LE^CZAR PAUL. — SON AMOUR POUR LA FRANCE
L’insolente férocité que Bonaparte montra dans cette affaire, et qu’il n’étala jamais au même degré, préférant de beaucoup des formes plus adroites et plus astucieuses, s’explique par un paroxysme d’orgueil qui lui était venu.
L’admiration et l’amitié du czar Paul, et leurs projets communs, semblaient le faire bientôt le maître de l’Europe.
Si vous parlez aux Russes de leur czar Paul Ier, vous trouvez en eux une entente singulière pour continuer la même tradition, répéter les mêmes choses. Cela n’est point étonnant. Les intérêts qui créèrent cette tradition subsistent encore, et elle est soigneusement conservée par tous les intéressés, je veux dire par
la haute classe peu nombreuse qui jusqu’ici gouvernait, possédait la Russie. Cette aristocratie, issue en partie d’étrangers de tant de races, a de mystérieux liens que rien ne lui fait oublier. Tous, dès qu’il s’agit de Paul, disent, répètent (de père en fils) les mêmes choses.
« C’était un esprit bizarre, un sauvage, dont les constants changements et le despotisme absurde, désespéraient tout le monde. Sa mort fut une délivrance, et l’on bénit ses assassins. »
Hors de Russie, c’est autre chose. Plusieurs de ceux qui vivaient alors, et virent les choses de près, sans nier les violentes disparates de ce caractère, ont fait un surprenant éloge de sa bonté, de son grand cœur, toute justice, toute pitié. On voit très-bien quec’élait peut-être le seul souverain loyal, généreux qui vécût alors. C’est pourquoi on l’a tué.
« C’était un barbare?» Sans doute. Et cela nous fait réfléchir sur l’âme humaine, partout identique, et même souvent meilleure, excellente, chez ceux que nous appelons barbares.
Chez les Russes, dans leur grand mélange, il y a souvent des types physiques admirables, qui reviennent par moments avec toute la beauté Scandinave et slave, et d’autres types qui reviennent avec la laideur tartare. Paul malheureusement fut de ces derniers1.
1 Son portrait du musée de Versailles est probablement une caricature.
LE CZAR I'AUL
Calherine, qui, dans la confusion de scs mobiles amours, l’avait eu on ne sait de qui, l’aima peu et le traita mal. La cour, qui s’en aperçut, imita l’impératrice. Paul fut l’objet d’une aversion universelle. Et les amants de sa mère la flattaient en avilissant son fils par le ridicule. On se cachait peu du souffre-douleur, du fils en qui la marâtre détestait son héritier.
Elle meurt enfin, et ses indignes courtisans ne trouvent en celui qu’ils outrageaient nulle haine, nulle amertume. Telle était sa grandeur de cœur.
Mais ce cœur était trop tendre, trop sensible, et il s’y abandonnait. Quand nos émigrés affluèrent en Russie, et qu’ils contèrent la tragédie de Louis XVI, de Marie-Antoinette, Paul, qui ignorait leur trahison, leur appel à l’ennemi, Paul, dis-je, eut un accès violent de pitié pour Louis XVI, de haine pour la révolution. Il prit un vif intérêt aux princes que la révolution dépossédait, surtout au roi de Piémont, à la reine de Naples, qui, pour ainsi dire, embrassait ses genoux. Il envoya, avec cent mille hommes son vaillant Souvarow en Italie contre nos armées, alors faibles et manquant de tout.
Mais quand Paul se vit, à Zurich, presque délaissé par l’Autriche, qui le seconda si peu contre Masséna et lui causa la défaite de Zurich, si cruelle pour la gloire des Russes, Paul laissa la coalition.
Une autre cause appelait alors son âme cheval e-
resque, autre cause pourtant analogue, toujours la protection des faibles.
Cette fois il était imploré par les puissances maritimes, Suède, Danemark, Hambourg, etc., indignement vexées, maltraitées des Anglais, qui ne respectaient guère davantage même la Prusse, même l’Espagne. Ainsi, devant le port de Barcelone même, ils surprirent, trois vaisseaux, en ne montrant sur le pont des leurs que des officiers anglais déguisés en Espagnols. Paul, obsédé par les victimes de cette indigne tyrannie, se ressouvint qu’en 1780 la Russie s’était mise à la tête d’une ligue pour la protection des neutres.
Cette question n’était pas moins que celle de la liberté des mers, tant débattue déjà au dix-septième siècle, le mare liberum des Hollandais , le mare clausum des Anglais: thèse qu’ils soutenaient d’abord pour leur sûreté dans les mers étroites d’Europe; mais thèse cruellement tyrannique lorsque, maîtres des Indes, ils l’étendaient à toutes les mers, et prétendaient confisquer un élément. Mais ce prétendu droit de naviguer seuls librement partout, qui implique celui d’aborder à volonté partout, ne serait pas moins qu’un droit illimité sur les rivages mêmes, c’est-à-dire un droit d’usurper la terre même.
Paul, prenant en main cette grande question, se trouvait par cela même rapproché de la France, qui l’avait toujours défendu, et encore plus de Bonaparte,
LE CZAR PAUL
qui, après Brumaire, lui avait renvoyé les soldats que l’on avait pris en Hollande avec les Anglais, renvoyé honorablement, avec des habits neufs et avec leurs drapeaux.
Celte politique habile, généreuse et flatteuse de Bonaparte, toucha Paul avant même que de Paris on eut envoyé à Pétersbourg une actrice et une autre femme spirituelle et adroite qui intriguèrent pour le parti français, sous la protection de Bostopchine, homme très-fin, à qui se fiait l’empereur, avec raison ce semble. Bostopchine était un vrai Busse, et non pas sans habileté.
Toute celte cour était divisée par une grande question. Paul, haï par sa mère et maltraité, était d’autant plus Busse de cœur, et ennemi de cette succession flottante qui, admettant les femmes au trône, pouvait à chaque instant y appeler une étrangère, une Allemande comme Catherine.
Sa marâtre lui avait fait épouser d’abord une Hessoise, galante et perfide. Veuf bientôt, il épousa une princesse de Bade, vertueuse et de grand mérite, qui eut d’autant plus d’influence sur ses fils.
Paul, vrai Slave, vrai Busse, changeant et violent, bon pour les émigrés, n’était pas cependant le centre des étrangers, de la colonie allemande, anglaise, hollandaise, si puissante depuis Pierre le Grand. Elle devait regarder plutôt vers l’Allemande, qui peut-être régnerait un jour comme Catherine avait régné.
Chose qui eut fort satisfait et le commerce et les étrangers en général, avec les grands seigneurs à qui profitait le commerce anglais. Après Paul, personne ne se fût soucié de la protection des neutres et de la liberté des mers.
Paul avait pris un parti décisif, qu’on trouva despotique, mais qui était au fond patriotique. Il voulut que les Russes régnassent seuls en Russie, et qu’on ne vît plus une étrangère, comme Catherine, imposer à l’empire lé joug des étrangers. L’aîné des mâles dut seul régner. Cela excluait l’impératrice de la succession.
Se plaignit-elle? On ne le voit pas. Mais son parti inspira tant de défiance à Paul, qu’il fit murer les portes qui, de son appartement, conduisaient chez elle. Puis il se fit bâtir un nouveau palais, où les communications étaient de même interrompues.