‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 18 sur 79 · LE ROI BRISE LE PARLEMENT. — PROCÈS ET ABSOLIRIOK · texte numérisé non relu

LE ROI BRISE LE PARLEMENT. — PROCÈS ET ABSOLIRIOK

Derrière ce grand procès, entre le Roi el le Parlement, entre le Roi et la Constitution un autre allait venir dont on ne parlait pas encore, mais qu'on voyait à Thorizon, et qui, je crois, intéressait autant, qui partageait en deux armées contraires toute la banque de Londres et Calcutta, l'affaire d'Hastings, le gouverneur des Indes, qui revenait et débarquait à peine. Cet homme adroit, malgré les charges graves qui pesaient sur lui, avait plu extrêmement à Georges III et à beaucoup de gens. Beaucoup étaient intéressés à ce que toutes ces affaires mal odorantes de l'Inde fussent traitées avec des ménagements convenables par une nouvelle Chambre , plus discrète, et non pas ventilées indécemment par les bruyants amis de Fox.

Il y avait à Londres un banquier anglais de Calcutta, certain BenGeld, qui, jadis simple petit commis, avait si bien fait ses affaires, qu'il avait pu (disait-il) prêter à la Compagnie quarante ou cinquante millions. Cet homme, avec ses amis, travailla habilement, vaillamment l'élection du nouveau Parlement et se mit si bien près de Pitt, que la Compagnie des Indes prit peur et n'osa plus nier cette dette douteuse de cinquante millions. Dès qu'on la reconnut, cette dette , elle grossit de maintes et maintes choses. On en ajourna l'examen. Il était fort essentiel qu'il ne se fît jamais que par des gens amis, un peu myopes, qui ne regardassent pas de près. Cette myopie dura d'abord pendant vingt ans jusqu'à la mort de M. Pitt, jusqu'en 1806. Mais alors, au milieu du grand combat européen, on avait autre chose à faire. On ne s'en avisa qu'après Waterloo, en 1815, lorsqu'on eut du loisir. Et alors, au bout de trente ans, on s'aperçut que la fameuse dette était fausse, ou du moins étonnamment surfaite, ne montant qu'au vingtième de la somme réclamée et payée !

Ce grand mystère était-il un mystère? Il avait dû être connu de l'administration et de beaucoup de personnes. Mais, pendant trente ans, on avait jugé qu'il était prudent de se taire, d'ajourner cette révélation peu agréable à tant de gens considérés.

L'habile électeur de Pitt, ce Paul Benfield , l'élection faite et une Chambre passable installée, retourna

tranquillement à Calcutta, comptant sur Pitt et sur Tempressement qu'il mettrait à donner aux Indes une administration discrète , toute royale , toute ministérielle, qui ferait les choses sans bruit , perpétuerait la nuit et le silence.

En effet, M. Pitt reçut avec confiance et fit accepter à la nouvelle Chambre le plan que lui fournit un ami de Benfîeld, son grand et habile électeur. Cet ami, Richard Atkinson , dans son plan remettait rinde au Roi en toute chose politique, et à un bureau de contrôle qui siégerait à Londres de par le Roi. Aux Indes, le gouverneur du Roi aurait un grand pouvoir, une grande liberté d'action. Le Roi remit ce grand pouvoir à son aide de camp Cornwallis.

Le plan nouveau, adopté par la Chambre nouvelle, étonnait d'autant plus qu'à ce moment venait de débarquer à Londres la preuve vivante du danger qu'il y avait à constituer aux Indes cette espèce de roi. Le dernier gouverneur, Warren Hastings, arrivait tout chargé des accusations de la Compagnie et de celle des cent nations de l'Inde. De sorte qu'on proposait d'épaissir les ténèbres au moment où l'on fipercevait les maux, les ulcères effroyables qu'elles n'avaient pu cacher tout à fait.

On croyait que sous Georges Thonnéte roi , sous la morale dynastie de Hanovre , Hastings, ce célèbre coquin qui arrivait suivi de tant d'accusateurs, on supposait, dis-je, que Hastings, mettant le pied en

Angleterre, pourrait fort bien être arrêté. Il le fut, mais seulement, par un charmant accueil du Roi qui, ravi de voir un homme si fin, se dit : c< Ce drôle est bien adroit I que de gens me parlent pour lui. Si je le faisais ministre ! »

Ce n'était pas l'avis de M. Pitt. Cette turpitude royale le fit rougir. Et alors, chose inattendue, il joua supérieurement le menuet parlementaire dont j'ai parlé, se rapprocha de Fox, de ceux qui accusaient Hastings, mais fort modérément, voulant bien qu'il fût accusé, écarté des affaires, mais qu'il le fût faiblement et que le procès avortât.

