LES FILLES DE MADAME DE BEAUVAIS ET DE LA MARQUISE DE RICHELIEU
Latrop célèbre M®e de Beauvais, qu'on appelait aussi familièrement la Beauvais, cette créature insinuante, première femme de chambre et favorite d'Anne d'Autriche, qui ne lappelait que Cataut (abréviation de son nom de Catherine); cette femme laide, désagréable, sans attraits, dont les mœurs furent loin d’être pures, avait cru devoir confier à notre maison naissante sa fille aînée, Anne-Jeanne-Baptiste, qui n'avait pas la moindre vocation religieuse. Aussi, comme Les verrous el les grilles ne sont’ pas un garant de la vertu des filles, Anne s’empressa-t-elle de se faire enlever par le marquis de Richelieu Jean-Baptiste -Amañor Vignerot), qui l’épousa à int-Eustache le 42 novembre 1652. Le marquis avait dix- -Sept ans, la mariée quinze ans et treize jours; elle était filleule d'Anne d'Autriche et de Gaston d'Orléans (2).Sa vie fut courte ; elle mourut au Louvre le 29 avril 1663, juste un an après son mari, et fut inhumée dans la chapelle de la Soronne, lieu de sépulture des Richelieu. On attribua a mort prématurée des deux jeunes époux à de rop fortes doses de vin d’émétique (ou antimoine) que leur avait administrées Guénault (et non Guénaud), ce premier médecin de la reine Marie- Thérèse, qui ne faisait ses visites qu’à cheval, et ont Boileau a dit dans sa sixième satire :
Guénaud sur son cheval en passant m'éclabousse et dans sa quatrième (ce qui est plus grave) :
ss Combien dans un printemps Guénaud et l’antimoine ont fail mourir de gens!
(1) Le roi lui fit de magnifiques présents, mais la vit partir sans émotion, ne se souvenant plus du feu passager qu'elle avait autrefoi lumé dans son cœur (Mémoires de l'abbé de Choisy).
(2) Ni sa mère. ni les parents du marquis de Richelieu ne voulurent assister à ce mariage
Le marquis et la marquise de Richelieu laissaient cinq enfants : Armand-Jean, due de Richelieu, qui fut général des galères et père du célèbre maréchal de Richeïeu ; Louis-Armarid, marquis de Richelieu, dont l’article suit ; et trois filles, Marie-Françoise, Elisabeth et Marie-Marthe, qu'on s’empressa, quand elles furent en âge, d'envoyer au couvent des Visitandines de Chaillot, pour y être élevées sous les yeux de leur tante, sœur Claire-Angélique de Beauvais, dont nous parlerons plus longuement tout à l'heure, et qui, entraînée par son zèle, eut le tort de contraindre ses nièces à prendre l’habit, malgré le peu de désir qu’elles en avaient. Marie-Françoise devint religieuse à Chelles, puis prieure de l'abbaye de Crécy-en-Brie ; Elisabeth quitta l’habit et se maria en 1696 avec un substitut du procureur général du Parlement de Paris ; la troisième, Marie-Marthe, devint abbesse de Saint-Rémi-des-Landes,dans la Manche.
