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VI II

LA BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE. — OUVRARD FAIT AGIR ENSEMBLE BONAPARTE ET PITT (1805).

Bonaparte avait horreur de la banque et du crédit.

D’après le Palais-Royal, le Perron et les scènes de l’agiotage, il supposait que banquier et voleur étaient synonymes.

Le crédit lui était suspect, comme force libre, qu’on ne peut emprisonner, qui franchit les lieux, les temps.

Pour suppléer à l’insuffisance des six cents millions qu’il lirait de France, contre le milliard annuel de l’Angleterre, il ne rêvait d’autre ressource que les contributions noires qu’il extorquait aux États faibles, sous prétexte de les protéger, d’après le procédé connu de Rob-Roy et autres voleurs, qui vendaient aux voyageurs leur protection contre le vol.

LA BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE

Le fait, certes, le plus curieux de l’époque, c’est qu’aux années 1804-1805, il se trouva l’instrument des banquiers qu’il détestait.

Dans ce long intervalle de près de deux ans qui s’écoula entre la rupture de la paix (mars 1804), et la guerre (octobre 1805), la Banque ne perdit pas son temps, profita de cette époque douteuse, et trouva l’ingénieux moyen de se servir de Bonaparte même.

Les rois de la finance à Paris étaient principalement :

Le célèbre inventeur Séguin, chimiste, membre de l’Institut, connu surtout par les chaussures perméables au moyen desquelles le million de soldats de la république pataugèrent avec tant de gloire;

Collot, fournisseur de l’armée d’Italie, et fournisseur de Brumaire, qui prêta les fonds du grand jour, et fonda proprement l’empire;

Ouvrard, enfin, l’ingénieux spéculateur, dont la fortune variable réussit, tomba, souvent se releva heureusement. Homme de ressources infinies, et d’audace incomparable.

Barras, son intime ami, lui avait fait l’honneur ruineux de lui céder sa Tallien. Ouvrard s’y refusa d’abord, disant : « Je ne suis pas assez riche. » Mais ensuite il réfléchit qu’après tout rien n’étendrait plus son crédit que de le voir acquérir une beauté si coûteuse. La cession se fit publiquement à l’Opéra.

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L’effet désiré fut produit. Les actions d’Ouvrard montèrent.

Napoléon ne l’aimait pas, sentait en lui une puissance cynique, indépendante, sur laquelle il ne pouvait rien.

Les Anglais, même avant la guerre, croyaient Napoléon à bout de ressources, disaient : « Comme extraordinaire, qu’a-t-il, sauf la Banque de Gênes et ce que lui paye l’Espagne ? Ce sera bientôt fini. »

L’Espagne, si misérable, comme un os séché, ne rendait rien.

Là-dessus se présente avec grâce cet adroit et hardi Ouvrard, prêt à tout, répondant de tout, même de magnétiser, de. remettre sur pied un mort.

Dans ses promesses bizarres de ressusciter l’Espagne, il avait une chose sérieuse, un talisman dans la manche qui lui répondait de tout.

La formule d’évocation, que ses Mémoires1 déguisent un peu, lui fut probablement fournie par les sorciers d’Amsterdam, les grands banquiers de Hollande, qui jugèrent très-froidement que les Anglais, malgré leur patriotique colère, n’en seraient pas moins charmés de faire une bonne affaire avec l’ennemi, et qu’ils en auraient le temps. Ils eurent en effet près de deux années.

1 Ouvrage charmant, plein d’intérêt, qu’il écrivit dans ses longues prisons, et que, dit-on, Mauguin corrigea.

LA BANQUE SE JOUE UE BONAPARTE

Bonaparte était si peu intelligent de ces choses, que, même pour le servir, il fallait le tromper d’abord, lui, et le ministre ignorant qu’il avait pris pour guider son ignorance (le dévot Barbé-Marbois).

Le plan d’Ouvrard (et sans doute de la Banque de Hollande), était comme la lune, qui toujours montre un coté, cache l’autre.

Le côté que l’on montra aux ignorants, à Bonaparte, ce fut le grand ascendant que la France avait alors sur le vrai roi d’Espagne, le prince de la Paix, favori de la reine et du roi, qui espérait que Bonaparte lui créerait une position indépendante et solide au Portugal.

