LE ROI BRISE LE PARLEMENT. -> PROCÈS ET ABSOLTAÔK
Derrière ce grand procès, entre le Roi el le Parlement, entre le Roi et la Constitution un autre allait ^enir dont on ne parlait pas encore, mais qu'on "voyait à l'horizon, et qui, je crois, intéressait autant, qui partageait en deux armées contraires toute la banque de Londres et Calcutta, l'affaire d'Hastings, le gouverneur des Indes, qui revenait et débarquait à peine. Cet homme adroit, malgré les charges graves qui pesaient sur lui, avait plu extrêmement à Georges III et à beaucoup de gens. Beaucoup étaient intéressés à ce que toutes ces affaires mal odorantes de l'Inde fussent traitées avec des ménagements convenables par une nouvelle Chambre , plus discrète, et non pas ventilées indécemment par les bruyants amis de Fox.
<]uand on vit, après cela, ce pays si paisible qui mettait l'Inde aux pieds du Roi, et celui-ci y mettre pour vice-roi son aide de camp, l'Europe crut voir dans ces événements le naufrage et la submersion de l'Angleterre.
Personne alors ne savait que l'Angleterre est un vaisseau vivant qui, ^ cas de besoin, se dirige et échappe. Une foule d'intérêls privés sont là pour venir au secours, pour sauver du moins les appareDOli et faire que le vaisseau, avec telle avarie, n'enJWKie pas et même marche fièrement.
C'est ce qui arriva. Dès le moment qu'on vit la Couronne péricliter et le grand mât du navire menacer, une foule d^mmes intelligents vinrent à la rescousse, et, dans leur propre intérêt, aidèrent à la manœuvre. Là, les Anglo-Indiens, les nababs, comme on disait, furent admirables, travaillèrent vigoureusement pour M. Pitt et pour le Roi. La Cité s'émut fort, et tous les gros capitalistes. De s«te que Pitt put dire à Fox qui avait le Parlement, la loi et la Constitution : « AJoi, j'ai la tête de la nation, la plus respectable Angleterre, la Cité, le Roi et les Lords. »
LE ROI BRISE LE PARLEMENT. -> PROCÈS ET ABSOLUtlOK
Derrière ce grand procès, entre le Roi ei le Parlement, entre le Roi et la Constitution un autre allait venir dont on ne parlait pas encore, mais qu'on voyait à Phorizon, et qui, je croi«, intéressait autant, qui partageait en deux armées contraires toute la banque de Londres et Calcutta, l'affaire d'Hastings, le gouverneur des Indes, qui revenait et débarquait à peine. Cet homme adroit, malgré les charges graves qui pesaient sur lui, avait plu extrêmement à Georges III et à beaucoup de gens. Beaucoup étaient intéressés à ce que toutes ces affaires mal odorantes de l'Inde fussent traitées avec des ménagements convenables par une nouvelle Chambre , plus discrète, et non pas ventilées indécemment par les bruyants amis de Fox.
Donc, après la révolution d'Amérique et avant celle de France, quand déjà fraîchissait le venl précurseur des grandes tempêtes, l'Angleterre, même par ses intérêts nouveaux, était conduite à chercher le repos sous la vieille fiction royale, tellement ébranlée en Europe. La royauté, outre son privilège propre et son antique appui de l'Église établie, en avait conquis un nouveau, le patronage de l'Inde, tant de places à distribuer. Enfin son repos était garanti par une armée nouvelle, la foule inquiète des créanciers de l'État, amis pat^ionnés de la stabilité. L'opposition était annulée, réduite à un si petit nombre, qu'il suflisait, disait-on, c< d'un fiacre pour la conduire au Parlement. »
La situation était belle pour Pitt. Pour se rendre populaire, il lui suffisait de quelques réformes financières, de se donner pour un disciple d'Adam Smith et, par moments, de flatter V;^ilberforce, le crédule apôtre de Tafiranchissement d^ noirs.
