‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 169 sur 329 · NOS ANCIENNES BARRIÈRES · texte numérisé non relu

NOS ANCIENNES BARRIÈRES

Avant 1783, Paris n’était enclos que de murailles informes ou de mauvaises cloisons de planches mal jointes, et les cinquante-quatre bureaux des commis de barrières n'étaient que de simples échoppes en bois auxquelles on avait donné le nom de roulettes, supportées qu’elles étaient par de petites roues qui en facilitaient le transport. Dans ces conditions primitives, la contrebande était vraiment par trop facile, et le commerce, qui ne pouvait lutter contre elle, s'en plaignait fort ; aussi, pour cette cause et d’autres encore, Louis XVI, par une ordonnance du 13 janvier 1783, décida-t-il la construction d’un nouveau mur d'enceinte, infranchissable. En 1784, les fermiers généraux, dont le bail venait d’être augmenté de 120.000 francs, voulant arrêter les progrès toujours croissants de la contrebande et soumettre aux droits d'entrée un plus grand nombre de consommateurs, obtinrent de M. de Calonne l'autorisation définitive d'enfermer les faubourgs dans le nouveau mur d'enceinte. Plusieurs architectes dressèrent des plans, fournirent des devis ; ce furent ceux du célèbre Ledoux qui furent acceptés. Au mois de mai de la même année, les travaux furent commencés du côté de la Salpétrière ; deux ans après, l'enceinte méridionale était achevée. L'on entreprit alors celle de la rive droite; Passy restait naturellement indemne, mais il n’était pas de même de Chaillot, qui devenait définitivement, bien malgré lui, partie intégrante de Paris.

L'architecte Ledoux, après avoir terminé son mur d'enceinte, eut à élever soixante monuments pour servir d'entrées à la capitale, et, comme il avait horreur de la banalité et de l’uniformité, il donna carrière à toute l'originalité de son talent, en élevant ses propylées, comme il les appelait pompeusement, variés de forme et d'aspect. Au dire de ses admirateurs — ils étaient nombreux alors — rien d'aussi beau n'avait été fait depuis le grand siècle de Louis XIV; cela rappelait même, disaient-ils, les ouvrages des plus beaux jours d'Athènes. Il faut bien en rabattre, car, malgré leur prétendue magnificence, à part quelquesunes de ces barrières auxquelles on ne pouvait contester un mérite d'art peu commun — telle Ja rotonde de la Villette,qui existe encore — la plupart avaient un aspect assez triste, froid et par

(1) La distance du sol au ciel de “arrière est de 12 m. 50 sous la chapelle de Saint-Pierre de Chaillot, de 8 m.08 sous le dépôt des Phares et de 5 m. 45 sous le presbytère de Passy; la hauteur dés galeries d’exploilalion est de 5 mètres sous la chapelle de Saint-Pierre de Chaillot, de 1 m. 70 sous le dépôt des Phares et de 3 m. 30 sous le presbytère.

trop solennel. Et puis, n’était-il pas déplacé, à une époque où les finances de l'Etat se trouvaient dans une situation si déplorable, d'élever de tels édifices pour de simples bureaux d'octroi et de commis de barrières ? Aussi ce luxe devenait-il insultant pour le peuple, qui se voyait, outre ses nouvelles charges, forcé de payer les frais des instruments de son supplice et s’en vengeait par des jeux de mots, tels que ceux-ci :

Le mur murant Paris, rend Paris murmurant.….

ou par des épigrammes de cette force :

Pour augmenter son numéraire, Et raccourcir notre horizon,

La Ferme « jugé nécess De mettre Paris en pr

Quand Loménie de Brienne, qui avait succédé à M. de Calonne, vint, le 8 novembre 1787, visiter les nouvelles barrières, il s’indigna plus ou moins sincèrement de la prodigalité avec laquelle on avait exécuté ces travaux, dont la dépense s’élevait déjà à plus de 25 millions, en ordonna la suspension et voulut même, dans les premiers moments de sa feinte colère, faire abattre ce qui était fait et en vendre les matériaux ; mais l’œuvre était trop avancée, on dut se contenter de prescrire de nouvelles dispositions avant leur continuation et nommer d’autres architectes et de nouveaux inspecteurs. Cependant, déjà, on avait commencé à tronquer les colonnes et à détruire les couronnements, on avait même été jusqu'à gratter les bas-reliefs que Moitte y avait sculptés.

