LA CHARTE. — LOUIS XYIM
mais même plus humaine et plus bienveillante au total , que (ouïes celles qui ont suivi.
Capo d’Islria en était, et travaillait bientôt à faire (ni Grèce ce que Laharpe douze ans auparavant avait fait en Suisse, au moins dans son pays natal, le canton de Yaud.
Louis XV 1 1 1 en arrivant avait fait une grosse sottise, une maladresse qui sembla une déclaration de guerre à l’armée, un mépris singulier de l’honneur national, Bonaparte tenait en prison ce Dupont qui avait fait la capitulation de Bavlen. On fait sortir ce prisonnier, on le nomme ministre de la guerre.
Les Bourbons s’isolèrent eux-mêmes, éloignèrent de Paris ce qui restait de la garde impériale, composèrent les gardes du corps uniquement de jeune noblesse. De là des duels, des disputes avec les officiers qu’on mettait à la demi-solde. Ces jeunes gens et la garde nationale à cheval constituaient pour le roi une assez pauvre défense. Braves comme individus, ils valaient peu comme corps militaire. El le jour du danger, on les vit disparaître presque tous.
Si les Bourbons avaient conspiré pour Bonaparte, ils n’auraient pas mieux fait. Cependant les bonapartistes n’osèrent se montrer tout d’abord. Le grand mouvement delà presse commença par les patriotes, Carnot, et les rédacteurs du Censeur , MM. Comte et Dunover. Le premier lança un pamphlet où il lavait
les régicides. Le Censeur entreprit sérieusement de mettre le gouvernement sur la ligne de la constitution. Enfin parut le Nain jaune , petit journal où le bonapartisme se dévoila, essaya des traits satiriques contre ce gouvernement ridicule, odieux.
La seule chose où Alexandre se montra Russe, et qu’il fut sans doute obligé d’accorder aux siens comme expiation de l'incendie de Moscou, ce fut de faire célébrer une messe russe sous les fenêtres de la place de la Révolution. Du reste, il se montrait attendri et respectueux pour Paris, comme capitale de la civilisation occidentale1.
1 Rien de plus bienveillant que ce cortège d’Alexan Ire arrivant à Paris^ Une chose meme extraordinaire avait eu lieu sur ta route de Fontainebleau, couverte de cosaques. Le fameux Platon, leur hetmann, si terrible aux Français dans la retraite de Russie, en conduisant vers Paris ces cavaliers sauvages, eut une rencontre. Sur la route absolument déserte, délaissée de tout habitant, Platow vit venir à lui un petit vieillard maigre, monté sur un méchant cheval. Platow met pied à terre lui-même, et se jette à genoux, ver.ant des larmes. Le petit vieux était Koseiusko; et Platow, en le revoyant, avait songé au divorce cruel qui existe depuis deux siècles entre la Pologne et les Cosaques, deux peuples frères de même sang, divisés pour la ruine des uns, 1'escla.vage des autres.
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LES CENT JOURS
Chacun senlail très-bien que Louis XVIII durerait peu, qu'un vieillard fort peu sobre pouvait avoir tel accident subit qui transmettrait le trône au comte d’Artois, jouet du parti rétrograde. Celui-ci, malgré sa douceur naturelle, ses qualités aimables, devait certainement être entraîné, par la meute insatiable de l’émigration, dans les voies espagnoles, dans la terreur, la confiscation de Ferdinand VII.
Perspective effroyable, qui explique parfaitement la facilité avec laquelle tant d’honnêtes gens qui venaient de vouer leur foi aux Bourbons, accueillirenlBonaparte quand il revint de l’île d’Elbe. L’histoire a tenu trop peu de compte de tout cela, et a durement reproché à la France, à ses héroïques soldats, à Ney, etc., une versatilité qu’expliquait très-bien le changement des
Bourbons, et disons mieux, leur perfidie à fausser, à trahir la Charte qu’ils venaient de donner.