Pitt semblait avoir oublié les haines de son père et sa tradition colérique. U se rapprocha de la France pour lui imposer le traité de commerce qui fit entrer chez nous les marchandises anglaises et révolutionna nos grandes masses ouvrières du Nord. A ce moment, l'Angleterre s'étonna de trouver Pitt si pacifique, si ami de la France. Reproche qu'il repoussa par cette parole charmante : « Peut-on haïr toujours ? »
Cependant le travail cessait tn France et l'industrie du meuble qui avait créé, sous Louis XV, le faubourg Saint-Antoine, s'était, sous Louis XVI, arrêté partout. Ce nouveau Paris sans travail fit la grande insurrection du 14 juillet, prit la Bastille. L'Angleterre applaudit et toute l'Europe, depuis Londres jusqu'à Pétersbourg. Fox dit : « C'est le plus grand événement du monde. » Nos Fédérations de 90, ce mouvement désintéressé, cet appel aux libertés du genre humain, remplirent d'ivresse tous les cœurs et tous les yeux de larmes. Les Anglais avaient cru d'abord que nous faisions, sur leur exemple, une révolution anglaise. Puis, quand ils virent qu'elle serait française, beaucoup persévérèrent dans leur admiration»
et deelarèrent que la Constitution de 91 était le chef-d'œuvre de Tesprit humain. Le beau livre de Paine, les Droits de r Homme j fut porté jusqu'au ciel, mais, il faut le dire, par une minorité généreuse en rapport avec l'admirable génération qui avait surgi en Europe depuis Rousseau et la guerre d'Amérique, génération crédule, imaginative, impatiente dans ses vŒfux pour le genre humain. C'est partout le même homme, qui ferait croire qu'il n'y a plus qu'une nation. Partout, c'est Lafayette, Fitz Gérald et Kosciusko. Cette veine de feu gagne la Belgique, l'Italie et en partie le Rhin.
De tous côtés scintille l'horizon, mais par moments différents, sans accord et de place en place.
C'est un fort beau spectacle (et que j'aurais volontiers recommandé au pinceau de Reynolds, de Law«* rence) de voir Pitt^ naviguant, paisible, sur son insubmersible barque, dans ce cercle d'orages dont l'Europe est illuminée. A son âge de plus de trente ans» c'est ttmjours l'enfant rose, un peu bouffi, sérieux et colère, qu'on a vu à vingt ans, mais paisible pourtant. Qu'a-t-il à craindre? fl navigue réellement sur un ferme véhicule. Comme le fameux éléphant de l'Inde, composé de personnes vivantes, d'êtres animés, une masse le soutient, la masse solide des créanciers de l'État, rentiers, banquiers, etc. , intéressés à son salut, et qui à chaque instant le remonte d'élan, d'enthousiasme, lui donne un coup d'épaule.
Au 6 octobre 89, il a souri en voyant Louis XYI captif et l'Angleterre vengée. La France lui apparaît errant à l'aventure, comme un vaisseau perdu, augmentant par ses embarras la sécurité de l'Angleterre.
L'Irlande seule peut inquiéter. Mais c'est juste^ ment un Irlandais qui prononce l'anathème contre la France, contre la Révolution, alliée naturelle de son pays. L'opposition anglaise, si faible, se trouve coupée en deux, réduite presque à rien. Fox est abandonné et Pitt monte au plus haut. On dresse des autels à l'ange de la Bourse qui a trouvé le 5 pour 100 à cinquante et Ta fait monter jusqu'à cent. Le fanatisme ne connaît plus de bornes quand ce dieu des rentiers, par l'amortissement, donne à la dette un gage de solidité éternelle. Ses gages, ses garanties vont s'étaidre partout. c< Si la guerre vient, tant mieux! Nous prendrons le Cap, Saint-Domingue et Java I La dette sera une montagne dont les racines immuables embrasseront la terre ! »
Ces rentiers Imaginatifs, autour de Pilt, lui font autant de janissaires, des dévoués à mort, comme ceux du Vieux de la Montagne. Au moment où il se forme de grands clubs, avec des noms illustres, pour la réforme électorale et le suffrage universel, Pitt est si bien assis qu'il offre un ministère à Fox. Quel trait de magnanimité! Mais Fox n'y est pas pris. Général sans soldat, seul dans le Parlement, il trouverait dans
ce ministère une captivité, une vraie souricière. Il échappe, se réserve, attend.
On a douté si Pitt voulait la guerre avec la France. Mais il était visible que la guerre doublerait sa dictature, probable qu'elle la prolongerait pour lui et wn parla. Et, en effet, elle la prolonge vingt-deux aîis, jusqu'en 1815, et même plus loin, puisqu'à peine en 1830 on a osé parler de réforme parlementaire *.
