WATT ET LA MACHINE. — INCROYABLE ENRICHISSEMENT I)E L’ANGLETERRE
La paix d’Amiens, négociée depuis mars 1802 et conclue en octobre, donna l’essor aux capitaux, qui se tournèrent vers l'industrie.
Et, d’autre part, la paix de Lunéville ou d’Allemagne dispensant l’Angleterre de soudoyer l’Aui riche, permettait à l’argent de s’employer dans les manufactures.
De sorte que tout à coup des capitaux énormes {turent s’appliquer à l’industrie nouvelle, à la machine qui promettait une si grande économie de la main-d’œuvre et paraissait renvoyer l’ouvrier. Mais elle augmenta tellement la fabrication par le bon marché tout nouveau qu’elle mettait en chaque industrie, que des masses d’ouvriers y trouvèrent leur
WATT ET L.A MACHINE
compte, eurent des salaires élevés (comme ouvriers du fer, mécaniciens, etc.), et que même les ouvriers primitifs, tisserands, filateurs, etc., que la machine semblait déposséder, furent employés aussi dans le nouveau système, où la fabrication exigeait encore (en mille choses secondaires) l’assistance de la main humaine.
Dans le peu de temps que dura la paix, tout ce changement s’éclaircit; on vit que la machine augmenterait le travail, loin de le diminuer. L’Angleterre, maîtresse absolue de la mer, depuis la mort de Paul, et la réouverture des grands fleuves allemands, espérait de plus obtenir de Bonaparte un traité de commerce avec la France, qui (comme celui qu’accorda Louis XVI) lui rouvrirait un débouché immense et nous inonderait de ses produits, mis à si bon marché par la machine. Cela n’arriva pas, et ce refus d’un traité de commerce contribua plus que toute chose à rendre impopulaire en Angleterre une paix saluée d’abord avec un enthousiasme délirant.
M. Pitt d’abord n’avait pu garder quelque influence qu’en promettant d’appuyer au parlement le parti de la paix et le ministère Addington qui, en mars 1802, avait pour lui non-seulement le roi , mais l’Angleterre moyenne, je veux dire bourgeoise et commerçante. Pitt, dis-je, s’éloigna quelque temps du parlement, pour n’avoir pas à soutenir toujours ce cher Addington, qu’il faisait attaquer en dessous par Can-
ANGLETERKE. — FRANCE.
ning et autres jeunes gens spirituels. Mais son meilleur auxiliaire pour battre en brèche la paix et le ministère de la paix, c’était surtout, avant tout, Bonaparte.
La machine de Papin, l’idée simple de la force de l’eau qui soulève par moments un couvercle, et par là crée un mouvement, tout cela était connu. Et cette invention première peu à peu se perfectionna1.
Ce qui m’attire le plus en tout ceci, c’est moins la machine que l’homme, la grande originalité de l’inventeur.
Cet homme, bien singulier, n’était pas plus machiniste que propre qu’à tout art, toute science.
Nous avons heureusement la connaissance de ses parents pendant un siècle. Et on voit avec étonnement que cet enfant maladif et précoce, de trèsbonne heure semblait savoir toute chose et d’avance résumait, en quelque sorte, la vie, les aptitudes de tous ses aïeux2.
Il naquit dans le comté d’Aberdeen, peu pittoresque, agricole, et quoique si près de la mer, étranger à la marine. Il n’eut nulle envie de voyager, restant entier à la réflexion.
Soîi bisaïeul, un cultivateur, en combattant pour
1 Voy. YEloge de Watt, par Arago.
s Cette singulière faculté n’a encore été ni notée, ni observée sérieusement.
WATT ET LA MACHINE
les Stuarts, sous Montrose, fut tué et ses biens confis qués. L’enfant semblait être de ces temps-là ; il savait toutes ces batailles, toutes ces aventures, et les racontait avec un charme si grand, qu’on passait les
Waller Scott. Le célèbre romancier dit lui-même combien il fut impressionné de ses récits.
Son grand-père , recueilli par des parents éloignés, fut mathématicien, enseigna les mathématiques pour la navigation. Notre Watt tint de lui, et, dès six ans, cherchait ses amusements dans la géométrie.
Les fils de ce grand-père suivirent sa profession. L’un d’eux fabriquait des instruments pour la marine. C’est ce qu’essaya de bonne heure son fils, James Watt, le grand inventeur, qui, sans cesse, montait, démontait ses jouets; l’un n’était pas moins qu’une petite machine électrique qu’il avait construite.
Ainsi, la vie, les aptitudes de tous ses parents antérieurs revenaient dans cet enfant singulier, et il avait pour tout des germes, des commencements, comme une espèce de seconde vue qui le dispensait presque d’apprendre.
Comme malade, il aimait, dévorait les livres de médecine, et même en cachette lit de l’anatomie. Sur les rives du loch Lomond, il devint minéralogiste. Puis il analysa les minéraux, devint chimiste,
ANGLETERRE. — FRANCE
et sut à quel point l’air chaud et élastique, s'étendant, devient une force puissante : il était sur la voie de sa découverte.
