‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 119 sur 329 · EMPLACEMENT DU TROCADÉRO · texte numérisé non relu

EMPLACEMENT DU TROCADÉRO

Monographie lue au Congrès des Sociétés Savantes le 8 avril 1896.

Sur le penchant du coteau qui forme aujourd'hui le Trocadéro, Catherine de Médicis s'était fait élever une riche maison de plaisance, qu'après elle on nomma la maison de Grammont. En janvier 1630, le maréchal de Bassompierre, seigneur de Chaillot, l'acquit de la fille du président Jeannin et l’embellit considérablement. Cinq ans après sa mort, le 42 mai 1654, les héritiers du maréchal la revendirent à Henriette de France, troisième fille de Henri IV, veuve de Charles [°° d'Angleterre, qui désirait y établir des religieuses

de la Visitation de Sainte-Marie (1). L'autorisation nécessaire pour l'établissement de ce couvent de fondation royale, donnée le 28 juin 4651, ne fut enregistrée au Parlement que le 19 janvier 4652. Henriette de France fit alors approprier cette maison à sa nouvelle destination, et telle elle resta jusque vers 1700, époque où la plupart des bâtiments, ainsi que l’église, furent reconstruits, cette dernière sur les dessins de Gabriel, aux frais du maréchal de Lorges et de son beaupère, Nicolas de Frémont, garde du trésor royal. L'intérieur de la nouvelle église, de forme octogopale, ne fut terminé qu'en 1760 : elle était très richement décorée, et l'on admirait fort sa grande porte, chef-d'œuvre de serrurerie ; mais Germain

l’ordre de la Visitation ne seront pas inutiles avant d'arriver à la partie exclusivement historique de notre couvent.

Fondé en 1610 à Annecy, par saint François de Sales et Me de Chantal, cet ordre ne fut à l'origine qu’un refuge pour des veuves et des femmes maladives qui ne faisaient que des vœux simples et se dévouaient au soulagement des pauvres malades. Plus tard, saint François de Sales érigea cette congrégation en ordre monastique et affranchit les nouvelles religieuses des austérités ordinaires du cloître, les dispensant des jeünes rigoureux et des offices nocturnes. L'ordre se composait de trois sortes de religieuses : les choristes, les associées et les sœurs converses

Armes du Maréchal de Lorges et de Geneviève de Frémont, sa femme (1).

Brice, dans sa Description de la Ville de Paris, n'est pas tendre pour son architecture extérieure. « Le dessin en est agréable, dit-il, sans être d’un goût délicat ni étudié; on s'aperçoit trop que les principales parties ont été copiées sur quelques édifices de Paris. Le comble qui le couvre est pitoyable et choque la vue, n'ayant aucun rapport avec le reste. Quelques critiques ont justement comparé la forme de cette construction à un panier à mouches. » L’enclos du monastère descendait jusqu'au chemin de Versailles et était, au sud-ouest, séparé du couvent des Bonshommes par un double mur de clôture (2).

Quelques notes sur l’origine et les règles de

(1) C'est ce qui explique pourquoi les religieuses furent pendant quelque temps appelées populairement : les Filles de Bassompierre.

(2) L'ancienne rue, ruelle et Sainte- Marie, qui avoisinaient 1eT déro, ent leurs noms du monastère des Filles de Sainte-Marie ou de la Visitation.

ou domestiques. Les choristes avaient seules le droit de chanter l'office au chœur ; les associées et les sœurs converses n'étaient pas tenues d'assister aux offices, mais, en compensation, devaient dire un certain nombre de Pater et d’Ave. Le sœurs converses s’occupaient, comme dans toutes les maisons religieuses, de la cuisine et des travaux du ménage. Le silence devait être rigoureusement observé depuis le premier coup de Matines jusqu’à Primes du jour suivant, depuis la récréation du matin jusqu'à Vèpres, ainsi qu’au diner et au souper. La supérieure était nommée pour trois ans, et son mandat pouvait être renouvelé. Le costume était noir, et se composait d’une robe en forme de sac, avec cordelière à la ceinture, d’un voile d’étamine noire non doublée, d’un bandeau noir sur le front et d’une barbette de toile blanche sans plis, avec une croix d'argent

(1) Sculptées sur le fronton de l'église du monastère de la Visitation de Chaillot,

suspendue au cou et retombant sur la poitrine. Les sœurs converses portaient un voile blanc. Les armoiries de la congrégation se composaient d'un cœur percé de deux flèches, sur lequel étaient les monogrammes de Jésus et de Marie ; il était surmonté d’une croix, et le tout était enfermé dans une couronne d'épines. Depuis 1665, les Visitandines fêtaient solennellement, au 29 janvier, saint François de Sales leur fondateur, et, depuis 1767,

jestice en leur nom tenait ses audiences tous les samedis à 3 heures, dans un vieux bâtiment, qu'on appelait les prisons de Chaïllot,et qui était situé sur le bord de la Seine, près du mur de clôture du couvent. Il prenait le titre assez compliqué de prévôt royal, juge civil, criminel et de police, commissaire enquéteur et examinateur aux inventaires de la prévôté de Chaillot, ” faubourg de la Conférence.

