S HISTOIRE DU VICOMTÉ
An. i 67 y grande partie de fon armée, ne balança point à fe retirer r le brouillard lui fut favorable > il laiffa cent ou Cix vingt hommes fur la place , & en eut prefque autant de blefles ; Turennc ne jugea point à propos de le pouffer durant ce brouillard dans un Pays couvert & difficile. Le Comte Caprara qui s'étoit rendu près de Vaghurft , fuivant les ordres qu'il avoit reçus , n'ayant point entendu le lignai , ramena fes troupes à Offembourg. D'un autre côté les quatre mille hommes qui dévoient infulter le quartier d'Hamilton, égarés par leurs guides pendant la nuit , ne purent y arriver > ils retournèrent à leur Camp vers la pointe du jour ; & comme ils ne donnèrent point le lignai des quatre coups de canon , Montécuculli n'entreprit rien fur le Camp des François à Freiftedt. Ce Général n'avoit rien fçu de la marche de Turenne , dont la diligence avoit déconcerté le deffein pour lequel il avoit pris tant de mefures. A l'âge de foixante-quatre ans , le Vicomte avoit encore toute l'activité & toute la vigueur d'un jeune homme i il étoit inceC fa m ment à cheval , reconnoiffoit jufqu'aux moindres poftes lui-meme , & jugeoit de tout par fes propres yeux ; au-lieu que Montécuculli âgé de foixante-fix , étoit plus calTé > il étoit affligé de la goûte , moins en état d'agir , & fouvent obligé de former fes projets fur le rapport des autres. Monté Lorfque le brouillard fut tombé , le Vicomte continuant cullifc retiré 6>n deffein , fuivit le Prince de Lorraine par une chauffée devant leVi- ^lev^e au-travers des prez , & arriva fur les neuf heures du
comte,quile r
pouifuit. matin au village de Gamhurû, Il fit camper fes troupes dan*
la prairie , ayant à fa droite le ruilTeau qui le féparoit du An. 167 y village , & à fa tcte un bois , où il plaça deux bataillons d'Auvergne , pour communiquer avec le pofte du Comte d'Hamilton qui n'en étoit qu'à un quart de lieuë. De cette manière l'armée Françoife répandue* en fîx polies différens dans l'étendue d'une lieuë &c demie , enfermoit la tête & la gauche des ennemis , &fc trouvoit en sûreté par la facilité de fe pouvoir fecourir j pendant que les Impériaux ferrés i leur droite par le Rhin , ne pouvoient plus s'étendre que par leurs derrières , où les François étoient à portée de les couper. Le Vicomte employa le refte du vingt-quatrième à reconnoître les environs de fon Camp fans pafTer la rivière^ de l'autre côté de laquelle étoit le village de Gamhurft, qui s'étend en long l'efpace de fix cens pas. Le vingt-cinq au ij. juillet, matin , un Capitaine de Dragons étant allé reconnoître , vit derrière le village pluûeurs efcadrons dans une petite Plaine à main droite , & de l'Infanterie qui fe coulant dans le village , commençoit à* s'y retrancher. Le Vicomte la fit attaquer par les Dragons de la Reine , ôc s'y avança luimême avec un détachement de la féconde ligne. Les ennemis,quoiqu'en grand nombrc,ne difputerent point le village, fe retirèrent d'abord vers leur Camp , & lahTerent feulement dans l'Eglife deux cens hommes commandes par un François nommé Chevreulles : l'Eglife étoit environnée d'un cimetière élevé & fermé de murailles -, il s'y défendit avec valeur,& ne fut fait prifonnier qu'après avoir perdu prefque tous fes foldats. On l'amena au Vicomte , qui apprit de lui
An. 1675. que le Duc de Lorraine avoit envoyé deux mille fantaflîns foûtenus de Cavalerie pour occuper ce porte, dontlaprifc donna le moyen des étendre de l'autre côté de lariviere,où Ton trouva quelques reftes de fourages. Montécuculli voyant que les François avoient parte la barrière qu'il avoit prétendu leur oppofer par fes retranchcmens du Renchen ; que par un enchaînement de portes depuis leur Camp de Freiftcdt jufqu a Gamhurft ,ilsenfermoientprefque tout le fien , & qu'ils devenoient maîtres des fourages qu'il avoit épargnés , crut devoir quitter fon porte avant qu'il fut plus .ferré.La nuit du vingt-cinq au vingt-fix il décampa de Schertzen , prit fa marche par Lichtenau , & gagna Biliel , à deux lieues de Bade. Le Vicomte averti des la nuit que les ennemis fe retiroient , fît reconnoître leur marche i .& après avoir raflémblé toutes fes troupes dans un même
