SEIGNEURS DE CHAILLOT
Dans la liste des seigneurs de Chaillot, il en est deux tout à fait remarquables : Philippe de Commines, le célèbre historien, etle fastueux et original maréchal de Bassompierre. Malheureusement, on ne trouve guère de détails sur Philippe de Commines en tant que seigneur de Chaillot ; il parle peu de lui dans ses Mémoires.
Né en 1445 au château de Commines, à 43 kilomètres de Lille, il fut élevé à la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et devint le compagnon des plaisirs de Charles le Téméraire. En 1479, il quitta le service de la maison de Bourgogne pour s'attacher à Louis XI, qui l’en récompensa en le nommant conseiller, chambellan, prince de Talmont, seigneur d’Argenton, etc., et lui donna en 1474 la seigneurie de Chaillot, qui devait être alors de bien peu d'importance. Après la mort de Louis XI en 1483, la régente Anne de Beaujeu, sachant que Commines avait pris part au complot des princes, le fit arrêter et emprisonner pendant trois années, sur lesquelles il passa huit mois à Loches, enfermé dans une cage de fer.
Charles VIIT, malgré les services que lui avait rendus Commines, se montra peu reconnaissant, et Louis XII encore moins; aussi Commines, délaissé, se décida-t-il à occuper ses loisirs forcés en se faisant l'historien impartial des faits dont il avait été témoin, ce qui lui mérita le titre de nouveau Tacite. C’est peut-être alors qu'il joignit cette belle devise à ses armes : Qui non laboret, non manducet. Philippe de Commines conserva la seigneurie de Chaillot jusqu'à sa mort, arrivée le 46 août 1500, en son château d’Argenton, Son
corps fut transporté à Paris, dans une chapelle du couvent des Grands-Augustins, et le monument sur lequel il était représenté ainsi que sa femme, Hélène de Chambes Montsoreau, sauvé sous la Révolution par Alexandre Lenoir, se voit actuellement au musée du Louvre.
François de Bassompierre, sur lequel nous sommes beaucoup plus renseignés, naquit au château d'Harouel, en Lorraine, le 12 avril 1579, jour de Pâques fleuries, arriva à Paris en octobre 1598 et obtint peu de temps après ses entrées à la cour. Son éducation avait été très soignée, il avait étudié avec beaucoup de succès la philosophie, le droit, la médecine et même l'art de la guerre, malgré le dire de Tallemant des Réaux, qui prétend qu'él la savait comme un homune qui n’en a jamais oui parler. Toujours est-il qu'il était brave. Outre les langues anciennes, Bassompierre savait au moins trois langues vivantes, le français, l’allemand et l'italien, et devait être bibliophile, car il s'était fait faire un Ex libris — chose peu commune alors — dont on conserve un exemplaire au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale. Ajoutez à ces qualités qu'il était beau de visage et de prestance, très libéral, même envers ses gens, fort galant avec les dames, qui l'en récompensaient ; enfin, type parfait du gentilhomme d’alors ; il fut un des seigneurs les plus brillants de la cour de Henri IV et de Louis XIIT et l’homme de son temps qui eut le plus de brillant et de vivacité dans l'esprit. Sa réputation était telle qu’on avait fini par appeler partout des Bassompierre les gens de bonne mine et de bonne tenue.
