‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 45 sur 50 · LETTRE CCXI · texte numérisé non relu

LETTRE CCXI

u4. ht iHtinc*

VR aiment , ma fille , je m'en vais bien encore vous parler de M. dé Turenne. Madame d'Eibeuf qui demeure pour quelques jours chez le Cardinal de Bouillon , me pria hier de dîner avec eux deux , pour parler de leur affliction. Madame de la Fayette y vint : nous fîmes bien précifément ce que nous avions refolu : les yeux ne nous féchérent pas. Elle avoit un portrait divinement bien fait de ce Héros , & tout fon train étoit arrivé à onze heures • tous ces pauvres gensétoient en larmes, & déjà tous habillés en deuil. H vint trois Gentils-hommes qui penferent mourir en voyant ce portrait : c'etoient des cris qui faifoient fendre le coeur ; il* ne pouvoient prononcer une parole. Ses Valets de chambre, fes Laquais , fes Pages , fes Trompettes , tout étoit fondu en larmes & faifoit fondre les autres. Le premier qui put prononcer une parole, répondit à nos trilles que liions: nous nous fîmes raconter fa mort. II vouloit le eonfcûer , & en fc cachotant il avoh donné les ordres pour le foir , & devoh communier le lendemain qui étoit le Dimanche. II croyoit donner la bataille & monta à cheval le famedi à deux heures , après avoir mangé. II avoit bien des gens avec lui ; il les tailla tous à ti ente pas de la hauteur où H vouloit aller : il dit au petit d'Eibeuf , Mon neveu, demeurez,-là , vous ne fiâtes epte tourner autour de mai, vous me feriez, reconnaître. Il trouva M. cPHamilton près de l'endroit où il alloit , qui lui dit , Monfiewr t venez, par ici, on tirera paroi* vous allez. : Monfieur , lui dit-il , je m'y en vais , je ne veux point du tout être tué aujourd'hui, cela fera le mieux du monde. II tournoit fon cheval , il appercut S. Htlaire qui lui dit le chapeau à la main : Moniteur, jenez les yeux fur cette bat t rie que j'ai lait mettre là : il retourna deux pas , & fans être arrêté , il reçut le coup qui emporta le bras & la main qui tenoit le chapeau de S. Hilaire , 6c perça le corps après avoir traxaue le bras de ce Héros. Ce

liv *P K E V V B S.

Gentil-homme le regardoh toujours ; il ne le vit point tomber : le cheval l'emporta où il avoit Iaiflc le petit d'Elbeuf ; il n'étoit point encore tombé , mais il étoit pane hé le nez fur l'arçon. Dans ce moment le cheval s'arrête * îl tombe entre les bras de Tes gens. ; il ouvre deux fois de grands yeux & la bouche i puis demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il t'toit mort, & qu'il avoit une partie du coeur emportée. On crie ,«n pleure; M. d'Hamrlton fit ceflTer le bruit , & ôter le petit d'Elbeuf qui s'étoit jette fur ce corps , & qui ne le vouloit pas quitter •& fe pâmoit de crier. On jette un manteau , on le porte dans une haye , on le garde à petit bruit ; un carofle vient , on l'emporte dans fa Tente : ce fut là où M. de Lorges , M. de Hoîes & beaucoup d'autres penferent mourir de douleur ; mais il Jallut (• faire violence Se fonger aux grandes affaires qu'il avoit fur les bras. On lui a fait un Service militaire dans le Camp , où les larmes & les cris faifoient le véritable deuil ; tous les Officiers pourtant avoiant des ccharpes de crêpe ; tous les tambours en étoient couverts, qui ne battoient qu'un coup les piques traînantes & les moufquets renverfés : mais ces cris de toute une armée ne fe peuvent pas repréfenter , fans que l'on en foit tout ému. M. de Roies tout bielle s'y fit porter , car cette Méfie ne fut dite que quand H$ . eurent repaffé le Rhin. Je penfe que le pauvre Chevalier ( i ) étoit bien abîme de douleur. Quand ce corps a quitté fon armée, ç'a été encore une autre défolation : par tout où il a pafle , ç'a été des clameurs ; mais à Langres ils fe font furpaflfés : ils allèrent tous au-devant de lui , habillés de deuil , au nombre de deux cens, fuivis du peuple , tout le Clergé en cérémonie : ils firent dire un Service folcmncl dans la ville, & en un mot fe cottiferent tous pour cette dépenfe qui monta à cinq mille francs , parcequ'ils reconduifirent le corps jufqu'à la première ville , & voulurent défrayer tout le train. Que dites vous de ces marques naturelles (Tune affection fondée fur un mérite extraordinaire MI arrive à S. Denis ce foir ou demain : tous fes gens l'allorent reprendre à deux lieux d'ici. II fera dans une Chapelle en dépôt : il y aura un Service en attendant celui de Notre Dame qui fera folemnel. Que dites- vous du divertiflement que nous eûmes i Nous dinames, comme vous pouvez penfer, & jufqu'à quatre heures nous ne

limes quefoûpirer

M. de Barillon foupa hier ici, on ne paria que de M. de Turenne j il en eft très véritablement affligé. Il nous contoit la folidité de fes venus $ [ i ) de Grignan.

T K E V V E S. ly

combien il étok vrai , combien ilaimoit la vert» par elle-même , combien par elle feule il fe trouvoit récompenfé ; Se puis finit par dire qu'on ne pouvoit pas l'aimer , & être touché de Ton mérite , fans en être plus honnête homme. Sa fociété communiquoit une horreur pour la friponnerie & pour la duplicité , qui mettoit tous fes amis au-deflus des autres hommes. Dans ce nombre , il nomma fort le Chevalier qui étoit fort aime & eflimé de ce grand homme , Se dont auflî il étoit adorateur. Bien des iiécles n'en donneront pas un pareil. Je ne trouve pas qu'on foit tout-à-fait aveugle en celui-ci j au moins les gens que je vois. Je crois que c'efl fe vantei

d'être en bonne compagnie

Voici ce que l'on me conta hier. Vous connoiffez bien Pertuis( x) & fou adoration Se fon attachement pour M. de Turenne. Des qu'il' a feu fa mort, il a écrit au Roi & lui mande : Sire , j'ai perdu M. de Turenne : je fens . que mon efprit n'efl point capable de foutenir ce malheur j ainfi n'étant plus en état de fervir Votre Majeflc, je lui demande permiflion de me démettre du Gouvernement de Courrrai. Le Cardinal de Bouillon empêcha qu'on ne rendît cette Lettre : mais craignant qu'il ne vînt lui-même, il dit au Roi l'effet du dcfcfpoir de Pertuis. Le Roi entra fost bien dans cette douleur , Se dit au Cardinal de Bouillon qu'il en eflimoit davantage Pertuis , & qu'il ne fongeat point à fe retirer j. qu'il étoit trop honnête homme pour ne pas faire toujours fon devoir en quelque état qu'il pur être. Voilà comme font ceux qui regrettent ce Héros. Au relie il avoit quarante mille livres de rente de partage j & M. Boucherai -a trouvé que toutes fes dettes & fes legs payes , il ne lui refloit que dix mille livres de rente. C'efl deux cens mille francs pour, tous fes héritiers , pourvu que la chicane n'y mette pas le ne*. Voilà comme il s'eit enrichi en cinquantearmées de fervice.

( i J II aToit M Capitaine des dries de M. «le Turenne. .

A P*rk, U mtrcrtdi il. At&t M7f.

Lettre de Louis XIV. aux Abbé Cr Religieux de S. Denis. N*. XXTT.

. Liv.ViV

CHers & bien amés , Les grands & fignalés fervic. s qui ont été rendus à cet Etat par fou notre Coufin le Vicomte de î u-renne , & les preu- ▼es éclatantes qu'il a données de fon zélé , de fon affection à notre fervice , & de là capacité dam le coaiuiandenicnt de no* aiinccs que nou* lui avon» •

Ivj ? R E V V E S.

confié avec efpérance certaine des heureux & grands fuccés que fa prudence confommée & fa valeur extraordinaire ont procuré à nos armes » nous ayant fait reuêntir avec beaucoup de douleur la perte d'un aufll grand homme , & <Tun fujet aufll néceffaire 8c aufll diftingué par fa vertu êc par fon mérite , nous avons voulu donner un témoignage public , digne de notre cftime & de fes grandes aâions , en ordonnant qu'il fût rendu à fa mémoire tous les honneurs qui peuvent marquer à la poftérité l'extrême fatisfàâion qui nous refle , 8c le fouvenir que nous vouions conferver de tout ce qu'il a fait pour la gloire de nos armes 8c pour le foutien de notre Etat : 8c comme nous ne pouvons en donner des marques plus publique» & plus certaines qu'en prenant foin de fa fcpulture ; nous avons voulu y pourvoir en telle forte , que le lieu où elle feroit fût un témoignage de la grandeur de fes fervices, 8c de notre reconnoiflance. C'eft pourquoi ayant réfolu de faire bâtir dans l'Eglife de S. Denis une Chapelle pour la fcpulture des Rois & des Princes de la Branche Royale de Bourbon ; nous voulons que Iorfqu'elle fera achevée , le corps de notredit Coufin y fait transféré , pour y être mis en lieu honorable , fuivant l'ordre que nous en donnerons ; & cependant nous avons permis à nos Cou fuis le Cardinal 8c le Duc de Bouillon fes neveux , de mettre fon corps en dépôt dans la Chapelle de S. Eu/tache, & d'y élever un monument à la mémoire de leut oncle , fuivant les de (Teins qui en ont été arrêtes. C'eft dequoi nous avons bien voidu vous donner avis, 8c vous dire en même tenu que nous voulons que vous exécutiez ce qui efl en cela de notre volonté , en faifani mettre ledit corps dans la cave de ladite Chapelle , 8c en Iaiflant la liberté aux ouvriers de travailler audit monument jufqu'à fon entière perfection : fi n'y faites faute , car tel efl notre plaifir. Donné à S. Germain en Laye , le vingt-deuxième jour de Novembre i6y^. Signé LOUIS, & plus bas, Colbïbt. Et fur le repli j A nos chers & bien amés les Abbé , Prieur & Religieux de l'Abbaye Royale de S. Denis en France.

On a cru que le Public feroit peut- être bien aife de voir les Eloges fuivans du Vicomte de Turenne par trois perfonnes célèbres, l'une dans la République des Bel les- Lettres , l'autre dan* h Magiftrature, & la proificme dans l'Eglife.

Eloge de M. le Vicomte de Turenne par S, Euremont,

JE ferais tort à la n ai fiance de M. de Turenne , fi je fongeois à inftruire le Public d'une Maifon au(fi illuilrc & auflî conGdérable dans PEurope, que la fienne. Je ne m'amuferai point à dépeindre tous les traits de Ton vifage : les caradères des grands hommes n'ont rien de commun avec les portraits des belles femmes ; mais je puis dire en gros qu'il avoit quelque chofe d'augulle & d'agréable, quelque chofe en fa phifionomie qui faifoit concevoir je ne fçai quoi de grand en fon ame & en fon efprit : on pouvoh juger à le voir , que par une difpofition particulière, la nature Pavoh préparé à faire tout ce qu'il a fait. Né d'un pere aulTi autorifé dans le parti Proteflant que M. de Bouillon l'étoit , il en prit les fentimens de Religion , (ans zélé indiferet pour la fienne , fans averfîon pour celle des autres j préçautionné contre une fédudion fecrette qui fait voir de la charité pour le prochain , où il n'y a qu'un excès de complaifance pour fon opinion. Comme il n'y a rien de bas dans les emplois de la guerre , il paûa par les plus petits , par les médiocres j toujours jugé digne de plus grands que ceux qu'il avort.Toujours difiingué par là naiflànce , la feule diflindion de fes fervices l'a fait monter par degrés au commandement des armées ; & l'on peut dire fans éxagérer , que pour arriver aux polies qu'il a eus, jamais homme n'a tant dû à fon mérite & fi peu à la fortune.

Je ne m'étendrai point à parier de fes adions , me bornant à quelques particularités peu connues qui contribueront à former fon caradére. Tant qu'il a fervi avec M. le Prince en Allemagne , ce Prince lui a donné l'honneur de tout ce qu'on y faifoit j & I'eAime qu'il avoit pour lui , alla li loin , que s'entretenant avec quelqu'un des Généraux de fon tems , » Si » j'avois à me changer , dit-il , je voudrois être changé en M. de Turenne, » & c'efl le feul homme qui me puifle faire fouhaitter ce changemcnt-Ià. « On ne fçauroit croire l'application qu'avoit M. le Prince à I'obferver, cherchant à profiter non feulement de fes adions , mais encore de fes difcours.