Aussi, quand Fox et autres amis de l'humanité, voulaient qu'on essayât desaufer la tête de Louis XVI, Pitt dit : c< Pourquoi nous compromettre en vain ? » Il croyait, non sans vraisemblance, que la généreuse Angleterre prendrait violemment le parti du roi de France qui naguère l'avait humiliée, qu'elle serait sensible et humaine, suivrait tout entière la voix de Burke <^ son appel à la pitié, à la vengeance. C'està-dire que rirlandais Burke aiderait lui-même à la • dictature absolue de Pitt.
La France était tellement dans T illusion et dans le rêve, qu'en faisant la guerre à l'Autriche, elle comptait sur l'amitié de l'Angleterre, son aînée dans la liberté. Elle y envoya un homme sûr, le patriote Talleyrand, et crut avidement ce qu'assurait son agent Maret (Bassano) : Que Pitt voulait la paix. Au reste, on croyait que l'Angleterre nous appelait.
* Voy. r ouvrage de Gornewall Lewis, Histoire gouvernementale d* Angleterre jmqu*en 1830.
Monge, ministre de la marine, disait : c< Allons délivrer l'Angleterre I »
Elle était tout au contraire dans un accès de royalisme, au point qu'on put faire des pamphlets qui rappelaient ceux du temps de Jacques II. On s'y moquait des trois pouvoirs ; on disait que la Constitu* tion n'est pas triple, mais une, et qu'elle se réduit au Roi seul.
L'art ingénieux de M. de Bismark fut celui de Pitt en 95 : il ne déclara pas la guerre, mais il se la fit déclarer. *t»
Lesencouragements donnés aux émigrés, la guerre à nos amis, aux neutres qui nous apportaient du blé dans la famine, aigrirent la France, lui firent franchir le pas. L'Angleterre condamna à mort ceux qui porteraient du blé en France. Et la Convention, par représailles, déclare l'Angleterre ennemie du genre humain.
Le genre humain ? il semblait contre nous. L'Angleterre paye et arme des Allemands, des Piémontais, fait des traités avec la Russie, l'Autriche et la Toscane, Naples, l'Espagne, le Portugal.
n faut avouer que, dans un tel moment, il fallut à notre ami Fox un grand courage pour défendre la France abandonnée et oser proposer la paix ! On en rit. Pitt, seul sérieux, répondit que, pour la paix, il fallait avant tout la destruction d'un monstre d'anarchie qui avait contre lui l'universalité du monde.
Mais voilà que ce monstre, la Révolution, loin d'avoir peur du monde, le menace elle-même. Les rêveurs girondins lancent la croisade révolutionnaire. La Montagne succède et lève un million de soldats, bat la Prusse et rÂutricbe, prend Nice, la Savoie, le Rhin. — Wattignies «t Fkurus, la retraite deCobourg, rinertie de la Prusse, qui prend l'argent an* glais et ne fait rien , tout cela montre au sage Pitt que ce fou de Burke avait raison quand il disait : ce On ne viendra à bout de la France que par la France même, en offrant aux^rançais royalistes l'appât d'une Restauration. »
Pitt converti prend un ton doucereux. Il ne fait pas la guepre à la France, mais pour la France, la bonne France royaliste.
Seulement, dans l'affaire de Toulon perce la vérité. L'Angleterre veut Toulon, maïs pour elle. L'idée de conquête et de démembrement lui est venue ; Brest et Toulon lui suffiraient et les côtes de la Vendée. J'ai conté l'accueil admirable que Pitt ûi à Puisaye, le grand machinateur breton et vendéen, l'ingénieux magicien qui évoqua la source meurtrière de la fausse aonnaie de papier. C'est lé vrai sens des expéditions de Quiberon, Granville et l'île Dieu, qui furent proprement l'inondatiori de cette peate des faux assignats. .
Cependant l'Angleterre, tout en nous blessant, se
blessait. La cité de Londres elle-même, la Banque si fidèle à Pitt, gémissait, haletait ; elle était indignée de voir la Prusse empocher les subsides et se moquef de Pilt. On pressa pour la mer jusqu'à cent mille matelots. Opération épouvantable qui jeta l'Angleterre hors d'elle-même et êufta sagesse. On tira sur le Roi et Ton mit sa voiture en pièces.
