BONAPARTE DUPE LE DIRECTOIRE
journalistes, s'extasiaient, ossianisaient sur cette merveille inouïe des Alpes franchies en plein hiver, malgré la grande insurrection, les carabines tyroliennes. « Hélas! on le tuera, disait-on, et c'est pour cela qu'on l'a envoyé dans cette expédition terrible. » Joséphine en pleurait, et le public se prenait fort à cette donnée romanesque, rebattue, d'un héros envoyé par les traîtres aux plus grands dangers. Plus tard^ ce fut rÉgypte, où l'on crut que le Directoire voulait lefaire périr. Moi-même, j'ai entendu ce conte, qu'on répétait toujours dans ma première enfance.
En mars, on passe très-bien les Alpes. Et , sauf les hauts plateaux de l'Engadine, les Alpes orientales ont de la neige alors plutôt que de la glace.
Bonaparte se plaignait toujours ; mais, bien loiir d'être abandonné, il avait reçu un renfort admirable de quinze mille hommes choisis dans les armées du Rhin. Yenise armait, il est vrai, ses paysans, ses Esclavons. Ces barbares, en tuant cent Français dans Vérone, effrayèrent au contraire les Italiens et les firent incliner vers le parti français. Bonaparte tenait, comme toujours, une conduite double : d'une part, recommandant à son lieutenant Kilmaine de ne donner ni conseil ni secours aux patriotes italiens; et, <i'autre part, leur envoyant un de ses officiers pour les pousser à la révolte, l'intelligent et rusé Landrieux, que lui-même désavoua bientôt. Au reste, il ne savait, ni lui, ni la partie pacifique du Direc-
toire, ce qu'on ferait. Au 1* février, il proposait Picore, pour garder Mantoue, de rendre plutôt Milan aux Autrichiens ! Milan ! la cité la plus républicaine peut-être de toute l'Italie!
Plus tard, à Léoben, lorsq[ue l'Autriche, si affaiblie, ayant perdu en un an cinq armées, recevait dn prince Charles le conseil de traiter, quand Ibsséna laissé à lui-même % voyait presque Vienne d^ ne demandait qu'à avancer, à ce momenl, Bonaparte signe, et, par une précipitation singulière, rend à l'Autriche les cinq provinces qu'il lui a ié^ prises.
Que lui donne l'Autriche, en échange? Rien. Elle traînera, ajournera les ratifications.
Cdmment ! lui qui faisait si grand mépris des I(a-, li^is et surtout de Venise, il est si impressicmné -lA»^ ; leur insurre(^ion qu'il se décide à céder tout, à ren- ' dre cinq provinces des Alpes ! S'il s'agissait d'un homme moins hasardeux, on dirait que la tête lui a tourné, qu'en voyant l'agitation de ces grandes foaks derrière lui, il s'est cru enfermé, perdu daas ks montagnes, et qu'il a lâché tout brusquement et mm garantie.
Quoi ! il a été si crédule, si facile à tromper? Gda semble étonnant, impossible. Je crois bien que son impatience et le désir d'arrêter Hoche qui allait vaio-
^ Non sans caTalerie, comme disait Bonaparte, mais avec Dumas et Delmas, les célèbres cafaliers du Rkin.
BONAPARTE DUP£ LE DIRECTOIRE. il»
queur en pleine Allemagne put TaTeagler ; mais je croîs aussi que la grande élection royaliste qai se fai* sait alors, et qui semblait donner la France à ce parti, dut faire impression sur lui. Ce qui est sûr, c'est que les modérés durent lui écrire le mot qu'on attribuait au pacifique Garnot : « Youlez-vousdonc opprimer l'Empereur? » Joséphine, directement liée avec les royalistes, qui alors triomphaient par l'élection, dut lui ii^ire que, s'il s'obstinait à prendre Vienne, il se ferflwrait Paris même et se brouillerait pour jamais a^ec tous les honnêtes gens. »
A ce moment douteux chacun regardait l'avenir.
Moreau, entrant en Allemagne, prit un fourgon autrichien qui contenait les lettres et les avis que le traître Pichegru donnait à l'ennemi. Il les fit déchif- ^'^^ec. Mais quelqu'un (sa femme sans doute, une Bretonne royaliste) lui dit qu'il serait peu chevaleresque, peu gentilhomme, de livrer Pichegru, son ancien général. Et alors ces papiers furent dédiiffrés si lentement qu'ils ne servirent à rien.
Bonaparte avait presque les mêmes ménagements. Ainsi, il prend (au l^'' juin) Antraigues, un agent oonfidentiel des émigrés, que, d'après les lois d'alors, il pouvait fusiller. 11 ne l'envoie point à Paris; il le garde. Il le traite fort bien, tellement que cet agent, dont le parti triomphait alors au Corps législatif, fait l'insolent. Bonaparte ne le pressait guère pour en tirer quelque chose, et lui demanda d'abord
le moins important, certain mémoire qu'il a fait sur la Prusse S Ce n'est qu'au mois de juillet que, mécontent des royalistes, il presse un peu plus Ântraigues, l'accuse, livre une lettre qu'il a écrite à un des chefs royalistes de Paris, Barbé-Marbois. Enfin, ce n'est qu'en octobre qu'il livre au Directoire vainqueur tous les papiers d'Antraigues, c'està-dire après la révolution de Fructidor, où le Directoire eût pu si utilement employer ces papiers. Lenteur extraordinaire, si étrangement calculée, qu'elle ressemble à la trahison.
Il se croyait très-fort, s'imaginant tromper les deux partis. Mais très-visiblement il inclinait à droite et pour le parti du passé.
Le Directoire, par son journal le Moniteur ^ lui avait reprocèë son traité de Tolentino, qui avait sauvé Rome, &i réalité, pour ce traité d'argent et pour quelques millions, il avait éludé la vente des biens d'Église, qui seule pouvait lancer la révolution d'Italie. Dans sa Correspondance ^ ses lettres aux fournisseurs, Haller, GoUot, montrent combien timidement il touchait à cette question. Il se décide à vendre dans un cas de nécessité quelques biens ecclésiastiques ', mais pour y consentir, il demande l'aveu du pape, qu'il croit séduire en lui faisant sa part.
Il fut bien étonné, lorsqu'en gardant tant de ména-
* Correspondance, t. III, p. 135.
• Correspondance, tô mai, 6-12 juin 97.