II me fouvient qu'il lui demandoh un jour quelle cohduîte il voudrait tenir dans la guerre de Flandre : » Faire peu de fieges , répondit M. de » Turenne , & donner beaucoup de combats ; quand vous aurez rendu » votre armée fupérieure à celle des ennemis , par le nombre & par la bonté » des troupes, ce que vous ayez prefquç fait à la bataille de Rocroi : quand

lviij *P R E V V E S.

» vous êtes Bien maître de la campagne , les villages vous valent des Pîa-

» ces ; mais on met fon honneur à prendre difficilement une ville forte , » bien plus qu'aux moyens de conquérir aifément une Province. Si le Roi » d'Efpagne avoit mis en troupes ce qui lui a coûté d'hommes & d'argent » à faire des lièges & à fortifier des places , il feroit aujourd hui le plus

itconfiJcrafale de tous les Rois.

La première maxime de M. de Turenne pour la guerre, efl celle qu'on attribue à Cefar , qu'il ne failoit pas croire avoir rien fait , tant qu'il reftoit quelque chofe à faire. A peine Philisbourg avoit capitule , qu'il fc détacha avec fes troupes , pour tomber fur le petit Corps que Savclii Coloredo commandoit : il y tomba, il le défit , il marcha à Spire , à Vorraes , à Mayencc , qui fe rendirent , & tout cela fut éxécuté en fix ou fept jours. II confidéroit plus les actions par leurs fuites , que par elles-mêmes. II efliinoit plus un Général qui confervoit un pays après avoir perdu une bataille , que celui qui l'avoit gagnée . & n'avoit feu en profiter.

Venons à nos guerres civiles , c'eft là qu'on a mieux connu M. de Turenne , pour avoir été plus expofé aux observations des Courtifans. On fçait qu'il a fauvé la Cour à Gergeau , & qu'il l'a empêchée de tomber entre les mains de M. le Prince à Gien. Il a confervé l'Etat , quand on le croyoit perdu : il en a augmenté la gloire & la grandeur , lors qu'à peine on ofoit en efpérer la confervation. Il trouva la Cour fi abandonnée , qu'aucune ville ne la vouloit recevoir : les Parlemens étoient déclarés contre elle ; & les peuples prévenus d'une faufle opinion du bien public, s'attachoient aveuglement à leursDéclarations. M. le Duc d'Orléans étoit à la tête des Parlemens j M. le Prince à celle des troupos : Fuenfaldaigne s'étoit avancé jufqu'à Chauni avec vingt mille hommes,& M. de Lorraine n'en étoit pas éloigné. Tel étoit l'état de cette Cour malheureufe , quand M. de Turenne après quelques lièges & quelques combats, dont je laine le récit aux Hiftoriens ; quand M. de Turenne , dis-jc , la ramena à Paris , où la Reine ne fut pas fitôt , que fon rétablifTement dans la Capitale fit reconnoitre fon autorité par tout le Royaume. La fùrctc du Roi bien établie au dedans , M. de Turenne fit fentir fa puifTance au dehors ; & réduifit I'Efpagne à demander une paix qui fut fon faiut , ne pouvant continuer une guerre qui étoit fa ruine.

Revenons des faits de M. de Turenne à une obfervation plus particulière de fa conduite , de fes qualités & de fon génie. Aux bons fuccès il pouffoit le» avantages aufli loin qu'ils pouvoient être pouflês i aux mauvais > ii

*P R E V V E S, Iir trouvoït tontes les reflburces qu'on pouvoh trouver. En toutes chofes , il préférait ia folidité à l'éclat : moins fenfihle à la gloire que fes actions lui pouvoient donner , qu'à l'utilité que l'Eut en recevoit. Le bien des affaires alloit devant toutes chofes. On lui a vu efluyer les mauvais offices de fes envieux , les injures de fes ennemis , les dégoûts de ceux qu'il fervoit , pour rendre un véritable fervice.

Modefle en tout ce qu'il faifoit de plus glorieux , il rendoit les Miniflres vains Se fiers avec lui par les avantages qu'ils tiraient de ce qu'il avoit fait ; févere à lui-même , il comptoit tous fes malheurs pour des fautes ; indulgent à ceux qui avoient failli s il faifoit pafTer leurs fautes pour des malheurs.

II femble qu'il donnoit trop peu à la fortune pour les evénemens j & comme on vouloit un jour le convaincre par fon propre exemple , du pouvoir qu'elle a dans les occafions , on lui dh qu'il n'avoit peut-être jamais mieux fait qu'à Mariendal & à Rhetel j cependant qu'il avoit perdu ces deux combats pour avoir été malheureux. » Je fuis content de moi , rc- » pondit-il , dans Paâion ; mais fi je voulois me faire juflice un peu févé- » rement , je dirais que l'affaire de Mariendal efl arrivée , pour m'être Iaiflc » aller mai-à-propos à l'importunité des Allcmans qui demandoient des n quartiers ; & que celle de Rhetel eft venue pour m'être trop fié à la » Lettre du Gouverneur qui promettoit de tenir quatre jours, le jour même » qu'il fe rendit : à quoi il ajouta ; Quand un homme fe vante de n'avoir » point fait de fautes à la guerre, il me perfuade qu'il ne l'a pas faite Iong- » tems. «

II ne perdit jamais le fouvenrr de l'importunité de Rofen à demander des quartiers , &Y de ia facilité trop grande qu'il avoit eue à les accorder. Cette réflexion & quelques autres de même nature , lui lirent changer de con-i duite à l'égard des Officiers : il continua les bons traittemens qu'il avoit accoutumé de leur faire ; mais il ne voulut plus fe trouver en état d'en être gêné pour le fervice.

Le premier embarras dont il fe défit , fut celui des difputes de Plnfantcrie : cette vieille habitude fondée fur une apparenced'bonncur, étoit comme un droit que tous les Corps vouloient maintenir : Poppolition fut grande j mais le Général en vint à bout , & Puifégur le plus intelligent & le plu, difficultueux des Officiers } Puifégur ennemi de tous les Généraux qu'il ne gouvernoit pas , fut obligé de vendre fon Régiment, & de fe retirer avec 6 capacité incommode , à fa maifon.

Ix T Tt B V V B S;

Le tout" ordinaire -des Officiers dans les détachemens , leur rang anx ordres de bataille ne furent plus obfervcs : c'eft ce que Ton vit à la bataille de Dunkcrtjue, où M. de Turenne choifit le Marquis de Créqui pour commander l'aile oppofée à M. le Prince , fans aucun égard à l'ancienneté des Licutcnans Généraux.

Après avoir changé ces vieilles coutumes , il changea , pour ainfi dire , le génie des Nations : il fit prendre aux Etrangers une civilité qui ne leur, étoit pas naturelle ; il fit perdre aux François la légèreté & l'impatience que leur nation avoit toujours eue : il fit fouffrir la fatigue fans murmurer; il fit oublier la Cour aux Courtifans qui avoient de l'emploi , comme s'il n'y avoit plus eu d'autre métier que la guerre. Voilà quelle fut la conduite de M. de Turenne pour les Officiers : voyons fon procédé à l'égard de M. le Cardinal.

Dans le tems que Mazarm étoit le plus malheureux , que fes amis cherchoient des prétextes pour l'abandonner , & fes ennemis des occafions pour le perdre, M. de Turenne eut pour lui les mêmes déférences , les même» icfpcfls qu'on avoit eus dans la plus haute fortune. Quand fon Eminence eut rétabli fon pouvoir, il garda plus de dignité avec lui qu'il n'en avoit gardé dans fes malheurs. Ce fut le premier qui ofa faire fa Cour au Roi , toutes les perfonnes confidérables ayant leur application entière à M. le Cardinal.

Il ne follicita point de grâces , & les avantages qu'il obtint parurent de» «fiets du fervice rendu à l'Etat , fans attachement au Minifiere. Ja rais les vertus des particuliers n'ont été fi bien unies avec les qualités des Héros , qu'en la petfonne de M. de Turenne : il étoit facile dans le commerce , délicat dans la converfation , fidèle dans l'amitié. On l'a aceufé de ne s'employer pas affez fortement pour fes amis à la Cour ; mais il ne s'y employoit pas davantage pour lui-même : une gloire fecrette l'empêchant de demander ce qu'il n'étoit pas fur d'obtenir , il faifoit tout le plaifir qu'il croyoit pouvoir faire. Les amis d'ordinaire penfent qu'on a plus de crédit qu'ont n'en a, & qu'on leur doit plus qu'on ne leur dore

M. de Turenne n'étoit pas incapable d'avoir de l'amour} fa vertu n'etoie point de ces vertus fëches& dures, qu'aucun fentimentdc tendrelTe n'adoucit : il aimoit plus qu'il ne croyoit lui-même , fe cachant autant qu'il lui étoit pofllble une paflion qu'il Iaifioh connohre aux autres.

Si les fingularitcs font des efpcces de défauts dans la fociété , M- de Turenne en avoit deux qu'on, reproche à bien peu de gens: un déûntcxeife-

PRE V V E S. kj ment trop grand , lorfqu'on voyoit régner un efprit d'intérêt unîverfel j 6c une probité trop pure dans une corruption générale.

Son changement de Religion fut fenfible aux Proteflans ; ceux qui Pont connu ne l'ont attribué ni à l'ambition ni à l'intérêt. Dans tous les tems } il avoh aimé à parler de Religion , particulièrement avec M. d'Aubigni , difanc toujours que les Réformés avoient la doâriue la plus faine ; mais qu'ils ne dévoient pas fe féparer , mais la faire prendre infenfiblement aux Catholiques. Quand on avoue qu'on a eu tort de fortir d'une Eglife , reprit M. d'Aubigni , on efl bien prêt d'y rentrer ; & fi je furvis à Madame de Turenne , je vous verrai dans la nôtre. M. de Turenne fourit , Se fes fouris n'expliquoient pas aflez fi c'étoit pour fe mocquer de. la prédidion de M. d'Aubigni , ou pour l'approuver. Dans l'une & dans l'autre Religion il alloit toujours au bien : Huguenot, il n'avoit rien d'oppofé à l'intérêt des Catholiques ; converti , il n'avoit point de zele préjudiciable à la fureté des Huguenots.

Ceux qui Pont Anvi dans fes dernières Campagnes , difent qu'il avoir une vigueur plus vive qu'aux précédentes ; qu'il étoh plus hazardeux à entreprendre & à fe commettre qu'auparavant ; & un coup de canon finit une vie fi glorieufe : mort défirable ( puifqu'il faut mourir ) à un fi grand homme. Sa perte fut pleurée de tous les François, regrettée de tous les indifferens ; fa perfonne louée des ennemis ; fa vertu admirée de tour le monde. Le Roi qu'il avoit fi bien fervi , voulut qu'il fut enterré à S. Denis , avec les Rois fes prédécefieurs , fe croyant aufli obligé à celui qui lui avoit confervé fon Royaume , qu'à ceux qui le lui avoient iaific.

Eloge de de Turenne , par M. le Préfident Dtlamoignon , dans fa Harangue à {ouverture au Parlement , en l'année 1675.

LE grand homme dont la France pleure la perte encore toute récente combien a-t'il formé de Capitaines i Ce n'efl pas à defTein de renouvellcr de fi jufles regrets , & de faire voir ici l'extrême vénération que nous avons pour fa mémoire , que nous rappelions aujourd'hui la trrfle idée de cette perte j notre douleur particulière fait place ici à des devoirs plus importans. Pendant que tout le monde parle de fa gloire , & que la voix publique fait par tout fon éloge ; ce lieu , où l'on fçait particuheremént j dre au mérite ce qui lui eû dû , demeurera-t'il dans le filcnee i

PREVUES On ne doit pas trouver étrange fi nous nous difpenfons des régies ordinaires de ce ilifcours , en nous étendant fur les louanges d'un homme qu'on ne peut jamais trop louer. Tant de qualités héroïques éclatèrent en fa perfonnc , & fa vie ëfl un modèle fi parfait , que parmi le grand nombre d'adions vertucufes dont elle cîl remplie , chacun peut trouver de» vertus à imiter.

