‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 29 sur 79 · PAR LES F£MMES · texte numérisé non relu

PAR LES F£MMES

Le parti royaliste, vaincu en Vendée et ailleurs, réussit, s'étendit, surtout par les larmes et l'attendrissement.

C'était le secret de ce parti pleureur. Même en ses plus grandes violences, il voulait être plaint et prétendait exciter la pitié.

En 93, il pleurait sur Louis XVI et Marie-Antoinette. De Londres, il inondait l'Europe de gravures pathétiques qui retraçaient Tévénement. Puis, ce fut Quiberon et tousses émigrés. Après ce fut Charette, dont on vendait partout le portrait, les reliques.

Une chose à remarquer dans ce grand déluge de pleurs qu'on versait sur l'ancien régime, c'est que ces

pleurs étaient fort indistincts. On avait oublié que ce monde, qu'on pleurait d'ensemble, tant qu'il avait vécu, était étrangement divisé, composé d'éléments hostiles entre eux. On ne se souvenait plus des haines de la noblesse de province pour la noblesse de cour, ni de celle-ci pour les parlementaires. Ces mêmes officiers de marine, aujourd'hui regrettés, c'étaient eux qui par leur arrogance de favoris (à Versailles et près la Reine), avaient plus que personne provoqué la Révolution.

Chose curieuse ! le présent révolutionnaire apparaissait hétérogène, comme un monde de ruines. Et l'ancien régime, déjà un peu reculé dans le passé, ne montrait plus au souvenir ses contrastes, ses incohérences ; tout cela avait pâli en six ans, et Ton n'y voyait qu'un monde d'harmonies. Tel est l'effet du temps : il se plaît à parer ce qui n'existe plus.

Ajoutez la pitié et ses émotions pour des misères réelles. Tant de gens errant par l'Europe, même en France, et non sans danger, rapportant leurs misères, mendiant, en guenilles, à la porte de leurs châteaux. Cela touchait, bien naturellement. La France, victorieuse, avait presque oublié que ces mêmes hommes avaient été chercher les armées étrangères, les avaient amenées, aidées, et furieusement combattu contre nous.

N'importe I si eux-mêmes étaient coupables, leurs familles ne l'étaient pas. Les femmes, les enfants d'é-

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migres intéressaient tout le monde : les belles du nouveau régime, les charmantes maîtresses des nouveaux enrichis avaient bon cœur, se faisaient une fête de recevoir, de traiter ces familles, modestes et douces alors, qui paraissaient avoir tout oublié. Elles ne gardaient de l'ancien régime que leurs bonnes manières, leur fine langue, toujours exemptes des néo- Ic^ismes grossiers de l'époque; distinguées sans orgueil, et flatteuses sans servilité. L'esprit de ce mondelà était peu étendu, mais avait d'autant plus une grâce d'harmonie qui manquait tout à fait à la société nouvelle, et qui, exempte de dissonances, reposait du chaos qui avait précédé. Le théâtre du temps, ses petits opéras, ses pièces souvent larmoyantes, s'associaient parfaitement à cela.

Ajoutez un théâtre qui à peine se rouvrait, l'église, à moitié, et n'en avait que plus d'attrait mystérieux. A ceux qui se figurent que Bonaparte a rouvert les églises Grégoire a fort bien dit et montré parles chiffres, qu'en 1800, il y en avait quarante mille de rendues au culte. La Révolution, sauf le grave moment de novembre 93, ne les ferma jamais entièrement. Et après ce novembre et les fêtes de la Raison, Robespierre, qui venait de guillotiner la Commune et les apôtres du nouveau culte, sans restaurer l'ancien, lui donna en quelque sorte une protection tacite. Vers sa fête de l'Être suprême, les ^lisès catholiques se rouvrirent à petit bruit, et

même non pas à petit bruit : à Saint-André des Arts et à Saint-Jacques, on chantait l'office tout haut, si haut, que M. Daunou, alors prisonnier, entendait et pouvait suivre la messe de sa prison, assez loinlaine (Port-Libre ou Port-Royal, aujourd'hui la Maternité. )

Ces chants gothiques, qui réveillaient tant de sour venirs d'enfance et de famille, d'un temps d'autant plus cher qu'il semblait disparu à jamais, aurait-il quelque écho dans la littérature? Rien, certes, alors, ne l'indiquait. M. de Maistre n'avait pas publié ses théories barbares, heureusement pour son parti ; il aurait gâté tout. Chateaubriand, tout plein de dissonances hasardées et grotesques, alors aurait fait rire. Il fallait au monde dévot, pour lui donner l'élan, quelque chose d'original (chose rare au parti du passé), quelque chose d'aimable pour la RévoluticHi puissante, qu'on devait ménager encore, de doux comme un chant à voix basse, dont on pût dire également : c< J'entends, je n'entends pas. d

Cela pouvait se dire d'un livre anonyme, imprimé à Lyon, écrit à Strasbourg {l* Homme du déiir). Ce livre, paru en 1 790, fut pendant six ans englouti par la tempête du temps.