Pitt sentit le besoin de satisfaire un peu l'opinion, appela à lui quelques noms populaires, des seigneurs de Tancien parti wigh. D'autre part, en envoyant à FAutriche de Targent^^Jjour soutenir la guerre, on envoya à Paris un lord pour traiter de la paix, un homme conciliant, Malmesbury. Cet envoyé, parti après notre malheur du 31 juillet et la levée du siège de Mantoue, nous trouva déjà relevés par la double victoire de Castiglione. Ses propositions excitèrent le rire de Paris. L'Angleterre ne voulait traiter qu'autant que la France rendrait toutes ses conquêtes^ l'Italie, la Hollande, les Pays-Bas, le Rhin. On nous aurait permis pour toute indemnité de prendre quelques colonies de nos alliés, la Hollande et l'Espagne, c'est-à-dire de nous brouiller à jamais avec ces deux puissances maritimes au moment où leur amitié nous devenait si prédeuse.
Un piège si grossier, si peu ingénieux, ne pouvait pas tromper, mais indignw:. On fit dire à l'Anglais de quitter Paris dans les vingt-quatre heures.
Ni Londres, ni Paris ne pouvaient s'y tromper. Pitt
53 AHGLETERRE.
ne Youlait pas la paix et faisait tristement la guerre, toujours par le même moyen qui échouait toujours, une profusion aveugle d'argent. Il en avait versé des torrents pour la Prusse, qui empocha et s'en moqua ; des torrents en Vendée, pour Quiberon, etc. Et maintenant des torrents en Autriche pour fournir constamment de la chair firaiche à Bonaparte, à cette épée terrible et altérée de sang.
En tout cela, dit fort bien M. de Maistre, Pitt fut très-peu original, agit toujours par les mêmes moyens, sans nulle invention ni génio*.
^ Pitt, malgré son mérite ptrlementaire et ses diyers talents, parait en tout ceci impuissant, médiocre. Rien d'inyentif ni de profond. Sa haine intérieure et recuite l'éclaira beaucoup moins que la belle colère de Chatham, qui était une flamme. Notre ennemi, M. de Maistre, le juge fort séyèrement; Toyei sa lettre du 29 mars 1806.
Ik MER. — L'IRLANDE. -> LE GÉNÉRAL HOCHE.
Cette inégalité dans le duel du siècle entre la Franceet l'Angleterre, au moment de 95, étonne peu, quand on songe aux circonstances opposées que l'une et l'autre venaient de traverser.
L'Angleterre, si paisible depuis sa lutte d'Amérique, dans son prosaïque bonheur, n'avait guère eu de préoccupation, d'intérêt en ce monde, que de voir Je mouvement de son commerce, de sa bourse, que de voir sa rente monter.
La bouillonnante France, depuis la sublime aurore de 89 jusqu'au sombre et non moins sublime 95, avait traversé tous les cercles décrits par Dante, et elle n'arrivait en 95 à la république paisible, au gouvernement régulier, qu'à travers tant d'émotions qui
l'avaient funèbre, grandi. Dans sa pâleur mortelle on distinguait une blanche lueur qui effrayait le monde, et semblait un reflet d'acier.
La très-grande habitude qu'elle avait de mourir, ce pacte avec la mort qu'elle avait fait (c'est le mot de Danton), avait rendu tous les dangers indifTérents, et simples les plus grandes choses. Passer les Alpes en plein hiver, passer la mer à travers les flottes ennemies, cela paraissait naturel.
Pendant que Bonaparte et Masséna franchirent les neiges. Hoche passa l'Océan (15 décembre), et si la tempête garda l'Angleterre en 96, le passage n'en fut pas moins accompli en 97.
Le seul moyen d'avertir l'Angleterre, de l'arrêter dans cette guerre d'argent que, tranquille elle-même, elle faisait au monde, ce n'était pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Egypte, mais plutôt de la secouer fortement et de près en la menaçant pour l'Irlande.
Il ne s'agissait pas même de vaincre, mais d'alarmer sans cesse et d'effrayer le commerce, la banque, la bourse, d'intimider l'ennemi et d' enhardir les nôtres. Tels étaient les projets de Hoche et de son ami l'amiral TrugueL Projets hardis, d'un désintéressement héroïque, et qui même n'avaient pas besoin de la victoire.