Mais fur tout il eut au fouverain déçré le dcfinterefllm?nt ,1a probité , le zele pour le bien public & pour la gloire de fon pays. Son coeur infenfibie au gain & aux récompenfes , n'aimoit qu'à rendre les autres heureux : loin d'anulTcr des tréfors dans le commandement d.'s armées , il a fouvent emprunté des fommes confidérables pour lesdiftribuer aux Soldats i tandis qu'oubliant fon intérêt particulier , il renonçoit à des droits que l'ufage de la guerre a rendu légitimes.

Cependant fa modération feule a pù fournir à fes bienfaits , & lui donner moyen d'être libéral fans commettre d'injuftice ni de balfeflê. L'Hifloire qui ne laifle rien perdre des perfonnages illuflres , dira de lui les mêmes chofes que Plutarque rapporte de Scipion. Ce Vainqueur de Carthage Se de Numance , qui avoit enrichi Rome des dépouilles de l'Afrique , n'augmenta ni ne diminua fon patrimoine , & ne lailfâ chez lui en mourant que trente -trois marcs d'argent & deux marcs d'or. Le grand homme dont nous parlons n'a lahTc precifément que la même foinmc en argent comptant.

Peut-on avoir un témoignage plus certain de fon défintereflèment î qualité rare en nos jours , & qui n'ell point , comme au teins de Scipion , la vertu du ficelé. Le nôtre ne IaiflTera pas de l'admirer : on lui donnera beaucoup d'éloges , mais elle aura peu d'imitateurs j d'autant plus inimitable , qu'elle venoit en lui d'une noblelfe de cœur , & non pas d'un fond d'orgueil & d'une faufTe magnanimité.

Tout étoit fincere dans fes mœurs , dans fes fentimens ; I'avcrfion pour les flatteries le mépris même des véritables louanges , plus difficile aux grands hommes que celui des biens , firent encore fon principal caradere. Il mérita tous les honneurs fans les rechercher , toujours humble dans les plus grands événemens , & comme importuné du bruit de fon nom ; ce nom fameux , la terreur de l'Empire & de l'Efpagnc , l'amour des Soldats, & l'admiration de toute l'Europe.

Au retour de ces dernières Campagnes , qui ont fait le comble de fa gloire, où il mena battant les Princes confédérés depui* la Mofelle jufque»

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PREUVES. Ixiij dans le fond du Nord j il fit repafler le Rhin à de» nations formidables , qui partagcoient en idée les meilleures Provinces de la France. II rabaiffoit lui-même la grandeur de Tes exploits : ennemi de l'éclat en toutes chofes , fcmbiable en apparence aux perfonnes du moindre rang , il ne fe diftinguoit des autres Courtifans que par une extrême modeflie.

Cette vertu qui lui ctok fi naturelle , ne le quittoit pas même à la tête des armées , il n'étoit fier qu'aux ennemis : mais il montroit une intrépidité fans fafle au milieu du péril ; Se quand l'occafion le demandoit , jamais General n'a plus expofé fa perfonne , jamais Capitaine ne s'efl montré plus Soldat.

Dans la plus grande chaleur d'une adion , il jugeoit à Pinilant de Pévéneraent du combat , & par les diflerens mouvemens des combattons ; & comme il voyoit tout de fang froid Se d'un clin d'oeil , il profitoit de tous les mouvemens , & des moindres fautes que l'on faifoit devant lui.

Néanmoins fes réfolutions ne partoient point d'une impétuofité téméraire , ni d'une fagefle trop lente : il ne faifoit ni ne difoit rien d'inutile ; mais il n'oublioit rien de néceflaire , & fa profonde intelligence paroiflbit encore plus dans fes adions que dans fes difeours : fes ordres étoient clairs, toujours exécutés avec courage , & plutôt par aflfcâion que par crainte , pareequ'il étoit exad fans être rigoureux. II fçavoit que l'amour des troupes envers leur Chef nourrit Pobcïflàncc , Se que la difcipline conferye en elles h confiance & la valeur.

Aulfi les Soldats étoient tellement affinés de vaincre fous lui , qu'ils ne confi Jeroicnt ni le nombre des ennemis , ni la force des lieux , ni les dan» gers où ils s'expofoient , perfuadés que leur Chef pourvoyoit à tout comme un perc de famille ; qu'il ne fe donnoit aucun repos fans aflurer le Ieurr Se que s'il fe réfervoit quelque avantage fur eux , c'etoit de prendre la principale part aux peines & aux périls.

Par de tels charmes , il a fçù fe faire obéir & fe faire aimer ; par cette fage ecconomie , avec une poignée de gens , on Pa vû arrêter & détruire plufieurs PuhTances conjurées , fubfifler long-tems en des pays ruinés , entretenir fes forces , Se les rétablir : il ne hazardoit rien aveuglément dans la bonne fortune ; mais il ne defefperoit de rien dans la mauvaife , & trouvoit des «Sources à tout , en des conjondures où l'on croyoit fa défaite affinée.

Contre des ennemis rufés , il fe ménageoit avec une prudence qu'on ne pouYoit furprendtc : s'il les falloir prévenir > il marchoit avec une rapidité

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prodigieufe ; Iorfqu'il a voulu fe dérober d'eux , il a échape à leur ▼ïgî» lance , & le* a laides , pour ainfi dire , dans les filets qu'ils lui avoient tendus , tirant de la difpofition des lieux tout l'avantage qu'on eu pouvoît ti. rcr , & ne lauTam rien faire au hazard que ce que ia prudence ne pouvoir faire.

Et certes , pour fçavoir le nombre de fes viâoires , il ne faut que compter toutes les Campagnes qu'il a faites : les aâions les plus heureufes & les plus connues ne font pas toujours les plus admirables ; car il n'a pas moins vaincu lorfque les ennemis n'ont pas ofc fe préfenter devant lui , que quand il les a défaits en bataille rangée , fi ce n'eft que cette façon de vaincre eft moins périllcufe & plus utile à l'Etat.

Quelque ardeur qu'il eut pour fa gloire , il en régla tous les mouvemens par un attachement indifpenfable à fon devoir , & par les maximes d'une folide pieté. Au lieu de fouhatter la guerre pour accroître fa confîdération , y ne défiroit rien tant que le repos public & la félicité des peuples : Pet prit infiniment élevé au-defius des fentimcns ordinaires , il fongeoit moins à rendre fon nom éclatant t qu'à fervir fondement un Prince digne d'être fervi par de tels Héros , & autant élevé au-dcflùs de tous les Rois de l'Univers , que le grand homme dont nous parlons étoit élevé au-deflus de leurs Capitaines.

II y a fujet de s'étonner que fa fanté ait pô répondre toujours à la grandeur de fon courage ; car quelle jeuneffe a paru plus vigoureufe que fes dernières années î Quelqu'un dans la fleur de fon âge a-t'ii moins épargné fa perfonne, & fourni plus gayement aux fatigues d'une longue Campagne? On l'auroit crû comme infenfible à tous les travaux de la guerre , à toutes les injures des faifons , fi le foin continuel qu'il prenoit pour les épargner aux autres n'eût fait voir qu'il les refîentoit.

N'a-t'il pas donné des marques admirables de cette confiance à ce Cnef(i) fameux des armées Impériales , qui employoit contre lui toutes les rufes 6c les ftratagêmes de l'art ? Après l'avoir poufic peu à peu de défile en défilé } à la fin content du porte où il l'avott comme renfermé , & de la marche furprenante qu'il avoit faite , tout prêt de recueillir les fruits d'une viâoire qu'il avoit amenée de fi loin lui qui ne fe flattoit jamais , il alloit , difohil , chafler les troupes de l'Empire bien loin de nos frontières , Se peut-être forcer les ennemis à demander la paix , fous des conditions glorieufes à

{ t ) Montecuculli,

P K £ V V B S. Ixj la France , lorfqu*un coup fatal trancha tou» Ces defleins avec le cours d'une fi belle vie.

Projets humains , efperances trompeuses , eft - ce ainfi que vous vous difllpez ; & que la tête la plus illuûre , de même que la plus ordinaire , ett fujette aux atteintes de la mort ï Mais en ceflant de vivre , ce grand homme ne ceflTa pas de vaincre : ion efprit Se fes ordres encore préfens aux yeux de toute l'armée , cauferent le gain du combat qui précéda fes funérailles j & tous les Soldats animés de ia jufle douleur de là perte , firent des aâioni incroyables pour la venger.

Si ce que vous venez d'entendre vous donne de la vénération pour ce grand homme , & quelqu'amour pour les vertus extraordinaire» , fouve* nez- vous que les mêmes fiécles qui ont produit les grands Capitaines , ont produit ordinairement les grands Orateurs ; & dans un tems où l'on trouve des Scipions Se des Alexandre* , laites voir qu'on peut trouver aufli des Ci* cerons & des DeinoAhènes.

Orâiftn funèbre d» Vicomte de Turetme , for M. l'Abbe Flécbier

Euiejue de Nimu.

Fleverunt eum omnis populus Ifraël planâu magno , & Iugebant dies multos , & dixerunt : Quomodo cecidit potens , qui falvum faciebat populum Ifraël ? /. Afsct. e. 9.

Teest le peteplr te fleur* tmirmtnt : & «près tveir pleure" durant plk/seurt jnsrt , Us s'écrièrent : Cmsmem) efi mert cet homme pnfiutt ans fîtuvùt le peuple UJrÀelt

JE ne puis , Mcûleurs , vous donner d'abord une plus haute idée du trifle fujet dont je viens vous entretenir , qu'en recueillant ces termes nobles Se cxpreflHs dont l'Ecriture fainte fe fert pour louer la vie , 8c pour déplorer ia mort du fage & vaillant Machabée. Cet homme qui portoit la gloire de fa nation jufqu'aux extrémités de la terre ; qui couvrait fon camp du bouclier , Se forçoit celui des ennemis avec l'épce ; qui donnoit à des Rois ligues contre lui des déplaifirs mortels , & réjouiffbit Jacob par fes vertus & par fes exploits , dont ia mémoire doit être éternelle.

Cet homme qui défendoh les villes de Juda , qui domptoit PorgucH des en&ns d' A mm on & d'Efaii i qui revenoh chargé des dépouilles de Salarie, après avoir brûlé fur leurs propres Autels les Dieux des narrons

lxvj P R B V V B S.

étrangères. Cet homme que Dicn avoh mis autour d'Ifraëï , comme un mur d'airain , où fe briferent tant de fois toutes les forces de TA fie ; & qui après avoir défait de nombreufes armées , déconcerté les plus fiers & les plus habiles Généraux des Rois de Syrie , venoit tous les ans , comme le moindre des Ifraëlites , réparer avec fes mains triomphantes , les ruines du Sanctuaire , & ne vouloh autre récorapenfe des fervices qu'il rendoit à fa patrie , que l'honneur de l'avoir fervie-

Ce vaillant homme pouffant enfin avec un courage invincible les ennemis qu'il avoit réduits à une fuite honteufe , reçut le coup mortel & demeura comme enfeveli dans fon triomphe. Au premier bruh de ce funefle accident , toutes les villes de Judée furent émues : des rui fléaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitans ; ils furent quelque teins faifis , muets , immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long & mome filence j d'une voix entrecoupée de fanglots , que fbrmoient dans leurs cœurs la trifleffe »la pitié, la crainte , ils s'écrièrent : Comment efi mon eu homme pmfatt] qui fiutvtit U peuple etJfretelf A ces cris , Jerufalem redoubla fes pleurs ; les voûtes du Temple s'ébranlèrent , le Jourdain fc troubla , & tous fes rivages retentirent du fon de ces lugubres paroles , Comment efl mort tel homme pnijftfit qui fiutvoit U peuple d Ifra.il f

Chrétiens , qu'une trille cérémonie aflemble en ce lieu , ne rappeliezvous pas en votre mémoire ce que vous avez vû , ce que vous avez fenti H y a cinq mois ? Ne vous reconnoiflez-vous pas dans l'afflidion que j'ar décrite ? Et ne mettez-vous pas dans votre efprit à la place du Héros dont parie l'Ecriture , celui dont je viens vous parier ? La vertu & le malheur de l'un & de l'autre font femblables , 8c H ne manque aujourd'hui à ce dernier qu*un éloge digne de lui. O fi l*Efprit divin , efprit de force & de vérité , avoh enrichi mon difeours de ces images vives & naturelles qui représentent la vertu , & qui la perfuadent tout enfemble ; de combien de nobles idées remplirais- je vos efprits,& quelle impreffion ferait fur vos coeurs le récit de tant d'actions édifiantes & gloricufes ?

