Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)
Dans ravertisseraenl de mon premier volume, j'ai parlé de la justice sévère de l'Histoire, des arrêts de cassation que souvent elle porte contre les caprices du monde et les opinions légères, passionnées, des contemporains.
c< Ces justices tardives que nous n'entendrons pas, ne nous affectent guère, » pourront dire quelques-uns. — A tort.
Non, Topinion de l'avenir à laquelle tant d'hommes sacrifient la vie même, apparemment
n PRÉFACE.
est quelque chose. La malédiction et le supplice posthume qu'inflige F horreur du genre humain, cet enfer historique, est redouté par les tyrans puisqu'ils n'épargnent rien pour sauver leur mémoire et tromper la postérité. L'exposition publique qu'ils subissent à jamais leur a paru chose redoutable. A tout prix, ils auraient voulu fuir le soleil vengeur, et ne pas rester là, comme Toiseau de nuit, conspué du passant, qu'on a cloué sur une porte.
En récompense, beaucoup qui méritaient un souvenir reconnaissant n'ont bien souvent que l'oubh en partage. Ils surnagent un moment dans la mémoire, tombent bientôt au même gouffre. Ne comptez pas sur le petit cercle dont vivant vous fûtes entouré.
« Je mourrai seul, » dit Pascal.
C'est le sort commun de l'humanité.
Mais est-il bon qu'on se souvienne? — Oui. Chaque âme, parmi des choses vulgaires, en a telle, spéciale, individuelle, qui ne revient point la même, et qu'il faudrait noter quand cette âme passe et s'en va au monde inconnu.
PRÉFACE. m
Si l'on constituait un gardien des tombeaux, comme un tuteur et protecteur des morts ?
J'ai parlé ailleurs de Poffice qu'occupa Camoëns sur le rivage meurtrier de l'Inde : Administror teurdu bien des décédés.
Oui, chaque mort laisse un petit bien, sa mémoire, et demande qu'on la soigne. Pour celui qui n'a pas d'amis, il faut que le magistrat y supplée. Car la loi, la justice est plus sûre que toutes nos tendresses oublieuses, nos larmes si vile séchées.
Cette magistrature, c'est l'Histoire. Et les morts sont, pour dire comme le Droit romain, ces miserabiles persorix dont le magistrat doit se préoccuper.
Jamais dans ma carrière je n'ai perdu de vue ce devoir de l'historien. J'ai donné à beaucoup de morts trop oubliés l'assistance dont moi-même j'aurai besoin.
Je les ai exhumés pour une seconde vie.
Plusieurs n'étaient pas nés au moment qui leur eût été propre. D'autres, à la veille de circonstances nouvelles et saisissantes qui sont
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venues les effacer, pour ainsi dire, étouffer leur mémoire (exemple, les héros protestants, morts avant la brillante et oublieuse époque du dixhuitième siècle, de Voltaire et de Montesquieu).
L'histoire accueille et renouvelle ces gloires déshéritées ; elle donne nouvelle vie à ces morts, les ressuscite. Sa justice associe ainsi ceux qui n'ont pas vécu en même temps, fait réparation à plusieurs qui n'avaient paru qu'un moment pour disparaître. Us vivent maintenant avec nous qui nous sentons leurs parents, leurs amis. Ainsi se fait une famille, une cité commune entre les vivants et les morts.
La différence des siècles, des formes, des costumes, n'y fait rien. L'histoire a plaisir à les reconnaître. Elle sent par exemple que les grands martyrs protestants, malgré leur costume et leur bizarre langage théologique, furent aussi les martyrs, les héros de la liberté.
Ce fut pour moi un grand bonheur de finir tel de ces malentendus.
Comment, en remontant, vers 1670, avait-on perdu la mémoire du héros, du martyr, qui,