Même vaincue, notre jeune marine révolutionnaire s'était formée. Tel était l'esprit singulier de ces temps
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qu'elle navait pas besoin de succès pour s'encourager. À peine née, elle soutint en juin 93 une grande et horrible bataille de trois jours contre la yieille marine anglaise. Après la prise de Toulon et l'incendie du port, avec ces vaisseaux noirs, demibrûlés, une grande flotte sortit audacieusement, qui portait une armée. JLa Corse fut reprise et la Méditerranée, désertée pour trois ans par l'ennemi, semblait nous appartenir.
Enfin, la France maritime commençait donc à respirer. Ce grand peuple marin fut affranchi. Je ne crois pas qu'aucun autre pays présente des tribus si variées de génies et d'instincts pour tous les besoins de la mer. Nos marins de Normandie, si sages et tacticiens, tellement analogues aux Anglais, conquirent, comme on sait, F Angleterre, les deux Siciles au moyen âge. L'audacieuse marine des Basques pliait à Terre-Neuve et découvrit l'Amérique, avant Colomb. Enfin, nos Provençaux, le bailli de Suffren, trouvèrent et enseignèrent ce qui a fait plus tard les victoires de Nelson, de combattre au plus près et de se joindre à portée de pistolet.
Tout ce grand peuple de marins sur ses sables, ses dunes, regardait tristement la mer ; et malgré nos victoires des Alpes, la France était comme captive, tant que sa marine était paralysée. L'émigration de tous nos ofQciers, leur catastrophe à Quiberon, nous laissait un grand vide. Qui se présentait pour
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les remplacer ? De simples pilotes, pea instruits, d'un eoeur intrépide (comme on leyit par le Vengeur). Dans leur fanatisme admirable, ils n'aTaient pas bes<Hn d'espérer la yictoire ; il leur [suffisait du combat, de rhonneur du drapeau, d'une sublime défaite qui étonnât; c'était tous leurs calculs. Ds comptaient mourir pour la France, et parfoishTictoire inespérée leur arrivait. Notre ennemi furieux, Nelson, dit plus tard qu'entre ces Français, qu'il hait tous, il préfère pourtant à notre marine noble cette jeune marine jacobine, déguenillée, héroïque.
Quel ferment pour l'enthousiasme de cette France haletante de savoir qu'il y a sur l'autre rivage une autre France qui l'attend I une France demi-barbare, mais émue, dans l'impatience et le transport de cette grande joie fraternelle ! Les nôtres, frères de ceux qui firent les Fédérations de 90, qui continuèrent sur le Rhin les Fédérations militaires des armées, s'imaginaient commencer par l'Irlande les Fédérations maritimes et toutes celles du genre humain.
Pour moi, quand je vis, même en 1815, dans des circonstances si peu favorables, les montagnards d'Ecosse et ce grand nombre de soldats irlandais à qui on faisait porter le costume écossais, je sentis parfaitement que toutes ces tribus celtiques sont nos cousins, nos parents éloignés et dépaysés. Plus tard, en 1830, sur le pont d'Edimbourg, devant les
yieilles maisons si hautes, je me croyais à Lyon. Souvent dans les villes d'Irlande, je croyais voir nos Picards, nos Wallons (bolg ou belges) . Bolg est le nom commun de ces races parentes, séparées par la mer. L'air bon enfant des paysans d'Irlande (malgré l'œil blçu qui surprend sous des cheveux noirs) me rappelait mes propres parents, picards, wallons, vrais méridionaux du Nord, pleins d'imagination et de bonté naïve, adorable, et d'un cœur
immense V
La belle philosophie de l'histoire que nous ont faite les fatalistes allemands tend à faire croire qu'il y a des fatalités décisives qui sont l'arrêt des peuples inférieurs. La France (même en ses plus grands triomphes) n'a jamais cru cela. Elle a trop le sentiment du mouvement et sent trop finement que bien souvent l'infériorité dans un sens tient à une supériorité dans un autre genre.