Passons à la tante, à la deuxième fille de Mme de Beauvais, Claire-Angélique. Première femme de chambre en survivance d'Anne d'Autriche, elle était bien faite, agréable et de beaucoup d’esprit, eut toujours une conduite irréprochable ; aussi la reine la traitait-elle comme sa fille et son amie, et lui accordait-elle une si grande confiance qu'elle l'avait chargée de la distribution de ses aumônes. Le jour même de la mort d'Anne d'Autriche (20 janvier 1666), Claire-Angélique, qui depuis quelque temps aspirait à la vie religieuse, se retira à Sainte-Marie de Chaillot, où elle avait été élevée, prit d’abord le petit habit des Visitandines, c’est-à-dire des pensionnaires, qu’elle changea en 1668 contre celui des professes, et prononça ses vœux le 12 août entre les mains d'Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris (1), en présence de la reine d'Angleterre (Henriette de France), du duc d'Orléans et des plus grands personnages de la cour. Ce fut Bossuet qui pro nonça le sermon de profession, intitulé dans ses œuvres : Sermon pour la profession d'une demoiselle que la reine mère avait tendrement aimée (2). Sœur Claire-Angélique de Beauvais, jusque-là bienfaitrice séculière, devint le modèle des religieuses ; aussi fut-elle, en novembre 1692, une des trois sœurs visitandines choisies par Louis XIV et Mme de Maintenon pour organiser, avec la mère Priolo, supérieure du couvent de Chaillot, la maison naissante de Saint-Cyr. Enfin, après de longues résistances inspirées par sa modestie, elle fut, à son tour, élue supérieure le 99 mars 1695, réélue le 45 mai 1698 et en 1701, puis le 9 novembre 1706, et mourut dans son couvent, le 23 novembre 1709, âgée de soixante et onze ans.
Pour en finir, ou à peu près, avec les enfants et petits-enfants de M de Beauvais qui ont eu quelques attaches à notre arrondissement, disons qu'un de ses quatre fils, Louis, qui se faisait appeler le baron de Beauvais et qui mourut d’apoplexie en août 4697, fort regretté de Louis XIV, était gouverneur des châteaux et maisons royales
teur de Louis XIV, membre de
(1) Ancien préce >, auteur d’une Viede HenrilV,
l'Académie franc souvent réimprimée.
(2) Voir les Chefs-d'œuvre oratoires de Bossuet, édition Lefèvre, 1844, &. IV, p. 543 à 561. ‘
de Madrid et de la Muette, et capitaine des chasses du bois de Boulogne. Une chanson du recueil de Maurepas le qualifie ironiquement de garde des perdrix. Le 96 août 1685, il avait eu une fille qui, deux jours après, fut baptisée à l’église de Passy, ce qui peut faire supposer qu'il habitait la Muette (1).
RICHELIEU (LOUIS-ARMAND DE VIGNEROT, 9e MARQUIS DE) ET MARIE-CHARLOTTE DE MAZARIN.
Ce second fils du marquis de Richelieu et de la fille aînée de Mme de Beauvais suivit le mauvais exemple de son père, et enleva du couvent de la Visitation de Chaillot, où elle avait été placée comme pensionnaire, Marie-Charlotte de Mazarin, fille du due de Mazarin, grand maitre de l’artillerie (2), et d’Hortense Mancini, nièce du cardinal. Ce deuxième marquis de Richelieu était né en 465%, et la fille d’'Hortense Mancini en 1662 ; l'enlèvement dut donc avoir lieu vers 1680. Louis- Armand, personnage débauché et même crapuleux, fut, en punition de son rapt, exilé assez longtemps hors de France, épousa, forcément sans doute, Marie-Charlotte, et, après avoir été mestre de camp d’un régiment de cavalerie, devint gouverneur de la Fère et mourut en 1730. Sa femme, belle comme le jour, dit Saint-Simon, s’est rendue célèbre par ses désordres et les courses de sa vie errante. Elle s’enivrait dans la perfection, et mourut à Dieppe en 1729.