Mais, avant, il voulut avoir un métier. Il va à Londres. On n’y voyait pas bien les Écossais, depuis lord Cute. Il n’y resta qu’un an, retourna à Glascow; mais là, autre difficulté. Les ingénieurs de cette ville le regardaient, le traitaient comme Anglais, refusaient de le recevoir. 11 fallut que l’Académie, alors si glorieuse par Adam Smith et autres inventeurs, l’établît dans un local à elle, une petite boutique où il construisait et vendait des instruments de mathématiques. Le soir, on s’y rassemblait volontiers pour l’entendre. Et l’échoppe devint célèbre. Ceci rappelle que Christophe Colomb, à Gènes, eut d’abord aussi une boutique de livres et de cartes de géographie.
Sa découverte date de 1769. Mais n’ayant pas réussi dans la première association qu’il fit pour l’exploiter, il eut la patience, l’incroyable courage d’attendre dix années, de changer de carrière, et comme ingénieur, de creuser un canal (au lac Lomond) rival du canal Calédonien, puis un autre canal pour porter la houille à Glascoxv. Enfin, en 1774, il revint à sa découverte, s’associa avec un exploiieur de grande intelligence, Bolton ; et d’abord la machine servit à l’épuisement des eaux dans les mines de Cornouailles, qui donnaient en retour le tiers du char-
WATT ET LA MACHINE
bon économisé. Enfin Watt transforma sa machine en un moteur universel.
Mais là il eut plusieurs difficultés pour la continuation de son brevet. Dans la chambre des communes, plusieurs faisaient obstacle, entre autres le célèbre Burke. Il eut sept années de procès où tantôt on lui disputait son invention, tantôt on prétendait qu’elle était préjudiciable aux ouvriers. Ces procès l’irritaient, le détournaient et l’avaient obligé de devenir légiste. Parmi ces contrariétés sa femme mourut, et le plus aimé de ses fils. 11 en resta inconsolable, enfin se retira en 1798, et céda son brevet à l’un de ses fils, qui, avec son associé, créa la célèbre manufacture Watt et Bolton, qui remplit l’Angleterre de scs produits.
Une partie, peut-être la plus curieuse de cette grande ère, nous est cachée : comment cet homme ingénieux et patient, aussi fort au point de vue moral que dans les choses mécaniques, se créa le monde d’auxiliaires qui, sous lui, purent réaliser ses conceptions? Origine féconde de ce grand peuple d’ouvriers laborieux, consciencieux, qui surtout pendant trente années ont fait la supériorité de 1 Angleterre, sa royauté industrielle sur le monde.
En 1798, tout cela n’était pas visible encore, et sans doute Malthus, qui alors publiait son livre désolant, crut que la nouvelle invention, diminuant le travail,
ANGLETERRE. — FRANCE
ôterait le pain à l’ouvrier et ne serait qu’une augmentation de misères. Les salaires crûrent sans doute pour ceux qu’on employait. Mais l’établissement des usines, qui travaillaient avec ces grandes machines, supprima peu à peu la petite industrie des tisserands, le travail en famille, si regrettable1. ALeeds, par exemple, il y avait quatre mille petits ateliers qui durent disparaître; mais les salaires très-forts que le nouveau système donna à l’ouvrier compensèrent quelque peu ce mal, et tournèrent au profit de la famille. Beaucoup se marièrent, qui dans l’ancien système ne l’auraient pu, et seraient restés compagnons et célibataires.
Quoi qu’il en soit, on ne peut comparer ces inconvénients passagers avec le bien universel qui résulta du système nouveau.
Le prix du vêtement et des outils en tout genre baissa tellement que les peuplades les plus pauvres purent se vêtir, avoir des instruments pour commencer quelque industrie. L’Angleterre, ce grand ate-
1 Les détails sur l’ancienne industrie de la laine, qui fut la principale du moyen âge, se trouveront dans le grand et important ouvrage que M. Jules Quicherat doit publier sur ce sujet, et pour lequel il n’épargne ni soin, ni temps, ni voyages coûteux. — La savante miss Toulmins Smitli a publié, en 1860, les ordonnances relatives à ce métier, recueil préparé par son père. — Enfin, M. Brentano fils a fait, sur les English Gilcls , un livre plein de recherches instructives. Cependant il néglige les passages si connus des chroniques, où l’on voit les efforts que faisaient les Anglais pour attirer l’ouvrier étranger. — M. Quicherat, dont l’autorité est si considérable, croit, comme moi, que l’industrie anglaise se recruta surtout dans les émigrations du continent.
WATT ET LA MACHINE
lier, donna lieu à la création de mille ateliers sur la terre.
Le globe entier en fut pour ainsi dire renouvelé.
L’Angleterre, depuis bien des sièeles, avait réclamé la gloire de fabriquer et de répandre ce grand bienfait (le premier dans le Nord) : le vêtement qui nous réchauffe et nous permet l’activité.
