‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 27 sur 75 · INDÉCISION D’ALEXANDRE · texte numérisé non relu

INDÉCISION D’ALEXANDRE

battement à un excès d’assurance. Les uns voulaient quitter la partie sans coup férir, et les autres se battre au plus tôt pour revenir vite (p. 39). 11 blâme aussi l’empressement d’Alexandre à s’exposer comme un soldat, puis à emmener l’armée tout de suite après la bataille. « Comment eût-on supposé qu’une seule bataille perdue mettrait la Russie hors de jeu? » (P. 55.)

Dans un petit billet, écrit au crayon, par lequel Alexandre répond (ou plutôt, ne répond à rien), on voit bien son obstination et sa frivolité, qui ne s’appuient sur nulle bonne raison. On y voit que les longues et belles lettres, si sévères et si courageuses, ne sont pas l’œuvre du prince Adam tout seul, mais du comité russo- polonais qui avait conseillé Alexandre (jusqu’à sa passion pour la Prusse). Le czar regrette seulement que cette lettre confidentielle lui arrive mise au net par un copiste.

Il ne dit rien d’un article bien grave où l’on entrevoit le mécontentement de la Russie (p. 10). « Dans le cas où la guerre arriverait dans 1 empire, je ne répondrais ni des Polonais, ni même des Russes. Déjà ceux-ci endurent avec peine que la gloire de l’État soit diminuée, et que l'amourpropre national reste humilié. Si les frontières sont entamées, on en accusera Votre Majesté, et les piopos divers qui circulent a Moscou et 1 etersbourg

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ne sont pas propres à tranquilliser sur ce sujet1. » Voilà la première fois depuis des siècles qu’on la voit, cette grande Russie, lever un peu la tête, mettre son mot dans le débat, mot menaçant, la leçon du czarisme.

* Lettre du 22 mars 1806.

L’AME DE LA GRANDE ARMÉE (1806) K

La grande armée dura de 1805 à 1808. Bonaparte, pour la dénaturer et en abaisser le niveau, eut besoin de la démembrer. Il lui ôta son âme, qu’on le sache bien.

Entre Boulogne et Austerlitz, cette armée candide encore et soulevée d’un grand cœur, avait en majorité cette foi, cette illusion : « Qu’il avait fallu un génie, un invincible capitaine pour mettre à la raison l’Europe, et que sous lui la grande armée était le bras de la Révolution. »

Pourquoi alors, pour une chose si avouée, si pa-

1 Le grand titre que j’ai donné à ce chapitre n’y peut être rempli. La grande armée, c’cst un peuple mobile qui se révélera peu à peu dans ses transformations, mais qui, malgré son corrupteur et destructeur, garda longtemps une âme identique.

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tente, les sociétés secrètes dont parle Nodier? Aucune encore n’existait.

L’affaire d’Ulm leur avait donné un injuste mépris pour l’Allemagne, mais toutefois avec cette pensée bienveillante : « Elle se délivrera par nous. »

C’étaient là de grandes pensées. On put juger la hauteur où se tenait le moral des Français, lorsque après cette marche épouvantable, si loin de la France et n’en recevant rien, l’armée s’enfonçant en Allemagne, et traversant une grande forêt, par un mouvement de gaieté héroïque, se para de branches de chênes ‘.

Elle savait bien pourtant que trois armées, autrichienne, prussienne et russe, s’avançaient pour l’envelopper.

Elle avait vu sur le Rhin, elle voyait sur le Danube, ces monuments de servitude, ces lourdes ruines féodales, sous lesquelles ces grands fleuves, l’âme même de la contrée, passent esclaves humiliés.

Le pire de cet esclavage était dans la foule des seigneurs qui prétendaient ne relever que de l’Empire, et qui pesaient sur l’Allemagne par leurs justices capricieuses, vexatoires, vénales. Mille tragédies énigmatiques se passaient dans tout cela. L’histoire, si connue, de Gaspar Haüser, l’enfant élevé dans la nuit, puis assassiné, montre assez que, dans un tel

1 Métn. de Ney, p. 274.

ordre de choses il n’y avait pas plus à attendre de sûreté, que d’ordre et de justice.

