E DE M. DE LA POUPLINIÈRE
Vers 1747, le vertueux marquis de Boulainvilliers avait cédé à vie à M. de la Pouplinière, qui l'occupa une quinzaine d'années, son château seigneurial de Passy; et ce fut l'époque la plus brillante, l’âge d’or de ce joli séjour (2).
Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de la Pouplinière, né à Paris en 1699, était fermier général depuis 1718 et encourageait les artistes et les gens de lettres avec une munificence vraiment royale. IL n’était pas lui-même sans prétendre à quelque talent, écrivit un roman, Daïra (3), histoire orientale publiée en 4760, fit des chansons et un assez grand nombre de comédies pour son théâtre particulier et sema en outre une quantité de bons mots, qui, s'ils eussent été recueillis, eussent pu fournir la matière amusante d'un fort volume (4). Sa maison de Passy devint, suivant une expression enflée du temps, le « Temple des Muses et des Plaisirs ». Parmi les célébrités auxquelles il avait accordé la faveur d’un logement chez lui, nous rappellerons : Rameau, Gossec et Marmontel.
Le compositeur Rameau, grand, sec et maigre, faisait, dit Jean-Jacques dans ses Confessions, la pluie etle beau temps dans la maison de M. de la Pouplinière. — C'était dans l'hôtel de ce dernier, à Paris, qu'avait été exécuté pour la première lois, en 1733, le premier acte du premier opéra de Rameau, Hippolyte et Aricie, dont la musique d'un genre nouveau avait révolutionné Paris et Versailles. M. de La Pouplinière, qui n’était pas fâché d’avoir un tel maître sous la main, se l'était attaché, malgré son humeur peu facile. [Il dut venir à Passy, en même temps que son Mécène, et y était encore en 1753. Jusqu'à l'arrivée de Gossec, en 1751, ce fut Rameau qui dirigea l'orchestre composé de musiciens que La Pouplinière entretenait et logeait chez lui pour les avoir constamment à sa disposition. Le château possédait une petite chapelle, et, les jours de fête, à la messe, Rameau se reposait en allant toucher l'orgue, fonction qu'il avait longtemps remplie à Lille, à Clermont-Fer-
(1) On Poupelin rect.
(2) M. de Boulainvilliers. dont le châtéau était silué au sommet de Ja rue Boulainvilliers actuelle, avait conservé son titre et ses droits de seigneur de Passy.
(3) (Note du secrétaire.) Nous n'avons pas lu Daïra; M. Mar non plus. très probablement. Vollaire, qui s'y connaissait, assure que c'était une œuvre exécrable : « C’est, je vous jure, dit-il, un des plus absurdes ouvrages qu'on ait jamais écrit. Pour peu que l'auteur en fasse encore un de ce goût, il sera de l'Académie. »
(4) Exemple. Une femme qui cherchait à se faire remarquer s'approche un jour dé M. de la Pouplinière, qu'on venait d'annoncer, et lui dit: « IL me semble, Monsieur, vous avoir vu quelque part. — C'est possible, Madame. lui répliqua-t-il, j'y vais quelquefois. » — Ce mot a élé repris par un de nos auleurs comiques dans une pièce du Palais- Royal : Tricoche et Cacolet.
rit aussi Poplinière, Popelinière et re, mais Pouplinière est plus cor-
rand et mème à Paris. Plusieurs de ses opéras furent composés au moins en partie à Passy, tels : Laïs, Pygmalion, Naïs, Zoroastre, la Guirlande, Acanthe et Céphise, Lisis et Délie et les Sybariles, les quatre derniers en collaboration avec Marmontel, dont nous parlerons tout à l'heure. Gossec, d’origine belge, n'avait que dix-huit ans quand il arriva à Paris, en 1751, et accepta aussitôt avec empressement la place de chef de musique que lui offrit chez lui M. de La Pouplinière. Le séjour qu'il y fit ne fut pas de longue durée, mais lui fut très profitable par les bons conseils qu'il reçut de Rameau, et ce ne fut pas sans regret qu’il dut abandonner cette position agréable pour devenir chef d'orchestre chez le prince de Conti (1). Arrivons à Marmontel. Grâce à ses Mémoires, nous connaissons exactement la date de son installation définitive chez M. de La Pouplinière et celle de son départ. Il y entra après la première représentation de sa tragédie d’Aristomène (30 avril 1749), et en sortit après la première représentation de son Egyptus (5 février 1753). Les tragédies qu'il y composa, Cléopätre, les Héraclides et Egyptus se ressentent de l’ obscur cissement de ses faculiés intellectuelles, qu'il attribue naïvement aux plaisirs immodérés de la table. Je m'étonnais, dit-il, que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Maçons ou dans celle des Mathurins. — Ah ! c’est que le travail d'imagination ne peut pas être embarrassé par celui des organes. Les Muses, a-t-on dit, sont chastes, il aurait fallu ajouter qu’elles étaient sobres. » — Si son séjour de quatre années chez M. de La Pouplinière ne lui fut pas très favorable au point de vue littéraire, au moins aura-t-il été utile à nous-mêmes par les détails qu’il nous donne sur le passé et le présent intimes de ses hôtes. Pour le passé, le voici : M. de La Pouplinière vivait depuis douze ans avec une petitefille de Dancourt (2), l’actéur et l’auteur comique bien connu, quand le cardinal Fleury, informé, l’obligea, sous menace de radiation de la liste des fermiers généraux, d’épouser la jeune innocente qu'il avait trompée. Cette Mimi Dancourt, comme on l’appelait alors (on lui avait conservé le surnom de sa mère) joignait, à une grande beauté, une intelligence rare, une mémoire prodigieuse et un tact exquis pour juger les œuvres littéraires et théâtrales. C'était plus qu’il n’en fallait pour faire rechercher la maison de son mari. « Cette maison,
, vint en de Pas
1) Gossec qui avail débuté à Pa
3 se relirer au n° 55 ancien de la ri s’est là qu'il mourut en 1829.