Dès 1300, le vieux chroniqueur disait :
« O Angleterre! qui pourrait se comparer à toi?. . . Tes vaisseaux, tes travaux vont sans cesse d’une extrémité à l’autre du monde. Les flancs des nations le bénissent réchauffés des toisons de tes brebis. »
RUPTURE DE LA PAIX (1803). — LUTTE D’IIORTENSE ET JOSÉPHINE CONTRE LES FRÈRES DE BONAPARTE.
Ni Bonaparte, ni personne n’avait prévu la grande révolution industrielle de T Angleterre, qui lui permit tout à coup d’augmenter d’un tiers les impôts, tout en faisant de grands emprunts. Ce miracle lui fut tout à fait inconnu. Il n’envisageait l’Angleterre que comme une puissance commerciale, et ne soupçonnait, ce que démontrèrent les amis de Pitt, que la guerre faisant la mer déserte, et la livrant toute aux Anglais, leur serait plus lucrative que la paix ellemême.
Dans l’intérêt de l’industrie française qu’avec Chaptal et Bertliolet il croyait rétablir d’un coup, Bonaparte ajourna, c’est-à-dire refusa le traité de commerce que l’Angleterre marchande, qui était
RUPTURE DE LA PAIX
alors au pouvoir, attendait impatiemment. Cela tuait Addington et le ministère de la paix, au contraire ramenait la guerre, le ministère de Pilt.
Son mépris militaire pour le mercantilisme lui faisait croire que la torpeur de l’Angleterre, augmentée par les bénéfices de la paix, durerait plus longtemps. Il recevait à Paris les Anglais curieux de revoir cette ville après tant d’années, et fort surpris, en traversant la France, qu’on leur peignait toute en ruines, delà trouver si bien cultivée. Ils pouvaient voir la fausseté du tableau que leur faisaient les émigrés et l’Anglo-Génevois, sir Francis d’Yvernois. Tous les ambassadeurs de l’Europe étaient à Paris, qui ne fut jamais si brillant.
Fox y vint voir aussi ce prodige du jour. Quoique ébloui d’abord de la faconde de Bonaparte, il lui parut que ce brillant parleur en disait trop, et souvent plus qu’il ne convient à un homme d’Etat.
Fox, au contraire, quoique ami de la France et fort humanitaire, se maintint dans l’attitude et les discours d’un très-parfait Anglais. Qu’on en juge par une anecdote. Un jour qu’au Louvre, pendant l’Exposition de l’industrie, on regardait un fort beau globe de la terre, un des traîneurs de sabre qui suivaient le Consul s’avisa de dire : « Oh ! que l’Angleterre est petite! — Oui, oui, répliqua Fox; mais elle contient les Anglais, qui veulent y vivre et y mourir. » Et étendant les bras sur les deux océans
150 ANGLETERRE. — FRANGE
et les deux Indes, il ajouta : « Ils remplissent le globe tout entier et l’embrassent de leur puissance. » Bonaparte admira cette lière réponse \
Il était de bonne humeur et faisait jouer des comédies à la Malmaison par Bourrienne, le peintre Isabey et autres de ses familiers. 11 voulait être aimable. Et, repoussant le chef-d’œuvre d’Houdon, il faisait faire son effigie par le gracieux Canova, un peu fade, qu’il faisait venir d’Italie. Mais son artiste favori était le gentil Isabey, l’homme d’Hortense et de Joséphine.
Il l’a représenté deux fois dans ces portraits célèbres et si souvent gravés, se promenant à pied dans le parc de la Malmaison, et aussi à cheval passant la revue au Carrousel. Il est mieux là, car les Bonapartes ayant les cuisses et les jambes courtes, ne font bien qu’à cheval.
Là il est dans sa gloire, entouré de son auréole, de ses invincibles généraux sur leurs fougueux coursiers et l’épée nue.
Dans ces occasions, la triste Joséphine était en seconde ligne. La reine du jour était sa fille Hortense, qui venait d’épouser Louis, bientôt roi de Hollande. Joséphine l’avait voulu ainsi pour diviser la ligue des frères contre elle, qui lui faisait craindre un divorce. Cette situation singulière de la famille du Consul et la faveur d’Hortense si visible était malignement dé-
1 Rémusat, Vie de Fox.
RUPTURE UE LA PAIX
noncée aux journaux anglais, qui prétendaient que la nouvelle mariée était déjà accouchée1.
A part l’infamie, le scandale, il y avait une contradiction bizarre dans la situation. Ce restaurateur des autels, qui, à ce moment meme, chassait de Notre- Dame le clergé républicain pour y mettre le clergé du pape, l’homme que les nouveaux curés nommaient : Christ de la Providence — celui-là (selon le bruit public) — déshonorait son frère, sa belle-lille, infligeait à sa femme la honte déplorable de lui prostituer sa tille.
Tout cela incertain, mais ce qui le fit croire, ce fut la longue dispute qu’il soutint contre toute sa famille, pour faire son héritier cet enfant qu’on disait de lui2.
Ces scandaleux caprices, renouvelés des tyrans de l’antiquité, étaient partout affirmés, répandus par ses ennemis, pour montrer qu’en morale comme en politique, cet esprit tyrannique s’affranchissait de toute
loi.