L'auteur, un petit gentilhomme, un ancien officier d'environ cinquante ans, se présenta, comme élève, à la grande École normale ouverte à la fin de 94. Dans cette école, douze cents élèves, La plu-

part hommes faits, venaient étudier pour devenir maîtres à leur tour. Ils pouvaient demander des éclaircissements au professeur, même lui faire des objections.

On avait commis l'imprudence de confier Venseignement de la philosophie au faible et indécis Garât, c'est-à-dire la défense de la libre raison et des principes de la liberté, disons mieux, l'épée même de la Révolution, à la faible main d*une femme, moins qu'une femme, un eunuque.

Saint-Martin, dans une douceur extrême et bien habile, s'appuie contre Garât, du dix-huitième siècle, de Rousseau. Il s'appuie d'abord du sens moral ^ reconnu par Rousseau contre Helvétius.

Puis, tout à coup; il ouvre une thèse mystique, biblique, etc., qui sera celle de Bonald : c< Pour faire la première langue, il fallut déjà une langue, ele. » Il n'ajoute pas une langue dictée par Dieu, ou inspirée de Dieu» Mais plus tard, dans la brochure où il parle de cette dispute, il rappelle à Garât que son maître Bacon reconnaît, comme source de la science, non-seulement la liberté, mais aussi l'illumination.

Le mot est dit, le fossé est franchi. Ce prétendu élève, introduit dans l'école de la libre raison, se démasque et avoue sa maîtresse, V illumination.

L'Homme du désir fut écrit, à Strasbourg, pour une dame fort pieuse, chez qui Saint-Martin s'établit un seul mois. Mais apprenant que son père était ma-

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lade (à Âmboise), il se sépara et partit. Même, après la mort de son père, il ne revit plus jamais la dame. Ainsi, il emporta son inspiration tout entière, et ne s'engouffra pas dans le mysticisme allemand. Il fut, à sa manière, Français et révolutionnaire; resta r Homme du désir.

Il écarte vigoureusement les anges et visions de Swedenborg, ses trois sens, allégoriques, symboliques, etc. Il dit : c< Ne disons pas à l'homme : Croyez en nouSj mais : Croyez en vous^. »

Il est chrétien , puisqu'il croit à la chute de l'homme et à la nécessité de remonter. Mais pour remonter, il n'indique ni la Bible, ni les miracles, mais Fâme uniquement*. »

Il ajoute audacieusement : ce Vous terez les mêmes œuvres que le Réparateur, et même déplus grandes. » Car il n'agissait que par sa puissance, et depuis qu'il est remonté vers son Père, vous pouvez agir par sa puissance, et par celle de l'Esprit (du Saint-Esprit). — Il reconnaît trois âges, trois lois, dont la troisième sera la plus grande (c'est la doctrine de Joachim de Flore, vers 1200').

Dans ses Considérations sur la Révolution j 1 796, il prend parti pour la Révolution, et surtout contre le clergé. La Providence se mêle visiblement de la

^ L Homme du désir ^ ch. cLxxxyn, p. 267.

* Considérations, p. il.

' V Homme du désir, ch. gxltii, p. 219.

Révolution, qui ira à son terme. N'avons-nous pas vu les opprimés reprendre leurs droits, usurpés sur eux par rinjustice ? L'époque actuelle est la crise de toutes les puissances humaines qui expirent et se débattent contre une puissance neuve, naturelle et vive. C'est une guerre sacrée, quoique le mot religion soit effacé.

c< L'homme a été fait pour être la prière de la Terre. » Il doit secourir Dieu en s'unissant à son action. Son plus beau droit (p. 79), c'est d'exposer la douleur de la terre à l'éternelle Sagesse, dont l'œil trop pur ne les apercevrait pas ; c'est d'émouvoir le cœur de cette Providence et d'en faire descendre le baume régénérateur. »

Ce qui revient à dire : c< Dieu est trop par pour voir nos honteuses misères, et les secourir. Il feut que l'homme lui aide. »

Dieu souffre de ne pas être aidé *■ .

« Nous pouvons faire, pour le Sauveur, que le séjour du tombeau lui soit moins amer ! . . . »

Qui peut surtout lui rouvrir le tombeau ? Surtout la femme. Elle enfante sans cesse comme un second Christ qui aidera la régénération.

L'âme tendre de Saint-Martin le mène loin dans cette voie étrange. C'est Dieu qui prie la créature liumaine et veut entrer en elle. Il adresse à Dieu ces

* V Homme du désir ^ ch. lxxxix.

paroles : c< Tu sollicites l'entrée dans le cœur humain comme si c'était toi qui eusses besoin de lui. v>

Ces livres originaux, si doux et si hardis, dévots et révolutionnaires, où l'auteur met si haut l'action et le pouvoir de Thomme, où il montre Dieu même, pour l'œuvre du salut, ayant besoin de l'homme, et celui-ci comme collaborateur de Dieu, cette doctrine, dis-je, qui portait au sein du mysticisme l'esprit hardi du dix-huitième siècle, avaient certes une vi?e originalité que n'avaient eue aucun des esprits analogues du moyen âge.