Ce favori avait quelques bons sentiments, peu de génie, point d’énergie, d’activité. On était si misérable, que la cour ne bougeait pas, n’ayant pas même de quoi suffire à ses petits voyages. Ajoutez que la famine, une grande cherté des vivres désolait le pays. Ouvrard, le grand empirique, dit qu’il va remédier à tout.

Il fut reçu tout d’abord dans ce singulier intérieur. La reine, parfaitement d’accord avec le roi, prenait plaisir à montrer comme elle favorisait le prince de la Paix, et combien il était puissant. Voilà Ouvrard, l’agioteur, qui se trouve admis dans l’intérieur, la familiarité du roi des Espagnes et des Indes.

C’est le bienfaiteur du pays. Un premier coup il

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fait cesser la famine, obtient de Bonaparte et des Anglais la sortie des blés de France. Avec sa facilité brillante, il étonne le prince des ressources qu’on va trouver et de la renaissance qu’il prépare au pays. Miracle! à l’instant l’argent coule. La prudente Banque d’Amsterdam ne fait nulle difficulté de prêter à cette monarchie qui semblait ruinée.

L’enthousiasme monte au comble.

Au point que le successeur de Charles-Quint et de Philippe II signe avec l’agioteur un traité de société :

a Société entre le Boi et Ouvrard, qui assure à celui-ci, pour toute la durée de la guerre, le commerce exclusif des deux Amériques; l’extraction, la disposition de toutes matières d’or et d’argent ; la faculté de faire dans ces Amériques des emprunts garantis par leurs trésoreries, et remboursables par elles. »

La mer même, hostile et sauvage, s’aplanit. Lingots, piastres arrivent du nouveau monde. L’Espagne, par la Hollande, qui garde un gros bénéfice, paye tà Napoléon les subsides promis.

Mais Ouvrard, ce grand poète, entrevoit, découvre un bien autre horizon : la mine immense et sans fond de l’Église espagnole, en Espagne, en Amérique.

Au premier mot qu’il en dit, on pâlit et on craint tout. « Que va dire l’Espagne? que dira le pape? »

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Le prince de la Paix recule; Ouvrard ne recule pas.

Justement le pape arrivait à Fontainebleau (décembre 1804). Cette chose horrible, épouvantable, ne l'étonne pas. Le clergé sera indemnisé en rentes solides de ces biens douteux, qu’il perdrait tôt ou tard .

Aussitôt dit, aussitôt, fait. L'audacieux Ouvrard réalise la chose à l’instant. 11 établit ses agents dans toute l’Amérique. La piété, la répugnance des peuples n’y font nul obstacle. L’opération commence avec succès.

Il reste une difficulté : la mer, couverte de flottes anglaises. Comment convaincre M. Pitt?

On lui dit que la Compagnie des Indes a besoin de ce numéraire, qui peut venir par la Hollande.

On lui dit que les Etats-Unis, au défaut de l’Angleterre, se chargeraient de ce transport lucratif.

Londres s’accorde avec Amsterdam pour fournir à Bonaparte des ressources contre les Anglais. M. Pitt se rappelle sans doute qu’en l’autre siècle, au siège de Gènes, les Anglais vendaient eux-mêmes aux assiégés les boulets qu’on tirait sur eux.

Victoire! voilà la chose la plus étonnante, le plus grand triomphe que la Banque ait jamais remporté !

Ouvrard voit les deux ennemis, Pitt et Bonaparte, dociles à faire arriver ses piastres américaines.

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Le commerce, comme une loi supérieure, domine la guerre elle-même, comme la religion; le pape lui a cédé.

Ici, on est tenté de croire (comme le spirituel et clairvoyant M. de Pradt) que Bonaparte était fou par moments, au moins prodigieusement étourdi. Comme j’ai dit, souvent de sa main droite il luttait contre sa main gauche.

Au moment où il lança ses flottes avec une si furieuse impatience à Trafalgar, comment ne réfléchitil pas que (vainqueur) il va décourager les Hollandais, encore plus les Anglais, qui ont la complaisance de lui apporter les piastres, les lingots d’Amérique?