En janvier 1803, faisant venir à Lyon la consulte italienne, il avait réuni presque toute la Lombardie sous le nom de république d'Italie. 11 s’en était fait président.
Et quand on s’en plaignit à Amiens, il répondit
1 Grande fureur de Bonaparte, qui, pour les réfuter, dit Bourriennc, donna un bal tout exprès.
2 Miot, t. II, donne là-dessus les plus grands détails.
ANGLETERRE. — FRANCE
fièrement que sans cela les républiques italiennes, trop faibles devant l’Autriche, ne pourraient qu’être réunies à la France, comme le Piémont le fut bientôt.
Le Piémont d’un côté, et de l’autre la Suisse, qu’il dominait sous le titre de médiateur, le constituaient maître des Alpes.
Et tout cela contre la liberté. Au Piémont, il ne vit qu’un vaste recrutement chez un peuple trèsbrave. En Suisse, il ne fit guère que comprimer la révolution et l’égalité unitaire. Il releva partout les aristocraties.
En France, il avait fait rentrer les émigrés, et, autant qu’il pouvait, il leur rendait leurs biens.
Tous les ministères furent en réalité réunis pour les choses graves à un seul (sous Maret-Bassano, ministre d’État). Le tribunal et le conseil d’État furent réduits à quelques membres. Enfin, un sénatus-consulte (4 août 1802) lui décerna le consulat à vie.
Bourricnne assure une chose singulière : c’est que quand l’Angleterre (en mai 1805) rappela son ambassadeur, Bonaparte n’avait pas prévu une rupture si prochaine. En effet, il avait accordé aux militaires d’innombrables conges.
11 savait bien que la paix d’Amiens n’était qu’une trêve; mais il comptait que l’intérêt mercantile, et la prépondérance de la classe industrielle, qui gouvernait sous Addinglon, feraient durer la paix. Cependant les
RUPTURE DE LA PAIX
amis de Pitt reprenaient en dessous. On démontrait sans peine que Bonaparte refusant d’ouvrir la France aux marchandises anglaises, étendant son influence sur le continent, la paix était plutôt un obstacle pour l’Angleterre, — un obstacle, — un danger peut-être. Nombre d’agents mystérieux parcouraient l’Angleterre, et l’on surprit une lettre de Tayllcrand qui ordonnait à un de ces agents, frère du secrétaire de Bonaparte, de sonder le port de Dublin et de dire s’il permettait l'abordage de vaisseaux chargés de canons.
Cela rappelait les surprises de Bonaparte et son procédé favori qui lui avait réussi tant de fois.
La grande affaire de Malte ne se décidait pas. Loin delà, Bonaparte, chassé d’Egypte, semblait s’en rouvrir le chemin en s’étendant aux limites de l’Italie méridionale, obligeant la reine de Naples de recevoir une armée française dans la péninsule d’Otranle, qui regarde de si près les îles de Grèce et permet d’y passer d’un saut.
Quand on embrasse ce tableau, en y ajoutant les remuements de l’Allemagne, on s’étonne sans doute de l’activité de Bonaparte, mais surtout on est frappé de son imprudence à commencer tant de choses à la fois qui se nuisaient entre elles. On le voit s’agiter comme une brillante comète qui se fait obstacle à elle-même parla multitude de ses rayons. Par exemple, ses idées maritimes de Saint-Domingue et de Tarente en face de la Grèce, de l’Égypte, irritaient
ANGLETERRE. — FRANCE
les Anglais sans le fortifier. La grande affaire pour lui eût été de n’agir que sur le continent, et par une somnolence apparente de favoriser à Londres le ministère d’Addinglon, au lieu que, par ces lancinations imprudentes, il excitait et fortifiait Pitt, les amis de la guerre.
Bonaparte, trop visiblement, fut étourdi, imprudent, téméraire ; il attisait sans cesse la guerre, qui cà peine avait cessé.
Il est vrai que les garnisons anglaises s’étaient retirées deplusieurs postes maritimes qu’elles pouvaient à volonté reprendre le lendemain.
Bonaparte, de son côté, par sa réunion du Piémont qu’il ajouta à la France même, puis, par son immixtion dans les affaires d’Allemagne, bravait tonte l’Europe, et surtout la Russie, protectrice déclarée du Piémont.
L’Angleterre gardait Malte, se refusant à tout arrangement au sujet de ce rocher qui domine la Méditerranée.
D’autre part, par ses journaux et les pamphlets atroces des émigrés, elle appelait sur Bonaparte la haine et le mépris du monde. Lui, qui avait présente la tragique fin du czar Paul, préparée par la calomnie et les faux bruits, pensait que ces diffamations étaient comme des préludes d’assassinat. Déjà la machine infernale avait prouvé que le parti des émigrés était capable de tout. Fouché n’étant plus ministre de la
RUPTURE DE LA PAIX
police, Bonaparte voulait y suppléer lui-même par d’ineptes petites polices militaires, qui ne luidonnaientaucune sécurité. Sa propre famille l’inquiétait ; il voyait Lucien si trouble et si violent, si pressé de faire déclarer l’hérédité du pouvoir souverain, qu’il dit à Joseph lui-même (moins impatient, plus somnolent), qu'il ne serait pas surpris si Lucien conspirait sa mort1. Il l’éloigna d’abord en Espagne, puis il le vit partir avec plaisir pour l’Italie.