%6. Juillet. Camp à Gamhurft , il les mena le lendemain à la pointe du jour droit à Acheren. A peine fut-il forti du village , qu'on lui rapporta que les ennemis paroiiTofent derrière le bourode Safpach , porte avantageux par fa fituation à l'entrée d'une montagne. Montécuculli avoit envoyé de bonne heure de l'Infanterie pour occuper une Eglife environnée d'un foiTé , qui fermoit entièrement un défilé par où l'on pouvoit aller au bourg ; il manda en même tems à Caprara de l'y venir joindre avec le Corps qu'il avoit a Offembourg. Montécuculli ayant marché avec une extrême diligence, arriva a Safpach d'un côté , pendant que Turenne s'en approchoit de l'autre ; Caprara y parut auffi en même tems i
& voyant l'arrivée de l'armée Francoife, il jetta fon Infan- An. i 67 y terie dans l'entrée de la montagne à couvert des hayes & des bois, le long d'un ruiffeau qui la féparoit des François par de profondes ravines.Un peu plus bas à la droite des Impériaux, étoit Safpach dont ils avoient occupé l'Eglifei & leur Cavalerie qui paroiflbit déjà dans la Plaine derrière le bourg fur la gauche , fe ferra peu à peu vers le pied de la. montagne.
Près de l'endroit où étoit l'armée Françoife , quelques Le vlçomm hayes au fortir d'Acheren formoient un défilé, avecunbois te prend la qui regnoitle long du pied de la montagne :1e terrain s'ou- d'attaquer vroit enfuitc par une petite Plaine terminée par le bourg de I^""^™'1 Safpach , dont la vûë étoit cachée par une petite hauteur. tué* Le Vicomte eut d'abord quelque efperance de s'emparer du bourg j après avoir entendu la MelTe où il communia , il alla reconnoître l'Eglife fituée à latéte du défilé ; mais il ne jugea pas qu'on la pût attaquer : ayant examiné enfuite la fituation delà droite des ennemis couverte par dcsruuTeaux des ravins , des bois &des retranchemens , il alla enfin reconnoître leur gauche , où ils n'avoient pris aucunes précautions j là il apperçut un défilé par où il pouvoit fe gliffer & forma le deflein de les attaquer par cet endroit. Après de profondes rcfléxions , tout lui parut fi favorablement difpoié , qu'il ne put s'empecher de dire à quelques Officiers Généraux: C'en eji fau3 je les tiens 3 ils ne pourront fins niéchap(r , ër je Tjai s recueillir le fruit d'une ft pénible campapne Dans de fcmblables occafions, il n'avoit pas coutume, ni defe flatter ni de marquer fes efperances , encore moins de faire ton-
Ait. 1675. noître qu'il étoit afluré du fuccès. Il continua d'obferver le Camp des ennemis > 8c quoiqu'il ne pût pas bien découvrir toutes les troupes Impériales , il vit néanmoins dans le gros de leur armée beaucoup de mouvemens qui marquoient de l'inquiétude : en effet une grande partie de leurs bagages paflbit déjà la montagne , & toute leur armée fe difpofoit a une retraite. Le Vicomte alla ferepofer enfuite fous un arbre , où il déjeûna Ôcrefta alTezlong-tems.il y étoit encore, lorfqu'on vint lui dire que l'Infanterie des ennemis étoit en mouvement du côté de la montagne. Il fe leva , monta à cheval > & s'avancant vers une hauteur pour confiderer ce que ce pouvoit être , il ordonna à tous ceux qui écoient avec lui de ne le point fuivre , 8c dit au Duc d'Elbeuf ; Mon neveu , demeure^ ici , vous ne faites que tourner autour de moi y vous me feriez^reconnoître. Il trouva Mylord Hamilton près de l'endroit où il dirigeoit Tes pas , qui lui dit : Venez^ far ici , on itre ou vous alle\ -, le Vicomte lui répliqua : Je ne veux point être tué aujourd'hui; il continua Ton chemin, & rencontra S. Hilaire Lieutenant-Général de l'Artillerie , qui lui dit en tendant la main : Jcttez. les yeux fur cette batterie que foi fait mettre là. Il retourna deux pas en arrière , 8c un boulet des ennemis tiré au hazard ayant emporté le bras de S. Hitaire, donna au milieu de l'eftomach du Vicomte ; le cheval le ramena d'où il étoit parti,le viiage panchc fur l'arçon: étant arrivé à l'endroit où il avoit laifle la compagnie , le cheval s'arreta , 8c ï.e grand Turenne tomba mort entre les bras de fes gens , après avoir ouvert deux fois les
yeux
DE TURENNE, LIVRE VL 5*j yeux. ( i ) S. Hilaire dit alors à fon fils, qui lecroyoicblefle AnTÎITJ. mortellement : Ce r/ejl pas. moi qu'il faut fleurer , Cefi ce grand Homme , en montrant le corps du Vicomte.