S’il est vaincu, comme il advint, ce terrible désastre avertira les sages Hollandais que la spéculation du transport est scabreuse, pour ne pas dire impossible, et que leurs capitaux, sur la mer balancés, risquent à chaque voyage de voyager au fond de l’eau.

Ceci déjà est passablement fou. Mais voici qui l’est davantage. Les associés d’Ouvrard à Paris, certain Desprès, etc., tentent Napoléon en se chargeant de fournir des vivres à sa flotte, c’est-à-dire de le mettre à même d’accomplir sa grande folie.

Sur le gage incertain de ces piastres qui flottent en mer, et peut-être n’arriveront pas, ils obtiennent du ministre Barbé-Marbois d’être associés à la

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Banque de France, et, concurremment avec elle, de toucher , escompter de solides valeurs du Trésor. Barbé-Marbois, tout en reconnaissant le danger, y cède. Pourquoi? Le principal auteur de la mesure est un homme sûr, de la clique dévote, enfin un homme de Dieu , qui est assidu tous les jours h la messe de Saint-Roch1.

Là-dessus Trafalgar arrive, arrête les piastres d’Amérique, et noie tout à la fois nos flottes et l’aventureuse Compagnie. Elle semble entraîner le Trésor avec elle. On s’étouffe aux. bureaux, mais on n’est plus «payé. Bonaparte, qui toujours a peur de Paris plus que du monde entier, entend d’Austerlitz ce petit tumulte de Paris, et les ricanements de Londres. Bref, après avoir bâclé la paix avec l’Autriche, et un semblant de paix avec la Prusse, il se hâte de revenir.

Il revient dans une colère épouvantable. A l’instar des petits enfants qui crient plus que personne quand ils ont fait une sottise, il s’en prend de la sienne à tout le monde. Il chasse Barbé-Marbois et son homme de Dieu. Il rappelle Ouvrard d’Espagne, et prend aux associés de la Compagnie tout ce qu’ils ont. Pour n’être pas volé, il vole : il les ruine. Cependant le

1 Barbé-Marbois, fort exact, pour rendre exacts scs commis, faisait luimême, le matin, la revue de ses bureaux, et voyant Desprès absent pour cette heure, du reste fort exact, sut qu’il allait en hâte à Saint-Roch entendre une messe. Cela lui inspira une conliance illimitée.

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nouveau ministre reconnaît que, sans eux, l’État aurait fait banqueroute, et qu’ils eurent au moins le mérite d’avoir réduit d’un quart les traités usuraires que les receveurs généraux avaient obtenus de Bonaparte.

Celui-ci, au reste, après avoir donné un grand spectacle de fureur et fait craindre qu’Ouvrard ne fût fusillé, le voyant si calme, lui-même se calme; il se contente d’exiler quelques dames du noble faubourg qui, dit-on, ont propagé la panique. Mais madame de Luynes, qui échappe par son immense forlune, est punie davantage, humiliée, devient dame de Joséphine.

Bonaparte menace la Banque d’Amsterdam et les Hope, qui sourient. Tous leurs trésors sont volatiles.

Enlin, outré, il dit à Ouvrard : « Vous avez abaissé la royauté au niveau du commerce. »

On le déclare garant pour quatre-vingt-sept millions, et il ne sourcille pas.

« Eli bien, dit Bonaparte, j’irai compter avec l’Espagne. On peut tout avec cinq cent mille hommes. » — On peut tuer la poule aux œufs d’or.

Après ce grand combat, qui reste debout? Le capital, qui vaincra à la longue, et qui, mobile et volatile, ne pouvant être atteint, par cela même est une forme de la liberté.

L’attitude d’Ouvrard, après sa débâcle, me semble magnifique, celle du sage d’Épictète.

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Il su laisse enfermer à Sainte-Pélagie, qui est son Louvre, où tout lui obéit.

