LA FOLIE DE BONAPARTE
Paris, dans la réalité, plaignait peu cette émigration remuante qui s’agitait sans cesse et nuisait aux affaires. « Napoléon, disait-on, va répudier Joséphine, et pourra épouser une princesse de la maison de Bade. Le margrave, qui vient de se montrer si bon sergent de Bonaparte, lui donnera pour femme une princesse de sa famille ; ce qui fera le citoyen Bonaparte beauirère de l’empereur Alexandre1. » Un beau gage pour la paix du monde !
La légende de Joséphine, comme on voit, n’avait pas commencé. Elle fut l’ouvrage et des dames du faubourg Saint-Germain, et d’autre part des blanchisseuses et des poissardes, qui croyaient que c’était une des leurs qui avait eu cette fortune, ce gros lot , d’épouser un empereur.
Ce qu’il y a de vraiment merveilleux dans cette vie, c’est, l’adresse avec laquelle cette femme , en quatre ans, se releva de l’extrême avilissement à la suprême grandeur, et, bien plus, à cet incroyable succès de maîtriser, comme on va voir, un homme qui se croyait si absolu et si maître des autres.
Elle l’aimait fort peu. On le vit bien en Italie, où, au bout de huit jours, partageant ses triomphes, elle bâillait, avait hâte d’aller retrouver à Paris son monde intrigant d’agioteurs et de marchandes à la toilette. En 98, au retour d’Égypte, Bonaparte, la
1 Miot, t. II, p. 167.
ANGLETERRE. — FRANCE
trouvant si salie, si connue, voulait la renvoyer, mais il craignit de nuire à l’opération de Brumaire, de déplaire aux banquiers qui fournissaient les fonds. De plus, elle s’aplatit tellement sous le châtiment et la honte, qu’il désespéra d’en trouver jamais une plus patiente, et plus habile aussi à ramener le faubourg Saint-Germain.
La maladresse surtout des frères de Bonaparte, leur furie d’ambition, aidait fort à la relever; le caractère doux et pliant d’Eugène, les grâces d’Hortense, et la peur meme qu’elle avait ou simulait de lui dans les commencements, tout cela lui plut fort.
Au printemps de 1804, Joséphine avait remonté tout à fait. L’accouchement d’Hortense, et le goût singulier de Bonaparte pour l’enfant , ses grands projets pour ce nourrisson, mettaient Joséphine au plus haut. Mais peut-être cela même, ce grand ascendant des deux femmes, la crainte qu’il avait de leurs supplications et de leurs larmes, lui fit hâter la mort du duc d’Enghien. 11 écrivit ce jour-là plusieurs lettres, c’est-à-dire s’enferma, jusqu’à ce que tout fût fini, irrévocable, irréparable.
Bien loin que sa passion lui adoucît le cœur, il croyait par la mort des Bourbons (qu’il disait vouloir tous tuer, s’il se pouvait1), il croyait assurer, pré-
1 Miot, t. II, p. 227.