Le faififlement de ceux qui le virent tomber , fut inex- Douleur &r primable » Hamiltonqui Cent mieux fe poffcder que les au- confterna-
j h r -i / 11/ tion de l'ac-
tres , jugeant de quelle conlequence il ecoit de dérober a la méc. connoiflance des foldats un accident fi funefte, jettapromtement un manteau fur le corps , & on tint d'abord ce malheur fecret. Cette mort fit cefler les inquiétudes des Gcné^ raux ennemis & la terreur de leurs foldats \ ils fencirent qu'ils avoient beaucoup gagné , puifque la f rance avoir infiniment perdu. Le Comte de Montécuculli par une grandeur d'ame rare dans les rivaux , ne parut fenfible qu'à la douleur , & répéta fou vent ces paroles : // efl mort un homme qui fat fou honneur a t' homme. Cependant toute l'armée vit qu'il fcf pafToit quelque chofe de myftérieux parmi le* Généraux v les foldats ne purent pénétrer ce fecret : mais leurs Officiers l'ayant deviné , commencèrent à le rendre public. Une fifùinèfle nouvelle vole de rang en rang, & répand par tout un jprofond filence , qui n'eft interrompu que par des fanglots. blotre Pcre ejimort , s'échoient les foldats en s'arrachant les cheveux , 4P* nous fommes perdus Tous voulurent voir le corps de leur Général ; & ccrriftefpe&acle ayant renouvellé leurs pleurs , ils crioient d'une commune voix : ( t } jj^W nous mené au combat , nous voulons venger la mort de notre pcre.
( i ) Voyez les preuves N9: XXI. Lettres de Madame de Sévigné. ( i ) Letcre toi. de Madame de Séviené. Tome a.
Tmt IL M
An. 167$. Il n'y avoit alors de Lieutenans-Géneraux dans l'armée Francoife que le Comte de Lorges & le Marquis de Vau- Mh^Jufcu brun, ^ étant demeuré au Camp d'Acheren , peu en état J'acuqaer , d'agir , à caufe d'une bleflure qu'il avoit reçue au pied ,,re-
fe retirent \ 1 , rr a 11 11 • 1
devant les vint a l'armée aufli-tot qu'il apprit les nouvelles de la mort knpemux. ju yjcomte> \\s délibérèrent long-tems avec les principaux
Officiers fur les mefures qu'il falloit prendre , mais fans fe fixer à aucune : fur quoi les foldats s'écrioient à plufieurs reprifes : Lâchez*. U Vie x elle nous conduira : c'éroit le cheval que le Vicomte montoit ordinairement. Enfin après plufieurs délibérations , l'armée Francoife qui auroit attaqué fi le Vicomte eût vécu y prit le parti de (e retirer > & l'armée Impériale qui ne fongeoit qu'à faire retraite , prit la réfolutioa ' d'attaquer. Le vingt-huit au foir , les Généraux François fe mirent en marche pour gagner le pont d'Altenheim. A peine l'arriere-garde étoit-elle arrivée à Bifchen , que les Impériaux s'avancèrent pour s'emparer de Vilftet,où les François a voient lauTé leurs magazins avec le Régiment de Bretagne pour les garder : l'armée du Roi décampa fijr le champ , fe hâta de les prévenir i les ennemis l'ayant découverte, s'arrêtèrent tout court, & fe contentèrent d'envoyer un Corps de troupes vers le pont d'Altenheim pour couper la retraite. Le Comte de Lorges & le Marquis de Vaubrun eurent alors une conteftation très-vive > le premier vouloit aller couvrir le pont , & le dernier crut qu'il falloit foûtenir le pofte de Vilflet : ils prirent enfin le parti de marcher droit à Altenheim , après avoir jette les. farines de Vilftet
DE TURENNE, LIVRE VI. 585 dans la Quinche.Le Marquis de Vaubrun qui menoit l'avant- J^^ÇJ garde paflà le Rhin avec deux brigades de Cavalerie & deux d'Jnfânterieile refte de l'armée campa la nuit de l'autre côté du pont , près d' Altenheim fur la petite rivière de Schuteren. Le lendemain les Impériaux fe hâtèrent d'attaquer les François, & l'on engagea un terrible combat : Le Comte de Lorges s'y condui/it avec toute l'habileté d'un grand Capitaine : le Marquis de Vaubrun , au premier bruit de l'attaque , fe mit a la tête de les Gendarmes ,repaflà le Rhin la jambe attachée à l'arçon de fa Telle , & attaqua les ennemis avec tant de valeur & fi peu de ménagement, qu'il fut tué au milieu d'eux. Les Impériaux perdirent dans le combat cinq mille hommesf & les François trois mille i les derniers fe retirèrent enfuite , ôc traverferent le Rhin. En panant fur le pont d'Altenheim, quelques foldats couverts de blefiures fedifoient les uns aux autres : HeUs^p notre Pere ni toit pas mort , nous ne ferions pdsblcjjés.