Mie DE LA VALLIÈRE (1671-1674)
Les deux retraites de Me de La Vallière au couvent de la Visitation de Chaillot ont été différemment racontées par M de Sévigné et plus tard par Saint-Simon. Me de La Fayette, beaucoup plus explicite, nous semble devoir être beaucoup mieux renseignée, et voici ce qu'elle dit : « Au mois de février 1671, après une brouille avec le roi, Me de La Vallière se croyant perdue, la tête lui tourna. Elle sortit le matin des Tuileries et s’en alla comme une insensée dans un petit couvent obscur qui était à Chaillot. Louis XIV, qui l’aimait passionnément, à la nouvelle de cette fuite, fut extrèmement troublé et fit si bien qu’il finit par savoir où était La Vallière : il y alla à toute bride, lui quatrième; il la trouva dans le parloir du dehors de ce couvent, on n’avait pas voulu la recevoir au dedans. Elle était couchée à terre, éplorée et hors d’elle-même. Le roi demeura seul avec elle et, après une longue conversation,
(1) Voir le Dictionnaire critique de Biographie el d'Histoire, par A. Jal (article Beauvais)
2) Drôle d'original que ce duc de Ma ‘in, qui, trouvant ses filles trop belles, el craignant qu'elles n’en tirassent vanité, eut un moment la velléité de leur faire arracher des dents de devant pour les enlaidir,
l’obligea à revenir, et envoya chercher un carrosse pour la ramener. » Tout fut oublié, et la belle à scrupules, qu’on appelait aussi la pécheresse verlueuse, reprit sa position habituelle à la cour. Mais en 1674 (elle avait alors trente ans) elle prit irrévocablement le parti de quitter la cour pour entrer en religion, et, dans les premiers jours d'avril, elle annonça sa résolution au roi, qui la vitpartir d’un œil sec. Le couvent de la Visitation de Chaillot la reçut pour la seconde fois; elle y resta jusqu’au 20 avril. jour où, après s’ètre jetée aux pieds de la reine (4) et lui avoir demandé pardon de l'avoir offensée, elle courut se jeter dans le carrosse qui la conduisit au couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques (2). Elle y prit l'habit sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, et y mourut en 1710, après trentesix ans d’une vie exemplaire (3). Au moment de son entrée en religion, M®® de Sévigné avait fait d’elle ce curieux éloge : C’elart une petite violette quise cachaït sous l'herbe et quiétait honteuse d'être maitresse, d’être mère, d'être duchesse ; jamais il n’y en aura sur ce moule-là.
Mme DE MOTTEVILLE (1666-1689)
Après la mort d’Anne d'Autriche (1666), M" de Motteville (Françoise Bertaut), sa confidente intime et son amie la plus fidèle, vint se retirer au cou vent de la Visitation de Chaillot, pour lequel elle avait beaucoup obtenu de la générosité de la reine mère (4). De puissants motifs lui avaient fait choisir cette maison ; elle y retrouvait la reine d'Angleterre, Henriette de France, qui lui avait toujours témoigné la confiance la plus absolue et à laquelle elle avait suggéré l'établissement du nouveau monastère. D'autre part, sa sœur cadette, Madeleine-Eugénie Bertaut, qu'on avait surnommée Socratine, à cause de sagesse, avait quitté la cour le 14 août 1650 pour entrer au couvent des Filles de Sainte-Marie de la rue Saint- Antoine, puis était venue à celui de Chaillot dès sa fondation et y avait fait profession. Animée par l'exemple de sa sœur, M de Motteville avait pris le parti de s’y retirer le plus fréquemment possible, mais néanmoins sans y contracter aucun engagement. Malgré le titre mérité de bienfaitrice séculière que lui avait donné les religieuses, ne voulant pas être à leur charge, elle leur avait fait don d’une certaine somme d’argent et s'était, en outre, engagée à leur servir une pension viagère qu’elle paya toujours très exactement.
Elle écrivit, dans le calme de la retraite qu’elle avait adoptée, plusieurs traités sur la religion et
(1) Marie-Thérèse venait souvent à la Visitation de Chaillot, pour y pleurer, loin des regards de la cour, les froideurs et les infidélités de Louis XIV.
(2) Voir Les Reines du Monde, article La Vallière, par Arsène Houssaye
(3) La e liles lui avait fait préf
qui régissait les Carmér cel ordre à tout autre.
(4) Anne d'Autriche & L retirée de temps en Lemps à la Visitation de Chaillot pour oublier les tracas et les soucis de la régence.
s’oceupa surtout à revoir et à retoucher ses Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche, ouvrage certainement inférieur par le style aux mémoires du cardinal de Retz, mais aussi intéressant par le fond, pour qui veut bien connaître l’histoire des troubles de la Fronde et de la jeunesse de Eouis XIV. Mae de Motteville mourut le 29 décembre 1689, âgée d'environ soixante-huit ans. Sa sœur était morte supérieure du monastère, en 1673.