Quelle matière fut jamais plus difpofée à recevoir tous les ornemens d'une grave & folide éloquence , que la vie & la mort de très-haut Se trèsl puiffant Prince Henri de la tour d'Auvergne , Vicomte de Turenne , Maréchal Général des Camps & Armées du Roi , 6r Colonel Gé^ neral de la Cavalerie légère ? Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire * conduites d'années , lièges de Places , prifo*

'PREUVES. Ltvij

âe villes , paflâges de rivières , attaques hardies , retraites honorables , campemens bien ordonnés , combats foutenus , batailles gagnées , ennemi» vaincus par la force , diflipcs par Padrefle , lafles & confommés par une fage & noble patience ? Où peut-on trouver tant & de G puiflans exemples, que dans les adions d'un homme fage , mode rte , libéral , définterefle , dévoué au fervice du Prince & de la patrie > grand dans Padverfitc par Ton courage , dans la profperîté par fa modertie , dans les difficultés par fa prudence , dans les périls par fa valeur , dans la Religion par fa pieté ?

Quel fujet peut infpirer des fentimens plus jurtes & plus touchans.qu'une mort foudaine & furprenarite , qui a fufpendu le cours de nos vidoires , Se rompu les plus douces efperanccs de la paix i Puiflànces ennemies de la France , vous vivez , Se Pcfprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun fouhait pour votre mort. Puiffiez-vous feulement reconnoître la juftke de nos armes , recevoir la paix que malgré vos pertes vous avez tant de fois refufée , 6c dans l'abondance de vos larmes , éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureufement allumée i A Dieu ne plaife que je porte mes fouhaits plus loin ! Les jugemens de Dieu font impénétrables. Mais vous vivez j Se je plains en cette Chaire un fage & vertueux Capi. taine , dont les intentions étoient pures , Se dont la vertu fcmbloh méritei tine vie plus longue 8c plus étendue.

Retenons nos plaintes , Meflieurs , il efi tems de commencer fon éloge , Se de vous faire voir comment cet homme puiflànt triomphe des ennemis de l'Eut par fa valeur , des partions de Pame par fa fagefle , &.des erreurs & des vanités du fiécle par fa pieté. Si j'interromps cet ordre de mon difeours, pardonnez un peu de confufion dans un fujet qui nous a caufe tant de trouble. Je confondrai peut-être quelquefois le General d'armée , le Sage , le Chrétien : je louerai tantôt les vidoires , tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d'adions , je les découvrirai dans leurs principes : j'adorerai le Dieu des armées ; j'invoquerai le Dieu de la paix , je bénirai le Dieu des miféricordes 3 Se j'attirerai par tout votre attention t non pas par la force de l'éloquence , mais par la vérité & par la grandeur des venus dont je fuis engagé de vous parler.

N'attendez pas , Mertieurs , que je fuive la coutume des Orateurs , Se que je Iouë M. de Turenne comme on loue les hommes ordinaires : fi fa vie avoh moins d'éclat , je m'arrêterois fur la grandeur & la noblcfle de fil Maifon ; Se fi fon poraah étoit raoins beau , je prqduirois ici ceux de fçi

IiyUj PREVUES, ancêtres : mai* la gloire de fes aâions efface celle de fa naiffànce ; 8c la moindre louange qu'on peut lui donner , c'efl d'être fortt de l'ancienne & ifluftre Maifon de la Tour d'Auvergne , qui a mêlé fon fang à celui des Rois & des Empereurs ; qui a donné des Maîtres i l'Aquitaine , des P rincettes à toutes les Cours de l'Europe , & des Reines mêmes à la France.

Mais que dis-je i il ne faut pas l'en louer ici , il faut l'en plaindre. Quelque glorieufe que fût la fource dont il fortoit , l'hcréOe des derniers tem* l'a voit infeâée : il recevoh arec ce beau fang , des principes d'erreur & de menfonge ; 8c parmi fes exemples domeftiques , il trouvoit celui d'ignorer & de combattre la vérité. Ne faifons donc pas la matière de fon éloge , de ce qui fut pour lui un fujet de pénitence ; 8c voyons les voies d'honneur & de gloire que la providence de Dieu lui ouvrit dans le monde , avant que fa miféricorde le retirât des voies de la perdition , 8c de l'égarement de fes pères.

Avant fa quatorzième année , 3 commença de porter les armes : des lièges & des combats fervirent d'exercice à fon enfance ,& fes premiers divertilTemens furent des vidoires. Sous la difeipline du Prince d'Orange , fon oncle maternel , il apprit l'art de la guerre en qualité de fimple foldat j & ni l'orgueil , ni la parefle ne l'éloignerent d'aucun des emplois , où la peine & l'obéïflance font attachées. On le vit en ce dernier rang der la milice , ne refufer aucune fatigue , & ne craindre aucun péril ; faire par honneur ce que les autres faifoient par néceffité , 8c ne fe diAinguer d'eux que par un plus grand attachement au travail, & par une plus noble application à tous fes devoirs»

Amfi cominençoit une vie dont 1rs fuites dévoient être fi glorieufes : femblable à ces fleuves qui s'étendent à mefure qu'ils s'éloignent de leur fource , & qui portent enfin par tout où ils coulent , la commodité 8c Pabondance. Depuis ce tems , il a vécu pour la gloire & pour le falut de l'Etat : il a rendu tous les fervices qu'on peut attendre d'un efprit ferme 8c agi fiant , quand il fe trouve dans un corps robufte 8c bien confirmé : il a eu dans la jeunefle toute la prudence d'un âge avancé , 8c dans un âge avancé toute la viguenr de la jeunefle. Ses jours ont été pleins , félon les termes de l'Ecriture ; & comme il ne perdit pas fes jeunes années dans la molefle Se dans la volupté , H n'a pas été contraint de paffer les dernières dans l'oifiveté «c dans la foibleffê.

Quel peuple ennemi de la France n*a pas reûenti les effets de fa valeur i A q«el endroit de nos frontières n'a pas fervi de théâtre à fa gloire i U

T R EV y E S. ' lxû

paflb les Alpes ; & dans les fameufes actions de CtfaI , de Turin, de la Route de Quiers , il fe Ggoale par fon courage & par Ta prudence j & l'Italie le regarde comme un des principaux inftromens de ces grands & prodigieux fuccès , qu'on aura peine a croire un jour dans l'Hifloire. li pafle des AIpc$ aux Pirennées , pour affilier à ta conquête de deux importantes Places ( i ) qui mettent une de nos plus belles Provinces à couvert de tous les efforts de l'Efpagne. II va recueillir au-delà du Rhin les débris d'une armée défaite : il prend des villes , & contribue au gain des batailles. II s'élève ainlà par dégrés & par Ton feul mérite au fuprême commandement j & fait voir dans tout le cours de fà vie , ce que peut pour la défenfe d'un Royaume , un Général d'année qui s'eft rendu digne de commander en ©bciflànt , & qui a font à la valeur & an génie l'application & l'expérience."

Ce fut alors que fon efprk 6c fon cœur agirent dam toute leur étenduë : foit qu'il fallût préparer les affaires , ou les décider ; chercher la victoire avec ardeur , ou l'attendre avec patience j foit qu'il fallût prévenir les deffeins des ennemis par la harJieflê , ou difliper les craintes Se les jaloufie* des alliés par la prudence } foh qu'il fallût fe modérer dans les profperhés, ou fe foutenir dans les malheurs de la guerre ; fon ame fut toujours égale. II ne fit que changer de vertus , quand la fortune changeoît de face : heu- Teux fans orgueil , malheureux avec dignité ; 6c prefque aufG admirable , lors qu'avec jugement & avec fierté il fauvok les reftes des troupes battues à Mariendal , que lorfqu'il battok lui-même les Impériaux & les Bavarois , Se qu'avec des troupes triomphantes il forçoit toute l'Allcmague à demander la paix à la France.

On eut dit qu'un heureux traitté alloit terminer toutes les guerres de PEurope , Iorfque Dieu dont les jugemens, félon le Prophète , font des abîmes , voulut affliger & punir la France par elle-même, & l'abandonna à tous les dércglemens que caufent dans un Etat les diffenfions civiles <5c domeftiques. Souvenez - vous , Meflleurs , de ce tems de défordre & de trouble , où Pefprit ténébreux de difeorde confondons le droh avec la paffion , le devoir avec l'intérêt , la bonne caufe avec la mauvaife ; où les aftres les plus brillans fouffrirent prefque tous quelque édipfe , & les plus fidèles fujets fe virent entraînes malgré eux par le torrent des partis , comme ces Pilotes qui fe trouvant ftirpris de l'orage en pleine mer , font contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir , & de s'abandonner pour un tems au gré des vents & de la tempête. Telle efl la jufuce de Dieu ; telle

fi; Perpignan fc Colioaie.

Ixx ? R B V V E S.

efl rififirmhé naturelle des hommes : mais le fage revient aîfëment à foi } & il a dans la politique comme dans la Religion , une efpece de pénitence plus glorieufe que l'innocence même , qui répare avantageufement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires , Se par une ferveur continuelle.

Mais où m'arrêtai* je , Meilleurs ? Votre efprit vous repréfente déjà , fan« doute , M. db Turenne à la tête des armées du Roi. Vous le voyez combattre & difliper la rébellion ; ramener ceux que le menfonge avoit féduits; rafiurer ceux que la crainte avoit ébranlés , Se crier comme un autre Moyfe, B toutes les portes d'Ifracl * Que ceux (jtû font 4M Sàfnair fi joignent k moi. Quelles furent alors fa fermeté & fa fagelTe ? ( i ) Tantôt fur les rives de la Loire , fuîvi d'un petit nombre d'Officiers Se de domeftjques, H court à la défenfe d'un pont , & tient ferme contre une armée ; & foh la hardiefle de l'entreprife , foit la feule préfence de ce grand homme , foit la protection vifible du ciel , qui rendoit les ennemis immobiles , il étonna par fa refolution ceux qu'il ne pouvoit arrêter par la force , & releva par ccue prudente Se heureufe témérité l'Etat penchant vers fa ruine. ( s ) Tantôt fe fervant de tous les avantages des tems & des lieux , ij arrête avec peu dç troupes une armée qui venoit de vaincre , & mérite les louanges mêmes d'un ennemi , qui dans les ficelés idolâtres auroît pafle pour le Dieu des batailles. ( 3 ) Tantôt vers les bords de la Seine , il oblige par un traitté un Prince étranger , dont il avoit pénétré les plus fecretes intentions , de fortir de France , & d'abandonner les efperances qu'il avoit conçues de profiter de nos défordres.

Je pourrois ajouter ici des Places prifes , des combats gagnés fur le* rebelles» mais dérobons quelque chofe à la gloire de notre Héros , plutôt que de voir plus Iong-tems l'image funefte de nos miferes pailles. Parlons d'autres exploits , qui ayent été aufli avantageux pour la France , que pour Jui-même , & dont nos ennemis n'ayent pas eu fujet de fe réjoiiir.

Je me contente de vous dire qu'il appaifa par fa conduite , l'orage donc le Royaume étoit agité. Si la licence fut, réprimée , fi les haines publiques & particulières furent aflbupies , fi les loix reprirent leur ancienne vigueur, fi l'ordre Se le repos furent rétablis dans les Villes 8e dans les Provinces , fi les membres furent heureufement réunis avec leur chef j c'efi à lui , Frarj. çe , que tu le dois. Je me trompe t c'efi à Dieu , qui tire quand U veut de*

( t ) Pont Ac Gcrgeav.

( 1 ) Affaire de Blcncaa.

{}) A VtileneuTC Saint Gc*t|t»

V R B V V E S. Ixxj tréfors de Ta providence , ces grandes ames qu'il a choifies comme des inftrumcns vifibles de fa pui (Tance , pour faire naître du fein des tempêtes le calme & la tranquillité publique ; pour relever les Etats de leurs ruines, & réconcilier quand fa juflice eÛ fatisfaite , les peuples avec leurs Souverains.

