POUR PARIS
Quelle assurance étrange avait-il donc, pour arriver à la frontière et dire : « Par deux fois j’ai perdu la France, à Moscou, à Leipsick. Un million d’hommes est mort. N’importe, me voici ! »
Et tout cela d’un ton accusateur et menaçant, disant : « On peut doubler l’impôt ! »
Et, au lieu de rappeler l’armée d’Espagne en hâte, ses garnisons lointaines, il demande à la France, tarie et épuisée, trois cent mille hommes !
Beaucoup de gens croyaient qu’il était fou. Talleyrand, dit-on, osa lui proposer l’idée bizarre et romanesque de s’entendre avec les frères Wellesley-W ellington et de les faire rois d’Angleterre !
Mais ce terrible fou était gendre de l’empereur
FRANGE
d’Autriche. Les souverains, pour garder l’armée autrichienne, devaient mettre en avant quelques propositions de paix, par exemple, offrir à Napoléon de lui laisser l’ancienne France.
Bonaparte ne voulait rien que guerre, conquête et rétablir l’Empire du monde. On a vu qu’à Smolensk, il avait dit: « Je m’en vais revenir. »
Pour avoir ce dernier enjeu, 500,000 hommes à perdre, il lui fallait compter enfin avec la France. Il appela, fort tard, le Corps législatif. Celui-ci, d’abord assez docile, s’aperçut qu’on ne se fiait pas à lui, qu’on lui cachait les propositions des alliés. La France s’éveilla à la fin, s’avisa de s’informer de son propre sort.
Le vice-président de l’Assemblée était un avocat de Bordeaux, un homme des Landes, M. Lainé, austère et probe, que l’on croyait républicain et qui appartenait à une nuance mixte qui ne voulait rien que sauver la France, n’importe comment.
Mandé à la police par Bovigo (célèbre par le meurtre d’Enghien), Lainé y fut très-beau, le fit pâlir et dit : « Ma conscience parle plus haut que vous. » Bonaparte, qui avait perdu en parlages deux mois et demi, injuria le Corps législatif et le chassa, c’està-dire se passa de la France.
Les alliés, au contraire, par d’adroites proclamations, s’adressaient à elle et prétendaient ne rien faire que pour elle.
Toute cette campagne de 1814 a été mal comprise et défigurée, non-seulement par les bonapartistes, mais par les rhéteurs qui croyaient faire un chant de l' Iliade. Napoléon ne s’est pas contenté de mentir de son vivant; il a pris à Sainte-Hélène scs mesures pour faire mentir ceux qui viendraient.
Pour se créer des avocats chez un peuple rhétoricien, il lui a suffi de les corrompre par ce mot : « Ceux qui seront avec moi me défendront : ceux-la seuls seront beaux. » Et tous ont voulu être beaux. Voilà l’homme de lettres, et on voit là combien le littérateur diffère de Yhistorien. Le premier cherche surtout une grande unité d’intérêt, et l’on n obtient cela qu’eii fixant la lumière sur un point brillant, un héros, et mettant le reste dans 1 ombre aux dépens de la vérité. L’essentiel pour eux, c’était de montrer le héros de 1814, le lion seul qui, poursuivi d’une armée de chasseurs, les faisait reculer. Cela permet de faire un Gericault, un Delacroix, pour faire crier: « C’est beau! »
Ce que les rhéteurs disent a sa louange, c est sa condamnation. 11 n’eut jamais en tout que quarante ou quarante-cinq mille hommes. La f rance lavait abandonné et condamné.
Les parties montagneuses étaient pleines de réfractaires. Les ouvriers de nos faubourgs criaient, bien peu partaient. Aux marches surprenantes qu’il fit quelquefois de vingt lieues par jour, on voit bien
FRANCE
qu’il n’était guère suivi que des jarrets d’acier de nos jeunes paysans.
Dans cette terre de soldats qui, depuis 92, en produisait toujours, ils avaient hâte, tout petits et encore enfants, de chercher la guerre et la mort. Ceux dont les aînés avaient déjà péri, d’autant plus vite s’empressaient de courir à l’armée. « On meurt beaucoup ! Tant mieux, j’avancerai plus vite! » Les mots qu’on cite de l’Empereur montrent qu'il n’avait guère affaire qu’à cette population rurale. De certaines provinces il disait: «Ils sont braves et courent vite, dès qu’ils ont cassé leurs sabots. »
Cela ne durait guère. Les maladies, les jeûnes rebutaient ces jeunes paysans. Ils retournaient chez eux. D’autres venaient. Mais on n’avait jamais que 40 à 45,000 hommes.
Ses petits succès partiels empiraient cruellement notre situation et ne servaient à rien. Qu’importaient 10,000 hommes, qu’il tua à Brienne, et les 5,000 de Champaubert ? A grossir ses prétentions, rendre la paix d’autant plus impossible. Il est vrai qu’ Alexandre demanda une trêve, laissa reculer les Autrichiens, et attendit, pour reprendre la guerre, qu’il eût reçu les 100,000 hommes du Nord qu’envoyait Bernadotte.
Ces délais trompèrent Bonaparte jusqu’à lui inspirer le projet insensé de passer derrière l’ennemi pour le ramener vers le Rhin. L’ennemi, si nom-
breux, n’y prit garde, s’avança toujours vers Paris, selon le très-sage conseil de Pozzo et des meilleurs ministres d’Alexandre.
