‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 7 sur 75 · MARENGO · texte numérisé non relu

MARENGO

Elle tint en partie au hasard. Le vaillant Zacli, à qui Mêlas laissait le commandement, était myope. Il crut que Masséna arrivait, et il prit Desaix pour l’un des siens, le rencontra, et se fit prendre.

Desaix, avec des dons supérieurs et toutes les vertus de l’homme et du soldat, était un sensible et fidèle Auvergnat qui avait besoin de s’attacher, d’aimer et d’obéir; il prit pour son idéal celui qu’il connaissait bien mal, Bonaparte. Et dans cette occasion où il s’exposait pour la France, on peut croire aussi qu’il était heureux de se dévouer pour son héros. 11 chargeait à fond perdu, lorsqu’il fut frappé d’une balle en pleine poitrine. Napoléon lui a prêté de vaines paroles qu’il ne dit pas. Son seul sentiment fut de craindre pour l’armée et la bataille. Il prononça un seul mot : « N’en dites rien. »

On le retrouva , reconnaissable à son épaisse et noire chevelure1. Il vainquit après sa mort. Car le jeune Kellermann et ses cuirassiers, que Desaix avait mandés, arrivèrent comme la tempête, divisèrent et firent prisonnier un corps de cinq mille grenadiers hongrois. Dernier acte de la bataille; aussi Kellerman dit un mot qu’on ne lui pardonna jamais :

1 Le même jour, Kléber fut assassiné en Égypte. Deux grandes pertes, mais bien différentes. Kléber était un admirable citoyen. Desaix, serf de l’admiration, avait été fasciné par Bonaparte; sa modestie le rendait dépendant, crédule. — Joubert avait mieux échappé à Bonaparte; son beau-père Sémonville et Talleyrand l’avaient fait ambitieux, impatient de monter plus haut; son mariage sembla lui avoir ôté la ferme et froide volonté. Il se précipita et courut à la mort.

« Avec celle charge, je vous ai mis la couronne sur la tète. »

Les deux ailes de Mêlas étaient victorieuses et n’avaient plus d’ennemis. Si elles s’étaient rabattues sur les Français, elles auraient pu les écraser. Mais elles n’avaient plus de chefs ; leurs sept généraux étaient hors de combat. Elles repassèrent paisiblement la Bormida, en gardant les têtes de pont, et même un poste en avant, près Marengo.

Mêlas était dans une position inattaquable. Il allait avoir un corps considérable de renfort, et il avait derrière lui je ne sais combien de places fortes. Et Bonaparte aucune.

Chose étrange, malgré son armée frémissante , Mêlas désespéra, capitula (15 juin). Pour se retirer vers Mantoue, il céda Alexandrie, Milan, Turin, Gènes, avec l’artillerie et tout ce qui s’y trouvait. Etrange capitulation, qui fit croire que ce vaillant homme était devenu fou.

Le favori delà fortune, malgré la perte de Desaix, qu’il fit enterrer loin de Paris, au Saint-Bernard, alla triompher à Milan, où il fut reçu plus qu’en roi, — en dieu même.

Pour Paris, il fut plus modeste. Il y écrivit ce mot qui est encore d’un citoyen : « J’espère que le peuple français sera content de son armée. »

LE TYRAN. — LES SŒURS. — LE CANCER. — MACHINE INFERNALE. AVEUGLE PROSCRIPTION (FIN DE L’ANNÉE 1S00).

La rapidité de celte campagne, son étonnante finale qu’une seule bataille avait produite, la surprise de Mêlas, sa surdité au passage d’une si grande armée par les Alpes, tout cela amusa fort Paris et lui fit oublier les souffrances de Gènes, la longue indécision de la victoire de Marengo, achetée par une perte énorme, et la mort de Desaix.

Le public avait été servi à son goût par une surprise de théâtre, un dénoûment subit et grand, par delà l’espérance.

Il en resta quelque plaisanterie , un ragoût à la mode, les poulets à la Marengo , taillés, cuits, servis tout de suite. Et le vainqueur fut plus que jamais dans la bouche du peuple :ce farceur de Bonaparte.

