‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 61 sur 75 · VI · texte numérisé non relu

VI

nislres de l’Empereur, on peut dire par lui-mème, qui était à deux pas.

Les alliés entrèrent en grand ordre, et la garde nationale conserva scs armes pour veiller à la paix publique. Alexandre, en entrant, dit un mol beau et vrai: « Je viens réconcilier la France avec l’Europe. »

Cependant Bonaparte, à Fontainebleau, méditait un projet insensé et terrible, qui eût égalé, dépasse le désastre de Moscou. C’était, avec ce qui lui restait d’hommes, de rentrer dans Paris et d’y livrer bataille, d’essayer d’en chasser l’armée de l’Europe. Acte désespéré, où Paris certes ne l’eût pas secondé, mais qui eût pu amener la destruction de la ville. Ainsi, après avoir mis sa famille en sûreté, après n’avoir pris pour Paris aucune précaution de défense, il appelait cette ville sans armes à un combat contre l’Europe.

Plusieurs choses eussent rendu horrible cet événement. D’abord la ville était encombrée d’une masse immense de réfugiés, de toutes les parties de l’Empire.

Puis, les manufactures et fabriques nouvelles, qu’on y avait établies sans précaution (celles surtout de produits chimiques) la rendaient extrêmement combustible en cas de bombardement. .1 en ai gai de un souvenir cruel. Nous étions près d’une de ces fabriques, et, quand quelques bombes tombèrent au

FliANCE.

faubourg du Temple, j’étais près de ma mère mouranle (et impossible à transporter). Une seule étincelle, tombée là, nous eût brûlés vifs.

Voilà donc dans quelle horrible extrémité il nous jetait. Heureusement ses généraux se refusèrent à ce grand crime. Oudinot, Lefebvre, déclarèrent qu’ils n’obéiraient pas. Et Ney, l’homme le plus populaire dans l’armée depuis la retraite de Moscou, le somma d’abdiquer. On lui apprit que le Sénat avait volé sa déchéance.

11 essaya en vain d’abdiquer pour son lils. Mais personne ne fut pris à cette ruse. On s-’en tint à la capitulation, qui disait qu'il serait mis dans une enceinte que choisiraient les alliés.

Humainement, mais très-imprudemment, ils cnoisirent bile d’Elbe, si voisine de la France et de l’Italie.

En relisant les historiens, et même les non bonapartistes, je suis frappé de les voir pour le tyran, contre ses généraux qui nous sauvèrent. Ces hommes, dit-on, lui devaient leur fortune. Mais lui, que ne devait-il pas à ceux qui, en Russie et ailleurs, le protégèrent, lui couvrirent si souvent le dos ! N’importe, les narrateurs ne s’intéressent qu’au grand coupable. C’est comme dans l’épigramme : « lis pleurent sur le pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith. »

PU CA.MT.rPRE, DU CŒUR DE BONAPARTE.

C’est en 1814 que je place ces considérations. Car, en 1815, il baissa tellement qu’on put douter que ce fût le même Bonaparte. Plus tard, à Sainte- Hélène, c’est un Bonaparte soigneusement refait, arrangé.

Toute notre génération a usé des années, des parties longues, précieuses, de la vie humaine, à lire des documents plus ou moins falsifiés sur celui qui, même après sa chute, trôna dans la mémoire des foules comme dieu de la victoire. Il a l’honneur affreux d’avoir confirmé et grandi un mal trop naturel à l’homme, l’adoration de la forcé brutale et l’idolâtrie du succès.

Pour moi, tout éloigné que je fusse de copier les contes ridicules de Sainte-IIélène sur le bon cœur.

FRANCE

la sensibilité de Bonaparte, je n’enVi pas’ moins repoussé les satires atroces, étourdies, que les royalistes lancèrent contre lui au jour de sa chute. Elles sont tellement dégoûtantes que je les crois plutôt propres à faire des bonapartistes. L'Ogre de Corse , et même le fameux pamphlet de Chateaubriand, ces publications violentes, accueillies alors avidement de la France en deuil, manquent tout à fait leur but par l’excès de la violence même.

Il n’en est pas ainsi du petit livre de M. de Pradt, /’ Ambassade à Varsovie. Livre d’un homme d’esprit, léger sans doute, mais qui ici a, selon moi, autant de solidité que d’éclat. Le premier, il a exposé, fait comprendre les contradictions incroyables, les contrastes heurtés de ce caractère. Ce que plus tard Vigny, Mario Proth, ont exprimé par le mot qui a tant réussi : Comediante , tragediante , de Pradt l’a exprimé d’un mot risqué, mais vrai : Jupiter- Scapin.

Ces passages subits d’une grandeur théâtrale à une bassesse triviale et bouffonne l’assimilaient sans doute aux acteurs médiocres de l’Italie qui ne savent pas l’art des passages habilement ménagés.

Cependant, j’ai exposé dans mon premier volume les raisons qui le mettent en contraste avec l’Italie, surtout l’indifférence au beau, et le prosaïsme parfait d’un caractère nullement sympathique aux beauxarts.

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