Bonaparte avait perdu près de quinze jours à faire cette pointe lblle et à revenir à Fontainebleau. 11 n’y gagna rien que d’avoir resserré la grande alliance de l’Europe, à qui les Anglais promirent la solde de 500,000 hommes.
Au moment même où il était perdu, l’insensé avait dit : « Je suis plus près de Munich qu’ils ne sont de Paris. »
il avait dit et répété que, s’il s’éloignait, il suffisait que Paris pût se défendre quelques jours. Mais il n’avait pris nulle précaution pour défendre, nourrir une si grande population.
Lui-même doutait fort de cette défense. Car, en même temps il avait écrit à Joseph de mettre (avant tout) en sûreté son fils avec l’impératrice.
Indécision cruelle pour Paris, que l’impératrice, Joseph et tous abandonnèrent. Joseph dit : « Je reste! » et partit.
Paris, à ce moment, était plus que Paris. 11 était encombré d’une foule immense de réfugiés, qui affluaient de toutes les parties de l’Empire, de toutes les -F rances lointaines, et venaient ici se cacher aux plus petits trous.
Pour les alliés, il suffisait de s’avancer en grandes masses, en laissant toutefois à la France le temps de
FRANCE
se reconnaître, d’abandonner, d’abjurer l’auteur de tous ses maux. Le danger, dans celte longanimité, était qu’Alexandre était suivi par un demi-traître, l'Autriche, qui aidait le mouvement avec l’idée de le lâcher, si la France aux expédients avait l’idée d’invoquer le beau-père et sa fille.
Aussi on n’agit avec fermeté et certitude que lorsque, Bcrnadotte ayant amené à Alexandre les 100,000 hommes du contingent du Nord, les Autrichiens se trouvèrent en minorité et subordonnés.
Rien n’est plus étrange que de voir Rovigo et, en général, les séides de l’Empereur, se donner tant de peine à expliquer Yintrigue par laquelle on écarta la jeune impératrice et le petit roi de Rome. « Deux innocents, ce semble, dont on n’eût pas dû se défier. »
L’Empereur, en offrant d’abdiquer au profit de l’enfant, avait bien averti par cela que cet enfant, c’était lui- même encore, que, sous ce masque pacifique, c’était lui, la guerre éternelle.
Cela était visible même aux plus simples. L’Autrichienne fit très-bien de partir. Elle et l’enfant, ce masque transparent, cette machine si grossière, n’avait chance de tromper personne.
Les fanatiques qui tenaient obstinément à Bonaparte étaient donc bien aveugles pour ne pas voir l’obstacle énorme, gigantesque, qui lui fermait la voie, l’excluait à jamais lui et les siens.
Quel? La haine du monde.
Haine solide et universelle. Et si elle était quelque part plus franche et plus injurieuse, je puis dire que ce fut en France, où on était en deuil de tant d’enfants, en deuil pour Moscou, pour Leipsick, pour cette derière campagne; en France, dis-je, il était maudit, et par une grande France qui n’était d’aucun parti, mais simplement vouée à d’éternels regrets.
Je me rappelle très-bien le jour où on nous nomma les Bourbons, que personne ne connaissait.
L’empereur Alexandre arrivait, il est vrai, entouré d’émigrés, plein de l’ancienne France, et avec une disposition mystique, favorable au total à cette antique race.
Talleyrand, qui avait bien quelques sujets de craindre le retour de l’ancien régime, dut se joindre à l’intrigue royaliste et la diriger, s’il pouvait.
Que dut-on dire à Alexandre : « que cette famille était celle qui inquiéterait le moins l’Europe, étant fatalement pacifique, prédestinéeà une paix forcée. »
Descendue par les femmes de la maison de Saxe, elle en avait l’obésité.
Le gros Louis XVIII, déjà âgé, eunuque, ne pouvait se bouger.
Le mâle de la famille, le comte d’Artois, usé et dégradé par les plaisirs, était fort avili, depuis la campagne qui suivit Quiberon, par le mépris des
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Vendéens eux-mêmes, les risées de Cliarette. Le terrible petit livre de Vauban commençait à circuler partout.
Cela peut-être servit cette famille en montrant qu’on n’en trouverait jamais une plus incapable. Le fils d’Artois, le duc d’Angoulême, marié à une princesse stérile (la fille de Louis XVI), était un honnête homme, mais, ce semble, grêlé, vieilli d’avance par les débauches de son père, et au total, impropre à tout.
Fils du comte d’Artois, le duc de Berry, fort livré au plaisir, n’en était pas moins un brutal, propre à décourager la France de la vie militaire.
Bref, les Bourbons offraient à un degré tout à fait rassurant les conditions d’incapacité qui promettaient de paralyser un pays si guerrier, qu’on croyait (bien à tort) toujours avide d’aventures.
Dans le conseil où l’empereur Alexandre siégeait avec le roi de Prusse et le général autrichien Schwarzenberg, personne n’osa parler pour la régence de l’impératrice. Et l’Autrichien se tut.
La question parut tranchée par un mot violent du général Dessolles : « Appelez la régence... et le tigre revient ! »
Marmont, après avoir vaillamment livré un dernier combat pour défendre Paris, avait été forcé par le conseil municipal de signer la capitulation de cette ville, abandonnée par les frères, la femme, les mi-