Telles races d'Italie qu'on a souvent dites infé-
* L'amabilité de celte race ne me trompe pas. Je n'en connais pas de meUleure. En présence des Anglais si roides, et qui font même effort pour paraître aouyent pires qu'ils ne sont, l'Irlandais fait un grand contraste. Ceux qui s'en moquent n'avouent pas moins leurs qualités charmantes et en font des récits qui feraient adorer la bonté irlandaise. J'ai lu, dans VInde anglaise àeyfwcrenf qu'étant, dans sa jeunesse, officier dans l'armée de It Compagnie, et étant obligé, en campagne, de coucher sur la terre humide, un de ses soldats irlandais, pour lui sauver cette humidité malsaine, se coucha sous lui, sans bouger de toute la nuit. L'officier, s'éveillant au grand jour, l'y trouva encore, immobile et gardant celte position gênante de crainte de le réveiller. (Warren, Inde anglaise, excellent livre, traduit.)
rieures, parce qu'elles cédèrent à Rome, à ses rudes soldats, furent justement le^ plus haut du génie italien (Virgile et le Corrége).
La pauvre Ecosse, vaincue à CuUoden, donna à ses vainqueurs la fortune qu'ils cherchaient en vain aux Indes. L'Écossais Watt leur montra que les Indes étaient en eux, dans leur activité, les transforma de fond en comble. L'Écossais Walter Scott donna à l'Angleterre une popularité immense.
Nous fûmes bien étonnés en 1815, après Fépopée monotone des grandes armées, de nous trouver si sensibles aux légendes écossaises. Après tant de spec« tacles d'uniformes, on fut ravi de voir reparaître l'ancienne individualité sous ces costumes, avec le plaid, le tartan et la cornemuse. Nous y retrouvions l'écho lointain des antiquités de la grande famille celtique.
L'Ecosse, enrichie par l'industrie et les carrières civiles, laissa à son tour le service militaire aux Irlandais. Cela commença dans la guerre d'Amérique, puis peu à peu aux Indes. Quand Warren Hastings et surtout Cornv^allis donnèrent les places de l'Inde aux Anglais avec d'énormes appointements, ils cherchèrent moins les grades militaires. En même temps, les positions inférieures de l'armée, même celles de simple soldat, furent délaissées par les Anglais, quand la fabrique prenant l'essor offrit de gros salaires» L'Irlandais suppléa, et sous l'uniforme britannique.
il passa pour Anglais. Tels même, comme les Wellesley (Wellington) par l'adoption anglaise, s'éle- Yèrent jusqu'au rang de généraux, de gouverneur des Indes.
Le pauyre paysan d'Irlande crut avoir fait fortune quand il put s'engager parmi o^s habits rouges, si bien vêtus, si grassement nourris. Lorsqu'on lit ce qu'était, vers 1800, le luxe de l'armée anglaise dans rinde, ses incroyables saturnales, on comprend tout à fait l'attraction immense que l'Angleterre et l'Inde anglaise exerçaient alors sur l'Irlande et la transformation que celle-ci allait subir, cruellement affamée en soi, mais dans sa jeunesse enrôlée, profondément changée par le service militaire dans l'Inde, fort meurtrier par le climat, mais si attirant, si corrupteur. Ce moment de 1796 était celui où l'Irlande, jusque-là torturée, amaigrie, allait être attirée dans l'Inde, fascinée, séduite au profit de l'Angleterre, son ennemie.
Donc Hoche, en isolant l'Irlande, allait couper le bras droit de l'Angleterre et d'avance tuer Wellington.
Le passage en Irlande n'était pas impossible, comme le prouva en 97 l'expédition d'Humbert. La marine anglaise, en 95, était dans une période de torpeur et d'hésitation. Nelson n'avait pas encore donné son grand élan. Il était simple capitaine, et encore si méconnu, qu'à trente-deux ans on Pem-
ployait aux tristes fonctions de cnrer les ports sur un bateau dragueur ^.
L'entreprise de Hoche était, certes, incertaine, mais d'un danger superbe, de ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C'était bien plus qu'une affaire de guerre et de destruction. G*était surtout l'évocation, la résurrection d'un peuple que la France eût tiré du tombeau, d'un peuple frère, si bon et si aimable !
Pour moi, c'est un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse d'avoir lu en 1850 le livre si touchant de Thomas Moore : la Vie^ la mort de Fitz-Gerald^y ce charmant Irlandais, si aimé de la France; avec cette épigraphe de Lucain, où parle Comélie rapportant à rÉgypte les os du grand Pompée : On a craint $a grandeur... Eh bien^ reçois sa cendre l De toute cette génération enthousiaste , sensible et romanesque de 89, nulle figure plus que celle-là n'a
* Th. Moore» the Life and death of lord Ed. FiU-Gerald, tT6e eett»
touchante épigraphe :
Si saBcula prima Ticloris timuere minas, Kunc accipe saltem ossa lui Magni.