L'image singulière de Dieu, ayant besoin du cœur de l'homme, priant pour y entrer, l'idée de cette mendicité sublime où le Ciel prie la Terre de se laisser sauver, tout cela était trop haut, trop fin aussi, pour devenir populaire.

Une seule chose pouvait avoir ce caractère, c'est que Saint-Martin, par lui-même, en un point trèsprofond, sympathise et s'accorde avec les tendances du temps.

Ce cœur humain à la porte duquel Dieu lui-même supplie pour entrer, c'est surtout celui de la femme. C'est elle qui, enfantant Thomme, le met dans la voie de régénération. Voilà pourquoi ses cuisantes douleurs sont alors suivies de la joie la plus pure^

^ (( Homme, lorsque tu formes Tcnveloppc de ta postérilé, tu atUchct rhomme à Thommc de péché. Aussi, quel retour amer pour toi, qmd

Ainsi, en toute femme, s'ouvre le grand mystère chrétien. L'homme, dit-il crûment ne fait qu'attacher l'homme à la voie du péché, dont la femme le retire. Ainsi elle est le vrai sauveur.

C'est la voie logique où devait arriver le christianisme, oà Marie remplace Jésus, où l'homme disparaît, où le dernier mystère, c'est le céleste hymen de la femme et de Dieu.

Celte spiritualité mettait trop en lumière son côté féminin, scabreux. Les beaux livres de Saint-Martin forent peu réimprimés. Ce n'étaient pas des livres de lecture, mais bien plutôt des textes pour les conversations dévotes, des textes que deux cœurs attendris pouvaient plutôt ensemble méditer, savourer.

Cette action occulte et pénétrante^ si peu remarquée (tandis que les livres barbares et criards de de Maistre qui vinrent après, étaient prônés partout) n'en fut que plus profonde. Ce fut comme un liquide qui, s'infiltrant par endosmose, va percer des couches épaisses, qui en ont l'influence, mais ne le connaissent même pas. Et cela, en grande douceur, et même en grand silence. Des hommes envenimés, furieux, dont la fureur avait peu d'action, sentirent le mot de l'Evangile : a Heureux les doux ! car ils

^▼kiel — Femme, lorsque tu donnes le jour à ton fils, tu attaches Thomme à la Toîe de régénération. Voilà pourquoi tes douleurs les plus cuisantes sont suivies de la joie la plus pure. Homme, tu pleures en arri?ant au monde, parce que ta régénération ne peut se faire sans expiation. » [L'Homme du désir f eh. cltv, p. 2i9.)

posséderont la terre I » Ainsi se renoua Thabile et cauteleuse tradition. Ce ne fut pas grand'chose, et Ton n'y sentit rien. Sans faire bruit, ni se manifester hors d'un monde discret^ la dévotion nouvelle, comme une tache d'huile, descendit.

Les côtés révolutionnaires par lesquels Saint-Martin semble accepter beaucoup d'idées nouvelles étaient le passe-port par lequel des femmes' tendres, adroites et passionnées, obtenaient grâce pour les idées chrétiennes et trouvaient moyen d'en parler. Dès que les hommes un peu rudes du temps semblaient étonnes et scandalisés, elles demandaient grâce, passaient, alléguaient leurs vieilles habitudes d'enfance, de famille, d'éducation. Et alors, on se taisait, on craignait de les contrister.

Pour un but si noble et si sainl, elles ne craignaient rien, s'aventuraient, apprenaient les chemins des ministères et du Luxembourg même. Telles, sous la protection de leurs amis (fournisseurs ou banquiers), pour des affaires de charité, d'humanité, risquaient mêmes d'aller chez Barras, où la Tallien, la Joséphine, les écoutaient avec bonté. Rewbell était bourru, et la Réveillère inflexible dans son philosophisme. Le plus facile élait Carnot.

Garnot, homme de cœur et d'un tempérament sanguin, était sensible aux femmes. Pour mille objets d'humanité, congés, réforme, retour de leurs enfants, les mères, épouses, s'adressaient à Garnot. Il en fut

bien plus entouré lorsque Ton fit la faute de confier aux Directeurs une charge bien délicate, la radiation de la liste des émigrés. Ainsi des hommes politiques qu'on aurait dû réserver tout entiers aux intérêts généraux furent sans cesse entourés, assourdis d'affaires individuelles, des plus touchantes plaintes des mères, sœurs, épouses et filles, en rapport continuel avec ces intéressantes personnes. Elles venaient là, suppliantes, pour jurer le civisme et les bonnes dispositions des émigrés. Une atmosphère d^ancien régi me enveloppa le Directoire. Les classes distinguées d'autrefois, avec leurs sentiments, leurs idées religieuses, s'y montraient sous un jour aimable de nature et d'humanité.

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