OCTOBRE
Cette gloire du Directoire qui éblouit TEurope, qui força la voix même de nos plus furieux ennemis, n'empêchait pas les difficultés de la situation.
Jusque-là, la grande affaire qui absorbait tout était la guerrd, et le reste ne venait qu'après. II fallut regarder >enfin la république (hors des bulletins des a^ mées).La rentrée de nos ennemis, prêtres et nobles, facilitée par la mollesse de toutes les administrations, remplissait la France malade comme d'insectes mortels qui, en toutes choses, la troublaient* Même après Fructidor, ils firent sur plusieurs points divers essais de guerre civile. Et, ce qui était peut-être pis, c'est que souvent, paisibles en apparence, s'infillrant d'autant mieux à l'action générale pour la rendre
fiévreuse, on lestrouvait partout sans les reconnaître. Sieyès fit la proposition hardie et chimérique de chasser tout noble de France. Boulay (de la Meurthe) et Ghénier firent décider qu'au moins on leur ôterait les droits civiques.
D'autre part, Sotin, le ministre zélé de Fructidor, entreprit de poursuivre et de déporter les prêtres qui refusaient le serment d'obéir aux lois. De là grande clameur! «Pauvres prêtres! dit-on; cruelle proscription ! » A vrai dire, ce n'était que déporter la guerre civile.
Mille autres plaies restaient. On regarda en face un grand fléau du temps. Dans beaucoup de contrées, de vastes terres restaient désertes, stériles, sans que l'autorité locale s'informât si elles étaient (ou non) terres d'émigrés. La Réveillère-Lepeaux voulait que Dette enquête, cette détermination précise fût remise k des députés, commissaires moins craintifs que les mtorités locales. Enfin, on ne fit rien. Et cette proie immense fut réservée à la corruption arbitraire du X)nsulat et de l'empire.
A la suite des dépréciations des assignats et des nandats, une part énorme de la rente était aux nains de ceux qui l'avaient acquise à vil prix. On prit une mesure hardie : c'était de ne payer en argent []ue le tiers, et d'acquitter les deux autres tiers m terreSj en biens nationaux. Quoi de plus juste qu'une telle opération? Mais les bureaux, qui à ce
moment faisaient manquer Texpédition d'Irlande par des retards habilement calculés, firent de m^e manquer cette grande opération financière et en firent une banqueroute. Les commis delà Trésorerie, excellents royalistes, firent en cela et plus et mieux qae n'aurait jamais faitPichegru. Une si grande opération manquée mit dans mille autres choses un décousu, une vacillation, une paralysie extraordinaire. Partout la gêne. Des renvois infinis, de bureau en bureau. Partout des commis ventrus, luisants, hautains, pour dire : « Voilà la république! voilà le Directoire! D mange tout... Allez donc demander des restes aux grands festins du Luxembourg 1 ... »
Le rentier revenait à sec et furieux, a Robespierre valait mieux, se disait-il. Car alors il n'y avait pas d'octroi. Ceux qui ne mouraient pas mangeaient. Le pain venait ici à prix réduit. »
A ces éléments troubles un autre plus trouble s'ajouta« La grande armée du Rhin, avec son général douteux et ses communications allemandes de foie gras et de montres suisses, etc., inspirait des craintes, trop fondées : on le voit maintenant par Fauche-Borel et les aveux de l'ennemi.
Âugereau, à qui on donna cette armée, était, diton, conduit par un officier intrigant, ex-moine, grand brouillon, et peu sûr. On ôta à Augereau ^a^ mée du Rhin, et on se décida bientôt à la dissoudre.
Qu'allait devenir cette foule d'excellents militaires,
EKBARRAS DU DIEICTOIRE, QUI SIGNE GAMPO-FORMIO. 225
de moralité faeillante. Môme le héros Desaix, sensible et d'an tn^filible cœur, n'avait, dit-on, point censuré Morean pour sa fidélité à un ami coupable. Lui-même, ayant besoin d'aimer et d'admirer, ii court en Italie, se livre à Bonaparte. Kléber, sans l'imiter, reste à Paris, frondeur et ennuyé, tout prêt à la folie d'Egypte, où Bonaparte l'entraînera... La voilà dispersée, la grande armée du Rhin.