Avortement peu vraisemblable. Hastings arrivait remorqué, et on peut dire, traîné, happé par ce terrible dogue Francis, qui ne lâchait pas prise, le tenant par mille preuves. L'éloquence colérique de Burke allait en profiter et donner au procès un éclat effroyable dans toute l'Europe. Fox, précipité du pouvoir, trouvait dans ce procès une revanche, et, de plus, un triomphe d'humanité. Son grand cœur avait entendu les soupirs et les pleurs du pauvre monde indien, ^ le voyait venir, les mains jointes devant l'Angletérte.

Le jeune Pitt aimait Tordre, et, sans son intérêt électoral et son rôle obligé de serviteur du roi, il eût suivi la voie de son illustre père qui, sur cette question, se décida magnanimement contre ses intérêts. Quand le conquérant Clive vint voir Chatham à Londres

et proposa que la Couronne et les minisires prissent le gouyernement de la conquête, Chatham répondit, non en ministre, mais en grand citoyen : a Si la Couronne avait un revenu si considérable, cet agrandissement du pouvoir royal serait contraire aux libertés publiques. »

M. Pitt, tout au rebours de son père, accepta cet agrandissement et le pouvoir immense qu'eut dès lors la Couronne de donner des places dans l'Inde. n devait, par pudeur, se détourner d'Hastings; mais du reste ne pouvait que favoriser en dessous un homme si utile qui avait fait dans l'Inde la révolution la plus avantageuse aux natifs anglais contre les indigènes en donnant toutes les places aux premiers et ouvrant cette riche mine à la corruption électorale.

Avant Hastings, l'Inde était déjà une ressource pour les familles, cour les cadets qu'on y envoyait de bonne heure. L'enfant, parti tout jeune, pouvait, sous l'abri de la Compagnie, faire un peu de commerce, en s'associant, un homme du pays, un adroit Banian. Mais cela ne menait pas loin, ku contraire, Hastings réservant aux Anglais toute plae* lucrative dans l'administration, dans Tarmée et la judicature, donnait des postes fixes et une assiette aux jeunes émigrants. Le cadet bien placé n'avait qu'un tour à faire en Angleterre pour se marier convenablement dans une bonne famille qui l'épaulait et le portait

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plus haut. Toute maison qui avait des cadets et des filles, se sentait fortement liée par le patronage d'Hastings qui leur rendait possible leur établissement.

M. Maeaulay, un homme très-fin, ne justifie pas Hastings, mais il montre combien de personnes aimables et respectables faisaient des vœux pour lui. Il montre, au début du procès, cette foule de dames vertueuses et charmantes, qui s'intéressant à cette cause, vinrent à l'ouverture du procès et même pour ce jour mirent leurs plus beaux diamants. L'accusé, visiblement homme d'esprit et distingué, par son extérieur favorable réfutait, même sans parler, tant d'accusations monstrueuses. Mais l'impression devint tout à fait bonne quand il raconta l'histoire, si bien imaginée, vraisemblable après tout, de son premier point de départ : ce Fils d'une famille ruinée, il avait vu le modeste château èib ses pères passer par adjudication à l'étranger. Il s'en éloignait lentement, quand parvenu à une [colline, il se retourna, et vit, les yeux humides, la maison et son plea$ure ground^ dans les teintes suaves, le sourire du couchant; il fut touché au cœur et il se jura à lui-même de revenir et de racheter à tout prix le manoir paternel. »

Que de beaux yeux pleurèrent en entendant cela I Etcombien d'hommes même cachaient leur émotion 1 Il avait touché la vraie fibre anglaise. Et l'on comprit

très-bien qu'il avait dû faire Pimpossible pour atteindre ce but. Plus d'un, dans cette grande foule, put dire en lui : c< Moi, je ne vaux pas mieux. Et pour cela, qui sait ? j'aurais pu faire autant, et pis! »

On se souvient du mot de Henri de Lancastre (Henri IV), quand de l'exil il revient en Angleterre. — Â Richard H qui dit : a Que voulez-vous avec taat d'hommes d'armes? — Moi, rien, répond Lancastre^ sinon reprendre le manoir et la terre de mes pères. » Ce mot frappe tout le monde, toute TAngleterre suit Lancastre, et il est forcé d'être roi.