Les François fe remirent enfin en sûreté dans l'Alface Hennemt fous Schéleftat : là , n'étant plus diftraits par le foin de faire tcte à l'ennemi , ils fentirent plus vivement que jamais la com«c grandeur de leur perte. Les Officiers & les foldats recommencèrent à déplorer leur malheur , à rappeller le fouvenir de toutes les vertus & de tous les bienfaits de leur Général , à fe les raconter les uns aux autres , quoiqu'aucun d'eux ne les ignorât. Les neveux du Vicomte qui fe trouvèrent alors à l'armée , lui firent faire un Service , où les Officiers & les foldats affifterent 3 félon les cérémonies accoutumées i les Officiers avec des écharpes de crcpe noir , &
M ij
5«tf HISTOIRE DU VICOM
An. i 6jy les cauîes des tambours couvertes de même, les Soldats avec les piques ttaînantes & les moufquets renverfés. Les gémit femens , accompagnés de larmes , fc faifoient entendre au loin > de forte que Tqrenne fut pleuré dans toute l'armée.*, comme un père tendre dans Ci famille, . Les nou- Quand la nouvelle de fa mort arriva à la Cour , la con> mortréW fternation ôc la douleur furent peintes fur tous les vifages?. me dam ci" ^es arti^ans Paris quktoient leur travail pour aller pieutes les pio- rer avec leurs voifins , & les habitans de cette grande ville s'attroupoient pourfe demander les uns aux autres jufqu'aux moindres circonftances d'un fi grand malheur. ( i ) L'épouvante & la tiiftcfle fe répandirent bien-tôt de la Capieale dans les Provinces les plus éloignées : les, payfans.de Charn- . pagne fè cjurenr, à la veille d'une invafion-.: l'un d'eux alla prelfer fon Seigneur de rompre le bail de fa ferme -, en*lui . difant pour toute raifon , le grand T tsreune cfl mort , 0* la AlU/r.Ahs viendront nottsjwttre tout à ,contribitt\ofl. . Les hon- ^e pleHri Ja mort de ce grand homme : il ordonna
ne.urspphjics * °
qu'on rend que fon corps fût apporté, à l'Abbaye de S. Denis i & poiuc au Vicomte, ^ft^g^j. Je Vicomte de Turennc dç ceux à qui le même honneur avoit été accordé., il voulut qu'on l'enterrât dans la Chapelle deflinée à la fépulture des, Rois & de la famille Royalle. (i) Lorfqu'on le tranfporta des bords -du Rhin i Paris , les peuples accouroient en foule fur les chemins , ôc
arrofoient fon cercueil de leurs larmes: les habitans de*,
(x) Voyez les lettres de Madame dcSevîgné , N°. XXI. . ( » ) Voyez les Picuycs N ". XXII.