Son courage , qui n'agi tToit qu'avec peine dans les malheurs de fa patrie,, Sembla s'échaufler dans les guerres étrangères , & l'on vit redoubler fa valeur. N'entendez pas par ce mot , Meflieurs , une hardie/Te vainc ., indifcrete , emportée, qui cherche le danger pour le danger même ; qui s'expofe fans fruit , & qui n'a pour but que la réputation & les vains applau~ difiemen* des hommes : je parle d'une hardieffe fage & réglée , qui s'anime à la vue des ennemis j qui dans le péril même pourvoit à tout, & prend tous fes avantages ; mars qui fe mefure avec fes forces ; qui entreprend les chofes difficiles , & ne tente pas les impoflibles , qui n'abandonne rien au Lazard de ce qui peut être conduit par la vertu ; capable enfin de tout ofer, quand le confeil eft inutHe ,& prête à mourir dans la victoire > ou à furvivre à fon malheur , en accompliffàm fes devoirs.

J'avoue , Meflreurs , que je fuccombe ici fous le poids de mon fujet. Cegrand nombre d'aâions dont je dois parler m'embarraffè : je ne puis les décrire toutes , 6c je voudrais n'en omettre aucune. Que n'ai- je le fecret de graver dans vos efprits un plan invifible & racourci de la Flandre & der i'Allemagne ? Je marquerois fans confufion dans vos penfées tout ce que fit ce grand Capitaine , & vous dirois en abrégé , félon les lieux : ( i ) Ici il forçoh des rctranchemens , 8c fecouroit une Place aflîcgée j là il fiirprenoit les ennemis , ou les battoit en pleine campagne. ( * ) Ces Villes où vousvoyez les lis arborés , ont été ou défendues par fa vigilance , ou conquife* par fa fermeté & par fon courage. ( 5 ) Ce lieu couvert d'un bob & d'une rivière ,c'eft Iepofie où il rafluroic fes troupes effrayées , après une honorable retraite. ( 4 ) Ici il fortoit de fes lignes pour combattre ; & d'un feu! coup prenoh une ville, & gagnoit une bataille. ( 5 ) Là , diftribuant ce qui lui refloit de fon propre argent , il achevoit un fiége , {6) & il allok ci» faire 1 ever un au même tems.

Je recueillerais enfuite tant de fuccès, & vous ferais fouvenk de ce»

( 1 ) Le fecoars d'A'rras.

( x ) Coudé , Landrecies , Ypra , Oadenardc , 4M. ( j ) Retraite de Vjlcncienncs.

( 4 ) Bataille des Dunes , & prife de Duineiqae..

f ) Saint Venant pris.

( « } Aîdxa fecouiu»

Ixxij T K E V ? E S.

rnauvaifes nuits que le Roi (TEfpagne avoiia qu'a avok paûees , ( r ) & de cette paix recherchée par des tramés & des alliances , fans laquelle , Flandre , théâtre fanglant où lé paflent tant de feenes tragiques , trille & fatale contrée , trop étroite pour contenir tant d'armées qui te dévorent , tu aurois accrù le nombre de nos Provinces ; 6c au lieu d'être la fource malheureure de nos guerres , tu ferois aujourd'hui le fruit paifible de nos victoires.

Je pourrois , Meflieurs , vous montrer vers les bords du Rhin autant de trophées que fur les bords de l'Efcaut & de la Sacnbre ( s ) Je pourrois vous décrire des combats gagnes , des rivières & des défilés pâlies à la vue des ennemis , des plaines teintes de leur fang , des montagnes prefque inacceflîhles traverfées pour les aller repoufler loin de nos frontières. Mais l'éloquence de la Chaire n'eft pas propre au récit des combats & des batailles : la langue d'un Prêtre de Ai née à louer Jésus-Christ , le Sauveur des hommes , ne doit pas être employée à parler d'un art qui tend à leur deftrucnon j & je ne viens pas vous donner des idées de meurtre & de carnage devant ces autels , où l'on n'offre plus le fang des taureaux en facrifice au Dieu des armées , mais au Dieu de miféricorde 8c de paix une vidime non fanglante.

Quoi donc , n'y a-t'il point de valeur & de génerofité chrétienne î L'Ecriture qui commande de fanâifier les guerres , ne vous apprend-elle, pas que la pieté n'eft pas incompatible avec les armes ^ Viens- je condamner une profclfion que la religion ne condamne pas , quand on en fçah modérer la violence Non , Meflieurs , je fçai que ce n'eft pas en vam que les Princes portent l'épée j que la force peut agir , quand elle fe trouve jointe avec 1'équhé j que le Dieu des armées préfide à cette redoutable , juftice que les Souverains fe font à eux-mêmei j que le droit des armes eft nécet faire pour la confervation de. la focieté , 6r que les guerres font permifes pour aûuret la paix , pour protéger l'innocence , potrr arrêter la malice qui fe déborde , & pour retenir la cupidité dans les bornes de la juftice. . Je fçai auflï que la modération 8c la charité doivent régler les guerres parmi les Chrétiens ; que les Capitaines qui les conduifent font les miniftres de la providence de Dieu , qui eft toujours fage , 8e de la puiflànce de» < Rois , qui ne doit jamais être injufte ; qu'ils doivent avoir le cœur doux 8c charitable , lors même que leurs mains font fanglantes , & adorer intérieure-

{ i ) Paix in Pirennfei.

(t) A Enibcim , Sineham , MaUuuuen , fte.

ment

PRE V V E S. LciiJ jnent le Créateur , Iorfqu'ils fe trouvent dans la trille nccelïité de détruire fes créatures.

Ceft ici que j'attcflc la foi publique, Mcflicurs,& que parlant de la douceur & de la modération de M.deTurenne, je puis avoir pour témoins de ce que je dis tous ceux qui l'ont fuivi dans les années. 5'eft-il fait un plaifir de fc fervir du pouvoir qu'il a eu de nuire , à ceux même qu'on regarde & qu'on traitte comme ennemis f Où a-t-il Iaiflc des marques terribles de fa colère ou de fes vengeances particulières f1 Laquelle de fes viâoires a-t-il eflimee par le nombre des miférablcs qu'il accabloit , ou des morts qu'il laiffbit fur le champ de bataille ? Quelle vie a-t-il expofée pour fon intérêt ou pour fa propre réputation ? Quel foldat n'a-t-il pas ménagé comme un fujet du Prince , & une portion de la République l Quelle goutte de (àng a-t-ii répanduë qui n'ait fervi à la caufe commune ?

On l'a vù dans la fameufe bataille des Dunes arracher les armes des maint des foldats étrangers , qu'une férocité naturelle acharnoit fur les vaincus. On l'a vû gémir de ces maux néceflaires que la guerre traîne après foi , que le tems force de diflîmulcr , de fouffrir & de faire. II fçavoit qu'il y a un droit plus haut & plus facré que celui que la fortune & l'orgueil impofent aux foibles & aux malheureux j & que ceux qui vivent fous la Loi de Jesus- Christ doivent épargner , autant qu'ils peuvent , un fang confacre par le fien , & ménager des vies qu'il a rachetées par fa mort.

II cherchoh à foumettre les ennemis, non pas à les perdre : il eût voulu pouvoir attaquer fans nuire , fe défendre fans offenfer , & réduire au droit & à la juflice , ceux à qui il étoit obligé par devoir de faire violence ; enfin il s'etoit fait une efpéce de morale militaire qui lui étoit propre. II n'avoh pour toute paffion , que l'affection pour la gloire du Roi , le défir de la paix , & le zélé du bien public : il n'avoit pour ennemi que l'orgueil , l'injuflice & l'ufurpation : il s'etoit accoutumé à combattre fans colere,à vaincre fans ambition , à triompher fans vanité, à ne fuivre pour régie de fes aclions que la vertu & la fageffe : c'efl ce que je dois vous montrer en cette féconde partie.

La valeur n'efl qu'une force aveugle & impétueufe qui fe trouble & fe précipite , fi elle n'eft éclairée & conduite par la probité & parla prudence; Çt le Capitaine n'efl pas accompli , s'il ne renferme en foi l'homme de bien & l'homme fage. Quelle difeipline peut établir dans un Camp, celui qui ne fçait régler ni fon efprit , ni fa conduite ? & comment feaura calmer ou émouvoir félon fes deffeins dans une armée tant de paffions différentes, celui

fxxiv T R EV V E S.

qui ne fera pas maître des Hennés ? Auffi l'Ecrit de Dieu nous apprend dans l'Ecriture, que l'homme prudent l'emporte lur le courageux , que la fagefle Vaut mieux que les armes des- gens de guerre ; & que celui qui efl patient & modéré efl quelquefois plus eftiuiabie , que celui qui prend des villes & qui gagne des batailles.

Ici vous former fans doute , Meilleurs , dans votre efprit des idées plus nobles que celles que je puis vous donner. En parlant de M. de Turenne , je reconnois que je ne puis vous élever au deffus de vous mêmes j & le feul avantage que j'ai , c'efl que je ne dirai rien que vous ne croyiez , & que fans être flatteur je puis dire de grandes chofes. Y eut-il jamais homme plus fage c< plus prévoyant , qui conduifît une guerre avec plus d'ordre & de jugement , qui eût plus de précautions & plus de reffources , qui fût plus agiffimt & plus retenu , qui difposât mieux toutes chofes à leur fin , flt qui laifsât meurir fes entreprises avec tant de patience i- Il prenok de» mefures prcfque infaillibles , & pénétrant non-feulement ce que les ennemis avoient fait , mais encore ce qu'ils avoiént deflein de faire , il pouvoit être malheureux , mais il n'étoit jamais fur pris. Il diftinguoit le tems d'attaquer 6t le tems de défendre: il ne hazardoit jamais rien , que lorfqu'il avoit beaucoup à gagner, & qu'il n'avoit prefque rien à perdre. Lors même qu'il fembioit céder il ne laiflbrt pas de fe faire craindre : telle enfin étoit fon habileté , que lorfqu'il vainquoit on ne pouvoit en attribuer l'honneur qu'à fa prudence } & lorfqu'il étoit vaiôtu , on ne pouvoit en imputer I* faute qu'à la fortune.

Souvenez-vous , Meilleurs , du commencement & des fuites de la guerre qui notant d'abord qu'une étincelle , embràfe aujourd'hui toute l'Europe. Tout fe déclare contre la France : on fouléve les Etrangers; on débauche les Alliés ; on intimide les amis ; on encourage les vaincus ; on arme les envieux. Sur des craintes imaginaires , & des défiances artifîcicufeinent infprtées , les intérêts font confondus , la foi violée , & les tramés méprifes. Il folloit , je Pavoue , pour réfifler à tant d'armées jointes enfemble contre nous,, des troupes auffi vaillantes , & des Capitaines auffi expérimentés que le* nôtres '■ mais rien n'étoit fi formidable , que de voir toute l'Allemagne , cer grand & vafle Corps, compofe de tant de Peuples & de Nations différentes déployer tous fes étendarts , & marcher vers nos frontières pour nous accatbler par la force , après nous avoir effrayés par la multitude.

II falloit oppofer à tant d'ennemis un homme d'un courage ferme St allure , d'une capacité étendue > d'une expérience confommée , qui foHtînc

T R E V V E S. Ixxv la réputation , de qui ménageât les forces du Royaume ; qui n'oubliât rien d'utile & de ncceiïaire , de ne fît rien de fuperflu ; qui fçût félon les occafions , profiter de fes avantages , ou fe relever de Tes pertes ; qui fût tantôt le bouclier Se tantôt Pépée de fon pays j capable d'exécuter les ordres qu'il auroh reçus , & de prendre confeil de lui-même dans les rencontres.

Vous fçavez de qui je parle , Meflieurs ; vous fçavez le détail de ce qu'il fit , fans que je le dife. Avec des troupes , confîdérables feulement par leur courage & par la confiance qu'elles avoient en leur Général , il arrête & &confume deux grandes armées, Se force à conclure la paix par des traités, ceux qui croyoient venir terminer la guerre par notre entière & prompte défaîte. Tantôt il s'oppofe à la jonâion de tant de fecours ramafles , de rompt le cours de tous ces torrens qui auraient inondé la France. Tantôt M les défait ou les diflîpe par des combats réitérés. Tantôt il les repoufle au-delà de leurs rivières ; & les arrête toujours par des coups hardis, quand 9 faut rétablir la réputation j par La modération , quand il ne faut que la conferver.

Viiles que nos ennemis s'étoient déjà partagées vous êtes encore dans l'enceinte de notre Empire : Provinces qu'ils avoient déjà ravagées dans le défîr Se dans la penfée , vous avez encore recueilli vos moiflbns : Vous durez encore , Places que l'art & la nature a fortifiées , Se qu'ils avoient delTein de démolir j Se vous n'avez tremblé que fous des projets frivoles d'un vainqueur en idée , qui comptoit le nombre de nos foldats, & qui ne fongeoit pas à la fagelle de leur Capitaine.