D’où provenaient ces horribles soupçons? De la lutte intestine qui travaillait la famille Bonaparte. Ses frères et sœurs avaient toujours fait la guerre à Joséphine, et en Brumaire il était prêt à la répudier.
Ses supplications éplorées firent croire à Bonaparte que, châtiée ainsi, pardonnée, elle serait la plus souple, la plus docile à tous ses caprices violents. Elle s’humilia tellement qu’elle garda le lit conjugal, c’est-à-dire l’occasion et la liberté des colloques de nuit.
Ainsi tout ce que les frères et sœurs disaient de jour contre elle, la nuit et sans témoin, elle le réfutait, lesupposait peut-être. Elleassurait, par exemple que Lucien lui avait conseillé de prendre un amant, d’en avoir un enfant. Les nouvellistes anglais répandaient plutôt un autre bruit : que Joséphine, toujours tremblante de la peur d’être renvoyée, avait eu
1 Miot, t. II.
ANGLETERRE. — FRANCE
l'infamie d’offrir sa fille à Bonaparte, qui aurait accepté, l’aurait rendue enceinte.
Hortense, alors florissante de ses vingt ans, était une personne cultivée, habile, ambitieuse. Fille d’une mère si intrigante, elle avait été formée de plus par la femme de chambre de Marie- Antoinette, la fameuse madame Campan. Hortense, outre l’intrigue, avait une chose plus rare, la fixité dans son ambition. Personne plus qu’elle n’a entretenu avec persévérance, toute sa vie, la légende des Bonaparte.
Paris, tout aussi bien que Londres, croyait ces bruits. Aussi l’aide de camp Duroc, le préféré d’Hortense, apprenant qu’on allait la marier à un autre, témoigna (de manière grivoise et soldatesque) sa joie d’être débarrassée d’un mariage qui pourtant eut fait sa fortune.
Les pamphlets, les journaux anglais méritent peu d’attention. Ce qui a pu corroborer ces bruits, c’est la conduite des Bonaparte eux-mêmes. Le Premier consul exigea que son jeune frère Louis l’épousât malgré la répugnance mutuelle que tous deux manifestaient pour ce mariage. On peut voir dans Miot les scènes violentes qui curent lieu à ce sujet entre Napoléon et Louis.
Napoléon regardait ces bruits, combinés pour le dégrader, comme une partie du complot que l’on ourdissait contre lui. L’ouvrage capital sur la grande
RUPTURE DE LA PAIX
et trouble année 1804 est le second volume des Mémoires de Miot. L’auteur, confident de Joseph et par lui au courant de tous les secrets de famille, nous a montré sans voile l’oppression où il tenait ses frères. Le plus modéré et celui qui se plaignait le moins, dit franchement « qu’il désirait sa mort. »
Cette époque est celle où Joséphine ayant remonté par Hortense, parle aux frères en impératrice, se fait sacrer et au sacre emploie leurs femmes humiliées à porter son manteau.
Miot donne ces détails, non-seulement dans leur vérité, mais dans le mélange singulier et l’enchevêtrement bizarre où ils arrivent coup sur coup. 11 ne met pas d’un côté l’histoire intérieure et de famille, de l’autre l’histoire politique. Car c’est au milieu des fêtes qui célèbrent le nouvel empire et où triomphent les deux femmes, Hortense et Joséphine, qu’arrivent les morts tragiques d’Enghien et dePichegru, le procès de Moreau, des dix royalistes guillotinés. L’ambassadeur anglais quitte Paris, et celui de Russie, maltraité de Napoléon, ne reste qu’à grand’ peine. Dans ces tragiques circonstances, Napoléon semble n’êtrc occupé que de deux simulacres vains, la flotte de Boulogne et les préparatifs illusoires de l’invasion, d’autre part l’arrivée du pape, qui, dans ce Paris sanglant, vient sacrer l’empereur, l’impératrice.
Ce mélange barbare d’exécutions, de fêtes, nous
ANGLETERRE. — FRANCE
rappelle, en 1804, les vies des Césars de Suétone, ou mieux, les drames indigestes où Shakespeare accumule la vie, la mort, les noces et les enterrements.
Le 18 février 1805, Bonaparte se livrant devant l’ambassadeur d’Angleterre à ces vaines improvisations qui par moments échappaient à sa verve méridionale, regretta que l’Angleterre n’eût pas fait avec lui le partage de la domination du monde. A cette maîtresse des mers il eût donné un traité de commerce, « même une part dans les indemnités et dans l’influence sur le continent. »
Les Anglais, peu crédules à ces belles paroles, en croyaient plutôt un rapport de Sébastiani, inséré dans le Moniteur , qui étourdiment expliquait les vues de Bonaparte sur l’Egypte et sur l’Orient.
D’autant plus les Anglais tenaient fortement Malte, le rocher qui, avec Gibraltar, surveille la Méditerranée.