Les Allemands, dans mille écrits, avaient déploré cet état confus, tyrannique, quand Napoléon, en 1804, parcourut les bords du Rhin, la chaussée dont il devait faire la plus belle route du monde. Dalberg et autres lui montrèrent, et dans les îles et au plus haut des corniches des monts, ces châteaux, faits pour le peintre, et maudits du voyageur, du marchand, qu’ils regardent passer d’un œil louche. Bonaparte, jugeant par Richelieu, Cromwell, ces grands destructeurs de châteaux, crut qu’en nettoyant l’Allemagne de ces seigneurs immédiats, il remplissait le vœu de la grande majorité du peuple allemand luimême.

C’était une opération délicate et compliquée que l’étranger ne pouvait accomplir que très-mal, en faisant des exceptions injustes, ou des justices aveugles et brutales. Ce qui pourtant justifie la mesure en masse, c’est qu’en 1815, bien loin de revenir sur elle, ceux qui s’en plaignaient le plus la continuèrent, la complétèrent, en médiatisant encore plusieurs petits princes.

Il faut dire aussi que les nôtres, hier soldats jacobins, et maintenant devenus les soldats du grand empire, d’après ce double préjugé, traitaient souvent peu révérencieusement ces petites souverainetés, vénérables aux Allemands par l’antiquité. Une anecdote

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que je tiens de première source fera comprendre ceci. Un jeune chirurgien français, nommé Mouton, étant en logement chez la vieille princesse de ***, trouva que la dame et ses gens manquaient d’égards pour sa qualité de Français, de membre de la grande armée. Alors l’insolent étourdi écrit une lettre violente, injurieuse, à la dame ; la lettre commençait ainsi : « Princilione de ... » Le reste en style de Yadé. La grande dame fit une chose terrible : elle envoya la lettre à Napoléon. Celui-ci, un jour de grande revue, debout sur un tertre qui dominait tout, fait une scène épouvantablement dramatique : « Où est-il, ce misérable? Qu’on l’amène! qu’on le fusille! Je n’ai pas gagné la victoire pour outrager les vaincus! » On l’amène, on lesoulient, pâle, chancelant, et plus mort que vif.

Chacun frémit. Mais l’empereur n’insista pas, n’y pensa plus.

Tous ces princes et seigneurs, jusque-là immédiats, et devenant tout à coup (de souverains) particuliers, furent pour la France et Napoléon des ennemis implacables et très-aclifs qui indignèrent l’Allemagne, même en ce que cette France si odieuse lui faisait de bien.

Ces hommes étourdis, souvent violents, comme ce jeune chirurgien, étaient enfants de caractère et se gouvernaient eux-mêmes fort mal dans leurs conti-

miellés alternatives entre les privations et les excès. Les officiers étaient plus misérables encore que le soldat, parce qu’ils s’interdisaient les pillages de vivres.

Un régime si inconstant, tantôt nul, tantôt abondant, produisait des maladies, ou plutôt une maladie, toujours la même (la gastro-entérite). C’est ce que vit Broussais le premier. Ce vaillant Breton, né à Saint- Malo, avait été deux ans soldat. A vingt et un ans, en 1805, il repartit pour l’armée, et sa méthode médicale, si peu variée, mais s’appliquant à une maladie qui variait peu, et qu’on aurait pu appeler la maladie de la grande armée, cette méthode, dis-je, et son livre des Phlegmasies , achevé et imprimé en 1808, eurent des succès admirables.

De même qu’à la fin de Louis XIV, la méthode de Sangrado, ridiculisée à tort par Gil Blas, avait trèsbien réussi.

Après Napoléon même, les générations qui avaient tant souffert sous lui reconnurent dans l’eau le plus puissant des calmants, et comme une panacée universelle. De là l’hydrothérapie, et la vogue de Priessnilz vers 1825, enfin l’arc de triomphe que tant de malades reconnaissants lui élevèrent.

L’armée était assez lettrée. J’en juge moins par des hommes illustres comme ont été Foy et Courier, que par plusieurs autres que j’ai connus, et qui au

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raient mérité une grande notoriété, mais qui sont morts dans le silence.

Foy, avec ses quatorze blessures, et son refus aux adresses et au vote de l’empire, fut fort retardé, comme on sait, laissé de côté jusqu’à Waterloo. Mais d’autant plus dans les repos que lui laissait son artillerie à cheval, il lisait insatiablement Virgile elTacite.