Alexandre et l’Autriche avaient risqué beaucoup en laissant Bonaparte en Europe, en le mettant à l’île d’Elbe, près de la France et près de l'Italie. Les Anglais, au contraire, voulaient plutôt le reléguer au sein des mers australes, et de bonne heure leurs journaux regrettaient qu’on ne l’eût pas mis à Sainte-Hélène.
C’est ce qu’envisageaient les intrigants qui désiraient associer la France avec l’Espagne, et n’auraient pas osé suivre ce mouvement si la Russie, l’Àulriehe, fussent restées à même d’évoquer l’ombre terrible du rivage de fer de l’île d’Elbe. Une chose toutefois faisait croire aux Bourbons, aux alliés en général, son retour impossible, c’était le récit des commissaires qui l’avaient conduit et sauvé des populations provençales, si irritées. Il avait paru effrayé de ce danger et avait donné des signes d’une peur si naïve, qu’on ne pouvait pas croire qu’il le bravât encore.
Mon beau-père, homme plein d’imagination et de cœur, s’était épris du héros malheureux, et s’était fait à l’île d’Elbe l’un de ses secrétaires, lui lisant et lui traduisant les journaux anglais et autres1. Il lui atténuait les injures, insistait plutôt sur les rensei-
1 Voy. madame Michelet, Mémoires d'une enfant..
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gnemenls utiles qu’on en pouvait tirer. Au total, ce qui, je crois, put le mieux le lancer dans son hasardeuse entreprise, ce Ait moins les renseignements vagues qu’il eut par Dumoulin, Chaboulon, d’après Bassano ou la reine Hortense, que l’itinéraire trèsprécis que Lavalette ou autres purent lui tracer, lui marquant que, derrière le Rhône si menaçant, on pouvait remonter par les Alpes maritimes, Grenoble, enfin Dijon, parmi des populations tout opposées, où les bonapartistes se trouvaient prépondérants.
Il fut mené habilement. Il passa derrière le rideau des montagnes jusqu’à Grenoble, toucha Lyon, passa rapidement au Nord, en évitant le Centre, le Midi, l’Ouest, de manière à dire ou à croire que la France était pour lui. On le mena toujours en face des soldats, de manière à faciliter les pourparlers, au lieu qu’on aurait dû le laisser à distance, ne parler qu’avec le canon.
Quant à l’audace tant admirée de se présenter seul à Grenoble, d’offrir sa poitrine aux fusils, la scène était d’un effet si certain, si prévu, qu’on s’étonne de l’importance que tous, même les historiens royalistes, ont attachée à ce fait. Son instinct lui faisait assez deviner que des soldats français seraient frappés, s’arrêteraient devant ce geste dramatique, ne tireraient pas sur un homme qui se présentait seul, quand même cet homme n’eût pas eu le prestige de son nom.
Tout le servit, au point qu’on ne coupa pas même les ponts de Lyon, sous le prétexte frivole que ce serait gâter ces beaux monuments.
Louis XVIII, qui avait dit aux Chambres qu’il resterait, s’enterrerait sous les ruines de la monarchie, lui fit la partie belle en s’en allant à Gand. Napoléon n’osa entrer à Paris que le soir. Paris le haïssait. Mais, d’autre part, le doute était immense. L’émigration, maîtresse sous les Bourbons, faisait entrevoir à la France une révolution territoriale, analogue à celle des confiscations de Ferdinand VIT. De là le trouble, l’embarras de Ney, et la fluctuation de Benjamin Constant qui, après avoir écrit violemment contre Bonaparte, fut crédule à ses promesses et se rendit à son appel aux Tuileries.