Ce ne fut guère qu'en 1789 que le mur d'enceinte et ses fameux propylées furent achevés; le tout avait coûté 50 millions !

Au début, Passy eut cinq barrières. La première, appelée d’abord barrière de la Conférence, parce qu'elle n’était qu’un reculement de la barrière de ce nom, située précédemment près de la pompe à feu de Chaillot, traversait le quai de la Seine, au bas de la rue Beethoven; on la nommait aussi barrière de Versailles, parce qu'elle était sur la route qui conduit à cette ville, ou barrière des Bonshommes, à cause du voisinage du couvent de ce nom ; en dernier lieu, elle prit définitivement le nom de barrière de Passy. Le mur d’encein rentrait sur le quai, suivait à peu près l’alignement de la rue Le Nôtre actuelle, isolant ainsi le couvent des Bonshommes de celui de la Visitation Sainte-Marie, et longeait la rampe ouest du Trocadéro pour arriver à la barrière Sainte-Marie, ainsi nommée de sa proximité du couvent desfilles de la Visitation Sainte-Marie. Elle était distante de 910 mètres de celle de Passy. Depuis la barrière Sainte-Marie, le mur d'enceinte suivait l'alignement de l’avenue Kléber. A 500 mètres, on trouvait la barrière de Longchamp, à cheval sur la nouvelle rue de ce nom, qui, alors, n'allait pas plus loin ; à 700 mètres plus haut, était la barrière des Bassins ou des Réservoirs, qui prit son nom du voisinage des réservoirs de la pompe à feu de Chaillot. On l’appelait aussi, quelquefois, barrière de la Pompe à feu, et, après la révolution de 4848, elle porta, pendant quelque temps,

le nom de barrière du Banquet (1). Arrivé à la barrière des Bassins, c’est-à-dire à la hauteur de la rue Hamelin, le mur d'enceinte rentrait en arc de cercle et suivait l'emplacement actuel de la rue Dumont-d’Urville jusqu'à la barrière de l'Etoile, ainsi dénommée de la place circulaire, sa voisine,

EXES 325

le nom de barrière des Champs-Elysées, parce qu’elle n’était qu'un reculement de la barrière primitive de ce nom, qui se trouvait à la hauteur des rues de Chaillot et de Berry. Plus tard, sous le premier Empire, quand on entreprit la construction de l’Arc de triomphe, elle joignit le nom

traversée en forme d'étoile par les différentes voies qui y aboutissaient. Au début, on lui avait donné

(1) Nom donné en souvenir d'un banquet qui devait avoir lieu le 22 février 1848, sous la présidence d'Odilon Barrot, dans un terrain particulier de Chaillot, appartenant à M. Nitot,

m. Potin.)

mn > pote ARE Aire © © ® TS =

de barrière de Neuilly à celui de barrière de l’Étoile.

Dans la suite, aux cinq barrières que nous venons d’énumérer, on en ajouta trois autres : d’abord, la petite barrière Franklin, qui fut ouverte sous le premier Empire et se trouvait à l'angle des rues Le Nôtre et Chardin ; puis la barrière d'Iéna,

placée drrière le palais actuel du Trocadéro, entre les deux tours, et, enfin, la barrière des Batailles, qui ne fut ouverte qu'après la percée du boulevard Delessert, vers 4850. Par contre, nous voyons que la barrière des Bassins et la barrière Sainte-Marie, devenues inutiles, furent fermées.