Que voulait réellement cet esprit trouble et plus influencé par les siens qu’on ne l’a dit? Hortense et Joséphine certainement goûtaient fort la paix. Luimême avait voulu rappeler l’ambassadeur anglais (qui n’en continua pas moins son chemin). Et en même temps, il faisait la vaine démarche d’offrir cà Louis XVIII une grosse pension. Ces démonstrations pacifiques étaient, je crois, sincères à ce moment. Il avait accordé beaucoup de congés. Les troupes si nombreuses qu’il avait sur la côte, selon Miot et
RUPTURE DE l.A TAIX.
Bourrienne, étaient là beaucoup moins pour l’entreprise improbable de la descente en Angleterre que pour imposer à la France, à Paris. Il disait brutalement à son conseil : « Si l’on veut que la chose soit faite par le civil, il faut se dépêcher; car je sais que l’armée est prête à me proclamer empereur. » Mensonge audacieux! l’armée n’y songeait pas. L’esprit républicain n’était pas encore amorti.
CONSPIRATIONS ROYALISTES CONTRE LE FUTUR EMPEREUR. ENG1IIEN, MOREAU, PICUEGRU, CADOUDAL. — FÉVRIER-MAI 1804.
Les royalistes avaient été furieusement ingrats pour Bonaparte. Sauf la mort de Frotté, qui, par une plaisanterie cruelle, l’avait mordu, il avait toujours montré une faveur singulière à leur parti. Il avait sauvé leurs patrons, l’Autriche, le pape. Il leur rouvrait la France. Il leur rendait leurs biens, tant qu’il pouvait .
Hortense et Joséphine, entourées, conseillées de vieilles dames du faubourg Saint-Germain, en tous sens influaient pour leur parti. Que pouvait-il, sinon rappeler le roi, ce qui, inquiétant les acquéreurs de biens nationaux, eût fort bien pu produire une révolution sanglante?
Mais ce trône, où il semblait poussé par la nécessité, à qui le destinait-il? A cet enfant d’Horlense
CONSPIRATIONS ROYALISTES
qui, élevé par elle et Joséphine et par leurs dames royalistes, fût devenu un parlait gentilhomme, un parlait émigré. Ainsi par ce honteux circuit, l’empire et la grandeur de Bonaparte devait fatalement revenir au parti royaliste.
La machine infernale avait montré assez l’ingralitude des royalistes et leur peu de scrupule. 11 était vraisemblable qu’avant l’empire ils tenteraient un coup. Pitt, arrivant au ministère, avait demandé, obtenu soixante millions de fonds secrets.
L’irritation naturelle des Anglais, que Bonaparte alarmait sans cesse par sa fantasmagorie de Boulogne, ses simulacres d’embarquement, tout cela leur faisait désirer la mort d’un homme si entreprenant, si audacieux.
Les Anglais, depuis Cromwell, passaient sur le continent pour imbus des doctrines de l’assassinat politique : Oportet unum mon pro populo. De là aussi le fameux pamphlet réimprimé à Londres au temps de Bonaparte : Rilling no murder : Tuer n’est pas assassiner.
Les Anglais semblaient vouloir avertir, effrayer Bonaparte. Leurs journaux appelaient son consulat un gouvernement viager. Par une maladresse qui peut-être n’en était pas une, leur ambassadeur à Paris était ce même lord Witworth, qui l’avait été en Russie lors de la mort de Paul. Grand seigneur, doux, poli, mais dont la fâcheuse figure rappelait sans cesse
ANGLETERRE. — FRANCE
à Bonaparte que, par un simple coup de bistouri, on lui avait enlevé le czar son allié, la conquête de l’Orient, et rendu pour jamais aux Anglais la royauté des mers.
Bonaparte, comme homme, était plus important que Paul, et sa mort plus désirable à l’Angleterre. Les Anglais même n’avaient pas besoin de s’en mêler. D’enragés royalistes brûlaient de s’en charger.
Le héros de ceux-ci, le meunier Cadoudal \ vaillant homme très-fort et très-féroce, faisait de cette grande aventure le rêve, le roman de sa vie. Il avait eu jadis une audience de Bonaparte, qui aurait voulu le gagner, l’acquérir. Cadoudal ne se consolait pas de n’avoir pas profité de ce moment pour l’étrangler. Mais il se faisait une fête de l’attaquer plutôt au Carrousel au milieu de sa garde, de le tuer dans un sanglant combat. Il n’en faisait mystère, et disait ce projet à qui voulait l’entendre1 2.
Le pacifique ministère Addington gardait cependant Cadoudal comme un bouledogue de combat. Et par une singulière franchise, il disait au Consul que, si Malte lui était rendue, il élbignerait cet instrument de mort, et le ferait passer en Amérique.
Offre naïve qui disait assez l’usage qu’on pouvait faire de Cadoudal, si Malte n’était pas rendue.
