évanouit , on le ramena à Pontoife , où il a été deux jours fans manger , dans des pleurs & des cris continuels. Madame de Guenegaud & Cavoie l'ont été voir , qui ne font pas moins affligées que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a parû bon ; je lui dis par avance votre affliâion y & par fon intérêt , & par l'admiration que vous aviez pour ce Héros : n'oubliez pas de lui écrire , il me paroît que vous écrivez très bien fur toutesfortes de fujets -, pour celui ci , il n'y a qu'à JaifTer aller fa plume. On paroft fort touché dans Paris & dans plufieurs maifons de cette grande mort. Nous attendons avec tranfiflement le couricr d'Allemagne ; Montecuculli qui s'en lloit , fera bien revenu fur fes pas , & prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les Soldats faifoient des cris qui s'entendoient de deux licites : nulle confidération ne les pouvoit retenir ; ils crinent qu'on, lis n.enàt au combat ; ^ilt voulmtm venger U mm de leur fere , de leur Ginet*l , de leur proteSeur , de leur defenfeun qu'avec lui ils ne craignoient rien , mais qu'ils vengeroient bien fa mort -, qu'on les laiftât faire , qu'ils étoient furieux , & qu'on les menât au combat. Ceci vient d'un Gentilhomme qui étoit à M. de Turenne , & qui cft venu parler au Roi : il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis, & la mort de fon maître à tous fes amis. M- de Turenne reçut le coup au travers du corps : vouspouvez penfer s'il tomba & s'il mourut j cependant le relie des efprhs lit qu'il fe uaîna la longueur d'un pas , & que même il ferra la main par conr vulfion , & puis on jetta un manteau fur fon corps. Le Bois-Guy ot ( c'eft ce Gentilhomme ) ne le quitta point qu'on ne l'eût porté fans bruit dans la plus proche maifon. M. de Lorges étoit à nne demie lieue de là : jugez de fon défefpoir ; c'efl lui qui perd tout , & qui demeure chargé de l'armée & de tous les évenemens , jufqu'à l'arrivée de M. le Priuce , qui *

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vingt-deux jours Je marche M. de Turenne avoit dit à M. le Cardinal de Retz , en lui difant adieu , & d'Hacqueville ne Ta dit que depuis deux jours : Monfieur , je ne fuis point un difeur ; mais je vous prie de croire ferieufement que fans ces a flaires ci , où peut-être on a befoin de moi , je me retirerois comme vous > & je vous donne ma parole que fi j'en reviens , je ne mourrai pas fur le coffre, & mettrai à votre exemple quelque tems entre la vie & la mort.

A TmU . U VaUrtdi i. At&t,

LETTRE CCIIL A Ij$ même.

VOilà donc nos pauvres amis qui ont repaffe le Rhin fort heureufement, fort à loifir , & après avoir battu les ennemis ; c'eft une gloire bien complette pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le Boi lui envoyât le bâton , après une fi belle adion & fi utile , dont il a feul tout l'honneur : il a eu un cheval tue fous lui d'un coup de canon qui lui pafla entre les jambes t il étoit à cheval fur un coup de canon ; la providence avoit bien donne fa commiflîon à celui là auffi bien qu'aux autres. Nous avons perdu Vaubrun dans cette aâion j la perte des ennemis a été grande : de leur aveu , ils ont eu quatre mille hommes de tués ; nous n'en avons perdu que fept ou huit cens. Le Duc de Sault & le Chevalier de Grignan jfe font diflingués , & les Anglois furtout ont fait des chofes romanefques ; «niîn voilà un grand bonheur. On dit que Montecuculli ( i ) après ayoir témoigné à M. de Lorges la douleur qu'il avoit de la perte d'un fi grand Capitaine , lui manda qu'il lui lauTeroh repaffer le Rhin , & qu'il ne vouloit point expofer fa réputation à la rage d'une armée furieufe , & à la valeur des jeunes François à qui rien ne peut rcOfler dans leur première impétuofité. En effet , le combat n'a point été général , & les troupes qui nous ont attaquées ont été défaites.

Parlons un peu de M. de Turenne , il y a long-tems que nous n'en avons parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvons heureux d'avoir repaffe Je Rhin ; & que ce qui aurok été un dégoût s'il ctoit au monde > nous paroit une profperité , pareeque nous ne l'avons plus ? voyez ce que fait Ja perte d'un feul homme» Ecoutez , je vous prie , une choie qui me ( i ) Le Comte de Montecucolli , Géntnlifllinc àet troupes 4e l'BnjfereHr.

P R E V V E S* dût parok Belle ; H me femhle que je lis l'Hiftoire Romaine. Saînt-Hilaire > Lieutenant Général de l'artillerie , fie donc arrêter M. de Turenne , qui avoh toujours galoppé, pour lui faire voir une batterie ; c'etoit comme s'il eût dit , Moniteur , arrête»-vous un peu , car c'eft ici que vous devez *tre rué : le coup de canon vient donc , 6c emporte le bras de Saint-Hiiaire qui montrait cette batterie , & tuë M. de Turenne. Le fils de Saine» Hilaire fe jette à fon pere , & fe met à pleurer 6c à crier : Taifez - vous mon enfant , lui dit-il , voyez , en lui montrant M. de Turenne roide mort, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement , voilà ce qui eft irréparable ; 6c fans faire nulle attention fur lui , fe met à crier & à pleurer cette grande perte. Monûeur de la Rochefoucault pleure lui-même en admirant la noblefTedece fentiment.

A T*rit t UVtnirtii f. At&t tijf.

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