Bon chien chasse de race; aussi Tallemant des Réaux dit-il de lui : « 1! avait de qui tenir pour aimer les femmes et dire de bons mots, car son père s’en mélait. » Parmi les trop nombreuses aventures galantes qu'on lui attribue, nous n’en retiendrons qu'une, qui lui suscita bien des désagréments : ce fut sa liaison, dès 1608, avec Marie-Charlotte de Balzac d’Entragues, sœur de la marquise de Verneuil. Un fils naquit de cette union le 17 août 1610. Quelques années après, Bassompierre eut un instant la velléité de se rendre aux sollicitations de MUe d'Entragues, qui voulait l’amener à l’épouser ; un premier ban fut publié le 3 avril 1615 à l’église Saint-Paul, et le 29 mai suivant, leur fils, Louis de Bassompierre, âgé de cinq ans (1), fut baptisé dans la même église et inscrit en toutes lettres sur les registres de cette paroisse, fils de Messire François de Bassompierre, ete, présent ; et de dame Marte-Charlotte de Balsac (sic) sa femme. — Que se passa-t-il depuis ? On l’ignore. Bassompierre craignit-il d’aliéner sa liberté ? C’est probable; aussi rétracta-t-il son commencement d'engagement ; de là procèssur procès qui durèrent huit ans. Cité devant l’official de Paris, il fut condamné à épouser MUe d'Entragues, mais ne se soumit pas.La cause fut alors renvoyée au Parle-
(1) Louis de Bassompierre entra dans les ordres, devint que dé i e 6 décembre 1648, puis aumônier de Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, et mourut dans son diocèse le 1°r juillet 1876. La Gallia christiana en fait un grand éloge.
ment de Rouen. Peu sûe du succès et pour solliciter ses juges, Bassompierre s’y fit suivre de deux cents de ses amis qui l’accompagnèrent chez tous les conseillers du Parlement, ce qui amena des rixes dans les rues avec les partisans de Mie d'Entragues. Enfin les juges, effrayés et circonvenus par les intrigues de la reine mère (Marie de Médicis), qui avait pris parti pour Bassompierre, donnèrent gain de cause à ce dernier ; mais, malgré cet arrêt, Mie d'Entragues persista jusqu’à sa mort à porter le nom de Me la maréchale de Bassompierre. « J'aime autant, puis-
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maison dile. Beauregard, sise à Chaillot, joignant le clos des Minimes de Nigeon, plus, la Haute Justice, appartenances et dépendances d'icelle et autres droits de juridiction, avec lous les meubles qui sont ans ladite maison, moyennant la somme de 80.495 livres 15'sols.
Bassompierre paya comptant 3.275 livres 15 sols et, pour les 27.650 livres restant, constitua à Charlotte Jeannin 1.696 livres 17 sols 6 deniers de rente.
Quand Anne d'Autriche apprit cette acquisition, elle lui dit : « Hé! pourquoi avez-vous acheté
Bassompierre.
qu'elle veut prendre un nom de guerre, disait ironiquement Bassompierre, qu'elle prenne celuilà qu'un autre. »
Bassompierre se distingua dans la plupart des guerres que Henri IV et Louis XIIL eurent à soutenir, fut nommé colonel des Suisses et. de 500 reîtres en 461% et maréchal de France en 1622. Depuis, il fut envoyé en ambassade extraordinaireen Espagne en 1621, en Suisse en 4693 et en Angleterre en 1626.
Nous voilà enfin arrivés au mois de janvier de l’année 1630, époque où il devint seigneur de Chaillot, par l'achat du château, qui se trouvait à peu près situé à la hauteur de la salle des fêtes du palais actuel du Trocadéro et avait été construit par Catherine de Médicis, puis avait passé, dit-on, à la maison de Grammont et appartenait alors à la fille du président Jeannin. Le contrat de vente et d'achat fat signé le 12 janvier entre dame Charlotte Jeannin (M de Castille) et le maréchal de Bassompierre ; il porte : Une grande
cette maison ? C'est un vide-bouteille. — Madame, dit-il, je suis Allemand. — Mais ce n’est pas être à la campagne, c’est le faubourg de Paris. — Madame, j'aime tant Paris. que je n'en voudrais jamais sortir. — Mais cela n'est bon qu'à y mener des 8... — Madame, j'y en mènerai. » Et il tint parole.