GE Cou à

Henriette de France, d'après Van Dick.

au 21 août, sainte Jeanne Chantal, leur fondatrice.

Voyons maintenant quels furent les droits de vroprièté et les droits seigneuriaux des religieuses de la Visitation de Chaillot. En septembre 1656, #lles obtinrent du roi l’amortissement complet de leur propriété, dite château de Chaillot, de la maison du jardinier, du jardin et bois clos de murs, avec la confirmation du droit de haute justice (1), sans être tenues, pour ce, de payer finances, mais seulement le prévôt, qu’elles dèsigneraient pour exercer en leurnom, en mai 1686. Ëlles obtinrent la moyenne justice en 1693. Le 99 août de cette dernière année, on enregistra au Parlement des lettres patentes du roi en leur faveur, portant union du fief, dit de Longchamp, sis à Chaillot, et de ses dépendances, à celui de Chaillot. Une des petites îles, dont, plus tard, fut formée en partie la grande île des Cygnes, leur appartint également (2). Le prévôt exerçant la

(1) Ce droit leur avait é

(2) C'est cette île, située vi la Visitation, qu'on appelait, j champ.

rdé dès 1653.

s du couvent de crois, l'île de Long-

HENRIETTE DE FRANCE Mie pe La FAYETTE LOUISE DE BAVIÈRE

Maintenant quenous connaissons les origines de l'ordre, son but, ses principales règles, les droits de propriété et de seigneurie du couvent de Chaillot, arrivons à sa partie historique, dont le plus grand intérèt se trouve peut-être au début, mais dont la suite cependant nous laissera encore beaucoup à glaner. Nous l'avons dit, ce fut Henriette de France qui en fut la fondatrice en 1651.

Refugiée en France en 1654, la reine malheureuse, ainsi qu'elle s'appelait elle-même, avait eu à subir toutes les vicissitudes des troubles de la Fronde, et souvent même s'était vue réduite à manquer des choses les plus nécessaires. Me de Motteville rapporte dans ses Mémoires que, le 14 juillet 1648, Henriette de France la recevant dans une mauvaise chambre du couvent des Carmélites, où elle s’était retirée pour quelques jours,

lui montra une petite coupe d’or dans laquelle elle buvait, et lui jura qu’elle n’avait d’or, de quelque manière que ce püt être, que celui-là. Elle ajouta qu'aussitôt après le départ du prince de Galles (Charles Il), elle s’était vue abandonnée de tous ses gens, qu’elle ne pouvait payer. Et le. cardinal de Retz, confirmant cette misère, dit : « Cinq ou

-six jours devant que le roi sortit de Paris (6 janvier 1649), j’allai chez la reine d'Angleterre (au Louvre) que je trouvai dans la chambre de madame sa fille, qui a été, depuis, Madame d'Orléans. Elle voyez, 1e

me dit d'abord: Fous viens tenir

plus encore par l’amitié qu’elle avait pour la mère Lhuillier et pour la mère Angélique, qui l'avaient aidée dans l'établissement de cette maison et en furent les premières supérieures. Cette mère Ancélique n’était autre que Me Louise-Angélique Motier de La Fayette, belle-sœur de Me de La Fayette (si connue par ses écrits), nièce de l’évêque de Limoges, premier aumônier d'Anne d’Autriche, et parente du célèbre père Joseph, l’éminence grise. Née vers 1620, elle avait été fille d'honneur d'Anne d'Autriche, avait inspiré au froid Louis XIII une véritable passion qui, néan-

Le couvent des Bonshommes,

(Collection de M. Ém.

compayme à Henriette, la pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui faute de feu. Le vrai était qu'il y avait six mois que Mazarin n'avait fait payer la reine de sa pension, que les marchands ne voulaient plus fournir et qu’il n’y avait pas un morceau de bois dans la maison. » Heuteusement, cette détresse ne fut que passagère ; le cardinal de Retz, ému, exagéra la honte de cet abandon devant le Parlement, qui envoya 40.000 livres. Le 19 du mois suivant, la malheureuse reine recevait l'horrible nouvelle de l'exécution de son mari, dont elle porta le deuil toute sa vie. Après tant d'épreuves subies avec le plus grand courage, la religion seule pouvait lui offrir quelque consolation ; aussi prit-elle, peu de temps après, la résolution d’aller ensevelir sa douleur dans son monastère de la Visitation de Chaillot. Elle y avait été attirée par la beauté du lieu et

vers 1760,

Polin.)

moins, fut toujours innocente, et s'était retirée en 1637 (1) au couvent des filles de la Visitation de la rue Saint-Antoine, avant de venir à celui de Chaillot, où elle mourut supérieure réélue au mois de janvier 4665. « C'était, — dit Me de Motteville, — une belle brune, aimable et fière tout ensemble, ayant beaucoup de douceur et en même temps beaucoup de fierté dans l'esprit (2). » Henriette de France à Chaillot sut faire un saint usage de ses maux, donnant à la communauté

