‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 204 sur 329 · ICY · texte numérisé non relu

ICY

De froid, d'un importun, de faim et dé soucy !...

Au midi, on lisait cette pensée tirée de l'Art poélique d'Horace :

.Sumile maleriam veslris, qui scribilis, æquam Viribus…,

« Au commencement, on se sentait bien isolé.

Il fallait un certain courage pour s'installer en ce désert, sur une voie à peine tracée, et, pendant trois hivers, nous restâmes seuls, effrayés de cette solitude et de ce grand silence. Mais, le matin venu, la beauté naturelle de ce lieu champêtre effaçait toutes les mauvaises impressions » (1).

Et puis,

Charmant enivrement de la propriété !

Cette maison et ce jardin, n’était-ce pas ce vœu accompli ? «Le jardin dans la ville; un Paris dans les champs. Savez-vous un plus difficile, un plus doux problème ? Ici, la solitude et, là, les bruits du monde. Ici, l'arbre, et là-bas, le théatre. Ici, l'étude et le travail, et, tout au bout de l'avenue où s'étend mon domaine, l'activité, l’ardente ambition, le mouvement des Belles-Lettres en proie aux disputes ! Je suis au port, j'entends l'Océan qui gronde (2)... »

Aussi, Jon chantait (3) le chalet et son heureux propriétaire :

Jules, ta villa de Passy,

Ce qui nous rend amoureux d'elle, C'est qu'elle te lient près d'ici, Plume d'or, gardien fidèle

Des secrets merveilleux de l'Art.

Quand juillet vient, un mois trop Lôt, Paris, plongé dans sa fournaise,

De savoir La maison là-haut

En respire plus à son aise...

Et Jules Janin de répondre :

Je l’aimais bien mon Louvre en bois, Fait de solive et de charpente ;

À présent que La voix le chante,

Mon enchanteur, grâce à ta voix,

Mon chaume est or, arbre est ma plante.

Dans mon bassin de six tonneaux, Je vois jouer les grandes eaux;

Mon poisson rouge est un beau cyg Une te est Sur ma vigne, Et j'entends, ô miracle insigne gnoler tous mes moineaux

Les roses de mes deux rosiers, Les fraises de mes deux fraisiers, Et les chants de ces doux gosiers Donnent à l'heure qui s'envole

Je ne sais quel enivrement !

Oubli! Repos! Enchantement!

(1) La Muelle, juin 1871, par J. Janin.

(2) La Table ronde.

Ami des braves gens el content de moi-même, Un jardin sans épine, un logis sans remords,

Un cortège affligé quand j'irai chez les mort La Muse en donne moins au poète qu'elle ain

1 si pelil espace, ô ciel !'tant de bienfaits !

i cher compagnon, tant de grâce el de paix;

1yons, celle fleur, ce rève, cette branche,

> balcon si joyeux, ce toit qui rit et penche,

Ce grand œil bleu sur moi doucement arrêté,

Tout ce beau quart d'arpent pour mon unique usagé,

A ces bonheurs, dans ces bontés, Si lesdieux ajoutaient un peu de liberté (1), Je n'en voudrais pas davantage.

Cette maison que nous avons tous connue, ornée sur sa façade du buste du critique (2), habitée tout dernièrement encore par l’un de nos plus illustres confrères (3), était construite sur un rezde-chaussée, cuisine hollandaise où trônait Mademoiselle Julie, que les habitués du chalet se rappellent encore. Au premier étage, la salle à manger, le salon et la bibliothèque ne formaient, pour ainsi dire, qu'une seule pièce.

Aux murs, un tableau attirait d’abord les regards. C'était une bonne vieille femme de quatrevingts ans, peinte par Devéria, qui rappelait à Jules Janin, devenu bourgeois de Passy, la vieille tante qui avait, à son arrivée à Paris, partagé les misères de sa jeunesse.

Puis,c’est Mme de Pompadour,en déesse, peinte par Latour. En novembre 1862, un portrait magnifiquement gravé de J.-J. Rousseau, d’après le même peintre, vint faire pendant à la glorieuse courtisane. «Îls se sont reconnus, dit Jules Janin, sans trop de vergogne. « Ah ! ma sœur, que vous « étiez une grande coquine ! — Ah ! mon frère, « étiez-vous assez triste, assez morose et mal « élevé: Mais, enfin, que Latour, notre père com- « mun, nous réconcilie et, désormais, vivons en « paix! » Et les voilà qui se tutoient des yeux(4).»

Dans l’embrasure d’une fenêtre, tout près de la cheminée, autel domestique, don d’un ami (5), le buste du critique souriait comme pour accueillir le visiteur toujours bienvenu.