DE TURENNE, LIVRE V>I. 587 villages , des bourgs & des villes fortoient pour l'aller recevoir i ceux de Langres, entre les autres , prirent le deuil, & lui rendirent des honneurs extraordinaires. Son corps étant arrivé à Paris , le Roi fît célébrer un Service a Nôtre-Dame , où le Clergé de France qui étoit alors aflemblc , le Parlement, l'Univerfité &: la Ville en Corps affifterent. Les plu» célèbres Prédicateurs firent à l'envi fon panégyrique : il ne fè prononça durant l'année dans toute l'étendue du Royaume , aucun dtfeours. public, ni à l'ouverture des Parlemens t des Académies & des Univerfités , ni dans aucune autre occafion folemnelle , où l'on ne fit fon éloge , & o^ l'on ne pleurât fa perte. Jamais aucun particulier ne fut fi regretté ; parce qu'aucun ae fut ni firefpecté , ni fi tendrement aimé des peuples.
Apres avoir écrit l'hiftoire de Henri de la Tour d'Au- ^ ^raftère vergne , Vicomte deTurenne , on a crû devoir rafiembler de Taxetmc. fous un même coup d'œil les principaux traits de fon caractère^ Il éroit d'une taille médiocre fie bien proportionnée y il avoir la forme du vifage régulière, les cheveux châtains ^ les yeux grands, les fourcils épais & prefque joints enfemble , le front large & la tete un peu panchée, l'air modefte fie ferain , .mais fouvent rêveur > ce qui formoit par le mé-lange du févere & du gracieux, une phyfionomie difficile rendre dans fes portraits.
Toutes les grandes vertus fe trouvoient réunies dans le : Vicomte de Turenne , & nous avons vû qu'il n'en cft peutêtre aucune dont il n'ait donné des exemples : fon défintér
588 HISTOIRE DU VICOMTE refTement méritoit d'autant plus de louanges, que l'avidité étoit déjà le vice dominant de Ton fiécle. il laifla en mourant beaucoup moins de bien qu'il n'en avoit reçu de fa Maifon > quoiqu'd eût commandé les armées du Roi pendant plus de trente ans fous une Régente libérale , & fous le plus magnifique de tous les Monarques i & qu'il eût vécu dans un fiécle fécond en grandes fortunes. Quelques-uns de fes amis s'entretenant avec lui de ces fortunes rapides & immenfes , lui faifoient à cette occafion des railleries obligeantes & flatteufes : ( i ) » Je n'ai jamais pû comprendre , » leur dk-il , le plaifïr qu'on peut trouver à garder des cof- » fres remplis d'or & d'argent -, s'il me reftoit à la fin de » l'année des fommes confidérables , j'en aurois mal au » cœur, comme fi au fortir de table l'on me fervoit un » grand repas. Aulfi l'on ne trouva à fa mort que cinq cens écus dans fa cafTette. Non content d'être libéral , il étoit ingénieux à trouver les moyens d'épargner la honte de recevoir , & à cacher fa génerofité fous difTerens prétextes ; craignant ou qu'on ne divulguât fes bienfaits , ou que l'amour propre ne dérobât quelque choie à fa vertu.
L'amour du bien public régloit uniquement fes defîrs & fes mouvemens : quoique fon ambition parût des fes premières années , la prudence d'abord , enfuite la pieté fçurent toujours la modérer : jamais l'amour de fa propre gloire , ni le fucecs afTuré d'une entreprife éclatante ne l'ont féduir, lorfqu'un projet pacifique pouvoit être plus utile à la
( ; ) Mémoires de Langlade,
DE TUKENNE, LIVRE VI. 585 patrie y il a toujours préféré fa maifon à fa fortune , & les intérêts de l'Etat i ceux de fâ maifon > mais quelque chère que lui fut la patrie , jamais pour la fervir il n'a violé ni le droit des gens, ni les loix immuables de la juftice.
Il eut depuis fa tendre jeunefTe un amour dominant pour la vérité ; il déteftoit la politique , qui ne cherche a réunir que par la diffimulation , par le menfonge & par la fourberie : il difoit de lui le bien & le mal , félon qu'il étoit ncceffaire , finis vanité comme fans honte, & toujours fans affectation, en homme dé venu étranger à lui-même. Ce caractère règne dans tous fes écrits, foie lettres, foir inftru&ions, (bit mémoires. La réputation de fi bonne foi étoit tellement établie, que la plupart des Princes d'Allemagne traiteoient avec lui fans exiger aucune garantie. Les SuifTes , les Hollandois , les Anglois , les Suédois fe croyoient en fureté dès qu'il leur avoic donné fa parole i il ne la donnoit jamais y. fans être afliiré de pouvoir la tenir, de plutôt que de prendre un engagement qu'il auroit craint de ne pouvoir accomplir, il aimoit mieux s'expofer à irriter les Miniftres, à déplaire au Roi même , & à fe voir abandonné destroupes.
