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AU CHATEAU DE CE NOM

Un journal très répandu, tout en rendant hom— mage, il y a quelque temps, aux efforts et aux travaux historiques de notre Société, s’étonnait que nous n’eussions pas encore parlé du château de la Muette. Ou le critique bienveillant n’était pas en possession de tous nos bulletins, ou peut être les aura-t-il parcourus un peu trop vivement ; sinon il y aurait trouvé d’abord l’étymologie du nom de Ja Muette, à la page 26 du tome Le”, et un court résumé de son histoire à la page 441, puis la relation détaillée du premier voyage aérien, à la page 153, et enfin l’histoire des quatre principaux gouverneurs de ce château, à la page 189... La période historique la plus intéressante, il est vrai, mais aussi la plus délicate à raconter, serait celle des nombreux et scandaleux séjours qu'y fit Louis XV, sous le nom de baron de Gonesse, qu'il prenait alors par un reste de pudeur pour la majesté royale; nous ne voulons pas l’entreprendre. Tout autres, heureusement, sont les souvenirs qu'y laissèrent Louis XVI et Marie-Antoinette, et c’est de leurs trop rares séjours au château de la Muette que nous aurons le plaisir de parler aujourd’hui.

On sait que c’est là que descendit la jeune dauphine Marie-Antoinette, à son arrivée en France, enattendant la célébration officielle de son mariage, qui eut lieu dans la chapelle du château de Versailles le 16 mai1770. Quatre ans après, le 10 mai 1774, Louis XV mourait de la petite vérole, également au château de Versailles. Aussitôt la cour, voulant fuir l’air malsain de cette ville, partit pour Choisy. Trois des filles du feu roi, Mes Adélaïde, Victoire et Sophie, avaient soigné leur père, sans crainte de la contagion, avec un dévouement véritablement admirable; mais deux d'entre elles, Mmes Adélaïde et Sophie, ayant gagné la maladie

— qui heureusement n’eut pas de suites ficheuses — on crut prudent de les installer dans un pavillon isolé du château. Quelques jours après, le mal empira. Louis XVI prit alors la résolution de venir s'installer avee la cour au château de la Muette, et c’est de là que furent datés les premiers actes de son règne. 3

Le 48 mai, Marie-Antoinette écrit à sa sœur Marie-Christine, femme du gouverneur des Pays- Bas autrichiens : « Le roy a donné l'ordre de dresser « un Edit par lequel il fait remise du droit « de joyeux avènement, et je renonce pour ma « part au droit de ceinture de la reine; voilà, j'espère, de quoi nous faire aimer; il est im- « possible d’être animé de meilleures intentions « que mon mari, il tâche de faire pour le mieux ; « ilest préoccupé, à faire peur, étudie sans cesse «ce qu'il doit faire pour être digne de sa tâche et « améliorer, il travaille tant, qu'à peine si je le «vois. » Le 31 mai, elle lui écrit de nouveau : « L'Edit qui fait remise du droit de joyeux avène- « ment, paroit ; le roy a voulu se donner le plai- « sir d'en rédiger lui-même le préambule, je « vous l’envoye. »

Il n’est pas sans intérèt pour nous de rappeler les termes mêmes de eet acte, qui, médité dans nos murs et baptisé de nom d'Edit de la Muette, eut, lors de son apparition, un retentissement considérable (4).

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

« Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens qui pourront rendre nos peuples heureux ; c’est notre premier désir, et, connaissant que cette félicité dépend principalement d'une sage administration des finances, parce que c’est elle qui détermine un des rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c’est vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et notre première étude. Nous étant fait rendre compte de l’état actuel des recettes et des dépenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avait des fonds certains pour le paiement des arrérages et intérêts promis et des remboursements annon— cés ; et, considérant ces engagements comme une dette de l'Etat, etles créances qui les représentent comme une propriété au rang de toutes celles qui sont confiées à notre protection, nous croyons de notre premier devoir d’en assurer le paiement exact. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté des créanciers de l'Etat et consacré les principes de justice qui feront la base de notre règne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par l'ordre et l’économie. Les fruits qui doivent en résulter ne sont pas l'ouvrage d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction de nos sujets que de les éblouir par des soulagements dont nous n’aurions pas assuré la stabilité. IL est des dépenses nécessaires qu'il faut concilier avec la sûreté de nos Etats; il en est qui dérivent de libéralités susceptibles

(1) Cet Edit fut enregistré le 30 mai au Parlement de Paris,

peut-être de modération, mais qui ont acquis des droits dans l’ordre de la justice, par une longue possession, et qui dès lors ne présentent que des économies graduelles. Il est des dépenses qui tiennent à notre personne et au faste de notre cour, sur celles-là nous pourrons suivre le plus promptement les mouvements de notre cœur, et nous nous occupons déjà des moyens de les réduire aux bornes convenables. De tels sacrifices ne nous coûteront rien, dès qu'ils pourront tourner au soulagement de nos sujets ; leur bonheur sera notre gloire, et le bien que nous pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de nos travaux.