C'est là, dans un large fauteuil vert (6),devant une grande table que, souriant et paisible, passant sa main sur son front, Jules Janin se tient prêt à dicter à son secrétaire Piédagnel : « Parlera-t-il de son cher Horace, ou de Diderot, ou de son autre ami Virgile? Ferons-nous un feuilleton ou bien allons-nous continuer le roman commencé, en suspendant de loin en loin notre tâche pour

(1) On était sous l'Empire, et Jules Janin refusa toujours de s’y rallier.

(2) Par Salomon. Le même buste, en marbre, est à l'Institut et, en bronze, au cimetière d'Evreux.

(3) M. le colonel Mannheim, alors encore professeur à l'Ecole polytechnique.

(4) J. Janin n’élait pas aussi accueillant pour les

personnages contemporains. Il n'aimait pas, il est vrai, le second Empire et était resté fidèle aux

opinions que professait le Journal des Débats sous Louis-Philippe. M. Mar lui apporta, un jour, deux belles gravures représentant l'empereur et l'impé ratrice.'J.° Janin fut poli, mais il dit à notre e) cellent confrère en lui montrant Mme J. Janin : « Tenez, donnez cela à Madame

) Le prince Demidoff. Celle cheminée, ornéede bronzes dor riches, maisun peu lourds, avait coûté, paraît-il, 40,000 franes.

(6) C'était celui où était mort Béranger. Il appar tient aujourd'hui au musée Carnavalet.

babiller un instant, pour écouter ensemble la chanson d’un bouvreuil ou pour regarder un nuage pareil à une ouate légère qui passe sur le fond bleu du ciel, au-dessus des platanes du petit jardin, si riant et si ombreux (1) ? »

« O grand Dieu ! disait Scaliger. Un jardin plein de fleurs, un cabinet plein de livres, c’est le paradis ! » J. Janin s'était fait le paradis de Scaliger. Les 4.000 volumes, tous d'éditions et luxueuses etrichement habillées, étaient sa passion ; sa bibliothèque comptait, à juste titre, parmi les plus riches de notre époque.

« Ses auteurs favoris, revètus de somptueuses reliures, — Horace en tête, Horace dans toutes les langues, dans toutes les éditions, sur tous les

gré votre peu de mérite, comme il vous a splendidement habillées, vous qui, par habitude,courez les rues en si piètre parure. Ah! remerciez le bon Janin qui, sachant que votre vieux père n'avait pas le moyen de vous attifer si richement, s’est chargé des dépenses de votre toilette et, malgré tant de gens intéressés à votre perte, a le courage de vous adopter et de vous défendre.Pareille générosité est rare aujourd'hui. Tout républicain qu'on m’aceuse d’être, assurez de ma gratitude le roi de la critique.

& BÉRANCER,

« Mai 1856. »

Le cabinet de

travail de

Jules Janin.

(D'après un dessin de ‘M. Ferdinandus.)

papiers, — lui font oublier parfois sa goutte opiniâtre ; il trompe sa douleur avec une ode; ses lèvres, qui s’ouvraient pour la plainte, ont murmuré une citation (2). » É

Jusqu'au dernier jour, Janin enrichit cette bi bliothèque ; ses amis s’y prètaient volontiers, du reste, et l’aidaient à satisfaire son culte.

C'est ainsi que le critique, possédant un exem-— plaire unique des Chansons de Béranger, celui-ci avait demandé à le voir et à l'emporter chez lui, Janin y consentit et quelques jours après le livre lui revenait, avec ces lignes de Béranger sur le premier feuillet :

« Mes chères filles, retournez chez celui qui vous a si généreusement accueillies. Voyez, mal-

(1) Alex. Piédagnel, loc. cit. es

(2) Ch. Monselet. Cette bibliothèque a été vendue. en 1877, Mme J. Janin n'ayant pas eu le temps de regulariser le don qu'elle voulait en faire à la bibliothèque de l’Arsenal.

Comme Janin avait envoyé à Henri Houssaye son Horace avec ces vers :

Toi qui marches vers les printemps Eclatants, Si loin de nos jours moroses, Prends nos fleurs, nos chansons, nos amours et [nos roses !

A son tour, Houssaye lui répondait en lui adressant l'Histoire d’Alcibiade (4) :

« À mon cher maître, Jules Janin, de l’Académie de Platon, de l’Académie d'Horace et de l’Académie française (2), H. H. »

Une fée charmante était la gardienne de ces merveilleuses collections. « Mme J. Janin complétait et animait son mari ; elle personnifiait à

(1) Le dernier article écrit par Jules Janin fut celui qu'il consacra ette œuvre de son filleul.