Cette fageflè étoit la fource de tant de profpérités éclatantes. Elle eniretenoit cette union des foldats avec leur Chef qui rend une année invincible : elle répandoit dans les troupes un efprit de force, de courage & de confiance qui leur faifoit tout fouffrir , tout entreprendre , dans l'éxecution de fes dcflèins : elle rendoit enfin des hommes groflîers, capables de gloire. Car, Meflieurs , qu'efl-ce qu'une armée t Ceft un corps animé d'une infinité de paillons différentes , qu'un homme habile fait mouvoir , pour la défenfe de la patrie : c'efl une troupe d'hommes armés qui fuivent aveuglément les ordres d'un Chef dont ils ne fçavent pas les intentions : c'efl une multitude d'ames , pour la plupart viles & mercénaires , qui , fans fonger à leur propre réputation , travaillent à celle des Rois Se des Conquérans : c'efl un aflemblage confus de libertins, qu'il faut aiTujettir à l'obéi fiance ; de lâches , qu'il faut mener au combat j de téméraires , qu'il faut retenir j d'impatiens, qu'A faut accoutumer à la confiance. Quelle prudence ne faut-il

lxxVj T R K V V E S.

pas pour conduire & réunir au feul intérêt public tant de vâës & de volontés différentes ? Comment Te faire craindre , fans fe mettre en danger d'être haï , & bien fouvent abandonné î Comment fe faire aimer , fans perdre un peu de l'autorité, & relâcher de la difeipline neceflaire ?

Qui trouva jamais mieux tous ces jufles tempéramens , que ce Prince que nous pleurons ? II attacha par des nœuds de refped & d'amitié, ceux qu'on ne retient ordinairement que par la crainte des fuppliccs , & fe fit rendre par fa modération une obéiffance aifée & volontaire. II parle , chacun écoute fes oracles ; il commande , chacun avec joie fuit fes ordres ; il marche , chacun croit courir à la gloire. On diroh qu'il va combattre des Rois confédérés avec fa feule maifon , comme un autre Abraham ; que ceux qui le fuivent font fes foldats & fes domeftiques , & qu'il efl Général & pere de famille tout enfemble. Aufli rien ne peut foutenir leurs efforts: ils ne trouvent point d'obflacles qu'ils ne furmontent j point de difficulté qu'ils ne vainquent ; point de péril qui les épouvante ; point de travail qui les rebutte ; point d'entreprife qui les étonne ; point de conquête qui leur paroifTc difficile. Que pouvoient-ils refufer à un Capitaine qui renonçoit à fes commodités pour les faire vivre dans l'abondance i qui pour leur procurer du repos , perdoit le fien propre ; qui foulageoit leurs fatigues , & ne s'en épargnoit aucune ; qui prodiguoit fon fang , & ne ménageoit que le leur î

Far quelle invifible chaîne entraînoh-il ainfi les volontés i par cette bonté avec laquelle il encourageoit les uns , il exeufoit les autres , & donnoit à tous les moyens de s'avancer , de vaincre leur malheur, ou de réparer leurs fautes ; par ce définterefTement qui le portoit à préférer ce qui étoit plus utile à l'Etat , à ce qui pouvoit être plus glorieux pour lui-même ; par cette jultice qui dans la diflribution des emplois ne lui permettoit pas de fuivre fon inclination au préjudice du mérite j par cette noble fle de eccur & de fentimens qui Pélevoit au-deffiis de fa propre grandeur , & par tant d'autres qualités qui lui attiroîent l'eflime Se le rcfpeâ de tout le monde. Que j'entrerois volontiers dans les motifs & dans les ctrconAances de fes aâions ! Que j'aimerois à vous montrer une conduite fi régulière & fi uniforme ; un mérite fi éclatant & fi éxemt de fafte & d'oflentation ; de grandes vertus produites par des principes encore plus grands ; une droiture tiniverfelle qui le portoh à s'appliquer à tous fes devoirs , & à les réduire tous à leurs fins jufles & naturelles ; & une heureufe habitude d'être vertueux , non pas pour l'honneur , mais pour la jullicc qu'il y a de l'être ! Mais d ne m'appartient pas de

PREVUES. hxvij pénétrer jufqu'au fond de ce cœur magnanime ; 8c il étoit réfervé à une bouche plus éloquente que la mienne, d'en exprimer tous les mouvcmL-ru & toutes les inclinations intérieures.

Pour récompenfer tant de vertus par quelque honneur extraordinaire , il falloir trouver un grand Roi qui crût ignorer quelque chofe, & qui fut capable de l'avouer. Loin d'ici ces flatteufes maximes , que les Rois naifleni babiies , & que les autres le deviennent ; que leurs ames privilégiées fortent des mains de Dieu qui les crée , toutes fages & intelligentes j qu'il n'y a point pour eux d'eflai ni d'aprentiflàge ; qu'ils font vertueux fans travail , & prudens fans expérience. Nous vivons fous un Prince qui tout grand & tout éclairé qu'il efl , a bien voulu s'inflruire pour commander j qui dans la route de fa gloire a fçu choifir un guide fidèle, & qui a crû qu'il étoit de fa fagefTc de fe fervir de celle d'autrui. Quel honneur pour un fujet d'accompagner fon Roi , de lui fervir de confeil , & fi je l'ofe dire , d'exemple dans une importante conquête ? Honneur d'autant plus grand , que la faveur n'y put avoir part; qu'il ne fut fondé que fur un mérite univerfellemcnt connu, & qu'il fut fuivi de Iaprifedes villes les plus confidérables de la Flandre.

Après cette glorieufe marque dVftime & de confiance , quels projets «Tétablifiement & de fortune n'auroitpas fait un homme avare & ambitieux? Qu'il eût amaflè de biens & d'honneurs& qu'il eût vendu chèrement tant de travaux & de fervices? mais cet homme fage & défintérefle , content des témoignages de fa confcicnce , & riche de fa modération , trouve dans le plaifir qu'il a de bien faire , la récompenfe d'avoir bien fait. Quoiqu'il puifle tout obtenir , il ne demande & ne prétend rien : il ne délire, à l'exemple de Salomon , qu'un état frugal & honnête entre la pauvieté & les richefles; & quelques offres qu'on lui faûe , il n'étend fes défirs qu'à proportion de fes befoins , & fe refierre dans les bornes étroites du feul nécelTaire. II n'y eut qu'une ambition qui fût capable de le toucher j ce fut de mériter l'eftime & la bienveillance de fon maître : cette ambition fut fatisfaite , & notre fîécle a vû un fujet aimer fon Roi pour fes grandes qualités , non pour fa dignité ni pour fa fortune ; & un Roi aimer fon fujet , plus pour le mérite* qu'il connoiflbit en lui , que pour les fervices qu'il en recevoir.

Cet honneur , Meilleurs, ne diminua point fa modeftie. A ce mot , je ne fçai quel remors m'arrête. Je crains de publier ici les ioiianges qu'il a fi fonvent rejettees, & d'ofTcnfer après fa mort une vertu qu'il a tant aimée pendant fa vie : mais accomplirons la juflice & louons le fans crainte j en us

Ixxviij ? K E V V E S.

tems où nous ne pouvons être fufpeâs de flânerie , ni lui fuTceptibïe de vanité. Qui fit jamais de fi grandes chofes i Qui les dit avec plus de retenue ? Remportoit-il quelque avantage ? à l'entendre, ce n'étoh pas qu'il fût habile ; mais l'ennemi s'etoit trompe. R en doit- il compte d'une bataille, il n'oublioît rien , fin on que c'étoit lui qui l'avoh gagnée. Racontoit-il quelques unes de Tes aâions qui i'avoient rendu fi célèbre i on eût dit qu'il n'en avoit été que le fpeâateur , & l'on doutoh fi c'étoit lui qui fe trompoit.ou la renommée. Revenoit-il de fes glorieufes Campagnes qui rendront fon nom immortel ? il fuyoit les acclamations populaires , il rougifloit de fes viâoires , il venoh recevoir des éloges comme on vient faire des apologies , & n'ofoit prefque aborder le Roi , pareequ'il étoit obligé par refped de fouffrir patiemment les louanges dont Sa Majeflé ne manquoit jamais de l'honorer.

Ceft alors que dans le doux repos d'une condition privée , ce Prince fe dépouillant de toute la gloire qu'il avoit acquife pendant la guerre , & fe renfermant dans une fociété peu nombreufe de quelques amis choifis , il s'éxerçoit fans bruit aux vertus civiles : fincere dans fes difeours , fimple dans fes aâions , fideie dans fes amitiés , éxad dans fes devoirs , réglé dans fes défirs , grand irême dans les moindres chofes , il fe cache , mais fa réputation le découvre i il marche fans fuite & fans équipage , mais chacun dans fon efprh le met fur un char de triomphe. On compte , en le voyant, les ennemis qu'il a vaincus , non pas les ferviteurs qui le fuivent : tout feul qu'il efl , on fe figure autour de lui fes vertus & fes victoires qui l'accompagnent : il y a je ne fçai quoi de noble dans cette honnête fimpliaté ; & moins il efl fuperbe , plus il devient vénérable.

Il auroit manqué quelque chofe à fa gloire , fi trouvant par tout tant d'admirateurs , il n'eût fait quelques envieux. Telle eft l'injuftice des hommes : la gloire la plus pure & la mieux acquife les blefle : tout ce qui s'élève au-deû**us d'eux , leur devient odieux & infupportable j & la fortune la plus approuvée & la plus modefte n'a pu fe fcuver de cette lâche & maligne palfion. C'clt la deflince des grands hommes d'en être attaques ; & c'efl le privilège de M. de Turenne d'avoir pu la vaincre. L'envie fut étouffée ou par le mépris qu'il en fit , ou par des accroùTemens perpétuels d'honneur & de gloire : le mérite l'avoit fait naître ; ie mérite la fit mourir. Ceux qui lui étoient moins favorables ont reconnu combien il étoit néceftaire à l'Etat : ceux qui ne pouvoient fouffrir fon élévation , fe crurent enfin obliges d'y çonfentir j & n'ofont s'affliger de la profpéritc d'un homme qui ne leur au-

TREV V E S. lxxix ton jamais donné la mîférabie confolation de fe réjouir de quelqu'une de fes fautes , ils joignirent leur voix à la voix publique, Se crurent qu'être fon ennemi , c'étoit l'être de toute la France.

Mais à quoi auraient abouti tant de qualités héroïques , fi Dieu n'eût fait éclatter fur lui la puiflànce de fa grâce ; & fi celui dont fa Providence s'etorc fi noblement fervie , eût été l'objet éternel de fa jullice ? Dieu feul pouvoir rîifTîper fes ténèbres , & il tenoit en fa puiflànce l'heureux moment qu'il avoh marqué pour l'éclairer de fes vérités.

II arriva ce moment heureux , ce point où fe rapportoh toute fa véritable gloire. 11 entrevît des pièges & des précipices que fa prévention lui avoit jufqu'alors entièrement cachés: il commença à marcher avec précaution & avec crainte dans ces routes égarées où il fe trouvoh engagé. Certains rayons de grâce & de lumière lui tirent appercevoir qu'envain rempliroit-il les plu* beaux endroits de l'Hiftoire , fi fon nom n'étok écrit dans le livre de vie ; qu'envain gagneroit-il le monde entier, s'il perdoit fon ame ; qu'il n'y avoit qu'une foi Se un Jesus-Christ , Se une vérhé fimple Se indivifible qui ne fe montre qu'à ceux qui la cherchent avec un cœur humble & une volonté défintereftèe. Il n'étoit pas encore éclairé ; mais il coinmençoit d'être docile. Combien de fois confulta-t-il des amis fçavans Se fidèles ? Combien de foi» foupirant après ces lumières vives & efficaces, qui feules triomphent des erreurs de l'efprit humain.dk- H îiJesus-Christ comme cet aveugle de l'Evangile : Stigneur,f*aes q$u je vtye /Combien de fois eflTaya-t-il d'une main impuiffante d'arracher le bandeau fatal qui fermoit fes yeux à la vérité ? Combien de fois rcraonta-t-il jufqu'à ces fources anciennes & pures que Jzsus-Christ a lailfcesà fon Eglife.pour y puifer avec joye les eaux d'une doârine falutairer^

Habitude , prétextes, engagemens , honte de changer y plaifir d'être regardé comme le Chef Se le Proteâeur d'Ifraël , vaines & fpecienfes raifonsde la chair & du fang , vous ne pûtes le retenir. Dieu rompit tous fes liens , Se le mettant dans la liberté de fes enfans , le fit paiTer de la région desténèbres , au Royaume de fon fils bien aimé , à qui il appartenok par for* éleâion éternelle. Ici un nouvel ordre de chofes fe préfente à moi i je vois, de plus grandes adions , de plus nobles motifs , une protedion de Dretj plus vifible. Je parle déformais <f une fageflfc que la véritable piété accompagne , & d'un courage que l'Efprit de Dieu fortifie. Renouveliez donc votre attention en cette dernicre partie de mon difeours , Se fuppléez dans» vos penfées à ce qui manquera à mes expreffions Se à mes paroles.

