LE TYRAN
D’abord il s’était proposé d’être l’arbitre des partis. Mais en réalité, né royaliste, il restait royaliste. 11 avait frappé dans ce parti Frotté, un ennemi qui l’avait insulté; du reste, il n’exécuta guère ses menaces sur la Vendée. Les royalistes avaient-ils à se plaindre? 11 leur avait donné, non le roi, mais la royauté, le gouvernement monarchique qu’ils désiraient, et peu à peu leur rendait les biens non vendus.
Sa vraie querelle n’était qu’avec la république et les républicains. Il les avait trouvés victorieux en Hollande et en Suisse, faisant reculer l’Europe, et par un Lâche tour il avait fait l’escamotage de Brumaire.
Voilà ce qu’il savait, et il se rendait cette justice que, de ce côté, un bon coup de poignard lui était dû.
Quand il eut échappé à l’explosion, vu la mort de si près, il était au théâtre, s’y contint, parut calme. Mais dès qu’il fut rentré, il laissa partir sa fureur, désigna les coupables par les noms de jacobins, de septembriseurs. Fouché et d’autres lui remontrèrent en vain qu’il fallait d’abord connaître les coupables avant de les nommer... Les dispositions qu’il avait à l’épilepsie le rendaient terrible en ces moments; ses yeux de plomb, qui ordinairement étaient ternes, semblaient une vitre, s’illuminaient alors d’une manière effroyable. Et il répétait d’une voix stridente :
« Septembriseurs et massacreurs. »
Fouché n’était pas rassuré. Les souvenirs de Lyon et de Nantes pouvaient faire croire qu’en défendant les jacobins, il plaidait pour lui-même. 11 avouait à Bourrienne qu’il croyait le consul dans l’erreur, mais ne pouvait rien prouver. Alors, par peur, il se soumit lâchement, et dans un rapport accusa aussi les jacobins, disant : « Tous n’ont pas pris le poignard, mais tous en sont capables. »
Voilà le fou content. Parlant plus doucement, il dit aux douze maires de Paris : « Tant qu’ils n’ont attaqué que moi, je me suis remis aux lois. Maintenant, ils ont mis en danger Paris même. Il faut les frapper. »
Ainsi plus de garantie et plus de lois. Un simple arrêté du consul, confirmé par le Sénat, déporte cent trente personnes. Tous les autres embarqués.
Leur déportation fut au fond de l’Océan. Car, presque tous, ils périrent dans une tempête.
Deux seuls périrent sur l’échafaud, avec Ceracchi et les autres, et les royalistes coupables qu’ils ne connaissaient pas.
Bonaparte entin averti, éclairé, n’arrêta rien et dit : « N’importe ! j’en suis débarrassé. »