(2) Plusieurs biographes donnent pour femme à M. de La Pouplini Mimi Dancourt, la seconde fille de Dancourt st une erreur — Des deux filles de Dancourt, l’aîinée avait épousé M. de Fontaine, commissaire et contrôleur de marine, qui achela en la seigneurie de P: el mourut vers la cadette, Mimi Dancourt, né
86, et comédienne jusqu'à se maria
s,. gentilhomme, un lieute-
e el vivait encore en 1763; r d'elle comme femme de La i Au reste, Marmon- Mémoires, « Il avait épousé Mlle Dancourt, fille d'une comédienne », et cette coneqerne était bien Mimi Dancourt. Mme de
a Pouplinière avait elle-même rempli des rôles de soubrette, dans sa première jeunesse,
Te
av nant gé ilne p Pouplini tel, dans
dit le baron Grim, était le réceptacle d'une foule de gens de tous les états, tirés indistinctement de la bonne et mauvaise compagnie. Gens de la cour, gens du monde, gens de lettres, artistes, étrangers, acteurs, actrices, filles de joie, tout y était rassemblé. » Aussi lui donnait-on le nom de Ménagerie, et, au maître, celui de Sultan. Parmi les habitués notables de ses salons, se rencontraient Jean-Jacques Rousseau, Duclos, Raynard, Suard, La Condamine, Saurin, Darcet, Vaucanson, le peintre Carle Vanloo et la charmante cantatrice italienne, sa femme ; Chardin, le peintre de nature morte, le pastelliste La Tour etle sculpteur Pigalle, les écrivains anglais David Hume et Gibbon et la plupart des ambassadeurs étrangers. L'armée était représentée par les maréchaux de Saxe et de Loue et surtout, pour le malheur du ménage La Pouplinière, par le futur maréchal de Richelieu, l’homme le plus aimable, le plus libertin et le plus séduisant de son époque.
M. de La Pouplinière avait été déjà averti par des amis charitables des assiduités r'écompensées de Richelieu auprès de sa femme. Depuis lors, la vie en commun lui était devenue insupportable, < IL fallait voir à table, dit Marmontel, ces deux époux vis-à-vis l’un de l’autre ; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de la femme, le soin que prenaient leurs regards de s’éviter, et l'air terrible et sombre dont ils se rencontraient, surtout devant leurs gens, l'effort qu'ils faisaient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques paroles et le ton sec et dur dont ils se répondaient, On a de la peine à concevoir comment deux êtres, aussi fortementaliénés, pouvaient habiter ensemble, mais elle était déterminée à ne pas quitter sa mai— son, et lui, aux yeux du monde et en bonne justice, n'avait pas droit de l'en chasser. » — La découverte, à l'automne de 1748, de la fameuse plaque tournante de la cheminée qui permettait à à Richelieu de s’introduire de la maison vacante qu’il avait louée tout exprès, dans l’hôtel de M. de La Pouplinière, rue de Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque (et non à Passy), fut enfin un motif plausible de la séparation qu'il désirait et il le saisit, Il faut encore lire, dansles Mémoires de Marmontel, comment cet époux malheureux fit constater, le 28 novembre, en présence de sa belle-mère, du commissaire du quartier, d’un architecte assisté d’un maitre maçon, de son ami le mécanicien Vaucanson et de l’avocat Balot, sa découverte et sa disgrâce : les détails en sont fort amusants. La perfection du travail de la plaque, de ses gonds invisibles, faisait l'admiration de Vaucanson qui, s'inquiétant fort peu dela situation critique de son ami (1), s’écriait : Le beau travail! l'excellent ouvrier ! et voulait à tout prix empêcher la destruction d'un tel chef-d'œuvre. Enfin, la séparation eut lieu. M. de La Pouplinière s’engagea à verser à sa femme une somme de 5.000 livres, une fois donnée, pour son ameublement, et une rente annuelle de 40.000 livres, sa vie durant (2).
(1) Un mauvais plaisant dit alors que La Pouplinière était bien heureux d'être fermier il, parce qu'on l'aurait fait payer aux barrières, comme bêle à cornes
(2) Voir les Mémoires de d'Argenson. Dans ceux de Marmontel, il est parlé d'une façon dubitative d'une rente approximative de 20.000 livres.