M. de Sismondi, un des hommes les plus honnêtes de l’Europe, qui vint tout exprès à Paris, m’avoua plus tard que lui-même avait été alors dans une grande perplexité, voyant bien que, sans Bonaparte, la contre-révolution allait venir. Cependant, il ne lui avait jamais été favorable, et même alors il le trouvait changé, au-dessous de lui-même, gras, ventru et bavard. Sa figure était autre, ce Je trouvai, dit Sismondi, que dans sa pâleur elle ressemblait à une tête de veau bouillie. »
Bonaparte mentait visiblement en disant que l’impératrice allait revenir. L’Autriche, il est vrai, en
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repoussant Napoléon, comme les autres puissances, n otait pas tout espoir, se réservant pour le cas il’ une régence. Napoléon dut à son mariage autrichien l’une des principales causes de sa ruine; il lui dut sa folle confiance.
D’une part, il ne donna pas l’essor au parti franchement national ; d’autre part, il perdit en paroles le temps qu’il pouvait déjà mettre en opérations militaires, par exemple à prendre la Belgique, qui lui eût donné cinquante mille hommes de plus.
Ceci m’a rappelé l'histoire des condottieri et celle des tyrans d'Italie, qui, par des mariages princiers, attirèrent et perdirent trois de ces aventuriers si fins, et prouvèrent que pour perdre un homme le meilleur piège est une femme.
Au reste, la guerre avait changé d’aspect. Elle avait pris pour Alexandre, alors de plus en plus mystique, l’aspect d’une croisade contre l’ennemi de la paix commune, le représentant du principe anti chrétien .
S’il y avait pour Bonaparte une chance de salut, c’était d’évoquer franchement le principe contraire, celui de la Révolution. Mais il en avait peur. La France était moins endormie qu’on ne l’a dit. Son Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire, donnant les libertés nouvelles comme une continuation d’un despotisme de douze ans, ne trompa pas les
■Hi RESTAURATION. — LES BOURBONS.
(“lecteurs qu’il avait appelés à le jurer. Ils dirent sévèrement qu’il devait rapporter de l’exil le repentir de son passé.
Le jour de ce serment, la cérémonie du Champ de Mai fut ridicule en bien des sens. D’abord, pourquoi ce nom carlovingien du Champ de Mai? Et pourquoi cette messe et ces cardinaux en bas rouges? Champollion aîné, un homme assez équivoque, lut le chiffre douteux et incomplet des votes (qu’on dit celui de la presque unanimité.)
Mais ce qui fut étrange, faillit ôter toute gravité à la cérémonie, ce fut le costume de l’empereur. Ouelle fut la surprise de voir celui qui paraissait toujours en habit militaire, botté, éperonné, de le voir en robe blanche, immaculée, sous l’innocent costume du jeune Eliacin dans Athalie! Ajoutez que sur celte blancheur virginale apparaissait la figure jaune et sombre du Corse.
Le tout sembla (ce qui était) un mensonge théâtral. Le pis, c’est qu’on se demandait si ce serait là tout; car on attendait autre chose. Les uns croyaient que Marie-Louise et l’enfant allaient revenir avec la paix; d’autres que Bonaparte, abdiquant la couronne, rétablirait la République sous un consul élu.
A la suite de cette comédie, dans ce moment où l’Europe tout entière s’avançait contre lui, il s'occupait à composer sa Chambre des pairs. Dans celle
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des députés, il n'avait pas pour lui plus de soixante membres.
C’est-à-dire qu’il était repoussé de la France autant que de l’Europe. Dès le 15 mars, l’Europe, je ne dis pas seulement les rois, les diplomates, mais les peuples même, avaient condamné ce démon de la guerre. Sa déportation aux terres australes, à Sainte- Hélène, était prononcée, applaudie surtout par les masses armées qui, retournant chez elles en 1814, étaient ramenées en 1815 pour exécuter la sentence prononcée contre ce convict odieux.
Un grand événement se passait près de nous, la restauration de l’Espagne, qui faisait espérer aux Bourbons de fausser celle de la France, d’éluder les promesses de la Charte, octroyées (comme on a vu) malgré eux.