« Voulant que cet Edit, le premier émané de notre autorité, porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui nous est dû à cause de notre avènement à la couronne; c’est assez pour eux d'avoir à regretter un roi plein de bonté, éclairé par l'expérience d’un long règne, respecté dans l’Europe par sa modération, son amour pour la paix et sa tidélité dans les traités. À ces causes, etc.

« Donné à la Muette, 7 mai 1774.»

L'Edit de la Muette n’était que le prélude d'autres mesuresnombreuses qui furent également datées du même lieu. D'après /e Mercure historique, t. CLXXVI, p. 671, les extraordinaires, les menus, le grand commun, les gouverneurs des maisons royales, les spectacles de la cour, devaient être supprimés ; également la chasse du daim et du faucon. On se proposait aussi de faire une réforme importante aux grandes et aux petites Ecuries. Le roi ordonna qu’à l'avenir on ne servit qu’une seule table qui serait commune à Sa Majesté et à la reine, au comte et à la comtesse de Provence, au comte et à la comtesse d'Artois (1). Toutes ces réformes ou projets de réforme furent accueillis aux acclamations unanimes du royaume, et, par une sanglante épigramme contre son prédécesseur, peu regretté malgré le dire final de l’Edit de la Muette, on surnomma, contre son gré, le nouveau roi Louis le Désiré : ileüt voulu qu'on l’appelât Louis le Grave (2). L'Edit de la Muette fut répandu partout, on en fit même des exemplaires illustrés (3). Cependant, tout en approuvant la remise du droit de joyeux avènement et du droit de ceinture de la reine (qui était sous-entendu), on blämait le langage de l'ordonnance, qui semblait consacrer ces droits, tout en s’abstenant de les appliquer ; ces prétendus droits, qui remontaient aux temps de la féodalité, n'étaient pas légaux, puisqu'ils n’avaient jamais été reconnus par les Parlements. Quant aux gens intéressés et mécontents de la cour, ils

amille en commun existaient

(1) Ces repas de f ait Marie-Antoinette

depuis la fin de 1773, qui en avait pris l'initialiv

(2) Le ducde la Vauguyon, gouverneur des petits-fils de Louis XV, avait appelé ses ves les quatre F: le Fin (le duc de Bourgogne); le Faible (Louis XVI); le Faux (Louis XVIII) ; Le Franc (Char X).

(3) Voirla pièce in-4 gravée par Beaublé d'après Voysard, el intitulée : Edit du Roy donné à la

Muelle en 1774.

disaient ioniquement que Louis XVI agissait en bourgeois.

Mais, qu'était-ce que le droit de joyeux avènement? qu'était-ce que le droit de ceinture de la reine ? Deux impôts qui se percevaient à l’avènement au trône de tout nouveau roi. Le premier consistait à confirmer, moyennant finance, les privilèges des villes, des communautés, des corporations de marchands et artisans, des anoblis, des légitimés et des naturalisés, en un mot, les immunités de tout genre. Avant Louis XVI, Louis XI avait été le seul qui eût renoncé à ce droit, ce qui lui valut peut-être un peu son surnom de Père du peuple. À l'avènement de Louis XV, en 1795, ce droit, affermé 23 millions, avait rapporté 41 millions à la compagnie qui avait fait cette fructueuse, mais peu honnête spéculation, et avait ainsi gagné près de 400 pour 400 (1). Le droit de ceinture de la reine, fort ancien également, se levait à Paris pour l'entretien de la maison de la reine; il fut, à l'origine, de 3 deniers prélevés par chaque muid de vin, puis étendu à d’autres denrées sous le nom de faille du pain et du vin. L'analogie qui exista au moyen âge entre une bourse et les premières ceintures qui en tinrent lieu, détermina sans doute, sans que nous puissions l’affirmer, la première appellation de cet impôt.

Ne quittons pas cette première installation de Louis XVI à la Muette sans noter que, le jour de la Fête-Dieu, il tint à assister aux cérémonies qui se faisaient à la paroisse, et qu’à cette occasion Dom Noguères, curé de Passy, vint lui présenter ses hommages et lui adressa dans l’église même un charmant discours de bienvenue.