Son humanité fe repandoit généralement fur tous le» hommes i les Officiers , les Soldats , les domeftiques , les ennemis même en renentirent les effets : il ne laifTok échapper aucune occafton de faire connoître le mérite, *& de cacher ou d'exeufer les fautes de ceux qui fervoient fous lui. Lorfqu'un Officier dont la capacité lui étoit con-
55» HISTOIRE DU VICOMTE nue , avoit été battu a la tête d'un dérachement , lui-même en le confolant relevoit fon courage -y il le renvoyoit en parti avec un plus grand nombre de troupes pour avoir fa revanche, & continuoic à lui donner de nouveaux cornmandemens jufqu'ace qu'il eût remporté quelque avantage. M formoit ainfi les talens , les faifoit éclore , & conduifoit à la perfection le courage nauTant qu'une autre manière d'a«gir auroit pu faire avorter.
Jamais Capitaine n'a été fi tendrement aimé des troupes y û paroiûoit en même-tems Général d'armée & père de famille : on eût crû que les Soldats étoient fes enfàns i en dépendant jufqu'à. eux fans s'abaifler , en fe familiarifam fans rien perdre de fa dignité,ils'attachoit,par les nœuds de l'amitié, des hom* mes qu'on ne retient ordinairement que par la crainte desdiâtimens : un reproche de fà part étoit la plus grande punition,& fon approbation la récompenfe la plus defirée. Il fe trouve trop fouvent dans les armées un afTemblage confus de mercenaires & de libertins, de lâches & de téméraires , qu'il faut tour à tour élever ou afTujettir, animer ou retenir : l'armée de Turenne , au contraire, étoit le modèle d'une République parfaite > on ne s'y appercevoit prefque point ni du commandement , ni de l'obéiflàncei chacun connoifToit fon devoir , ôc tous le fuivoient par envie de plaire au Général, par honte de manquer au pere commun , & par un amour fincere de la gloire, qui fe tranfmettoit depuis le Chef jusqu'aux derniers membres. Souvent il marchoit à pied à la tête de les Soldats , uloit de mêmes alimens qu'eux , parta-
geoit toutes leurs fatigues , & ne demandoit d'eux que ce qu'il fàifoit lui-même > il ne les laiflbit jamais oilifs , perfuadé que s'il ne les employoit pas bien, ils s'employeroiene mal> mais obfervant toujours un ju rte milieu entre le mouvement exceffif & la trop grande inaction , il pourvoyoie avec une extrême attention à tous leurs befoins , fe contenait de peu , & fe refufoit fouvent le néceflaire , foit pour leur donner des marques de fa libéralité , foit dans les tems fâcheux où ils fouffroient de la difette.
Aufli humain pour fes domeftiques que pour le Soldat, il ne leur fit jamais fentir la baflèfle de leur condition par les caprices d'une humeur inégale & hautaine. Sadouceur&fabonté que l'on a fi fouvent admirées fur le grand théâtre du monde, ne fe démentoient point dans l'intérieur de fa Famille : ea le voyant de plus près, on le refpectoit, on l'aimoit davantage. Malgré fon extrême délicatefle fur les prérogatives de fi Maifon , il avoit horreur des maximes monftrueufes que les Grands fe font faites , pour s'autorifer â ufurper fur les autres hommes une autorité tirannique , & a les méprifer comme fi la naùTance , les dignités ou les richefTes donnoienc d'autres avantages folides que celui de pouvoir faire plus de bien : en faifant refpecrer les dùtincrions établies pour coik fer ver tordre civil) il n'oublioit jamais que félon la loi naturelle^ hommes ne font réellement diftingués que par la vertu & par le mérite, ( 1 ) Accoutumé à vaincre £ms ambition , il triomphoit
( 1 ) Voyez l'Oraifoa Funèbre de l'Abbé fUchier,
Tmt II, *J
59% HISTOIRE DU VICOMTE fans orgueil* il défendoit le pillage , confer voit les fruits de la terre , épargnoit autant qu'il pouvoit le pays ennemi , &: s'étoit fait une efpece de morale militaire qui lui écoit propre : auffi les ennemis remplis pour lui de vénération & de tendre/Te , pleurèrent fa mort autant que les François mêmes. Les Allemans pendant plufieurs années laiflérent en friche l'endroit où il fut tué, & les payfans le montraient comme un lieu facré : ils refpecterent le vieux arbre fous lequel il fe repofa peu de tems avant fa mort, & ne voulurent point le laifler couper > l'arbre n'a péri que pareeque les Soldats de toutes les Nations en détachèrent des morceaux par refpect pour la mémoire de ce grand homme.