(2) Jules Janin y était entré en 1870, en remplacement de Sainte-Beuve.

ses yeux l’émulation et la récompense. Elle était le mouvement et la vie de ce joli chalet qui a reçu tant d’illustres visites, entendu tant de fines causeries, provoqué tant de poétiques ou dramatiques confidences (4). » J. Janin, du reste, se rendait bien compte de l'influence heureuse et capitale que sa femme avait prise sur lui. En 1860, sur l’exemplaire des Contes du Chalet, destiné à cette épouse modèle, il avait écrit :

Sur celte page blanche était la frêle image

Du toitoùs'al aient mes travaux et mes jours Mon bruit. une fumée ! et mon œuvre, un nuage. Mais je ne tiens qu'à vous, à mes chères amours!

Dans les premiers temps de son séjour à Passy et quand la goutte le laissait tranquille, Janin, partait de son pied. léger pour aller faire une lieue, autour du lac, au bois de Boulogr

Le reste du temps, il le consacrait à ses amis qui étaient surtout ses voisins(2):l’abbé Lamazou, qui fut curé d'Auteuil, puis évêque de Limoges; les Orfila, qui habitaient la Grande-Rue ; Lamartine, Béranger, Ponsard, l'hôte de Jules Janin (3), Gérard de Nerval, un voisin un peu forcé, celui-là (4), et ce brave homme qu'était Cuvillier- Fleury, et Berlioz, et Vaucorbeil, et Sarazate et et notre confrère Emile Ollivier qui venait d’épouser la fille de Listz. « J'étais, dit Louis Ratisbonne, qui habitait alors à Passy, un de ses plus fréquents visiteurs. On ne le dérangeait jamais. IL était tout de suite à vous, quelle que fût l'occupation au milieu de laquelle on le surprenait, »

Les voisins les plus proches étaient les châtelains de la Muette. « Nous venions, dit J. Janin, souvent dans les beaux jours, assister au coucher du soleil sur la terrasse italienne, admirant l’espace et les merveilles de la création divine, pendant qu’au salon voisin Listz ou Thalberg, dans une suite incroyable de fascinations, nous faisaient entendre, aujourd'hui le Don Juan, le lendemain la Vestale ou Fernand Cortex, ces œuvres magistrales de Spontini, le fils inspiré de la Muette, qui avait donné le signal à Meyerbeer, après l'avoir reçu lui-même du chevalier Glück.»

(1) Armand de Pontmartin. — Mme Jules Janin ne survécut guère que deux ans à son mari.

(2)I1 n'était pas jusqu'au bureau de poste où il

omptât des amis. Le 10 décembre 1859, il icrivait à M. Revilliod, de Genève; à propos d'un livre qu'il avait perdu : « Il est sûr et certain que la poste de Pa n'a rien reçu, car j'y suis bien connu et bien aimé. »

(3) Le pavillon Ponsard avait élé ac Janin pour y recevoir le poète malad smann, préfet de la Seine, autorisa non s la pose d'une plaque de marbre sur le pavillon mais ericore il déchargea des droits de voirie propriétaire, au sujet de cette pose, en considé tion de l'écrivain qu'elle commémorait. (Re gnement dû à l'obligeance de M. Clément Janin, pelit-neveu de Jules Janin.)

(4) Il était pensionnaire chez le docteur Blanche Un jour, il laissa sa carte chéz Janin avec ce mots Il fait si beau que l'on ne peut ni se rencontrer ni s'embrasser dans les maisons. Je v tâcher de rc r. Addio. » — Je ne rappelle qu pour mémoire la visite du perruquier Pâques, à qui Janin avait donné un livre avec cette dédicace : « M. Pâques a rasé Châteaubriand : il en rasera bien d'autres. » L'irascible Figaro voulut provoquer son client en duel. Mais M. Mar a déjà raconté cette amusante anecdote dans notre Bulelin.

eté par M. Haus- ‘ulement

Mais il y avait d’autres visiteurs, pourquoi ne dirais-je pas d’autres amis du chalet.C’étaient les pauvres. Jamais ils.ne frappaient en vain à la porte hospitalière et, voulant que, même après sa mort, ils reçussent un souvenir de lui, Janin légua à Arsène Houssaye le soin de faire publier, « au profit de ses pauvres », une œuvre posthume, la Dame à l’œillet rouge.

Hélas ! voici la guerre et l'insurrection. « Ce sont les canons, les obus, les bastions, les fossés, la mitraille et les mitrailleuses de la Commune, avec ces communards sanglants : Eudes, Duval, Bergeret, Gaillard, Mégy, le fameux Delescluze, tous ces enfants loqueteux du crime et du hasard Les oiseaux se taisent. Qui reconnaitrait la Muette en ces abîmes (1) ? »

Le pinson boude; le linot Ne dit mot ; Sait-on la cause de leurs peines ?