De même Hastings, en appelant ainsi aux sentiments les plus forts des Anglais : la propriété, le manoir, les souvenirs de famille, eut tous les cœurs pour lui. Les cent millions d'Indiens furent oubliés.

Au reste la chambre des Communes, en renvoyant l'accusation aux PaÛRi, avait eu soin d'en retirer une chose trop odieuse, terrible^ un grand crime individuel. C'est le seul 9cte, je l'avoue, qui aujourd'hui encore rende implacable pour cet homme, et c'est aussi surtout cet acte que les biographes ont pris soin ^

d'atténuer.

Hastings était arrivé au pouvoir avec un système tout différent de ses prédécesseurs. Notre Dupleix, avait vu deux choses que n'aperçurent pas les Anglais : que les femmes de l'Inde peuvent y prendre un grand ascendant (il y parut bientôt quand une femme gou-

verna vingt années les tribus belliqueuses dos Mahrat* • tas) ; il vit que les Européens pourraient, par des mariages, tourner cet ascendant à leur profit. Dupleix épousa une dame de l'Inde qui en savait tous les dialectes et qui correspondait pour lui avec tousles rajahs. Les Anglais comprirent peu cela. Clive, un simple commis marchand qui s'éleva uniquement par sa vaillance et son audace, était un homme rude. Mais à travers cette babel de langues et de mœurs inconnues, tout un monde d'affaires difficiles, il eut le bon sens d'employer les musulmans de rinde, énergiques ^t intelligents, plus graves que les Indiens proprement dits. Hastings espéra davantage ; il crut qu'en se faisant un peu instruire par les gens du pays, il pourrait bientôt s'en passer, écarter à la fois les musulmans et la grande [masse des natifs. Guidé par ceux-ci, tout d'abord, il emprisonna les ministres musulmans qui avaient gouverné .jusque-là. Mais, en se servant contre eux des Indiens, il ne les traitait pas mieux. Ceux-ci, c'était un monde immeni$^e, civilisé et doux, qui savait les hommes et les choses du pays, sans lequel on ne pouvait rien. Hastings eut l'idée saugrenue de les remplacer tous par des Anglais élevés à la hâte et discordants d'ailleurs avec les mœurs de la contrée. Enfin de faire une Angleterre dans l'Inde. De là mille vexations pour éloigner les indigènes, les repousser des places, que jusque-là ils occupaient.

La diippagniey ses Directeurs n'étaient guère plus contents que les Indiens, voyant le Gouverneur agir en roi, faire sans eux la paix et la guerre, conquérir des peuples indiens, ou les exterminer. Us virent avec plaisir venir à eux un homme de combat, Francis (le célèbre auteur des lettres de Junius), membre célèbre de l'opposition; qui montra les dents au tyran. Mais le tyran très-fin disait lui-même qu'il ne voulait rien que justice. Il provoqua à Calcutta l'érection d'une haute cour, indépendante de la Compagnie et qui, nommée à la sollicitation du gouverneur et lui devant ses grossesplaces et ses énormes traitements, allait dépendre de lui seul, et le servir envers et contre tous.

Arrêtons-nous ici, et rappelons ce queBentham et tant d'autres Anglais ont dit de leur pays. Sa fidélité au passé, son respect pour les vieilles lois saxonnes, normandes, etc.^ Mt fait de T Angleterre une Babel juridique où les légistes eux-mêmes se reconnaissent à peine. Les hommes richesetconsidérables qui se trouvent juges des comtés, sont trop heureux d'avoir des clercs qui, bien payés, les guident. De là un peuple immensede gens d'afTaires, de juges secondaires, souvent peu scrupuleux et fort avides. Hastings recruta là son nouveau tribunal et n'eut pas de peine à y mettre des gens qui, placés là par lui, devaient juger pour lui et dans son intérêt.