Les idées que le Vicomte s'etoit formées du véritable héroïfme le lui avoient fait placer dans une élévation d'ame , qui nous rend inacceflibles aux paillons des autres , & qui nous donne fur les nôtres un empire abfolu. Il pafTa fa vie fans aucun démêlé perfonnel. Quand il commença à fervir, ce ne fut pas toujours fous des Chefs pour qui il eût une grande eftime : dans la fuite il eut fous lui des Officiers qu'il n'eftimoit pas davantage : il commanda avec des Généraux fort incompatibles par leur humeur, & par la jaloufie qu'ils avoient de fa gloire : parmi tant de fujets d'impatience, il n'a jamais offcnfé perfonne , ni montré le moindre emportement > il ne lui eft pas même échapé un feul mot indiferet. Quoiqu'il fut né doux & patient, une modération fi rare & pratiquée avec tant de confiance , ne pouvoit être l'effet du fcul tempérament ; s'il parût quelquefois s'en «carter , ce ne
fut jamais que dans les occafions où il s'agùToit defoûtenir, contre les préventions ou les famTes vues des Miniftres , les intérêts de l'Etat > alors fans ménager les fiens , ni ceux de fa Maifon , il parla toujours avec la fermeté d'un bon Citoyen, qui ne craint rien, (inon de manquer à la juftice&à la patrie.
La fobrieté lui avoit confervé toute fa vigueur dans un âge avancé i il la regardoit comme un moyen également propre à maintenir les forces du corps, & à augmenter celles de l'efprit ; il mangeoit peu , & fes repas étoient fort courts : par là il fe procuroit la liberté de travailler en tout tems, & s'étoit rendu infatigable d'efprit & de corps.
Sa modeftie 1 clevoit au-delTus de toutes fes autres vertus: on la reconnoît pleinement dans les mémoires qu'il nous a laines écrits de (a main il y raconte fes plus grande* ar, tions comme des évenemens communs > il femble qu'il n'y ait eu prefque aucune part , & qu'il n'ait rien fait que ce que rout autre auroit pu faire. // était an niveau du Grand, & n'avoit pas befoin d'efforts pour y atteindre. Dans la converfation il ne parloit prefque jamais de luii s'il y étoit forcé, c'étoit avec tant de réferve , qu'il paroiiToit ignorer fon mérite, & la haute idée que les autres en avoient. Lorfqu'ilracontoit les batailles où il n'avoit pas réiifli , il fe fervoit toujours de cette expreffion , Je perdis: quand il parloit de fes victoires , d difoit toujours, Nous gagiâma. La fimplicité de fes mœurs & celle de fes habits, de fa table & de fes équipages annonçoient fa modeftie. Les foins qu'il prenoit de
Nij
fa perfonne fe bornoient à la propreté & à la bienféance : il n'employoit fes domeftiques que pour les fervices néceflaires , & quelquefois même il les en difpenfoit avec trop d'indulgence.
Il épura toutes fes vertus par cette pieté noble & folide qui les rapporte a Dieu , comme à leur fource & à leur fin. Au milieu du bruit & du tumulte des armes , les fentimens du Chrétien accompagnoient , animoient & perfectionnoient en lui ceux du Héros. ( i ) S'il y a des fituations où l'ame pleine d'elle-même foit en danger d'oublier ce qu'elle doit à l'Etre fupreme , c'eft dans ces portes éclatans où un Général par la fageflê de fa conduite, par la grandeur de fon courage & par la valeur de fes troupes , devient comme le Dieu des autres hommes , & remplit le monde d'amour ou d'envie , d'.idmiration ou de frayeur. Turenne n'a jamais (ènti plus vivement ce qu'il devoit à Dieu que dans ces momens: c'étoit dans ce point de gloire & de grandeur que la reli. gion & l'humilité retenoient fon cœur dans la foumi/Tion & la dépendance, où la créature doit être à l'égard du Créateur,
Les talens du Vicomte égaloient fes vertus, (t) La. nature lui avoit donné le grand fens, la pénétration , la juftclTe, la profondeur & toutes les qualités folides , en lui refufmt ce feu de génie , cette imagination vive & ces qualités brillantes qui font l'éclat & l'agrément de l'efprit > ce défaut de vivacité l'cmpêchoit'de failîr promptement les objets ; mais
( ï ) Voyez l'Oraifon Funèbre du P. Mafcaion. ( z ) Voyez i'tlo- de S. Evremont.