Ainsi partout le Directoire, vainqueur des royalistes, rayonnant de gloire sur l'Europe, avait pendant ce temps des pièges sous lui, je ne sais combien 4'insectes, de fourmis (les bonapartistes, les semibabouvistes) qui creusaient des souterrains tortueux sous ses pieds, lui effondraient de tous côtés le sol.
Mais le plus efQcace à nuire fut le glorieux traître de Gampo-Formio. Bonaparte, ici, fut bien plus que Gobentzel, le ministre dévoué de T Au triche. Celle-ci, épouvantée par Fructidor et le désastre de ses amis les royalistes, reprit courage quand elle vit en Bonaparte un homme double et conquis d'avance au parti réto^grade.
La France venait de renvoyer flèrement l'ambassadeur anglais Malmesbury et sa proposition perfide de faire la paix aux dépens de nos alliés. Mais l'Autriche n'avait pas à craindre une telle rebuffade, ayant Bonaparte pour elle. Bonaparte arrangeait toutes choses par deux crimes; il voulait que la France prît pour elle la république de Gênes, et li-
vrât à l'Aul riche la république de Venise, récemment élevée par nous, encouragée par nous, et qui yenait de nous livrer ses îles en retour de notre protection ^ Proposition infâme qui révolta Barras, la Réveillëre,
Rewbell...
Mais que devinrent-ils quand ils virent que cette infamie ne pouvait même être défendue par une apparence d'utilité? Par ce beau traité, nous laissions à l'Autriche tous les points de défense et d'attaque,
* Suivons cela dans la Correspondance officielle :
Ce ne fut qae le 12 juillet qu'il songea enfin à organiser militaiiCDeiit lés Tilles d'Italie (qu'il avait dit souvent avoir organisées). Nais, un dm» après, le 16 août, il déclare au ministre Talleyrand qa'il n'est d^ jrfn temps de commencer la guerre, que l'Empereur a refait son armée,— en d'autres termes que ces lourds Autrichiens ont été plus fins, l'ont joué.
Que signifie alors sa lettre du 3 septembre où il dit avoir menacé In Autrichiens de commencer la guerre au 1*' octobre, si la paix alors n'eit signée? 11 savait bien qu'alors tout serait impossible, et il n'écrit celte lettre ridicule que pour les badauds de Paris.
Dans sa Correspondance, on le voit varier pour Venise de minute en minute. M. Lanfrey, ici, est admirable. Aujourd'hui toutefois, avec le 8^ cours de la Correspondance, on peut mieux distinguer les aspects diven de la question. 1<* Le vieux gouvernement de Venise, moins tyraonique qu'on ne l'a dit, sans doute était coupable envers nous comme allié sûr de l'Autriche. 2* Mais de quoi était coupable envers nous la noiirelle Vmûts, une république fondée par des Vénitiens, Français de cœur, et nos proprei agents, sincères et loyaux, Lallement, Villetard, une répAlique avec laqodle Bonaparte, le 16 mai, avait fait un traité, i qui, le 26 mai (pendant qu'il escamotait leur marine) il faisait des promesses admirables pour assurer leur liberté, et relever par eux l'Italie? Il les trompe eneore le i3 join. Il avoue (19 septembre] que Venise est, de toute l'ItaUe, la ville la plus digne de la liberté. On est effrayé de voir combien, en disant ces paroles, il est détaché et de Venise et de l'Italie môme. Sa mobile imagination le porte en Orient, en Grèce et dans l'Egypte (16 août). 11 est ami d'Ali, l'affreux pacha de Janiha. — Après Fructidor, quand le Directoire Toolait très-sincèrement les libertés de l'Italie, il ne tarit pas d'injures eontre elle, contre ce peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche, etc. H gronde ftprement nos agents trop loyaux qui réclament pour les Yénitiois.
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la grande ligne militaire, la vraie porte de Tltalie pour y rentrer quand elle voudrait !