A peine devenu seigneur de Chaillot, il fut envoyé de nouveau en ambassade extraordinaire en Suisse, avec une provision du roi de 210.000 livres ; il s’y montra tout à fait gentilhomme bon enfant. IL avoue naïvement dans sés Mémoires qu'il se rendit plusieurs fois malade par suite de débauches ; mais une saignée, suivie d’une bonne purgation, le remettait sur pieds. Le jour dé son audience de congé, les députés des treize cantons lui offrirent un festin d'adieu, puis lui firent la conduite. Au moment du départ, Bassompierre leur propose gaiment de boire le vin du coup de l'étrier. [ls envoient chercher leurs grands verres : « Non, non, dit notre ambassadeur, le vin de
l'étrier doit se boire dans une botte. » Etil se fait retirer une des siennes qu'on remplit de vin, il y boit treize bonnes gorgées à la prospérité des treize cantons, puis la passe tour à tour aux treize députés, qui la vident entièrement. Toutes les excentricités auxquelles s'était livré Bassompierre pendant ses quatre mois d'ambassade, et surtout la manière originale dont il avait fait ses adieux, excitèrent tellement l'enthousiasme des Suisses, qu'un monument populaire en consacra longtemps le souvenir : c'était l'enseigne d’un bottier, que l'on voyait encore à Berne au siècle dernier, et qui portait une immense botte à la Louis XIIT avec cette inscription : À la botte de Bassompierre.
De retour à Chaillot, Bassompierre fit faire à sa maison des embellissements considérables et la décora de peintures tant soit peu légères. Quand, en 1659, les religieuses de la Visitation en prirent possession, ces peintures existaient encore; mais l’innocence et la modestie de ces pieuses filles les empêchèrent d’y voir ce qu’elles avaient de répréhensible; et ce ne fut que plus tard qu'on se décida à les couvrir ou à les effacer.
Ce fut probablement au moment de l'acquisition de son château et de sa seigneurie de Chaillot, que, pour en rendre l'accès plus facile et plus agréable, Bassompierre fit construire à ses frais un parapet en pierres de taille tout au long du Cours-la-Reine, pour le préserver des crues de la Seine, ainsi qu'un pont de pierre sur le fossé de la ville.
Le 15 novembre 1630, Bassompierre pendit dignement la crémaillère dans sa nouvelle demeure, en compagnie de son beau-frère, le brave maréchal d’Epinay de Saint-Luc, et du maréchal Charles de Créqui, duc de Lesdiguières, accompagné de son fils ainé Francois de Créqui, comte de Sault. On aurait pu appeler ce diner, le diner des maréchaux présents el futurs, car le comte de Sault devint lui-même maréchal de France en 1668.
Bassompierre ne faisait pas assez fi de la bonne chère, aussi à cette époque était-il devenu déjà quelque peu obèse. M. de La Rochefoucauld, le rencontrant un jour,dans un certain état d’ébriété, lui dit: « Vous voilà gros, gras, gris. — Et vous, lui répondit-il, vous voilà teint, peint, feint. >» La Rochefoucaud avait peint sa barbe.
Ce pauvre maréchal de Bassompierre n’était guère installé à Chaillot que depuis un an, quand, le 95 février 1631, le cardinal de Richelieu, auquel il portait ombrage, le fit arrêter et conduire à la Bastille (4). À la nouvelle de son arrestation, la princesse de Conti, Louise-Marguerite de Lorraine, avec laquelle on prétendait qu'il était marié secrètement (2), mourut de saisissement et de douleur, et un journal de la cour affirme que Bassompierre fut fort regretté dans Paris, à cause de la candeur de son bon naturel. Cest à sa longue détention que nous devons ses Mémoires, dans lesquels il nous apprend qu'avant son entrée
(1) 11 avait alors 1.600.000 francs de dettes.
(2) Bassompierre avait un fils de Marguerite de Lorraine, veuve du prince de Conti, el qui mourut peu de Lemps après lui.
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dans la forteresse, il avait brülé 6.000 lettres d'amour, pour ne pas compromettre les femmes qui les lui avaient écrites. Pour occuper les loisirs de sa captivité, non seulement il écrivait, mais il lisait beaucoup. Un jour Malleville, son secrétaire (1), étonné, le surprend lisant l'Ecriture Sainte : « Que cherchex-vous donc dans ce livre,monseigneur ? » Et Bassompierre regardant la porte : « Je cherche, dit-il, un passage. que je voudrais bien trouver. » Plusieurs fois pendant sa détention, Bassompierre, un peu malgré lui sans doute, consentit à prêter son château de Chaillot à Richelieu, qui n’en fut guère reconnaissant, car notre malheureux prisonnier ne partit de la Bastille que le 19 janvier 1643, après la mort du cardinal.