Cependant les Directeurs continuaient de l'accuser.

trouvant ses comptes peu réguliers. En cela îb étaient aidés par Francis qui eût voulu de plus une réforme générale pour protéger un peu les malheureux In« diens. Les défenseurs d'Hastings disait qu'il avait mis dans le pays une meilleure police. Il y avait moins de voleurs. Cependant une chose frappe, c'est qu'en ce système tout anglais, les domestiques, clients et agents des Anglais, n'ayant point la justice à craindre, étaient (à petit bruit) d'affreux tyrans. La grande plaie de l'Inde, les enlèvements et les ventes d'enfants avaient augmenté.

Le dernier des ministres indiens, le brame Nuncomar, avait été d'abord employé par Hastings qui s'en servait contre les musulmans. Il le destitua, l'accusa et Nuncomar, sans doute enhardi par Francis, osa accuser Hastings à son tour. Là on s'aperçut un peu tard que celui-ci était terriblement armé. Ge tribunal qu'il avait constitué montra alors, comme une épée, une patente royale qui le rendait indépendant des Directeurs et delà Compagnie. Bel hommage au principe qui veut que la justice soit indépendante des pouvoirs administratifs. Ainsi, ces administrateurs qui avaient fait, en réalité, ce grand empire, trouvèrent que la Couronne les soumettait à de petits procureurs venus hier de Londres. Ces légistes, fort plats en Angleterre, fort rognes à Calcutta, avec leur patente royale et les troupes d'Hastings, purent se moquer parfaitement des créateurs de l'empire in-

dien et de Francis, le grand réformateur. Intrépides de leur ignorance, ne sachant ni les langues du pays (il leur fallait pour tout des interprètes), ils procédèrent d'autant plus hardiment ; on accusa l'accusateur indien. On larréta comme coupable d'un faux qu'il aurait commis autrefois ; de plus, chose inouïe (plaisante dans un pays poly gamique) , on l'accusa du crime d'avoir plus d'une femme. Faute grave contre la loi chrétienne, contre la loi anglaise. Mais cette loi anglaise, les juges la violèrent cruellement, car, sans forme, délai, ni sursis, l'Indien fut le même jour jugé, pendu et étranglé. -

Et cela devant une foule immense, désolée et en pleurs, qui n'osa essayer la moindre résistance, mais qui, dans le supplice du brame, de l'homme principal du pays, sentit la mort de l'Inde, crut mourir ce jour-là.

Avec raison, dès lors ce fut uni. Ce rapport entre les deux races que Dupleix, et même Clive, avait su respecter et qui par mariage, etc., se serait augmenté, fut rompu et les Anglais tentèrent cette chose impossible de faire tout, remplir tout, et profiter de tout, d'administrer et juger sans comprendre*.

^ L'homme du roi, le sage Gornewallis, comprit, en arrivant aax Indes» que, pour perpétuer cette gageure impossible, il fallait des traitements âiormes, monstrueux. — Avec les meilleures écoles, en Europe et aux Indes, comment espérer qae des jeunes gens, impatients de se placer, de s'amaser, apprendront rapidement six ou huit langues difficiles. Ils n'y parviennent pas. Il leur faut Tinlerprète. Jamais, sans les Indiens, ils ne pourraient rien faire, ni môme tyranniser Flnde. — U faut que les An-

<]uând on vit, après cela, ce pays si paisible qui mettait rinde aux pieds du Roi, et celui-ci y mettre pour vice-roi son aide de camp, l'Europe crut voir dans ces événements le naufrage et la submersion de r Angleterre.

Personne alors ne savait que l'Angleterre est un vaisseau vivant qui, "m cas de besoin, se dirige et échappe. Une foule d'intérêls privés sont là pour venir au secours, pour sauver du moins les appareDOli et faire que le vaisseau, avec telle avarie, n'eniiAoe pas et même marche fièrement.

C'est ce qui arriva. Dès le moment qu'on vit la Couronne péricliter et le grand mât du navire menacer, une foule d^hommes intelligents vinrent à la rescousse, et, dans leur propre intérêt, aidèrent à la manœuvre. Là, les Anglo-Indiens, les nababs, comme on disait, furent admirables, travaillèrent vigoureusement pour M. Pitt et pour le Roi. La Cité s'émut fort, et tous les gros capitalistes. De sorte que Pitt put dire à Fox qui avait le Parlement, la loi et la Constitution : « Moi, j'ai la tête de la nation, la plus respectable Angleterre, la Cité, le Roi et les Lords. »

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