(1) Le cardinal de Richelieu, jaloux de la bienveillance que lui accordait le Fa contribua quelque peu à lui faire quitter la cour, et envoya en à Quimper, dans cette même année 1637, le ère Caussin, confesseur du roi et directeur de Mile de La Fayette

(2) Il existe un assez bon portrait de Mlle de La Hasette dans la suite de Montcornet; c’est une pièce très rare.

l'exemple -de toutes les vertus. Elle s'occupa d'élever pieusement ses enfants et, surtout, de dompter par l'humilité chrétienne l’orgueil de sa jeune fille, Henriette d'Angleterre (1), qu’elle obligea plusienrs fois à servir les religieuses et les pauvres. Bossuet dit aussi: « Henriette de France étant à Sainte-Marie de Chaillot, où elle a pratiqué beaucoup de vertus, nous l'avons vue prendre sans répugnance et sans chagrin le soin de sa dépense, qui a été en certains temps fort petite ; elle en faisait les comptes et s’occupait à cela dans un esprit de pénitence et d'humilité. » Et Tallemant des Réaux, dans ses Historieltes, raconte que faute d'une chaise honnète la veuve de Charles Le ne put assister d'une façon décente aux processions du Jubillé de 1655.

En 4658, elle eut le bonheur de recevoir au couvent de Chaillot sa nièce nouvellement convertie, la princesse Louise-Marie, palatine de Bavière (2), fille du roi de Bohème et petite-fille de Jacques [°' d'Angleterre ; elle l'y traita comme sa propre fille. Louise y demeura une année entière, et y édifia par ses vertus toute la communauté. Oubliant le prestige de son rang, elle ne dédaignait pas d'aller avec les simples religieuses soigner les bestiaux et faner les foins du couvent (3). En 1659, Henriette de France eut une autre joie : elle reçut à Chaillot le bref de la béatification de saint François de Sales, le fondateur de l’ordre, qui devait être canonise le 19 avril 1665. On a raison de dire qu’un bonheur ne vient jamais seul, car après la mort de Cromwell, Charles IL Stuart ayant pu remonter sur le trône de son père, Henriette rentra triom— phante dans cette même Angleterre, dont elle s'était échappée avectant de peine seize ans auparavant. Elle ne revint en France qu'en 1665, et, après quatre nouvelles années passées dans l'asile de paix qu’elle avait fondé, dans cette humb'e maison qu'elle aima, dit Bossuet, plus que ses palais, elle mourut presque subitement le 10 septembre 4669, dans une propriété qu’elle avait à Colombes et où elle allait passer les plus beaux jours de l'été. Déjà malade, une dose trop forte d’opium qu’elle prit la plongea dans un sommeil dont elle ne se réveilla plus. Quarante jours après, le 16 novembre, le duc d'Orléans, son gendre (Monsieur), et la princesse Henriette, sa fille (Madame), lui firent faire un service solennel dans l’église du couvent de Sainte-Marie de Chaillot, où son cœur et ses entrailles venaient d’être déposés. Bossuet, pour lors évêque nommé de Condom, prononça son oraison funèbre en présence des principaux personnages de la cour, retraçant en termes magnifiques la triste destinée de cette malheureuse princesse.

(1) Epousa plus tard Philippe d'Orléans, frère unique de Louis XIV, qui fut assez froid pour elle. Elle expira en quelques heures au château de Saint-Cloud, le 13 juin 1670; elle ne survécut donc que neuf mois à ère,

(2) Sa sœur cade evint la seconde femme du duc d'Orléans et fut mère du régent.

(3) A sa sortie de Chaillot, elle alla prendre l'habit à l’abbaye de Maubuisson, en devint abbesse en 1664 et y mourut le 11 février 1709, à quatre-vingt-six ans. Depuis son ée France, Louis X i faisailservir une pension de 12,000 ECUS,

Voici le portrait que M®e de Motteville a tracé d'Henriette de France dans ses Mémoires :

« Quand elle arriva en France, en 1644, elle était défigurée par la grandeur de ses maladies et de ses malheurs, et n'avait guère de marques de sa beauté passée. Elle avait de beaux yeux, un teint admirable et le nez bien fait. Il y avait dans son visage quelque chose de si agréable, qu’elle se faisait aimer de tout le monde ; mais elle était maigre et petite, elle avait même la taille gâtée, et sa bouche, qui naturellement n’était pas belle, par la maigreur de son visage, était devenue grande. Comme sa beauté n’avait duré que l'espace d’un matin et l'avait quittée avant son midi, elle avait accoutumé de maintenir que les femmes ne peuvent plus ètre belles, passé vingt-deux ans. Elle avait infiniment d'esprit, mais de cet esprit brillant et enjoué qui plait aux spectateurs. Elle était agréable dans la société, honnête, douce et facile, vivant sans nulle façon avec ceux qui avaient l'honneur de l’approcher, et était naturellement libérale. »

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