Il se venge en donnant à Bonaparte, partant pour sa grande folie de Moscou, un très-sage conseil dont

* Ce qui prouve que Ouvrard était un homme vraiment supérieur, c’est qu’il savait (sans doute d’après la forme des embarcations hollandaises, faites pour aller dans les eaux basses) que la Baltique, pleine de bas-fonds le long des côtes d’Allemagne, permet aux barques d'y circuler sans craindre les grands vaisseaux qui sont en mer (c’est ce que ne savaient pas, même après Sébastopol, les marines militaires de France et d’Angleterre, qui y échouèrent avec de gros vaisseaux).

En 1811, Ouvrard, qui savait cela, écrivit à Bonaparte que sa grande armée de Russie mourrait de faim et de misère, si, le long des côtes, il ne faisait hier par des barques des vivres et des secours de toute espèce jusqu’aux fleuves, que les barques pourraient remonter. (Voy. Mémoires d’ Ouvrard, t. I.)

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Napoléon, suivant d’abord la politique de Sieyès et du Directoire, avait cru la Prusse une alliée sûre, l’avait agrandie, enrichie étourdiment des dépouilles de l’Allemagne. Il avait cru que cet État, si peu aimé des Allemands, les contiendrait, lui répondrait de ceux du Nord.

Puis, quand il vit la Prusse tergiverser, il l’accusa de perfidie. A tort. Si, en réalité, elle était double, elle l’était bien moins de politique que d’incertitude entre les deux partis du roi, et de la cour, de la reine, qui la faisaient agir en des sens différents.

La Prusse n’est pas simple1, mais très-variée d’origine. Son petit noyau slave, mêlé d’Allemands, a

1 Non simple et une, comme l’a dit à tort M. Lanfrey.

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été de bonne heure un asile contre deux tyrans, l'Autriche et Louis XIV, qui, par leurs ineptes persécutions, ont doté ce pays stérile de populations patientes, résignées, énergiques, courageuses à supporter tout. Ces populations abjurèrent la France, mais n’acquircnL pas les qualités allemandes, la douceur imaginative, rêveuse et poétique, qui nous touche dans l’Allemagne.

Frédéric le Grand, élevé par nos réfugiés qui lui donnèrent une trempe extraordinaire, aidé par les subsides anglais et attirant par son génie les éléments les plus militaires de l’Europe, mordit les Slaves, et prit d’abord la Silésie, puis proposa le partage de la Pologne.

La Prusse, composée ainsi d’éléments hétérogènes, s’unit par la pression d’une éducation dure, qui, commencée de bonne heure, continuée imperturbablement, et sans souci des diverses natures, pliant Cologne, et écrasant Posen, fait des êtres qui semblent analogues. Mais, Dieu ! si vous ouvrez le cœur, quelle étrange diversité!

Cette opération contre nature laisse-t-elle à ces races leur fécondité intérieure? J’en doute. On peut acquérir du dehors de grands savants, môme un grand général, un machiniste éminent de la guerre. Toutcela ne vient pas du sol. Ce sont dépurés importations.

Quant à la force totale, la solidité de cohésion,

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toutes les fois qu’elle existe dans une création quelconque, celte belle qualité se montre par la grâce dont celte création est douée. L’assimilation des provinces de France a bien ce caractère. Et même aux îles Britanniques, la basse Ecosse s’est très-bien assimilée à l’Angleterre, que ses grands Ecossais (Watt, Adam Smith, Walter Scott, etc.) ont tant glorifiée.

En Prusse, les éléments sont réfractaires et s’assimilent moins. Tout y semble de fer. Mais est-ce en solide fer forgé, ou en fer creux de fonte, qui est si casuel ?

Pour revenir, Napoléon à Austerlitz avait été ému d’orgueil et de colère contre ses ennemis. L’Autriche et la Russie, jusqu’à la veille de la guerre, avaient cherché à l’amuser. La Prusse avait reçu et abrité tout ce qui avait pu se sauver d’Ulm. Son armée s’avançait : était-ce contre ou pour Napoléon? Les Français en doutaient, étaient fort indignés de cette incertitude.

Pour lui, blessé de Trafalgar, il ne pensait qu’à la mer, à l’Angleterre. Voilà pourquoi il fit trois choses. Il voulut s’assurer de Naples, de la Hollande, ces deux grands postes maritimes, et les confia à ses frères Joseph et Louis, fort incapables. De plus, il obligea la Prusse de prendre aux Anglais le Hanovre. Acte très-tyrannique qui faisait grand’peur à la Prusse,

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et non moins aux Hanovriens, qui n’ont jamais aimé les Prussiens.