C’est aussi, je crois, à ce premier séjour chez nous, qu'il faut rapporter l’anecdote suivante. Un jour, Louis XVI témoigna le désir d’aller faire une promenade du côté du couvent des Bonshommes ; vite les courtisans firent prévenir une très jolie marchande de se trouver sur le passage du roi, l’assurant que sa fortune serait faite si elle parvenait à lui plaire. En passant, on fit remarquer à Louis XVI Ia beauté de cette femme. « En effet, dit-il, elle est assez jolie; quelle profession exerce-l-elle ? » On lui répondit que c'était une marchande de Paris. « En ce cas, reprit le jeune monarque, elle ferait mieux de rester à sa boutique que de venir perdre son temps à la promenade. » Attérés par cette réponse, les courtisans n’osèrent plus tenter d’autres scènes de corruption (2).

Rappelons encore que pendant les séjours de Louis XV à la Muette, les portes du bois étaient fermées; Louis XVI décida qu'à l'avenir elles resteraient toujours ouvertes, pour que chacun pût librement s'y promener. Marie-Antoinette s’y rendait sans garde, à pied ou à cheval; elle s’y laissait familièrement approcher, parlait à tous avec beaucoup d’affabilité et recevait elle-même les placets qu'on lui présentait ; aussi Le désir et la facilité de voir le nouveau roi et la nouvelle

(1) 1 est juste de dire que la perception n’en fut fixée qu’en 1744 et venait à peine d'être achevée à la mort de Louis XV.

(2) Tiré de la Vie publique et privée dé Louis XVI, par M. A...

reine attiraient-ils la foule de ce côté, il y avait procession continuelle de voitures. Après un séjour de cinq semaines, la cour s’en fut à Marly, puis à Compiègne, résidence de prédilection du roi. Éllené revint qu'assez rarement au château de la Muette; cependant Louis XVI y descendait régulièrement tous les ans au mois de mai, pour aller de là passer la revue des gardes françaises et des gardes suisses à la plaine des Sablons.

Marie-Antoinette affectionnait le séjour de la Muette, et quand Morisan (1), le 95 juillet 1774, ouvrit le Ranelagh, elle se mit en tête des dames patronnesses sous les auspices desquelles l’établissement s'était fondé. Quelques années après, elle y reçut un jour un pauvre luthier de Strasbourg, qui, plus tard, enrichi par son génie, devait devenir, vers 1818, le propriétaire des restes du château. C’était Sébastien Erard, le célèbre facteur d'instruments de musique qui, le premier, avec la collaboration de son frère Jean-Baptiste avait fabriqué des pianos en France (2).

A l’occasion de la naissance de la dauphine Louis XVI avait donné cent mille livres pour marier cent jeunes filles pauvres ; la cérémonie des cent mariages eut lieu à Notre-Dame le 8 février 1779, en présence du roi, de la reine et de la cour, qui étaient descendus à la Muette. La reine rentra au château de fort mauvaise humeur, froissée de l'accueil peu chaleureux qu’on lui avait fait sur son passage. Quant au pauvre comte d'Artois, à force de regarder à droite et à gauche la foule immense qui bordait les rues et les quais. il avait attrapé un torticolis des mieux conditionnés.

Vers le commencement du mois de mai 1780, la cour vint encore s'installer à la Muette, sur le désir de la reine, qui voulait avoir la facilité d'aller prendre elle-même des nouvelles de son amie la plus intime, Mwe Jules de Polignac, future gouvernante des enfants de France, et qui, pour faire ses couches, s'était établie à Passy. L'année suivante, au mois de septembre, et pour le même motf, nouveau séjour à la Muette. Pour ce dernier voyage, trente-deux dames et vingt-six seigneurs avaient été choisis pour accompagner la cour, sans compter les golissons, c'est-à-dire les courtisans désignés qui pouvaient venir rendre leurs devoirs à Sa Majesté. Mme de Polignac, la cause de tout ce remue-ménage, était descendue, pour faire ses secondes couches, dans la maison de M. Le Ray de Chaumont, ancien directeur et intendant de l’hôtel des Invalides, rue de l’Annonciation, n° 9, à l'hôtel de Valentinois, où Marie- Antoinette la visita souvent. Le 21 novembre 1783, le château de la Muette reçut encore de nobles visiteurs, curieux d’assister au premier voyage aérien de Pilâtre de Rozier et du marquis d’Arlandes. La duchesse de Polignac y avait amené Mgr le Dauphin. Etaient présents : le duc de Chartres (Philippe-Egalité), le duc de Polignae, le comte de Poïastron, le duc de Guines, Franklin et quelques membres de l’Académie des Sciences.