Si M. de T menue n'avok %u que combattre & vaincre , s'il ne s'étoit

lxxx P ^ E V V E S.

élevé au-dcfTus des vertus humaines ; fi fa valeur & fa prudence n'avoient été animées d'un efprit de foi & de charité , je le mettrois au rang de» Scipions & des Fabius ; je laiflerois à la vanité le foin d'honorer la vanité , & je ne viendrois pas dans un lieu faint faire l'éloge d'un homme profane. S'il avoit fini fes jours dans l'aveuglement & dans l'erreur , je louerais envain des vertus que Dieu n'auroit pas couronnées j je répandrais des larmes inutiles fur fon tombeau , & fi je parlois de fa gloire, ce ne feroit que pour déplorer fon malheur. Mais , grâces à Jesus-Christ , je parle d'un. Chrétien éclairé des lumières de la foi , agiflânt par les principes d'une Religion pure , & confacrant par une fincere pieté tout ce qui peut flatter l'ambition ou l'orgueil des hommes. Ainfi les . louanges que je lui donne retournent à Dieu qui en efl la fource j & comme c'efl la vérité qui l'a fandifié , c'efi aiiffi la vérité qui le loue.

Que fa converfion fut entière , Meilleurs , & qu'il fut différent de ceux qui fortant de l'hérélîe par des vûës intereffees , changent de fentimens fana changer de moeurs; n'entrent dans le fein de l'Eglife que pour la blefler de plus près par une vie fcandaleufc , & ne cefient d'être ennemis déclarés , qu'en devenant enfans rebelles ! Quoique fon cœur fe fût fauvé des déréglcmens que caufeot d'ordinaire les pallions , il prit encore plus de foin de le régler : il crut que l'innocence de fa vie devoit répondre à la pureté de fa créance : il connut la vérité , il l'aima , il la fuivit. Avec quel humble refpefl afïifloit-il aux facrés mifteres ! Avec quelle docilité écoutoit-il les infliuclions falutaircs des Prédicateurs Evangcliques ! Avec quelle foumtffion adoroit-il les oeuvres de Dieu que l'efprit humain ne peut comprendre ! Vrai adorateur en efprit & en vérité , cherchant le Seigneur, félon le confeil du Sage , dans la fimplicité du coeur , ennemi irréconciliable de l'impiété , éloigné de toute fuperftftion & incapable d'hipocrifie.

A peine a-t-il embrafle la faine doctrine qu'il en devient ledéfenfeur: auflî-tôt qu'il eft revêtu des armes de lumière , il combat les oeuvres de ténèbres : il regarde en tremblant l'abîme d'où il eft forti , & il tend la main à ceux qu'il y a, laines. On dirait qu'il eft chargé de ramener dans le fein de l'Eglife tous ceux que le fchifme en a feparés : il les invite par fes confeils , il les autre par fes bienfaits , il les prefle par fes raifons , il les convainc par fes expériences , il leur fait voir les écucils où la raifon humaine fait tant de naufrages , & leur montre derrière lui , félon les termes de faint Aug'tftin , le pont de la mifericorde de Dieu , par où il vient de pafTer luijy.è ne. Tantôt il allume le zçle des Dodcurs , ôc les exhorte d'oppofer au

fafte

P R E V V B S: Ixxxj faite du menfonge , la force de la vérité. Tantôt il leur découvre ces voies douces & infinuantes , qui gagnent le coeur pour gagner l'efprit. Tantôt il fournit , félon fon pouvoir , les fonds néceflaires pour affilier ceux qui abandonnent tout pour fuivre Jcfus-Chrift qui les appelle. Vous le fçavez , Evêques confidensde fon zélé j tout occupé qu'il elt dans le cours de fes dernières aâions de guerre , il concerte avec vous des entreprifes de Religion , & n'oublie rien de ce qui peut contribuer , ou à inftruire ceux qu'une longue prévention aveugle , ou à gagner ceux que la cupidité & l'intérêt retiennent encore dans leurs erreurs ; digne fils de cette Eglife , dont la charité s'étend à tout , à l'imitation de celle de Dieu , & qui procure à fes enfans , outre l'héritage éternel , le foulagement même de leurs néceflités temporelles.

Telle ctoit la difpofition de fon ame , Meflîeurs , lorfque la providence de Dieu permit que le Roi juftement irrité , alla porter la guerre au milieu des Etats d'une République injuAe & ingrate , 8c fit fentir la force de fes armes a ceux qui méprifoient fes bienfaits , & qui vouioient s'oppofer à fa gloire. Ce fut alors que notre Héros reprit les armes ; & qu'à la fuite de fon maître , & à la tête de fes armées , H expofa fon fang dans une guerre non-feulement heureufe , mais fainte ; où la viâoire avoit peine à fuivre la rapidité du vainqueur , & où Dieu triomphoit avec le Prince. Quelle étoit fa joye , lors qu'après avoir forcé des villes , il voyoit fon illuitre neveu plus éclatant par fes vertus que par fa pourpre , ouvrir 8c réconcilier des Eglifes ! Sous les ordres d'un Roi auiïi pieux que puiflànt , l'un faifoit profperer les armes, l'autre étendoit la Religion j l'un abattott des remparts, l'autre redrefloit des autels j l'un ravageoit les terres des Philiilins, l'autre portoit l'Arche autour des pavillons d'Ifracl : puis unifiant enfemble leurs voeux , comme leurs coeurs étoient unis , le neveu avoit part aux fervices que l'onde rendoit à l'Etat , 8c l'oncle avoit pan à ceux que le neveu rendort à l'Eglife.

Suivons ce Prince dans fes dernières Campagnes , & regardons tant d'entreprifes difficiles , tant de fucecs glorieux , comme des preuves de fon courage & des récompenfes de fa pieté. Commencer fes journées par la prière, réprimer l'impiété & les blafphèmes y protéger les perfonnes & les chofes faintes contre l'infolence 8c l'avarice des foldats j invoquer dans tous les dangers le Dieu des armées i c'efi le devoir 8c le foin ordinaire de tous les Capitaines. Pour lui il pafie plus avant : lors même qu'il commande aux troupes , il fe regarde comme un fimple foldat de Jefus-Chrifl : il fandiûe

ixx»j PREVUES.

les guerres par la pureté de fes intentions , par le déGr <Fune heureme paît, par les loix d'une difeipline chrétienne : il confidere fes foldats comme fes frères , & fe croit oblige d'exercer la charité dans une profeffion cruelle , où l'on perd fouvent l'humanité même. Animé par de fi grands motifs , tf fe furpaffe lui-même , & fait voir que le courage devient plus ferme quanti il efl foûtenu par des principes de Religion \ qu'il y aune pieufe magnajiimité qui attire les bons fucecs, malgré les périls & les obftacles ; $c qu'un guerrier efl invincible quand il combat avec foi, & quand il prête des mains pures au Dieu des batailles qui les conduit.

Comme il tient de Dieu toute fa gloire , auffi la lui rapporte-tviI toute «ntiere , & ne conçoit autre conliance que celle qu?eft fondée fur le nom. du Seigneur. Que ne puis-je vous repréfenter ici une de ces importantes occafions où il attaque avec peu de troupes toutes les forces de l'Allemagne ! Il marche trois jours , pafte trou rivières , joint les ennemis , les combat & les charge : le nombre d'un côté , la valeur de l'autre , la fortune efl long-tems douteufe j enfin le courage arrête la multitude ; l'ennemi s'ébranle , Se commence à plier. Il s'élève une voix , qui crie : Vidoire : alors ce General fufpend toute l'émotion que donne l'ardeur du combat , & d'un ton févere , ■ Arrêtez , dit-il , notre fort n'efl pas en nos mains, & nous fe- >» rons nous-mêmes vaincus , fi le Seigneur ne nous favorife. < A ces mots, il levé les yeux au Ciel , d'où lui vient fon fecours , & continuant à donner fes ordres , il attend avec foumiflion entre l'efperance & la crainte que les ordres du Ciel s'exécutent.

Qu'il efl difficile , Meflicurs , d'être vidoricux & d'être humble tout enfemble ! Les profperités militaires laiffent dans l'ame je ne fçai quel plaific touchant , qui la remplit & l'occupe toute entière. On s'attribue une fuperiorité de puilfiince & de force ; on fe couronne de fes propres mains ; on fe drelle un triomphe fecret à foi-même ; on regarde comme fon propre bien ces lauriers qu'on cueille avec peine , & qu'on arrofe fouvent de fon fang : & lors même qu'on rend à Dieu de folemnelles adions de grâces , & qu'on pend aux voûtes facrées de fes temples des drapeaux déchirés & fanglans qu'on a pris fur les ennemis , qu'il ell dangereux que la vanité n'étouffe une partie de la rcconnoiffuncc ; qu'on ne mêle aux voeux qu'on rend au Seigneur , des applaudi fferaens qu'on croit fe devoir à foi-meme , & qu'on ne retienne au moins quelques grains de cet encens qu'on va brûler fur fes autels !

C'étoit en ces occafions que M. de Turenne fe dépouillant de lui-même.

P K £ V r E S. hzxiîf

lémtoyoït toute la gloire à celui à qui feul elle appartient légitimement : s'il marche , il reconnoît que c'eft Dieu qui le conduit & qui le guide ; s'il défend des Places , il fçait qu'on les défend en vain fi Dieu ne les garde : s'il fe retranche , il lui femble que c'eft Dieu qui lui fait un rempart pour le mettre à couvert de toute infulte ; s'il combat , il ferait d'où il tire toute fa force ; & s'il triomphe , il croit voir dans le Ciel une main invifible qui le couronne. Rapportant ainfi toutes les grâces qu'il reçoit à leur origine , il en attire de nouvelles : il ne compte plus les ennemis qui l'environnent j & fans s'étonner de leur nombre ou de leur puiflunce , il dit avec le Prophète : » Ceux-là fe fient au nombre de leurs combattans 6c » de leurs chariots ; pour nous , nous nous repofons fur la proteâion du Tout-Puiflant. « Dans cette fidèle Se jufte confiance, il redouble fon ardeur , forme de grands defieins , exécute de grandes chofes , & commence une Campagne qui femble devoir être fî fatale à l'Empire.

II pafle le Rhin,& trompe la vigilance d'un Général habile Se prévoyant : il obferve les mouvemens des ennemis j il relève le courage des Alliés ; il ménage la foi fufpeétc & chancelante des voifins : il ôte aux uns la volonté , aux autres les moyens de nuire ; Se profitant de toutes ces conjonctures importantes qui préparent les grands & glorieux événemens, il ne laille rien à la fortune de ce que le confeil & la prudence humaine lui peuvent ôter. Déjà frémifibit dans fon Camp l'ennemi confus Se déconcerté ; déjà prenoit l'eflor pour fe fauver dans les montagnes , cet Aigle dont le vol hardi avoit d'ubord effrayé nos Provinces : ces foudres de bronze que l'Enfer a inventés pour la dellruction des hommes , tonnoient de tous côtés pour favorifer & pour précipiter cette retraite ; Se la France en fufpens attendoit le fucecs d'une entreprife , qui , félon toutes les règles de la guerre , étoit infaillible.

Hélas ! nous fçavions tout ce que nous pouvions efpercr , & nous ne penfions pas à ce que nous devions craindre. La Providence divine nous cachoit un malheur plus grand que la perte d'une bataille : il en devait coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter de la fienne propre; & tout ce que nous pouvions gagner , ne valoit pas ce que nous allions perdre. O Dieu terrible , mais juile en vos confeils fur les enfans des hoinu me - , vous difpofcz & des vainqueurs & des victoires ! Pour accomplir vos volontés , Se faire craindre vos jugemens , votre puilTance renverfe ceux que votre puiflance avoit élevés : vous immolez à votre fouveraine grandeur de grandes viétimes , & vous frappez quand il vous plaît ces tétel iiluilres que vous avez tvat de fois couronnées. Uj

Ixxxiv *7 R E V V E S.