La Prusse n’eut pas une heure pour se décider. Elle signa après Austerlitz. Elle était jusque-là divisée entre deux partis.

Celui du roi, qui avec son ministre Haugwitz, avait longtemps suivi la France, et docilement avait subi ses dons, son amitié dominatrice.

L’autre parti était celui de sa reine, de la jeune cour. Parti encouragé par la Russie et l’Angleterre. La reine, belle et audacieuse, entreprenante, rêvait d’être un grand homme, une Marie-Thérèse, une Catherine de Russie, ou comme la mère d'Alexandre, si puissante sous son fils. Les Allemandes, en ce siècle, affectaient les rôles virils. Et celle-ci posait, adorée, comme la blonde Germania, l'idéal de la patrie allemande.

L’originalité de la situation, c’est que ce jeune parti de la reine, qui devint à la longue le parti patriote, ne soutenait alors que les vieilles idées.

Au contraire, le ministre tant détesté, Haugwitz, avec le roi, très-honnête homme, penchait pour les idées nouvelles contre les rétrogrades Allemands. La sécularisation des évêchés du Rhin, la suppression de tant de justices féodales, se firent sou,s lui. La bonté du roi s’étendit jusqu’aux Polonais. Il élargit leurs prisonniers, et même leur témoigna sa bienveillance en prenant l’uniforme polonais pour recevoir Rom-

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browski, le célèbre général, et surtout en permettant le mariage d’une princesse de son sang avec le prince Radziwill, réfugié à Berlin.

Sous ces rapports, le roi et son ministre Haugwitz semblaient le parti libéral. La guerre de la France à l’Autriche, l’abaissement de celle-ci parut à bien des gens la mort du moyen âge.

Telle fut l’opinion du célèbre Jean de Müller, le grand historien suisse. La guerre d’Austerlitz dut lui apparaître comme la glorieuse continuation des anciennes victoires de son pays sur les Autrichiens. Si savant dans le moyen âge, dont il connaissait tant les mœurs, il s’applaudit (disait-il) « de voir que tout ce qui était vieux, rouillé, insoutenable, périt, et périt par la France. »

Jean de Millier n’était pas traître, comme disaient les Allemands. Et d’abord il n’était pas Allemand, mais Suisse. Et, comme le roi de Prusse, il clignotait, ne voyait pas bien clair dans un temps si obscur.

Le roi eut voulu pouvoir fermer l’Allemagne aux deux partis. Mais la reine comptait sur Alexandre et le serment qu’elle lui avait fait faire au tombeau de Frédéric. Elle poussa son mari en avant et le mit en danger, sans réfléchir que peut-être Alexandre arriverait trop tard.

Leroi était perdu s'il n’eût cédé. Il lui fallut, sous peine de guerre immédiate, accepter enfin le Hanovre, au risque d’irriter les Anglais.

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On croit que le ministre prussien à qui Napoléon ingérait cette médecine se flattait sourdement d’en avaler une autre, plus agréable. Il espérait Hambourg, les villes hanséatiques, cette belle fenêtre sur les fleuves et la mer, que le tyran le forcerait d’accepter.

Vain leurre. Napoléon, bien loin de se fier à la Prusse, non-seulement avait mis un de ses frères en Hollande, mais entre les Pays-Bas et l’Allemagne, il avait posté Murat et son duché de Berg, un petit État militaire qui semblait une avant-garde de la grande armée, et qui, en effet, sur le territoire allemand, s’assura de maintes places fortes.

Ce n’est pas tout. La Prusse avait toujours espéré que, s’il démembrait l’Empire, en séparant l’Allemagne occidentale, il la mettrait sous le patronage prussien. Pour le démembrement, il eut lieu en effet, mais non au profit de la Prusse. La Confédération du Rhin (qui, outre le Wurtemberg, Hesse, Nassau, Berg, etc.) comprenait de plus le grand royaume méridional, la Bavière, ne pouvait guère être mise sous la direction de la Prusse, si contraire aux Bavarois. Napoléon lui-même se fit chef de la Confédération (juillet 1806), et se montra peu favorable à une fédération des États du Nord, que la Prusse essayait de former à part. Les variations de la Prusse lui faisaient toujours douter si elle serait amie ou ennemie.