Gela était si fort que Cobentzel voyant le traître et cette âme pourrie, crut en obtenir davantage, en tirer encore le centre de l'Italie. Si T Au triche ne l'eut, du moins, par les articles secrets de ce traité, elle se faisait donner de grands avantages tout près d'elle, par exemple une partie de la Bavière entre Salzburg et le Tyrol ; plus, le vaste archevêché de Salzburg (cet intéressant petit peuple, qui a produit Mozart). L'Istrie, la Dalmatie, ces sujets de Venise, si belliqueux, par le traité sont donnés à l'Autriche.
En tout cela, Bonaparte se sentait bien secondé par le monde, la société de Paris, les belles dames, qui chaque soir affluaient au Directoire, les yeux moites, et disaient avec attendrissement : « Ah ! de grâce, donnez-nous la paix! »
Le héros y aidait de son mieux, énumérant au Directoire les ressources de tout genre qu'il eût fallu si Ton faisait la guerre. Puis l'hiver approchait. On ne pouvait que prévoir des désastres.
Tout cela a grand bruit. De sorte que, non-seulement le Directoire, mais le Corps législatif, effrayé, reculait, et, si l'on eût persisté, eût refusé l'argent et les ressources nécessaires. Ajoutez que Bonaparte eût donné sa démission et préparé les défaites de son successeur,
La Réveillère dit tout cela à merveille, et montre
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que si le Directoire eût refusé de signer, il étail perdu.
Voyant que par la coalition de tous les traîtres son traité allait réussir, Bonaparte, ce grand acteur, employa une machine qui lui réussissait toujours, une scène théâtrale, répandit la nouvelle que c'était lui qui, par un accès de colère où il cassa à Gobentzel de précieuses porcelaines, l'aurait effrayé et forcé d'accepter enGn ce traité (si désirable pour rAutriche!)
Son courtisan Berthier et son ours Monge (rude et plat, muselé) furent chargés d'apporter le traité au Directoire. Et cette œuvre de nuit, ils l'apportèrent la nuit, bien tard, au sévère la Réveillère, qui dépeint sans pitié la grâce flatteuse de Berthier et la servilité grossière de Tours, qui maladroitement courbait sa rude échine jusqu'à terre \
Dans la lettre d'excuses que Bonaparte adresse au Directoire, il y a une parole qui jure horriblement. C'est rhommage qu'il rend à Hoche, qui venait de mourir. Cette mort est une des causes qui lui ont fait, dil-il, signer la paix. Toute sa vie, ce favori du sort, par son intrigue et son habileté, avait soufflé la chance au vrai héros *. Hoche ne fut pas heureux. U eut, il est vrai, la sinistre palme de la Vendée, mais manqua Vendémiaire et manqua Fructidor. On hésitait tou-
* La Réveillère, Mémoires, t. If, p. 275.
* Dans une gravure curieuse de la collection Hennin (Bibl.), Bonaparte est présenté comme successeur de Uoche. La famille de celui-ci, en 1840, m'a dil qu'on croyait que les papiers de Hoche avaient été portés par SCS lieutenants (Lcffbvre?) à Bonaparte.
jours à employer un homme si ûer. Les bureaux de la guerre, cet ennemi immuable et terrible, furent toujours contre lui, ainsi que tous les traîtres, la belle société depuis Quiberon.
Cet homme de vingt-huit ans dut regretter la vie. Il avait des projets immenses, non de guerre, mais plutôt de paix, la résurrection de deux peuples, les Irlandais et les Wallons. Pour ceux-ci, il eût fondé la république de Meuse, eût réveillé ce génie méconnu, le génie de la Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si différent de l'Allemagne*.
Les guerres de la Révolution n'excluaient nullement la vraie fraternité humaine. Hoche, Marceau, furent aimés sur les deux rives. Leur tombe, toujours en Allemagne, y reste pour rappeler que, même dans la guerre, ils portèrent un esprit de paix.
* Génie puitstnt et fort original. C'est de la Meuse, de Maseyck, près liége, que sort en 1400 le grand révolutionnaire de la peinture, celui qui Wist le symbole, échappa aux écoles allemandes. Je vois près de Cologne. sur les coteaux de Bonn, naître (bien loin du panthéisme alors) un héros, Beethoven. — Rhin et Moselle, associés dans le grand concert de leurs fédérations républicaines, eurent en lui leur grande voix.
tS