N'attendez pas , Meilleurs , que j'ouvre ici une fcine tragique ; que f« représente ce grand homme étendu fur fes propres trophées i que je découvre ce corps pâle & fanglant , auprès duquel fume encore la foudre qui Ta frappé > que je fafle crier fon fang comme celui cTAbel , &que j'expofe à vos yeux les trifles images delà Religion 6c de la Patrie éplorées* Dans les pertes médiocres , on furprend ainfi la phié des auditeurs ; & par des mouvemens étudies , on tire au moins de leurs yeux quelques larmes vaines Se forcées : mais on décrit fans art une mort qu'on pleure fans feinte : chacun trouve en foi la fource de fa douleur , 6c rouvre lui-même fa playe ; & le cœur pour être touché t n'a pas befoin que l'imagination foit emûë.

Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon difeours. Je me trouble , Meilleurs : Turenne meurt i tout fe confond , la fortune chancelé , la vidoire fe laflTe , la paix s'éloigne , les bonnes intentions des Alliés fe ralentiflènt, le courage des troupes eft abattu par la douleur , & ranimé par la vengeance : tout le Camp demeure immobile ; les blettes penfent à la perte qu'ifs ont faite , & non pas aux bleffures qu'ils ont reçues ; les pères mourans envoient leurs fils pleurer fur leur General mort ; l'armée en deuil e/t occupée à lui rendre les devoirs funèbres ; 8c la renommée qui fe plaît à répandre dans l'Univers les accidens extraordinaires , va remplir toute l'Europe du récit glorieux de la vie de ce Prince & du trille regret de (a mort.

Que de foupirs alors ! que de plaintes ! que de louanges retentiûent dans les villes , dans la campagne ! L'un voyant croître fes moîflbns , bénit la mémoire de celui à qui H doit l'efpérance de fa récolte ; l'autre qui jouit encore en repos de l'héritage qu'il a reçu de fes pères, fouhaitte une éternelle paix à celui qui l'a fauvé des défordres & des cruautés de la guerre. Ici l'on offre le facrifice adorable de Jefus-Chrift pour l'ame de celui qui a fandifié fa vie 8c fon fang pour le bien public : là on lui dreflè une pompe funèbre , où l'on s'attendoit de lui dreflTer un triomphe. Chacun choifit Pendrait qui lui paroît le plus éclatant dans une fi belle vie : tous enti éprennent fon éloge ; & chacun s'interrompant lui-même par fes foupirs & par fes larmes , admire le pafle , regrette le préfent , 8c tremble pour l'avenir. Ainfi tout le Royaume pleure la mort de fon défenft ur i & la perte d'un homme feul eft une calamité publique.

Pourquoi , mon Dieu , fi j'ofe répandre mon ame en votre préfence , 8c parler à vous , moi qui ne fuis que pouffiere & que cendre ? Pourquoi le perdons-nous dans la néceuitc la plu» prenante , an milieu de fe» grands

rp R E V V B S. kxxv exploits , an plus ïiaut point de fa valeur , dans la maturité de fa fagefie î Eft-ce qu'après tant d'aâions dignes de l'immortalité , il n'avoit plus rien de mortel à faire ? Ce tems étoit-il arrivé où il devoit recueillir le fruit de tant de vertus chrétiennes , & .recevoir de vous la couronne de juflice que vous gardez à ceux qui ont fourni une gtorieufe carrière > Peut-être avionsnous mis en lui trop de confiance ; & vous nous défendez dans vos Ecritures de nous faire un bras de chair , & de nous confier aux enfans des hom, mes. Peut-être eft-ce une punition de notre orgueil , de notre ambition de nos injufliecs. Comme il s'élève du fond des vallées des vapeurs grof* fiéres , dont fe forme la foudre qui tombe fur les montagnes f il fort du cœur des peuples des iniquités , dont vous déchargez les châtimens fur la tête de ceux qui les gouvernent ou qui les défendent. Je ne viens pas , Seigneur , fonder les abîmes de vos jugemens , ni découvrir ces reflbrts feercts & învifibles qui font agir votre miféricorde ou votre juAice : je ne veux & ne dois que les adorer. Mais vous êtes julte : vous nous affligez ; 8c dansun Cède auffi corrompu que le nôtre , nous ne devons chercher ailleurs que dans les dèréglemens de nos mœurs toutes les caufes de nos miferes.

Tirons donc , Meflieurs , tirons de notre douleur des motifs de pénitence & ne cherchons qu'en la pieté de ce grand homme de vraies & folide» confoiauons. Citoyens , Etrangers , Ennemis , Peuples , Rois , Empereur» le plaignent & le révèrent ; mais que peuvent- ils contribuer à fon véritable bonheur i Son Roi même ; & quel Roi ! Phonore de fes regrets Se de fes larmes: grande & precieufe marque de tendreffe & d'eflime pour un fujet ; mais inutile pour un Chrétien. II vivra , je l'avoue , dans I'clprit & dans la mémoire des hommes ; mais l'Ecriture m'apprend que ce que l'homme penfe , & l'homme lui-même n'efl que vanité. Un magnifique tombeau renfermera fes trilles dépouilles ; mais H fortira de ce fuperbe monument , non pour être loué de fes exploits héroïques , mais pour être jugé félon fes bonnes ou mauvaifes œuvres : fes cendres feront mêlées avec cell«s de tant de Rois qui gouvernèrent ce Royaume qu'il a fi génereufemenc défendu ; mais après tout, que leur refle-t'il à ces Rois non plus qu'à luf des applaudifièmens du monde , de la foule de leur Cour , de l'éclat & de la pompe de leur fortune, qu'un filence étemel , une folitude aflreufe, 8t une terrible attente des jugemens de Dieu fous ces marbres précieux qui les couvrent î Que le monde honore donc comme il voudra les grandeur» humaines , Dieu feul efl la récompenfe des vertus chrétiennes,

O mon trop foudaine , mais pourtant par la muericorde du Seigneur de.

lxwvj 7> K È V V E S.

puis long-tems prévue j combien de paroles édifiantes , Combien de faints exemples nous as-tu ravis ? Nous euflîons vu ,qucl fpcdacle ! au milieu des viétoirescV des triomphes mourir humblement un Chrétien. Avec quelle attention eut-il employé fes derniers momens à pleurer intérieurement fes erreurs paflTées , à s'anéantir devant la Majeflé de Dieu , Se à implorer le fecours de fon bras , non plus contre des ennemis vifibles , mais contre ceux de fon falut ! Sa foi vive & fa charité fervente nous auroient , fans doute , touchés , & il nous rcllcroit un modèle d'une confiance fans pré fomption , d'une crainte fans foibleflc , d'une pénitence fans artifice , d'une conllance fans affectation , & d'une mort précieufe devant Dieu & devant les hommes.

Ces conjeâuresne font-elles pas jufles , Meflîeurs ? Que dis- je, conjectures î Cétoicnt des defleins formés : il avoit réfolu de vivre aufli faintement, que je préfume qu'il fût mort. Prêt à jetter toutes fes couronnes au pied du trône de Jcfus-Chrifl , comme ces vainqueurs de l'Apocalipfe ; prêt à ramafler toute fa gloire , pour s'en dépouiller par une retraite volontaire , il n'étoit déjà plus du inonde , quoique la Providence l'y retint encore. Dans le tumulte des armées , il s'eniretenoit des douces & fécretes efpérances de fa folitude : d'une main il foudroyoit les Amalécites , & il levoit déjà l'autre pour attirer fur lui les bénédictions céleftes. Ce Jofué daiis le combat faifoit déjà la fonction de Moïfc fur la montagne ; & fous les armes d'un Guerrier , portoit le cœur & la volonté d'un pénitent.

Seigneur , qui éclairez les plus fombres replis de nos confcicnces , & qui Voyez dans. nos plus fécretes intentions , ce qui n'elt pas encore , comme ce qui efl ; recevez dans le fein de votre gloire cette aine , qui bientôt n'eût été occupée que des penfées de votre éternité i recevez ces défirs que Vous lui aviez vous même infpirés : le tems lui a manqué , & non pas le courage de les accomplir. Si vous demandez des oeuvres avec fes dé/îrst voilà des charités qu'il a faites ou delliuées , pour le foulageinent & pour le falut de fes frères j voilà des aines égarées qu'il a ramenées à vous pat fes artirtances , par fes confeils , par fou exemple j voilà ce fang de votre peuple qu'il a tant de fois épargné ; voilà ce fang qu'il a fi genereufement répandu pour nous j & pour dire encore plus : voilà le fang que Jefus- Chrift a verfé pour lui.

Minières du Seigneur , achevez le faim Sacrifice : Chrétiens redoublez vos vecux & vos prières j afin que Dieu pour récompenfe de fes travaux l\idmcuç dans le féjour du repos éternel , & dorme dam le Ciel une jpaix

T K S V V E S. Ixzxvij Jâns fin à celui qui nous en a trois fois procuré une fur la tene, paiïàgete à la vçritc i mais toujours douce & toujours défirable.

> — Extraits de tOraifon Funèbre du Vrince de Copdé , frêcbée far ÏAbké Bajfuet Eve'que de Mewx.

C'A été dans notre ficelé un grand fpeâacle , de voir dans les mêmes tems Se dans les mêmes Campagnes , deux hâtants que la voix commune de toute l'Europe egaloit aux plus grands Capitaines des ficelés pafles. Tantôt à la tête de Corps féparés ; tantôt unis plus encore par le concours des mêmes penfées , que par les ordres que l'inférieur recevoit de l'autre i tantôt oppofes front à front , & redoublant l'un dans l'autre l'activité & la vigilance , comme G Dieu , dont fouvent , félon l'Ecriture , la fagefle fe joue dans l'Univers , eût voulu nous les montrer en toutes les formes , & nous montrer enfemble tout ce qu'il peut faire des hommes. Que de campemens ! Que de belles marches ! Que de hardiefles ! Que de précautions ! Que de périls ! Que de reffources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus , avec des caraderes fi divers , pour ne pas dire fi contraires ? L'un paroît agir par des réflexions profondes , Se l'autre par de fondâmes illuminations: celui-ci par conféquent plus vif , mais fans que fon feu eût rien de précipité j celui-là d'un air plus froid , fans jamais rien avoir de lent ; plus hardi à faire qu'à parler , refolu Se déterminé au dedans , lors même qu'il paroifloit embarrafic au dehors. L'un des qu'il parut dans les armées , donne une haute idée de fa valeur , & fait attendre quelque chofe d'extraordinaire ; mais toutefois s'avance par ordre , & vient comme par dégrés aux prodiges qui ont fini le cours de fa vie : l'autre comme un homme infpiré dès fa première bataille , s'égale aux maîtres les plus confommés. L'un par des vifs & continuels efforts , force l'admiration du genre humain , Se fait taire l'envie j l'autre jette d'abord une fi vive lumière , qu'elle n'ofoit l'attaquer. L'un enfin par la profondeur de fon génie Se les incroyables reflourecs de fon courage , s'élève au-delTus des plus grands périls , & fçait même profiter de toutes les infidélités de la fortune i l'autre & par l'avantage d'une fi haute naifiance , Se par ces grandes penfées que le Ciel envoie , Se par une efpece d'inftind admirable , dont les hommes ne connoiflent pas le fecret , femble né pour entraîner la fortune ,8c forcer les deflinées. Et afin que l'on vît toujours dans ces

ïxxrvn) PREVUES

deux hommes de grands caraâeres, mais divers ; Pun emporté cPun coup foudain meurt pour font pays , comme un Judas le Machabée j Pautre le pleure comme fon pere , & la Cour & tout le peuple gémit : fa pieté ell louée comme fon courage , & fa mémoire ne fe flétrit point par le tems. L'autre élevé par les armes au comble de la gloire , comme un David, comme lui meurt dans fon lit , en publiant les louanges de Dieu , & înflruifant fa famille , & laine tous les cœurs remplis tant de Péclat de fa vie , que de la douceur de fa mort. Quel fpe&acle de voir & d'étudier ces deux hommes , & d'apprendre de chacun d'eux toute Pcûime que tnéritoit Pautre!

fia de U féconde Partie,

PREUVES

DE L'HISTOIRE

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