(LUGAV.)
Je recommande aussi un bien curieux lÎTre : lAfe ofThubald Welh Ttme^ fonder ofihe IrUh Society, written by hxmself edited by his Son. Waa — hington, 1826. II fut chef d'une de nos demi-brigades. Onyrage charmante style rapide, agréable, tout français C'était un protestant qui écrivait, fraternité, pour les catholiijues. Il écrit à Paris, plein de gaieté, d' rance, attendant le succès de Hoche. Il fait son portrait de la manière plus naïYe : c Paresseux, mais sans vice. D a un amour vertueux, ete. » Une gravure charmante le montre au vif : Douce, aimable figure, nea fin, un peu bombé ; front trop fuyant.
été au cœur. La famille de ces vieux chefs de ^ns, les Fitz-Gerald, était en possession de fournir à Flrlande les martyrs de la résistance. Déjà, sous Henri VU, j'en vois un condamné, décapité, avec un O'Connor. Puis, un autre en 1535, aussi décapité. Cette fraternité de supplices faillit se reproduire de nos jours, où l'ami de Fitz-Gerald, O'Connor, que nous avons connu, fut près de périr avec lui, mais, par bonheur, fut sauvé pour s'unir en France gvec les Condorcet. Cet aimable Edouard, celui àênl il s'agit, était un fils cadet des ducs de Leinster.Il fut élevé en France par un Écossais qui avait épousé sa mère, devenue veuve. On l'envoya en Amérique faire la guerre contre Lafayetteet les Français qu'il devait tant aimer. Là, comme tant d'autres alors, il s'éprit de la vie sauvage. Dans un voyage qu'il fit à travers les neiges du Canada, les Indiens, à leur tour, furent si charmés de lui, de sa naïve et vaillante originalité, qu'ils l'adoptèrent, le proclamèrent chef de la tribu de l'Oun. Pitt eût voulu le gagner, remployer et lui offrait le commandement de Texpédition anglaise contre Cadix. Il mettait à cela une condition : qu'il se ferait bon Anglais, quitterait l'opposition irlandaise. Il refusa ; ce chemin à l'action, à la gloire, lui fut ainsi barré. D'autre part, sa fortune n'était pas meilleure eu amour. Comme cadet, il n'était pas riche, et, à son retour d'Amérique, il avait eu l'insigne d(mleur de voir sa fiancée cpii épousait un autre.
ioi France, la grande Révolution, le consolaient de tout. Il dîna avec Fox dans la joie qu'apporta la nouvelle de Valmy et de la retraite des Prussiens. Il ne tint pas à cette joie, passa en France et logea à Paris d'abord chez Thomsis Payne, l'apôtre de la liberté des deux mondes. Que ne fût-il resté chez cet ami austère! Il aurait fait comme son compatriote Tone, qui devint général en France, et il se fût lancé dans les guerres de la liberté. Mais une affaire de cœur fut son entrave. Aux réjouissances ^(ilal'on fit à Paris pour Jemmapes, le jeune général Égalité, personnage très-calculé, invita le citoyen Fitz-Gerald et le fit dîner avec madame de Genlis et son élève, la charmante Pamëla (fille naturelle du duc d'Orléans). Le voilà pris. Il aime et il épouse. Gela le brouille d'abord avec sa famille. Puis avec l'Angleterre, qui le raye des rôles de son armée. Le voilà donc Français? Non pas. Son fatal mariage avec les Orléans empêche notre gouvernement de l'employer.
Cependant la tempête soufQait en France et en Irlande. Fitz-Gerald, condamné à une oisiveté solitaire, et désespéré d'être heureux , avec sa Paméla, leur rafant, son jardin en fleurs, s'efforçait d'ignorer et de ne pas prévoir. On frémit en lisant ses lettres et son imprévoyance, en entendant la tourmente cruelle qui s'agite déjà autour de cette idylle.