ments élevés sur plan carré, ornés chacun, dans leur pourtour, de vingt colonnes colossales, d’une corniche et de quatre frontons ; un couronnement circulaire terminait ces édifices. Celle de Passy se composait d'un seul bâtiment orné de douze colonnes, de deux arcs et de quatre frontons ;

De nos cinq barrières primitives, les deux plus importantes étaient celles de l’Etoile et.de Passy Celle de l'Etoile (1) était décorée de deux bâti-

{) On a pu voir, à Des AE universelle, de 1900, dans le pavillon de la Ville de Paris (1 étage :

© Lo) ( Q] a )

de la barrière de la Co

exposition. rétrospective), une intéressante peinture d'Isabey. Calaloguée sous le n° 148, elle représente l' € Entrée de Marie-Louise à Paris », par la barrière de l'Etoile. On aperçoit très distinctement les deux pavillons de Ledoux et l’on suit le mur d’enceinte sur une assez grande longueur. C'est donc, à ce point de vue surtout, un précieux document.

deux statues colossales, représentant la Bretagne et la Normandie, l’accompagnaient. Nos trois autres barrières n’avaient rien de bien remarquable. La barrière Sainte-Marie consistait en deux bâtiments dont les façades étaient ornées d’un cintre. La barrière de Longchamp était accostée d'un bâtiment à quatre frontons et à quatre arcades, et enfin celle des Bassins consistait en un bâtiment à quatre frontonssurmontés d’un tambour.Pour éviter toute solution de continuité au milieu de la largeur de la Seine étaient fixés deux bateaux dits Pataches, munis le bureaux pour la perception des droits d’entrée de la navigation.

Une ordonnance du 46 janvier 1789 fixa la largeur des chemins de ronde à établir à l'intérieur et à l'extérieur de la nouvelle enceinte, les premiers à 6 toises, soit 414, 69, et les seconds à 50 toises, soit 972,45. Cette ordonnance fut de rouveau confirmée par une décision ministérielle du 7 juillet 1801.

Arrivons maintenant à l'histoire de nos barrières. En 1789 se passèrent à celle de Passy des faits d’une certaine gravité. Au mois de juillet, l'effervescence populaire était au comble, par suite de l'attitude de la cour et peut-être aussi de l'influence des instigateurs qui excitaient la multitude à la révolte. Le 41, Necker était renvoyé, ainsi que MM. de Montmorin et de la Luzerne. Le peu de confiance qu’inspiraient ceux qui étaient appelés à les remplacer répand l'alarme dans Paris. Le lendemain, au Palais-Royal, Camille Desmoulins fait un appel aux armes, le prince de Lambese fait charger le peuple au jardin des Tuileries, et les troupes qui environnaient Paris se concentrent sur le Champ de Mars et la place Louis-XV. La fureur du peuple est au comble, il pille les boutiques des armuriers, et, dans la nuit du dimanche 42 au lundi 43, force et incendie les barrières, en chasse les commis et rend provisoirement les entrées libres (1). La barrière de Passy fut la plus maltraitée de notre région.— Le lendemain, la maison de Saint-Lazare est pillée, le garde-meuble forcé; le tocsin sonne, on court aux Invalides, d’où l’on enlève 30.000 fusils et 6 pièces de canon, et, le 14, la Bastille est prise. Le 45,Bailly estnommé maire de Paris,et Lafayette commandant de la milice parisienne, qu’on vient d'organiser. « Quelle émeute! » s’écrie Louis XVIen apprenant ce qui s'était passé. « Sire, reprend le duc de Liancourt, dites : Révolution.» Enfin le16,reconnaissantla nécessité d’apaiser luimême la capitale, le roi fait annoncer qu'il rappellera Necker, renverra les nouveaux ministres, et se rendra le lendemain à Paris. Le vendredi 17 en effet, Bailly et Lafayette, à la tête de la municipalité, viennent le recevoir à la barrière de Passy (2). « Sire, lui dit le premier, en lui présentant respectueusement les clefs de la ville, offertes jadis à Henry IV,ce bon roi avait conquis son peuple, c'est aujourd'hui le peuple qui a

des octrois fut r

(2) Avant de pe communié eb pris d'un assassinat. Ils réchal de Beauveau, du duc de Villequier et de l'amiral comte d'Estaing.