1 Voy. les beaux articles de Lejean ( Biographie bretonne).
2 C’est ainsi que le Romagnol Pianori eut l’insigne audace d’attaquer Napoléon III, aux Champs-Elysées, à midi.
CONSPIRATIONS ROYALISTES
Ces avertissements funèbres durent faire impression sur Bonaparte à la rupture, surtout lorsque par représailles de nos vaisseaux arrêtés, il lit arrêter les Anglais qui voyageaient en France. 11 lit aussi occuper le Hanovre, le bien propre du roi d’Angleterre. Point grave et très-sensible, qui plus qu’aucune chose peut-être avait décidé la mort de Paul, et pouvait décider celle de Bonaparte.
Celui-ci dut regretter alors d’avoir (par ostentation) remis la police aux mains ineptes du ministère de la justice. Mais il tâchait de faire lui-même sa surveillance de sûreté par je ne sais combien de polices militaires, fort maladroites. L’ancien ministre, Fouché, avait gardé son monde à lui et continuait de surveiller, d’avertir Bonaparte, dont il troublait l’esprit.
Situation bizarre! c’était au moment où il avait réussi en tout et arrivait au but, qu’il apercevait son danger. Le sénat lui offrait Yempire. Bien plus, Yhérédité. Cela convenait aux frères, à la furieuse impatience de Lucien. Mais nullement aux femmes, qui désiraient surtout l 'adoption (pour l’enfant né d Ilortense). Aussi quand le sénat offrit l’hérédité, Bonaparte fil cette réponse bizarre : « Dans dix ans, j’y songerai, » c’est-à-dire quand l’enfant aura quatorze ans (c’est la majorité des rois) L
1 Yoy. Miot, t. II, p. 167 etsuiv.
14'* ANGLETERRE. — FRANCE
Celte réponse, un peu cynique, où s’exprimait trop bien sa passion, indiquait le plaisir qu’il éprouvait à révéler cette honte. Et c’est à ce momentoù la nature faisait mollir cette vie jusque-là si calculée que le danger apparaissait. C’est en de tels moments où l’on tient à la vie que la mort, qui est si maligne, aime à s’offrir, se présenter avec son rictus ironique, qui semble dire : Et moi, vous m’oubliez!... Serai-je de la fêle? »
Nullement rassuré par ses petites polices, Bonaparte croyait voir, du Rhin et d’Angleterre, venir des armées d’assassins. Fouché en jouissait et augmentait ses craintes, lui écrivait : « L’air est plein de poignards. »
Mais un limier si bon et si connu avait cet inconvénient d’éloigner trop bien l’ennemi. Les Anglais avaient envoyé le jeune Berry à la falaise de Triville ; il vit qu’on l’attendait et n’osa débarquer. Savary, que Bonaparte y plaça, resta là un mois à attendre.
Bu côté du Rhin, les Anglais avaient force émigrés, leurs pensionnaires, entre autres le petit Condé, duc d’Enghicn. Les royalistes prétendent que, depuis deux ans, il restait là près de la Forêt-Noire, retenu par la chasse, la passion des Condé, et aussi par l’amour. Chose douteuse. Il ne pouvait choisir une position plus irritante pour Bonaparte. Strasbourg était plein d’agents royalistes, de dames et de curés, qui.
CO N S l’IP, ATIONS ROY A LISTES .
depuis Pichegru, faisaient la correspondance avec l’émigration. Le prince, jeune et audacieux, passait, dit-on, le Rhin, pour aller s’amuser dans la grande ville. Au portrait de Versailles, sa figure, jeune et fine, n’en est pas moins très-sèche et d’un enfant capable de tragiques résolutions.
L’homme principal de la conspiration, Pichegru, était déjà venu de Londres et était à Paris. Mais un peu inutile, fort méprisé. Le temps Pavait trop démasqué. En 97, sa correspondance autrichienne; en 98, ses bons avis à Souwarow pour nous faire battre, étaient trop bien connus. Les Anglais avaient en lui un triste pensionnaire, qui n’eût pas ébranlé l’armée l.
Aussi, comme disent avec raison les bonapartistes, Pichegru ne pouvait rien s’il ne réussissait à corrompre Moreau, qui avait gardé plus de prestige. Moreau, qui se sentait nécessaire, ne voulait pas travailler uniquement pour les royalistes, mais d’abord pour lui-même, disant avec assez de vraisemblance que l’armée n’était point du tout royaliste, et que, pour arriver au roi, il fallait d’abord la transition d’un dictateur.
L’entrevue de Moreau et Pichegru, au boulevard de la Madeleine, qu’on dit avoir été supposée, est hautement vraisemblable. Pourquoi? C’est qu’on avai
1 Miot, Bignon et autres.
146 ANGLETERRE. — FRANCE
absolument besoin de Moreau, que son nom seul donnait quelque chance à l’entreprise. Sans lui, un assassinat de Bonaparte, un coup frappé avec succès par Cadoudal et autres royalistes, eût bien pu tourner contre eux et servir aux républicains.
La plus grande fureur de Bonaparte fut contre Moreau, c’est-à-dire contre celui qui eût pu lui enlever son épée, sa force : l’armée.