Mais, selon la coutume des grands acteurs, qui ne rient jamais de leurs tours les mieux réussis, il revint imposant et sombre, nullement avec l’air de l’improvisateur à qui les grandes choses n’ont rien coûté, mais l’air du profond calculateur, du puissant magicien dont les conjurations ont vaincu la nature, dompté même les Alpes.

C’était un autre Bonaparte qui revenait. La surprise de son prodigieux succès n’avait pas ébloui les autres seulement, mais lui-même, — qui pourtant savait mieux que personne ce qui avait manqué à ses machines, et combien il avait été près de l’échec.

Dans cette position, le triomphateur, désormais trop haut, trop au-dessus des hommes pour s’en soucier, délaissa tout à coup les habitudes un peu bourgeoises qu’il affectait depuis Brumaire. Joséphine, sans être quittée (et toujours couchant avec lui), fut un peu mise de côté et vit arriver à Paris, mandée par Bonaparte, la belle Italienne Grassini, qui avait chanté à Milan le triomphe, et qu’on pouvait appeler la voix de l’Italie.

La Grassini, que lui-même traitait assez brutalement1, fut-elle un simple jeu ou comme un paravent derrière lequel on nedistinguait pas les licences bien autres que prenait le nouveau souverain?

En ce moment, les sœurs de Bonaparte, toujours

Un jour qu elle lui demandait son portrait, le brutal lui donna une pièce de cent sous.

LE TYltVN.

en lutte avec Joséphine, avaient décidément vaincu, et elles furent prédominantes, jusqu’à ce que la fille de Joséphine, Hortense, belle-fille de Bonaparte, les dépossédât à son tour.

Les satiriques ont voulu voir l’inceste en tout cela. Tradition douteuse. Seulement on pourrait croire que cet imitateur des rois en tant de choses eût voulu aussi (selon le mot de madame Henriette, selon l’exemple de Louis XV et de tant d’autres) prendre ce privilège d’une morale toute royale.

Il fallut que toutes ces femelles fussent reines : la Caroline le fut de Naples, la Pauline de Saint-Domingue, enfin Hortense de Hollande.

Ceux qui ne voyaient que ses actes extérieurs, sa prodigieuse activité, ne soupçonnaient pas que sa famille l’occupât plus que la France et l’Europe. L’ambition de ces femmes, qui voulaient des trônes, celle de ses frères, qui, le voyant sans enfants, rêvaient sa succession et l’hérédité, lui créaient mille tiraillements. De Marengo à la paix d’Amiens et au départ de Pauline pour Saint-Domingue, il couva une maladie qui éclata quand Pauline partit1.

Son teint cadavéreux, jaunâtre (non pas du beau bistre italien), le marquait, ainsi que de vives souffrances, qui obligeaient son secrétaire de le soutenir, même pour traverser un corridor. Etait-ce le cancer à l’estomac qu’il tenait de son père et qui lui-même

1 Bourrienne, Mémoires.

l’emporta? était-ce la maladie de peau si commune au pays de sa^famille maternelle (Sartène), maladie qu’en cette année, plus occupé de femmes, il aurait refoulée par des médicaments?

En 1800, après Marengo, il n’était pas malade encore, mais violemment surexcité par tant de passions, tant de projets. Arbitre de l’Europe, il se montra tout autre, un nouveau Bonaparte, atroce et furieux. Ene bête cruelle sembla rugir en lui. Le tyran apparut.

Il quitta ses habitudes dissimulées et montra tout à coup ce qu’était le nouveau gouvernement, sans loi, sans garantie. Chacun vit la chaîne de fer.

Un Italien, le sculpteur Ceracehi, qui avait fait pour le Directoire un beau buste de Bonaparte, était revenu de son enthousiasme pour lui, comme en revint aussi le grand musicien Beethooven et bien d’autres. Ceracehi, avec ses amis, parlait fort de la nécessité de tuer le tyran. Un nommé Ilarel avertit le secrétaire intime Bourrienne de ces propos. Et Bonaparte fit donner aux conjurés de l’argent, des armes. On savait tout, et on pouvait tout arrêter. Mais on voulut les enfoncer dans leur complot, etdans leur ruine. On leur en fournit les moyens.

L’affaire n’était pas terminée quand une autre survint, la machine infernale , qui ne réussit pas, mais' seulement donna à Bonaparte l’occasion de se dévoiler tout entier, avec toutes ses fureurs.

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