DE TURENNE, LIVRE VI. '5*5 par des réflexions continuelles , il les découvroit avec plus de netteté , & les embraflbit dans toute leur étendue. Il voyoit clairement le but auquel il falloit tendre ; il y alloic parles voyes les plus fimples i & fans être trop fécond en expédiens, il ne manquoit jamais de choifir le meilleur. Dans les affaires prenantes il fe déterminoit fans balancer ; & Iorfqu'il n'étoit pas obligé d'agir , il déliberoit long-tems. Il ne faifoit & ne difoit rien d'inutile ; mais il n'oublipit rien de nécelTaire ; tous fes ordres étoient clairs ôc précis pareequ'il concevoit nettement , & n'étoit jamais troublé dans les périls.
Nous avons vu dans le cours de cette Hiftoire que par fes réfléxions profondes il a voit acquis des connoiflances fi étendues dans l'art de la guerre , qu'il en avoir calculé jufqu'aux hazards , & les avoir réduit en règles. Ilfçavoit remédier aux inconveniens , profiter des avantages , s'accommoJci aux tems , aux lieux 8c aux circonftances , trouver des reflfources quand on croyoit tout perdu , lahîer mûrir une entrepriie avec patience , fouffrir la critique & le blâme plutôt que d'éventer fon fecret , aller au-devant des ennemis , prévenir leurs dclfeins , deviner ce qu'ils feroient par ce qu'ils dévoient faire , 8c félon le caractère de ceux qu'il avoir à combattre , prévoir leur différente manœuvre. C'cft ainfi qu'il Te rendoit maître des évenemens , & qu'il fembloit les alfujettir à fes projets. Peu de Généraux ont polTcdé aufli parfaitement que lui toutes les différentes parties de la guerre. On a vu l'art & l'ordre de fes retraites , le fecret & la diligence
de fes marches. Tous Tes mouvemens étoienc ajuftés au terrain , au tems & à la faifon. La grande connoifTance qu'il avoir des Pays oui! fàifoic la guerre , la peine qu'il prenoit d'aller lui-même reconnoîcre les ennemis , & la jufteflè du coup d'oeil pour cftimer leur (ituation , l'ont mis au-deflus des plus habiles Généraux dans l'art de choifir un Camp. C'eil par cet art qu'avec un nombre de troupes fort inférieur , il a fouvent réfifté aux ennemis les plus formidables. Il prêtera toujours les petites armées aux grandes , comme étant plus rapides dans leurs marches , plus faciles à nourrir, &plus maniables dans leurs mouvemens : mais lorfqu'il étoit à la tete de trente mille hommes , il les conduifoit avec la même intelligence que lorfqu'il n'en avoit que dix mille. Au commencement d'une action, on ne remirquoit en lui rien d'extraordinaire i à proportion que l'affaire s'engagcok , il changeoit d'air & de contenance > on le voyoit s élever & s'animer , en confervant toujours cette entière liberté d'efprit qui le faifoit juger de faug-froid , pourvoir à tout , & profiter des moindres fautes de l'ennemi. Il choifiilbit Ci bien fon terrain , qu'il n'a prefque jamais été forcé de combattre. Dans la difpofition de fes troupes pour un combat , il rangeoit les foldatsde différentes nations félon laconnomance qu'il avoit de leur génie , & regloit lepofte des Officiers par la capacité plutôt que par le grade. Il n'excelloit pas moins dans l'art de faire les fiéges -, il reconnoiffoit tout par lui-même, dirigeoit les travaux , les vifitoic continuellement, & vouloit que les Officiers fuifent inftruits
DE TURENNE, LIVRE VI. 597 comme lui des moindres détails. Il évitoit autant qu'il dépendoitde lui , de prendre aucune Place d'afTaut, par la crainte que fon humanité lui infpiroit,des excès où fe livre le foldac en pareille occafion. -
Ces vertus , ces fentimens Se ces talens ont été la fource de grandes a&ions qui rendront immortel le Vicomte de Turenne , &: qui lui méritèrent avec raifon, l'éloge d'avoir été un Homme qui fais oit honneur a l'homme.
Fin du fùriéme Livre.