reconquis son roi. » Et le cortège, accompagné d'une députation de l'Assemblée Nationale, à pied, et protégé par une haie de 150.000 hommes, se rendit à l'Hôtel de Ville, où l’on fit au dessus de la tête du roi, en signe d'honneur, une voûte d’épées croisées, ce que l’on appelait la voûté d'acier.

Le 5 octobre suivant, le refus de Louis XVI de donner son assentiment complet à la Déclaration des droits de l'homme et aux dix-neuf articles constitutionnels présentés à son acceptation, le bruit plus ou moins fondé d’un projet d’enlèvement pour le conduire à Metz, et plus que tout cela, l’affreuse disette qui sévissait alors, font éclater une formidable insurrection dans Paris. Sous la direction du citoyen Maillard, des bandes de femmes du peuple, longeant les quais et traversant notre barrière, se rendent à Versailles par une pluie battante. Le soir du même jour. sur un ordre formel de la municipalité, Lafayette, à la tête de la garde nationale qu'accompagnent de nombreux canons, part pour Versailles par le même chemin, afin de réprimer, au besoin, l’insurrection et protéger la famille royale. Louis XVI se décide à donner l'acceptation qui lui avait été demandée, cède au désir que le peuple lui témoigne de le voir quitter Versailles pour venir se fixer à Paris, et le lendemain 6 octobre, au soir, les voitures où sont réunis le roi, la reine, le dauphin et la famille royale accompagnées de cent députés et suivies de la multitude qui, partie furieuse, revenait pleine de joie, font leur dernière entrée dans Paris par notre barrière du quai (1). Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron, criaient les femmes au peuple qui venait au-devant du roi, persuadées qu’elles étaient que la famine allait cesser par sa présence. La famille royale se rendit à l'Hôtel de Ville avant d'aller s'installer aux Tuileries. On sait le reste : Louis XVI faisait ses premiers pas dans la voie douloureuse qui devait le mener au Calvaire.

L'établissement des nouveaux octrois était toujours resté fort impopulaire. Dès 1789 on avait publié en gravures : Les Recettes des chats pour faire périr les rats de cave, des caricatures sur le même sujet contreles fermiers généraux ; d’autres pièces furent intitulées : Des barrières, délivreznous, Seigneur ! De La visite des commis de barrières, délivrex-nous, Seigneur ! ou d’autres litanies. Enfin, obsédée des plaintes continuelles de la population, le 49 février 1791, l'Assemblée Nationale se décida à décréter la suppression des droits d'entrée à partir du premier mai suivant (2), et offrit une grande fête aux habitants de Paris à cette occasion. Le premier jour de l’application du nouveau décret, les canons des Invalides etdu Pont-Neuftonnèrent comme pour une victoire ;

(1) Il existe, dans nos Archives et dans les collections de plusieurs de nos collègues, une gravure, avec texte français et allemand, qui représente cet événement. Âu fond, on aperçoit le couvent des Bonshomme

(2) Un ind nombre de c atures furent faites à ; l'une d'elles était intitulée : Convoi d'un fermier général mort de chagrin de la catastrophe du r°* mai 1791. et la désolation de ses confrères et des rats de cave.

la garde nationale fit le tour de l'enceinte en jouant des airs patriotiques ; le soir, on illumina ; toute la nuit, on but; la kermesse fut générale et se concentra surtout aux Champs-Elysées et à la barrière de l'Etoile. La bière était à trois sous le pot, le vin à six sous la pinte, c'était l'ivresse

Page 1