La folle obstination de Bonaparte dans son affaire d’Espagne lui avait fait traîner jusqu’au dernier moment son projetée rendre la liberté à Ferdinand et de le renvoyer en lui imposant des conditions. Bonaparte, qui disait tant n’agir que pour les Espagnols, leur en voulait de leur vaillante résistance et ne stipula rien pour eux. D’autre part, les Anglais, que les Cortès empêchaient de prendre Cadix et les colonies d’Amérique, s’en vengèrent en ne stipulant rien pour l’Espagne auprès de Ferdinand.
Ainsi, des deux côtés, celte héroïque nation fut
remise sans condition à son tyran altéré de ven-
geance.
Le 24 mars, à peu près au moment où les alliés entraient à Paris, Ferdinand entrait en Espagne, n’avant reçu des Cortès nulle obligation que celle d’un serment illusoire. 11 l’éluda par une lettre ambiguë qu'il envoya devant lui. Et enfin le 24 mai, à Valence, il déclara nuis tous les décrets des Cortès et se refusa à jurer la Constitution.
Le ministère anglais qui le connaissait bien et craignait que l’Angleterre ne s’indignât d’avoir tant fait pour rétablir un monstre, avait tiré de lui celle seule promesse : qu’il n’y aurait pas de sang versé. Mais cela n’empêchait pas qu’on ne fit mourir les patriotes dans la lente agonie des présides (les bagnes africains). Cela n’empêchait pas que douze mille personnes à la fois fussent bannies, leurs biens confisqués. Tout le midi de la France fut peuplé de ces squelettes vivants qui expiraient de faim. L’Inquisition, rétablie, ajoutait aux rigueurs d’une police terrible, suivant les directions de G ravina, le nonce de Pie Vil, et du confesseur de don Carlos, qu’il fallut arracher à la direction d’un couvent de jeunes religieuses qu’il avait souillées toutes.
Cette tyrannie de l’Espagne et ces vastes confiscations inspiraient à nos émigrés une vive rivalité. Et l’on cherchait les moyens de parvenir à les imiter, malgré les promesses de la Charte, en s’unissant
LES CENT JOTUS.
avec l’Espagne, avec Naples (rendue aux Bourbons), et ressuscitant ainsi entre ces trois puissances parentes le l'acte de famille , selon l’idée de Clioiseul et de Louis XV. Pour replonger ainsi tout P Occident au parti rétrograde on s’adjoignit l'Autriche, de manière à isoler l’empereur Alexandre, (pii n’eût plus eu pour lui que l’alliance prussienne.
Projet bigot du pavillon Marsan, des amis du comte d’Artois, et que Louis XV III, par son instinct naturel de fausseté, acceptait contre Alexandre qui l’avait amené à Paris et forcé de donner la Charte à la France.
Louis XVIII eut le plaisir de confier cette œuvre d’ingratitude à l’homme qui avait le plus à se louer d Alexandre, à Talleyrand, auquel Alexandre avait accordé cet honneur de losrer chez lui cà Paris. Tal-
leyrand fut charmé de machiner cette intrigue au Congrès de Vienne, et par là de se réconcilier avec le parti rétrograde.
Alexandre, indigné, par représailles, accueillit bien Eugène et tous les Beauharnais, qui en conçurent des espérances folles.
Le fait est qu’ Alexandre, par souvenir peut-être de l’ancienne amitié, s’était montré bien indulgent, même étonnamment imprudent, en assignant à Bonaparte une résidence en son propre climat, en lui offrant la Corse, puis Pile d’Elbe, si voisine de la France et de l’Italie.
Talleyrand répétait malignement le propos anglais, que l’on aurait mieux fait de le mettre au bout de l’Océan, à Sainte-Hélène, lieu seul facile à surveiller, où il serait dans une demi-prison, sur un pic basaltique, comme ceux où les Anglais ont gardé tant de princes indiens.