Georges était à Paris, et on prétendait l’avoir vu rendre des devoirs à un personnage mystérieux. Ce n’était, pas Berry, qui n’avait pu débarquer. Donc, c’était le petit Condé, lejeune d’Enghien, qui, disait-on, avait avec lui pour mentor Dumouriez, homme capable et si dangereux. Ces bruits troublèrent fort Bonaparte, et quoiqu’on lui ait dit que le jeune Condé était encore près Bade, il voulut à tout prix sortir d’inquiétude.
Le margrave de Bade, récemment agrandi par lui, était son obligé, et voulait l’être davantage. Il espérait par mariage s’introduire dans la famille Bonaparte, de même qu'il était déjà introduit dans la famille impériale de Piussie ; ainsi il eût été parent des deux grandes puissances du monde. Dans de telles circonstances, Talleyrand même crut qu’on pouvait sans détour demander diplomatiquement l’extradition d’un émigré, du prince qui, si près de la France, ourdissait, disait-on, contre elle des complots. On envoya au margrave un homme aimable, insi-
CONSPIRATIONS ROYALISTES
nuant, Caulaincourt. « El le prince allemand consentit1. »
Le margrave aurait pu avertir le prince. Mais, eu même temps , l’arrestation s’était l’aile : un régiment de gendarmes l’avait, enlevé, amené à Strasbourg, à Paris. Bonaparte lui-même ne l’attendait pas si tôt, n’avait pas donné d’ordre, de sorte qu’il y eut presque un jour entre son arrivée à Paris et sa translation à Vincennes. Bonaparte 11e consulta personne, et on ne put intercéder.
Certes, on ne pouvait dire qu’on l’eût pris en flagrant délit. Il était hors de France, dans la situation de tant d émigrés qu’on laissait rentrer tous les jours. Au reste, s’il était coupable, en relation avec Cadoudal, Pichegru, on devait l’éclaircir, au lieu d’user contre lui seul d’une précipitation sauvage.
Mais l’instinct corse, la fureur, s’éveilla dès qu’il vit la proie dans ses mains. 11 lui donna des juges militaires, des colonels de la garnison de Paris. Ces officiers, habitués à voir fusiller des chouans et des émigrés, n’v firent nulle différence. L’un d’eux était Hulin, l’un des vainqueurs de la Bastille, et fort humain puisqu’il exposa sa vie en voulant sauver le gouverneur de Launay, et, par un grand courage, lui mettant son chapeau.
1 Voy. Miot, t. II, p. 155.
Ii8
ANGLETERRE. — FRANGE
Le prince n’écrivit pas, mais dit qu il voulait parler au Premier consul. On avertit Réal qui avait alors la police. Il dormait, fatigué, et avait donné ordre qu’on ne le réveillât pas. L’exécution eut lieu au petit jour, selon la loi, à six heures du matin, sous les yeux de Savary (Rovigo), envoyé tout exprès.
Celte précipitation barbare était inepte. Bonaparte, en l’ordonnant, avait travaillé contre lui. C’était apparemment un de ses accès de férocité dont il n’était pas maître, comme celui qu’il avait eu lorsque apprenant le départ, la déportation (qui aboutit à la noyade) des cent jacobins condamnés à tort pour la machine infernale, il s’écria : « N’importe, j’en suis débarrassé. »
Il avait tout à gagner à ce qu’on dévoilât par ordre, depuis l’assassinat du czar, la persistance des ténébreux complots anglais, l’envoi de Cadoudal, l’homme d’exécution, et le débarquement tenté, manqué du duc de Berry. On pouvait croire sans peine que le petit Enghieu serait arrivé en cadence.
L’homme qui avait le plus à craindre la lumière dans ce procès et qui risquait d’en être submergé dans la Loue était certainement Pichegru ; tant de fois c mvaincu de trahison contre sa propre armée, et déjà gracié en fructidor pour sa trahison autrichienne, il n’était revenu que pour mieux mériter la mort par sa trahison russe. Chaque année l’avait enfoncé. L’ex-
C, INSPIRATIONS IlOYALISTLS.
plication de tout cela l’eût enterré au dixième cercle de l’enfer de la honte. 11 n’avait, qu’un moyen de fuir sonjugemenl, c’était de s’étrangler. C’est cequ'il lit (16 avril 1804), dans l'espoir qu'on imputerait sa mort à Bonaparte.
IA FOLIE DE BONAPARTE POUR LE FILS AINE D’HORTENSE. JOSÉPHINE LUI IMPOSE UNE DÉMARCHE HUMILIANTE (MAI 1802).
La mort du duc d’Enghien fit grand bruit dans les cours européennes, créa à Bonaparte beaucoup d’ennemis parmi les princes, indifférents aux catastrophes des peuples, mais fort sensibles dès qu’on les touche eux-mêmes. Le seul qui cria fort et prit le deuil fut justement l’empereur Alexandre, qui aurait pu se taire, entouré qu’il était des meurtriers de Paul, mais qui servit d’organe aux émigrés.
On a dit, répété, sous la restauration, que Paris fut ému. Rien de plus faux. Talleyrand donna un bal trois jours après. Longcbamps, l’exposition des modes du printemps, fut magnifique, inaugura les toilettes de l’empire, propres aux nourrices, aux femmes grasses, comme l’était alors Ilortense.