Demandez au corbeau trainard, En retard, Ge qu'il cherche encore sur ces plaines (2).

« Tant de ruines, dit J. Janin, et tant dé meurtres dans ce grand espace et tant de misères sur ces gazons ! Dans la sombre allée où se promenait Mgr l’Archevêque de Paris, sainte victime, à côté de son ami le vénérable curé de Passy ; sous ces ombrages où les deux rivaux Glück et Piccini, attendaient le bon plaisir de la reine, les brigands hurlaient le Père Duchéne et le Cri du peuple. Adventiet sicut latro.0 misère et profanation (3) ! »

Quant à Janin lui-même, on menaca ses livres. « Un Dieu, dit-il (4), m'a tiré de ce péril. Déjà la flamme et la torche étaient prêtes et mes livres allaient la danser, disaient les pétroleurs et les pétroleuses. Ah ! brigands, modérez votre joie, apaisez vos blasphèmes et portez à nos ennemis ces perfidies et ces mensonges ! Alors j'ai rassuré de mon mieux ces amis de toutes ma vie et j'ai rappelé sur les rayons rassérénés les œuvres bienveillantes. Voici comment je fus sauvé du désespoir suprême. »

C’en était fini des bonnes journées d'autrefois ; les amis avaient peu à peu disparu. Une génération nouvelle se levait qui respectait Janin, mais qui ne le comprenait plus. La maladie le rendait deplusen plusimpotent ;ilrestait toujours assis etil était forcé de nemontrer quedu gesteouduregardces chers livres qu'il ne pouvait plus atteindre. Le temps était passé où « il taillait les hautes futaies de sa fenêtre en lisant quelque chef-d'œuvre des anciens jours (5) », cueillant ainsi l'heure présente en s'égarant dans l'heure passée. Il gardait toujours son bon et limpide regard, tout plein de bonhomie narquoise,illuminé de ce sourire épicurien qui convenait au traducteur d'Horace ; mais il ne trouvait plus de joie que dans la conversation de ces grands amis qui s'appellent Bossuet, Corneille, Molière, Horace et Virgile.

(5) J. Janin.

Un matin, le 49 juin 4874, il dit à sa chère ND, de Passy, devant une affluence considérable,

Le chalet de Jules Janin et le bâtiment annexe : l'entrée, 11, rue de la Pompe, avant la démolition.

(Cliché de M. Thompson.)

compagne : « Je n’entends plus les oiseaux du jar- et, après la cérémonie, le corps ayant été déposé din! » Et, le soir, il n’était plus ! dans le jardin du presbytère, notre illustre con- i Trois jours après, on célébrait ses funérailles à frère Louis Ratisbonne parla, comme il sait le

faire, dù prince idéal et du Prince Charmant qui venait de disparaitre. Il loua son cœur, « ce cœur où n’était jamais entré une goutte de fiel, si bon, si cordial, si sympathique et, je dirai, si ingénu et si candide. Cest fini : nous ne presserons plus ta main ouverte,maître et ami chéri ! Nous n’aurons plus la caresse de ton beau et bienveillant regard ! Nous ne l’entendrons plus s'envoler de tes lèvres, ton rire frais et sonore ! Il s’est évanoui avec ta chanson, comme un chant d'oiseau de ton jardin. Mais ta chanson à toi laissera une trace. Elle plane au-dessus de ce cercueil où repose ton pauvre corps endolori, pendant que ton âme d’enfant et de poète est remontée aux étoiles...»

Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, notre Société, qui n'existait pas encore, à eu cependant la bonne fortune d’être représentée aux obsèques de Jules Janin par un de ses membres les plus éloquents. Ne vous semble-t-il pas qu'il y a là une rencontre bien curieuse et digne d’attention ?

Ne vous paraît-il pas que si J. Janin fut élevé à Saint-Etienne et sl dort à Evreux son dernier sommeil, c’est à Passy cependant que son nom restera pour toujours attaché ?

Celui qui, dans nos jours moroses, nous a rendu un peu de la joie et de la lumière du xvruf siècle, celui-là a vécu parmi nous ses années les plus heureuses et les plus fécondes.

Le chalet a été un lieu de pèlerinage pendant vingt ans; il est aujourd'hui consacré dans la mémoire des littérateurs, et quand on évoquera la figure souriante de J. Janin, ce sera toujours sous ces arbres ombreux qu'on arrache aujourd'hui, à travers ces allées embaumées, parmi le chant des oiseaux et le vol des abeilles murmurantes.

ANTOINE GUILLOIS

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