Tout avait commencé par un très-grand spectacle d'amitié, de fraternité, lil qu'on en voit rarement
sur la terre. Les Irlandais protestants à Belfast expiaient la longue injustice qu'ont soufferte leurs frères catholiques, au point que les catholiques qui portaient dans Dublin la pétition de Liberté furent traînés en triomphe par les protestants. La Liberté effaçait tout, et la fraternité semblait rester comme la religion de la terre. Belfast avait célébré l'anniversaire de la Révolution française, en arborant quatre pavillons : France, Irlande, Amérique et Pologne. Le pavillon anglais manquait ; à tort. Car ^Angleterre s'agitait die-mème. Le drapeau irlandais du l^^ bataillon national était toujours la harpe, mais désormais elle était surmontée non plus de la couronne, mais du bonnet de liberté.
Cependant Pitt avait sacrifié vingt millions pour acheter le parlement d'Irlande. Et ce qui valait mieux pour lui, le sang versé en France, et en Irlande la crainte des propriétaires agissait et le danger de donner l'élection aux catholiques, si ignorants, barbares. Pitt s'était procuré l'alliance secrète du pape contre la France. Pie YI lui écrivait cyniquement : c< Nous n'avons plus que vous ! » Les prêtres catholiques, craignant par -dessus tout la France, excommunièrent quiconque se joindrait aux Français.
Enfin, l'on dit que Fitz-Gerald, le cœur trop plein, au moment où Hoche préparait sa grande expédition d'Irlande, dit la chose non seulement à Fox, à She-
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ridan, Tami du prince de Galles, mais indiscrètement à ane dame liée avec un ami de Pitt.
Hoche fut un peu retardé ; il se défiait de son amiral Yillaret-Jojeuse, en demanda un autre, et, pour le surveiller, monta sur le même vaisseau, lequel fut écarté par les tempêtes de décembre et ne put aborder. Grouchy, son lieutenant, arriva seul avec 1,800 hommes. Ce général, très-brave, mais très-malencontreux, eut déjà là son Waterloo : il craignit une â grande^responsabilité, ne voulut pas agir sans Hoche ; Bouvet aussi, son amiral , refusait d'aborder. Il y avait, dit-on, plusieurs centaines de mille hommes en armes, mais fort désordonnés. Un Judas avait organisé une machine perfide de police. On s'était arrangé pour que des dragonnades, des cruautés de soldats fissent éclater l'insurrection trop tôt. Belfast et tout le Nord s'en retirèrent *.
^ L'an des directeoiii la RéYeillère-Lepeaux, avtit en Irlande son gendre qui y habitait depok plusieurs années. Il dut s'informer d*autant mieux des causes du non-succès. Les royalistes firent manquer tout deux fois. En décembre 96, nos officiers de marine ne YOulaiéBl pas réussir. Hoche s'était mis sur une frégate, cooime jadis Sufiren ftisik en pareil cas, pour se porter partout avec plus de rapidité. Malgré le mauvais temps, ils le promenèrent un mois en mer et se refusèrent aux prières de Grouchy, qui ▼oulait débarquer et combattre à tout prix. — En 97, ce furent les bureaux de la Trésorerie, tout royalistes, et qui par la constitution étaient indépendants et du Directoire et de l'Assemblée ; ces bureaux, dis-je, rompirent l'expédition; ils ne fournirent des fonds que pour Uumbert et douie cents bomoics qui eurent de grands succès. Mais Sarasin, qui avait dismille hommes, faute de fonds, ne put passer à temps. Cette trahison de» royalistes donna la victoire aux Anglais de Gomwallis, qui avait trente mille hommes. Yoy. Mém, de la àiveillère, 1. 1, p. 185 et t. II, p. 30.
O'Connor dit de Fitz-Gerald : «Je ne lui ai pas vu, je ne dis pas un vice, mais un défaut. »
Cette parfaite nature, douce et chevaleresque, mais fort peu révolutionnaire, n'avait pas la fixité de vues, la décision qui fait le succès. Il appelait la Révolution, les Français, et en même temps il craignait qu'ils ne réussissent trop et ne s'emparassent de Tlrlande, que lui-même ne passât pour traître, ayant machiné la conquête de sa patrie. Et cependant, il se disait : « L'Amérique a bien appelé les Finançais ! »
Le prince régent pleura Fitz-Gerald, — comme le czar Paul et son fils pleurèrent Eosciuszko, qu'ils visitaient dans sa prison. Mais ils n'en firent pas plus pour la Pologne et pour l'Irlande.