On peut en dire autant de Courier, si absorbé dans l’étude qu’il ne s’était pas aperçu de l’insurrection de Rome et faillit y périr. En Calabre, dépouillé de tout par les brigands (ayant perdu ses chevaux et son argent), il n’eut regret qu’à son Homère.

Outre ces noms si connus, j’en pourais citer d’autres qui le furent à peine, et dont l’esprit ne montrait pas moins combien le vrai caractère français brillait dan$ la grande armée. M. de Fourcy, dont j’ai déjà parlé, était un esprit aimable, un peu changeant, qui se prêta à beaucoup de choses. En parlant de Saint-Simon (au premier volume), j’ai dit comme le jeune officier alors le suivait partout. Mais à l’âge de trente ans, capitaine de l’artillerie de la garde, il employait volontiers ses loisirs en essais poétiques dont plusieurs furent de très-beaux vers1.

1 Ceux-ci semblent avoir été faits sur les champs de bataille, et dans l’idée consolante que toutes ces générations qui meurent successivement se retrouveront un jour :

Dirai-je ces races humaines Qui tour à tour ont existé,

Et qui du Temps rompant les chaînes,

Se retrouvent contemporaines Dans les champs de l’Éternité?

Ce qui l’attristait le plus, c’était ce singulier métier de tuer par un boulet, à distance, des inconnus dont plus rapproché peut-être on aurait été ami. L’habitude et la routine, l’ignorance d'une autre carrière, le fixèrent dans celle-ci qu’il délestait (jusqu’à Wagram, 1809).

Dans cette cruelle bataille, gagnée comme on sait, par l’artillerie, deux choses le révoltèrent. D’une part, l’état d’ivresse où la jeune armée se plongea après la victoire. Mais, pendant la bataille même, un spectacle affreux l’avertit. Les Français et les Hongrois, qui s’étaient vus dans tant d’affaires, n’en avaient les uns pour les autres que plus d’admiration et de sympathie. Dans le champ brûlé du soleil, presque en feu, où nos batleries volantes étaient arrivées, un grenadier hongrois, homme magnifique, se mourait. L’officier français avait disposé des manteaux sur des fusils pour lui faire un peu d’ombre. Le mourant, dans son délire, implorant en vain la mort, se souleva et d’une main frénétique il cherchait un pistolet pour tirer sur ses bienfaiteurs.

Ce spectacle et tant d’autres, non moins affreux, de fureur, frappa le Français au cœur. 11 refusa les grades, les récompenses auquels il avait droit, et quitta son triste métier.

J’ai connu aussi des soldats, des hommes sans aucune culture, qui pour la douceur des mœurs, la

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bonté, les qualités morales, valaient peut-être mitant que les hommes supérieurs.

Michel, soldat des charrois, aujourd’hui aux Invalides, fut un véritable saint. Je n’ai jamais vu une douceur si inaltérable. Son seul défaut était la crédulité, qui le rendait martyr de sa charité infinie. Retiré après la guerre dans une petite boutique, il donnait tout ce qu’il gagnait. Les intrigants affluaient, n’étaient jamais refusés. C’était un faux Polonais. C’était un faux général. Michel donnait toujours.

Dans la vie prodigieusement agitée, variable, que menait la grande armée, le mal, c’était surtout l’impossibilité pour toute nature, même d’élite, de se créer les habitudes qui mènent au perfectionnement.

Si, dans cette vie terrible, Bonaparte avait laissé à l’armée, au défaut de toute vertu, au moins une grande passion , nul doute qu’il n’y eût entretenu une flamme profitable à ses succès mêmes.

Si, en quittant Austerlitz, il eût conduit l’armée victorieuse dans la Pologne autrichienne, certainement l’incendie qui aurait gagné les Polognes russe et prussienne eût paralysé pour longtemps les puissances du Nord, mais surtout créé dans l'armée un immense Snrsirn corda !

Ce grand incendie lui fit peur. Il n’osa s’en approcher. Il crut plutôt Talleyrand, qui disait : « Ménagez l’Autriche. »

Et il laissa, comme on verra, toute grande question indécise.

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