Napoléon, à cette époque, se félicitait d’un bonheur.

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Pitt était mort. Austerlitz et le chagrin, dit-on, l’enlevèrent à quarante-neuf ans. Bonaparte, qui connaissait mal l’Angleterre, ne savait pas qu’en elle il avait un Pilt éternel.

Elle dépensait beaucoup d’argent, peu d’hommes. De sorte que la guerre, toute ruineuse et irritante qu’elle fût, la lassait peu, l’effrayait peu. A la mort de Pilt, on essaya de le remplacer en créant un ministère mixte qui eut en tête le grand orateur Fox, nom glorieux, faible direction. Fox malade était près de sa fin.

Bonaparte imaginait, d’après les bons rapports qu’ils avaient eus à Paris, que Fox faiblirait pour lui. Mais à tout ce qu’il proposait, offrait, Fox faisait même réponse : « L’Angleterre ne peut traiter que de concert avec la Russie. »

Bonaparte, trop finement, imagina que, sous cette obstination, il y avait une chose que l’on ne disait pas : « l’affaire du Hanovre, donné à la Prusse. » Il crut que Fox, en traitant, craignait de mécontenter le roi, toujours épris de son Hanovre. — « Qu’à cela ne tienne, dit-il, nous Téterons à la Prusse, le rendrons au roi d’Angleterre. »

Cela dit tout bas ; mais dans un pays de publicité, tout transpire, tout est su. Au parlement, le parti contraire à la paix ne manqua pas de dire la chose et de la répandre à grand bruit.

Ce fut un tonnerre dans l’Europe. Bonaparte vou-

lait pourtant (si, pour la paix du monde, il ôtait le Hanovre cà la Prusse) l’indemniser ailleurs. Mais ce Hanovre, naguère tant refusé, et infligé de force, maintenant était cher à la Prusse, et elle y attachait l’orgueil national.

Dans cette irritation, on lit ressortir la sauvage autocratie que Bonaparte s’arrogeait sur l’Europe, prenant dans ses combinaisons nouvelles les indemnités nécessaires chez des puissances amies, offrant par exemple les îles Baléares, qu’il eût ôtées au roi d’Espagne, pour acquérir la Sicile, qu’il voulait se faire céder.

Tout cela n’aboutit à rien. L’Angleterre refusa le Hanovre, heureuse d’avoir créé à la France, dans la Prusse, un ennemi éternel. La Prusse, qui n’avait jamais pris le Hanovre que malgré elle, par faiblesse (et comme un dépôt à rendre à la paix), n’en fut pas moins trahie, délaissée des Anglais.

Alexandre, de même, se conduisit mal avec elle; sous prétexte des tergiversations prussiennes, il tint peu le serment fait sur le tombeau de Frédéric. Peut-être aussi les parents d’Alexandre, petits princes d’Allemagne, qui aimaient peu la Prusse et la reine de Prusse, ralentirent son zèle. L’armée russe n’arriva pas. « La Bussie, dit-on, est si loin ! » — Loin par terre, mais fort près par mer. La mer était libre et facile. On eût pu envoyer au secours l’élite de l’armée russe.

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Quoi qu’il en soit, on ne pouvait éviter la guerre. L’irritation nationale était montée à un degré étonnant de violence, et la jeune noblesse prussienne se précipitait à l’aveugle.

Bonaparte, il faut le dire, y contribuait de son mieux, provoquant, par sa tyrannie, ses violences, une lutte si inégale. Il était, comme on a vu, infiniment sensible aux piqûres des journaux, brochures, pamphlets de toute sorte. La ville de Nuremberg, occupée par la Prusse, était le guêpier de ces mouches irritantes. Elle s’était fort compromise elle-même avec Bonaparte, ayant servi de refuge à tout ce qui parvint à s’échapper d’Ulm. La cavalerie de Murat, ardente et rapide, ne le fut pas assez. Elle les atteignit presque, et parvenue aux portes de Nuremberg, elle la vit avec fureur s’ouvrir aux fuyards autrichiens, se fermer au nez des Français.