(1) Morisan était peintre décorateur et artificier du roi.

(2) Il mourut au château de la Muette, le 5 août

Enfin, aux mois d'avril et mai 1786, nous retrou— vons encore Marie-Antoinette au château de la Muette ; elle y fait venir Sicardi, le célèbre miniaturiste, pour faire faire son portrait destiné à sa sœur la duchesse de Parme, et lui consacre quatre séances. Elle écrit à son autre Sœur, Marie-Christine, qu'elle pense que ce portrait sera le dernier pour lequel elle posera véritablement. Pauvre reine ! le dernier fut fait, de souvenir, par un artiste qui avait pu la voir à la Conciergerie, au

sphérique, ce qui leur avait aussi fait donner le nom de globes aérostatiques. À la partie inférieure était une large ouverture sous laquelle se trouvait un réchaud à paille qui introduisait dans l'envéloppe de l'air raréfié par la chaleur et, par conséquent, beaucoup plus léger que l'air environnant.

Après quelques expériences couronnées de succès, le 45 octobre 1783, Pilâtre de Rozier, sayant chimiste et physicien (4), et le marquis

Pilâtre de Rozier.

mois d'août 1793 (1). Deux mois après, elle était conduite au supplice, dans un misérable tombereau, sur la place de la Révolution.

LE PREMIER VOYAGE AÉRIEN (21 novensre 1783)

De tous les faits historiques se rattachant au château de la Muette, il n’en est guère de plus intéressant au point de vue scientifique et qui ait produit une plus grande sensation à son époque, que celui du premier voyage tenté dans les airs au moyen d'un aérostat, dont l'invention toute récente était due aux frères Montgolfer.

Les premiers ballons, auxquels on avait donné le nom féminisé des inventeurs, consistaient simplement en une enveloppe de toile, doublée de papier (2), ayant la forme d’un globe presque

(1) Le portrait dont nous parlons a été gravé, mais ne porte aucun nom d'artiste; il y a seulement celle mention: D'après nature, à la Conciergerie.

(2) Les frères Montgolfier en ayaient une fabrique importante à Annonay, dans l'Ardèche. On retrouve souvent leur filigrane dans les vieux et excellents papiers de cette époque.

d'Arlandes, gentilhomme languedocien, montèrent intrépidement, pour la première fois dans une nacelle suspendue au-dessous d’un ballon captif et s’élevèrent à plusieurs reprises à 100 mètres de hauteur. La réussite de cette tentative engagea d’Arlandes à essayer une épreuve beaucoup plus périlleuse, qui eut lieu le 24 novembre suivant, à Passy, dans Le jardin du château de la Muctte, en présence du dauphin et du savant Franklin, alors habitant de Passy, et voici, d'après une lettre qu'il adressa à son ami Faujas de Saint-Fond, les détails, fort intéressants pour nous, de ce premier voyage aérien.

L’aérostat (2), construit sous les yeux d'Etienne Montgolfier, chez son ami Réveillon, fabricant de papiers peints du faubourg Saint-Antoine (3), fut

(Gi) Pilâtre de Rozier avait ouvert un cours de physique, ou Lycée, très suivi, au Marais, vers 1778, et établi un musée 1 à la fin de 1781, dans sa demeure de la rue Sainte-Avoie.

(2) Avait ‘ent. de hauteur; 14, m. 62 cent.

de diamèl 47 décim.

et pouv environ. Sa surface était ornée € lacées (chiffres du Roi), rosaces, draperies, etc.

(3) Sa demeure acte était rue Saint-Maur, 31, Titon du Tillet. Première vit son établissement fut pillé

apporté le 49 octobre dans le jardin de la Muette. D’Arlandes choisit l'emplacement qui lui parut le plus convenable, y mit immédiatement les ouvriers, et le surlendemain tout était prèt. Etienne Montgolfier, n’ayant pas jugé prudent de laisser partir seul le marquis d’Arlandes, lui avait proposé la veille de prendre Pilâtre de Rozier comme compagnon, ce qu'il avait accepté avec empressement.

IL est À heure 54 minutes ; tout est prêt; le ballon s'élève majestueusement au milieu du silence anxieux du public et, quand ila dépassé les charmilles, fait un demi-tour sur lui-même, poussé par un vent nord-ouest.

