‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 51 sur 79 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

L'ORGANISATION DE L'INDE SOUS GORN\V'ALLIS«

L'Angleterre, en 97, chassée de toute l'Europe, ayant perdu son unique alliée rAutriche, étant vaincue comme faction par son échec de Fructidor, où elle jeta des torrents d'or, d'argent, etc., l'Angleterre, dis-je, malgré quelques succès sur mar, paraissait au plus bas.

L'Angleterre? Oui, mais non pas les Anglais. Sauf la révolte de la flotte, alarme d'un instant, sauf la baisse de la rente, qui remonta bientôt, les événements de ce monde n'avaient aucune prise sur les Anglais et leur bien-être. Leurs nombreuses familles, grasses ladies, miss joufiQues, n'en dévoraient pas moins en pleine quiétude les monstrueux moutons, les bœufs, que Bakv^ell venait de créer. Les enfants innombrables

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que le père ne connaissait presque que par le millésime de leur naissance, n'inquiétaient guère. Le remède était tout trouvé. Du jour que ces babies avaient pris figure d'hommes, dès quinze ans, sans autre hésitation, on les jetait à la mer, non pas comme autrefois, aux hasards de la mer, mais pour des ofGces de terre, pour la bureaucratie de Tlnde, où ils allaient s'essayer, griffonner.

Toute mère, aux prières du matin, pensait au grand Hastings, qui avait fait cet ordre admirable, mais beaucoup plus à la couronne, au bon roi Georges et à Vami du roi^ Cornwallis, qui venait de créer (dans sa vice-royauté) cette immense administration où tous trouvaient à s'employer. Administration si nombreuse qu'on calculait alors que Tempire de Russie (la septième partie de la terre habitable) avait moins de places à donner.

Georges III, l'un des meilleurs de ces Hanovriens, n'était pas un grand politique. Mais il avait eorapris (mieux qu'on n'eût attendu de sa tête fêlée), par son petit sens prosaïque de basse Allemagnei oe que d'autres plus fiers auraient moins deviné : a Que si cette proie de l'Inde engraissait les Anglais, homme à homme, l'Angleterre tiendrait la couronne quitte du reste, et qu'il ne verrait plus son carrosse mis en pièces, et lui-même tout prêt de s'embarquer pour le Hanovre. »

Après Hastings (le scélérat homme d'esprit qui

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avait trouvé la grande méthode de spoliation), il fal* lait trouver pour l'appliquer un homme médiocre, qui suivrait pas à pas la chose avec bon isens. Dans les amis du roi^ il y en avait un honnête homme et plein de mérite, mais d'un mérite malheureux. L'aide de camp du roi, Comv^allis, homme doux et honnête, n'était connu que par un grand revers. Comme il avait fait un voyage en Prusse chez Frédéric, on l'avait cru guerrier, eU&a lui avait donné contre les Américains et Lafayetteune armée de neuf mille hommes avec laquelle il capitula (1780). Gela ne refroidit point le roi, et pour braver l'opposition, il récompensa Comwallis, le fit lord lieutenant de l'Inde, au moment où la nouvelle administration faisait un roi du vice-roi. Il y resta longtemps, et justifia parfaitement le choix du roi par cette médiocrité que Georges estimait plus que toute chose. S'il y manqua^ ce fut en un point seulement, et bien inattendu : il lui advint un succès militaire. Ce ne fut pas sa faute. 11 fit tout ce qu'il fallait pour «voir encore un échec comme celui d'Amérique. En 1789-90, il faisait la guerre à Tippoo, le grand chef musulman, très^ valeureux, de courage tigresque. Tippoo, par trois fois, affamant les Anglais, il refusait de traiter, et les eût pris peut-être, si l'adresse de Gornvirallis n'eût fait venir au secours les Mahrattes, rivaux de Tippoo. Deux fois, trois fois, les Anglais auraient péri de faim devant Seringapatam

qu'ils assiégeaient, sans les Mahrattes, qui vinrent au nombre de trente mille et apportèrent des vivres. Puis, les Hahrattes partant, Gornwallis appela à son aide des tribus sauvages qui, en une fois amenèrent quarante mille bœufs. Tippoo, abandonné, ayant mille cavaliers seulement, ne put défendre sa capitale Seringapatam. Il fut forcé de livrer la moitié du royaume et pour otages ses jeunes fils. Ils furent fort bien reçus avec an accueil paternel par lord Gornwallis. S'il eût ruiné entièrement Tippoo, il eût rendu trop forts les Mahrattes. Mais, en même temps, on prit certain terrain qui plus tard permettait aux Anglais de s'étendre indéfiniment. Cette conquête, faite à si bon marché, et surtout par la politique, fit plus de bruit en Europe que notre victoire de Jemmaques, qui eut lieu en même temps. Les Anglais furent habiles à faire ressortir et répandre leur succès. Des gravures, pas trop chères et demi«coloriées, que Ton rencontre encore, montrèrent partout la vaillante résistance de Tippoo, la scène infiniment touchante des petits princes indiens amenés au vainqueur, enfin le noble accueil qu'on fit à leur mal' heur, et la mansuétude du parfait gentleman Gomwallis.

Gomwallis eut encore, quand la guerre de la révolution éclata, le succès de prendre aux Français Pondichéry, ce qui semblait fermer l'Inde à jamais aux ennemis de l'Angleterre.

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11 avait parfaitement justifié le choix et les vues de la cour. Appliqué, sérieux, médiocre en tout, mais solide, il avait fait la guerre malgré lui, mais heureusement. Sa grande ambition était autre; il se proposait bien plutôt d'être un sage administrateur, de porter enfin l'ordre dans ce monde indien, si troublé par l'intrusion d'éléments étrangers.