Les pamphlétaires qui écrivaient ailleurs, à Berlin, à Vienne, comme Gentz, dans sa véhémente brochure V Asservissement de ï Allemagne, s’imprimaient, se vendaient à Nuremberg, qui les expédiait partout. Le libraire Palm et quelques autres faisaient ce dangereux commerce. Napoléon, furieux, imita Louis XIV, qui, pour des attaques bien moindres, avait fait enlever des gazetiers sur les places d’Amsterdam, comme plus tard Nicolas en fit enlever sur les places même de Berlin. Le roi de Bavière intercéda pour un de ces libraires, le sauva. Mais Palm

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fut condamné, jugé par une commission, fusillé.

Cet acte d’une tyrannie féroce mit le feu aux poudres. Et encore plus' les articles injurieux du Moniteur contre la reine de Prusse. Le prince Louis, cousin du roi, jeune homme ardent, fougueux, plein de qualités héroïques, dit, hors de lui : « Cela, c’est la mort même. » Et il courut se faire tuer.

Il le fut un des premiers. A la tête de cette armée, dont les officiers inexpérimentés étaient la plupart fort jeunes, on avait mis un septuagénaire, le duc de Brunswick, homme éminent, qui avait pourtant contre lui et le fameux manifeste qui irrita tant la France, et la retraite de Yalmy. Envoyé près d’Alexandre, il en avait obtenu la promesse d’un secours de soixante-dix mille hommes qui n’arrivèrent pas.

La Prusse, réduite à elle-même, livra la bataille cà l’armée infiniment plus forte et plus aguerrie de Napoléon. Le duc de Brunswick, tout d’abord blessé à la tête, perdit les yeux, mourut bientôt avec d’atroces douleurs. Il y eut proprement deux batailles. L’une gagnée par Davoust, quoique mal secondé du jaloux Bernadotte. L’autre bataille, celle proprement d’Iéna, fut gagnée par l’empereur même.

Ce qui est moins connu, mais certain, confirmé par le témoignage du Prussien Hardenberg, c’est que la grande majorité de l’armée vaincue, composée de bourgeois, s’en prit à ses officiers mêmes,

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accusant ccs jeunes nobles de lâcheté, quoiqu’ils ne fussent réellement coupables que d’inexpérience et de forfanterie. Ils avaient dit qu’ils dédaignaient les attaques partielles, qu’ils ne voulaient que de grandes batailles rangées. Ce qui fil dire à Bonaparte : « Je les servirai à souhait1. »

Il voulut faire une entrée en règle à Berlin, ce qu’il n’avait pas fait à Vienne.

A Potsdam, il visita avec respect l’appartement du grand Frédéric, et vit qu’en sa dernière lecture, il s’était arrêté sur le livre de Montesquieu : Grandeur et décadence des Romains.

Ce qui le frappa fort, dut l’irriter, ce fut de voir que la reine de Prusse, au moment d’Iéna, lisait les Mémoires de Dumouriez, ses plans d’invasion de la France.

Il descendit au caveau de Frédéric. Sur le tombeau était toujours son épée. Il la prit, dit : « Ceci est à moi. »

Ainsi, des deux côtés, la haine fut mêlée à la guerre, et la victoire avait Pair d’une vengeance. Toutefois, l’armée victorieuse ne fut point logée dans Berlin. La garde impériale eut seule cet honneur, et peut-être même seulement les officiers de la garde.

Un d’eux se trouva par hasard adressé à une maison française de nos anciens réfugiés. Il eut l’agréable

1 Mém. de Rapp, p. 71.

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surprise d’y être reçu par deux demoiselles parlant très-bien le français, mais peut-être trop bien, dans une sévère correction. 11 crut plaire et obtenir grâce en disant qu’il remerciait le sort qui justement l’avait adressé à une famille française. « Française ? non,

dirent-elles sèchement, mais Prussienne . Nous

sommes, nous restons Prussiens. »

Lui-même m’a conté la chose, avec douceur, et

sans rancune.

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