« J'étais surpris, dit d’Arlandes, du silence et du peu de mouvement que notre départ avait occasionné sur les spectateurs ; je crus qu’étonnés et peut-être effrayés de ce nouveau spectacle, ils avaient besoin d’être rassurés. Je saluai du bras avec assez peu de succès ; mais, ayant tiré mon mouchoir, je l’agitai, et je m’aperçus alors d’un grand mouvement dans le jardin de la Muette. Il m'a semblé que tous les spectateurs qui étaient épars dans cette enceinte se réunissaient en une seule masse et que, par un mouvement involontaire, elle se portait, pour nous suivre, vers le mur, qu’elle semblait regarder comme le seul obstacle qui püt nous séparer. C’est dans ce moment que M. Pilâtre me dit: Vous ne faites rien et nous ne montons guère. — Pardon, lui répondis-je. Je mis une botte de paille, je remuai un peu le feu, et je me retournai bien vite ; mais je ne pus retrouver la Muette. — Etonné, je jette un regard sur le cours de la rivière, je la suis de l'œil; enfin j'aperçois (au loin) le confluent de l'Oise. Voilà done Conflans ! Et, nommant les autres principaux coudes de la rivière par les noms des lieux les plus voisins, je dis: Poissy, Saint-Germain, Saint-Denis, Sèvres! Donc je suis encore à Passy ou à Chaillot. — En eftet, je regardai par l’intérieur de la machine et j'aperçus sous moi la Visitation de Chaillot (emplacement du Trocadéro). — M. Pilâtre me dit dans ce moment : Voilà la rivière, et nous baissons. — Eh bien, mon cher ami, du feu ! — Et nous travaillimes. Mais, au lieu de traverser la rivière, comme semblait l'indiquer notre direction, qui nous portait sur les Invalides, nous longeimes l'ile des Cygnes, rentrâmes sur le lit principal de la rivière, et nous la remontâmes jusqu’au-dessus de la barrière de la Conférence.»

Ils montent, puis tout à coup se sentent secoués, la direction du mouvement est alors de haut en bas, c’est un nouveau courant qui heureusement les éloigne de la Seine; les voici entre l'Ecole militaire et les Invalides, qu'ils avaient déjà dépassés d'environ 800 mètres, puis au-dessus du couvent des Missions étrangères ; de là, ils se dirigent vers les tours de Saint-Sulpice. Un nouveau courant leur fait quitter cette direction pour les porter plus au sud, près du Luxembourg ; ils traversent l’ancien boulevard extérieur et. voyant enfin des terrains vides, s’écrient : « Pour le coup, pied à terre ! » Ils cessent leur feu et descendent à la Butte-aux-Cailles, près de la route

de Fontainebleau, entre le Moulin-des-Merveilles et le Moulin-Vieux.

Le voyage avait, en tout, duré 17 minutes.

Nos intrépides voyageurs s'étaient élevés à la hauteur de 930 mètres, avaient traversé tout Paris et étaient descendus à 8 kilomètres environ de leur point de départ.

Dans l’ardeur des dernières manœuvres, Pilâtre avait retiré sa redingote et l'avait mise dans la nacelle. La populace était accourue, s’en était avidement saisie et se l'était partagée. La garde survint pour éviter au ballon le sort de la redingote ; en dix minutes il fut mis en sûreté, et, une heure après, remisé chez Réveillon.

Mais Pilâtre de Rozier était toujours là, en chemise et en culotte courte ! D’Arlandes, craignant pour lui un refroidissement dangereux, le força à se retirer dans la première maison, escorté par le sergent de garde qui éloignait la foule. C’est alors qu'il rencontra le duc de Chartres (4). Celui-ci, depuis la Muette, avait suivi la Montgolfière dans son carrosse. Le jour baissait ; il se faisait tard; enfin des voitures arrivèrent ; mais Pilâtre, affublé d’une affreuse redingote qu’on lui avait prêtée, se trouvait en trop piteux état pour rentrer à la Muette. D’Arlandes revint seul, désolé de quitter ainsi son brave compagnon (2). Ainsi finit cette journée mémorable, et la réussite de cette première expérience mit le sceau à la renommée des Montgolfier.

Quant à ce pauvre Pilâtre de Rozier, on sait que, moins de deux ans après, il voulut tenter de franchir la Manche en ballon. Le feu prit à son aérostat, et il périt à 5 kilomètres de Boulognesur-Mer, son point de départ, en face de la tour de Croy, près du village de Wimille, où il fut inhumé,

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