Mais l'ordre que concevait Gornwallis, comme instrument fidèle de la couronne et du ministère, était un ordre tout anglais. L'attache prodigieuse de l'Angleterre à ses institutions fait qu'elle veut les retrouver partout et que, partout elle en rapproche miUe choses qui n'y ressemblent guère, mais dont elle ne veut pas voir la différence. Ainsi elle a assimilé l'Ecosse à elle-même, la loi des clans à la loi féodale anglaise. Les lairds, juges militaires des clans, ont été assimilés aux lords, seigneurs propriétaires des fiefs. Ce qui n'était que fonction est devenu un héritage que les filles ont transporté comme dot aux grandes familles anglaises. Ainsi s'est consommée famine des clans au profit de la grande propriété féodale et de l'usurpation anglaise. Détruire partout la petite propriété au profit de la grande, telle fut k tendance de l'Angleterre chez elle-même. Combim plus à la fin du dix-huitième siècle où d'habiles gens montrèrent combien l'agriculture conduite en grand rapporte plus, a moins de non-valeurs qu'elle n'en a dans les petites propriétés ! Pitt poussa d'autant plus

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en ce sens, qu'il jugea que les petits, ne pouvant acheter ces grandes terres, mettraient leur argentdans la rente, c'est-à-dire dans ses mains. Il alla résolument dans ce système, non-seulement par des impôts énormes sur les consommations qui atteignent surtout le grand nombre, mais même par des lois hardiment tyranniques, comme celle de 92, qui alloue les terres communales aux plus riches de la commune.

Cornwallis fit dans l'Inde une réforme qui semblait tout aristocratique. Il déclara que toute terre appartenait aux gros propriétaires , ou zémindars, et non aux paysans (ryots) qui la cultivaient depuis un temps immémorial. Ces zémindars, sous le gouvernement précédent du Mogol, étaient agents fiscaux, levaient l'impôt. Ils cumulaient tous les pouvoirs, étaient juges en même temps, de sorte que, s'ils avaient débat avec le paysan, ils jugeaient ce litige, étaient juges et parties. Gela était exorbitant. Ils pouvaient condamner, exproprier le paysan, faire cultiver la terre par un autre. L'État n'y perdait rien. Le zémindar, seul responsable, acquittait l'impôt tout de même.

Cependant le droit réclamait. Il y avait des Anglais (comme Francis, le célèbre Junius, l'accusateur d'Hastings) qui soutenaient que la terre était primitivement, et de droit, au paysan qui depuis si longtemps la cultivait. Cornwallis crut prendre un moyen terme eu maintenant que la propriété était vraimerA

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à l* aristocratie^ aux zémindars, mais que ceux-ci ne seraient plm juges j et que les différends entre eux et le cultivateur seraient jugés par des tribunaux de PÉtat, des juges qui viendraient d'Angleterre, et qui partant seraient impartiaux.

Là éclata sous forme bizarre le génie opposé des deux races, des deux sociétés, si différentes. Les formes de la procédure anglaise, si lentes et si verbeuses, compliquaient les moindres affaires, désespéraient les indigènes, exigeaient l'intervention constante des interprètes. Même avec eux, le juge et les parties ne se comprenaient pas. De là des retards incroyables et un encombrement immense. En deux années, et dans un seul district, le nombre des .procès arriérés ne s'élevait pas à moins de trente mille.

N'espérant plus de s'en tirer jamais, on prit un grand parti, ce fut de fermer en quelque sorte les tribunaux par des frais si énormes qu'on hésitait à s'en approcher. Le pauvre n'y venait pas, en étant empêché par les frais préalables. Et si le zémindar y venait, il était ruiné. Jadis, il était juge, et, par simple sentence , il expropriait , pouvait chasser son paysan. Maintenant, il fallait de coûteuses formalités.

Sous le Mogol , il y avait de grands désordres. Pourtant le pays prospérait ^ C'est alors que l'on fit

^ Il y avait une grande diversilé d'administration. Il paraîtrait qu'alors, dans les petits gouyemeoi^to indiens, les agents du prince s'ar-

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ces monuments d'utilité publique, ces immenses bassins d'eau pluviale pour les inîgations. L'Inde restait féconde ; elle restait Sita la charmante, sfbien chantée dans le Ramayana. Malgré l'exactitude , la probité de Comwallis, déjà sous lui tout dépérit, et l'Inde dès lors s'adiemma vers cet état de vétusté qu'elle présente aujourd'hui .

Cette misère s'explique surtout par l'administration la plus coûteuse qui fut jamais. Le système qu'on créa à Londres et que Gornwallis dut appliquer, fut de défendre le commerce aux employés, mais de les en dédommager par d'énormes traitements. On ciiit Gnir tous les abus, d'après cette idée bizarre et méthodiste : c< Plus on gagne, moins on désire. Donc les richesses moralisent. » D'après cela, pour faire une administration vertueuse, il fallait la gorger par des traitements monstrueux.

Ainsi le chief-jmtice ^ nommé pour douze années, eut par an quinze cent mille de nos francs. Les autres emplois à proportion, dans l'administration, la justice, l'armée, l'Église. Par ce grossissement prodigieux des traitements, l'Inde, devenue un champ magnifique pour la corruption électorale, donna à la couronne, au ministère, une grande force (autant que l'Église établie, l'autre colonne de la royauté). Son administration se recruta

rangeaient directement avec les cakivateurs, soit homme par hommes soit vUlage par village. (MiU et WilsoDi. t. V, p. 475.)

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