Enfin dans l’arrière-saiso
La fortune d'Armand (2) s'accorde avec la mienne, France ors de ma prison Quand son âme sort de la sienne.
Tel est le quatrain que Pierre Maynard met dans la bouche de Bassompierre délivré, et dont le troisième vers contient l’anagramme de son nom, à une lettre près.
Une des premières visites de Bassompierre fut pour Louis XIE, qui, le trouvant vieilli, lui demanda son âge. « Cinquante ans, sire. — Comment, cinquante ans ! — Oui, sire, je retranche les douze années passées à la Bastille, puisque je ne les ai pas employées au service de Votre Majesté. » Ces douze années d'inaction avaient considérablement augmenté son embonpoint, si bien que, lorsqu'il reparut à la cour d'Anne d'Autriche, la reine lui dit en plaisantant : « Maréchal, quand donc accoucherez-vous ? — Madame, répondit-il, quand j'aurai trouvé une sage. femme. » Elle lui proposa d'être gouverneur du jeune Louis XIV ; il déclina cet honneur, s’en excusant sur son âge, mais reprit sa charge de colonel des Suisses et sut bientôt rétablir ses affaires, qui avaient été un moment en fort mauvais état.
Il avait alors soixante-quatre ans, était encore agréable et de bonne mine, et, comme on vient de le voir, toujours lanceur de pointes et de quolibets. Malgré son obésité, sa santé était excel lente, mais il ne la ménageait pas assez, aimait trop le bien vivre et le bon vin, même le clairet de sa seigneurie de Chaillot, alors assez estimé. Les melons et les pêches pavies étaient son régal favori ; il en abusait.
Quand Marie-Louise de Gonzague, fille du duc de Nevers, épousa, en 1646, Ladislas IV, roi de Pologne, celui-ci envoya en ambassade, pour la célébration du mariage par procuration, un cer— tain nombre de seigneurs polonais. Ces riches personnages, logés au Palais-Royal, mangeaient le plus gloutonnement et le plus maiproprement du monde, ce qui excitait fort la curiosité des Pari siens ; ajoutez à cela que plusieurs d’entre eux eurent la malencontreuse idée de s’affubler à la française et de se couvrir de perruques qui achevaient de les rendre grotesques. Leur originalité
(1) Claude de Malleville devint un des quarante de l'Académie nçaise.
(2) Prénom du cardinal de Richelieu.
256 HISTOIRE DU XVI° plut naturellement à Bassompierre, qui tint à les recevoir et à lestraiter en grand seigneur dans son château de Chaillot. « Le régal fut fort honnéte, rien ne manquail au festin, on y but même plus que de raison : egregie », dit Tallemant des Réaux.
Cette réception à Chaillot dut être une des dernières. Bassompierre étant allé voir le maréchal de Vitry, son ancien compagnon de détention, à son château de Coubert, près de Provins, y fut frappé pendant son sommeil d’une attaque d'apoplexie, le 12 novembre 1646 (1). Sa mort avait été si douce, qu'on le trouva le matin dans la posture où il avait l'habitude de dormir, une main sous le chevet de son lit à l'endroit de sa tête, et les genoux légèrement relevés. Son corps gros et gras, ballotté par les ornières de la route, fut ramené en assez mauvais état à Chaillot, où, suivant son désir, il fut inhumé.
Il y avait alors à Chaillot, et depuis fort longtemps, une chapelle seigneuriale, qui fut agrandie et érigée en paroisse sous le vocable de Saint- Pierre, en 1659, quand cette commune devint faubourg de Paris (2) ; ce fut probablement dans cette chapelle ou dans son caveau que fut inhumé Bassompierre.
Au résumé, sous un tel seigneur, fastueux mais généreux, juste et bon pour les hambles, et de plus gai et bon enfant, ce qui ne gâte rien, les habitants de Chaillot ne durent pas être trop malheureux ni subir bien rigoureusement les droits de haute, moyenne et base justice dévolus à un tel seigneur et maitre, qui certainement n’en abusa pas et dut être fort regretté de ses administrés.
Léororn Mar.