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JULES JANIN

Il y aura, le 49 juin prochain, vingt-cinq ans que mourait, tout près d'ici, celui qu’on à nommé le prince des critiques.

Le souvenir des hommes s’efface vite aujourd'hui et, dans notre Paris fiévreax, les demeures qu'ils ont aimées ne leur survivent pas longtemps.

C’est ainsi qu’en ce moment même la hache des bücherons et la pioche des démolisseurs s’attaquent avec rage aux arbres et au chalet de Jules Janin.

(1) Sophie Arnould, d'après sa correspondance el ses mémoires inédits, par Edmond et Jules de Goncourt.

(2) Jules Lemaître, Impressions de théâtre, L. VIT, De

(3) La plupart des biographies la font mourir en 1803.

(4) Conférence faite le { mars à la séance solennelle de la Société, par M. Antoine Guillois.

Ce serait là un sujet de tristesse profonde, s’il n’y avait, pour lutter contre les nécessités utilitaires de la vie moderne, des historiens, fidèles au clocher et au village, qui se sont donné la mission de rappeler et de ressusciter avec amour, parmi les souvenirs d'autrefois, les douleurs et les joies de ceux qui nous ont précédés sur le petit coin de terre où nous vivons à notre tour.

Aussi bien Jules Janin ne serait-il pas célébré comme il convient si nous nous attardions dans ces pensées mélancoliques ; « il était, suivant la parole de Platon, un rayon dans la rosée où jouent les cigales babillardes > et son joyeux regard, ennemi des larmes, nous blâmerait de continuer sur un pareil ton.

Jules Janin naquit à Condrieu, dans le Rhône, le 46 février 480%. Sa famille appartenait à la bourgeoisie ; son père était avoué à Saint-Etienne. Après des études commencées dans cette ville, achevées à Louis-le-Grand dans la camaraderie de Cuvillier-Fleury, de Lerminier et de Sainte-Beuve, le jeune homme dut donner, pour vivre, des leçons à 9 francs le cachet. C'était la misère, mais la misère embellie par la jeunesse et dont il a dit (1): « C'est l'espérance en sa fleur, ce sont toutes les émotions du cœur de l’homme, j'entends toutes les nobles et douces émotions réunies, entassées, florissantes et chantantes passions d’un jeune cœur. La jeunesse, c’est la misère folâtre, c’est le frais sommeil, e’est la santé qui vit de peu... La jeunesse, c’est la poésie éparse çà et là qui vous accompagne comme un parfum invisible ; elle se joue à votre chevet, elle s’assied à votre table, elle rit dans votre verre à demi plein ; c’est elle qui ouvre la porte aux créanciers avec son air madré et boudeur et qui le paie avec un sourire. »

Après des débuts au Figaro, qui lui avaient apporté la fortune, — il gagnait alors 50 francs par mois ! — il entra, en 4899, au Journal des Débats où il allait, pendant quarante ans, tous les lundis, prodiguer au public les dons les plus divers et les plus charmants.

IL faisait partie de la phalange romantique ; n’était-ce pas pour en voir de plus près les travers et les défants ? Son histoire de l’Ane mort et de la Femme guillotinée pourrait le faire croire, et nombreux sont, aujourd'hui, ceux qui ne voient, dans ce premier grand succès, qu'une plaisanterie et une douce critique.

Mais bientôt, son livre de Barnave et celui de la Fin d'un monde allaient montrer que Janin était capable d'aborder des sujets plus élevés et plus littéraires. Le xvm® siècle trouve, alors, en lui, un interprète qui le comprend, un artiste qui l’admire, un philosophe qui le juge. « Folies, spirituelles gaités, éclairs de génie et terrible coup de tonnerre final, tout y passe. L’enchanteur agite sa baguette et tout s’anime à l'instant (2).»

C'est à cette date, c’est-à-dire en 1839, que Jules Janin arrive pour la première fois à Auteuil. En hiver, il avait fréquenté à Paris, chez Mme Pradier, la femme du grand sculpteur et, l’été venu,

(1) Le Chemin de traverse.

(2) Jules Janin, par Alexandre Pié Paris, Jouaust, 1814.

il avait suivi ses amis dans la jolie maison qu’ils possédaient, à l'entrée de la rue La Fontaine, presque en face du chalet de Béranger et tout à côté de Musard, le fameux organisateur des bals de l'Opéra.

On s’amusait beaucoup chez ces grands artistes, car leur salon n’était ouvert qu’aux gens célèbres ou à ceux qui avaient plus d'esprit que les hommes célèbres. Janin, un jour, ou plutôt une nuit, déguisé en pierrot, y avait dit : « lei tout le monde est prince du sang. » Quant à la maitresse du logis, qui, dans ses fêtes, voyait défiler tout l'Ülympe du paganisme, elle se croyait en règle avec sa conscience quand elle avait mis sur ses cartes d'invitation : « La beauté est de rigueur. »

Marié le 46 octobre 1841, avec la fille du président Huet, J. Janin ne tarda pas à venir habiter Grande-Rue de Passy, dans une maison où, en 4764, Louis XV avait installé cette charmante et touchante apparition qui s’est appelée Mlle de Romans.

Cet ancien hôtel de la folie, qui n’a été démoli qu’en 1890, Janin l’avait acheté 90.000 francs ; mais c’était son beau-père qui les avait payés.

Janin était alors dans tout l’éclat d’une beauté qui est restée célèbre ; il était encore svelte et agile (4) ; ses cheveux bouclés, ses yeux noirs, profonds et malicieux, encadraient ou illuminaient son radieux visage ; comme Fantasio, il avait le mois de mai sur les joues et cette fleur de santé qui ajoute à la jeunesse et au talent comme un attrait nouveau par la séduction qu’elle inspire.

Là, sous les arbres, «vieux bonshommes encore raides etquiont conservé toute leur chevelure » (2), Janin se promenait en robe de chambre de molle ton blane, coiffé d’un bonnet de coton et toujours suivi d’un gros mouton, blanc lui aussi, qui ne le quittait jamais.

Au mois d'avril 1842, Arsène Houssaye et sa jeune femme arrivèrent à Passy, le soir de leurs noces ; après le diner, Mme Janin vint présenter aux jeunes époux, sur un plat d'argent, la clé de la chambre nuptiale; puis Jules Janin et sa femme donnèrent leur bénédiction aux mariés et retournèrent à Paris. « L'hôtel de Mlle de Romans, écrivait Arsène Houssaye à notre cher confrère, M. Mar, fut pour nous une des plus belles stations de notre vie. Le souvenir m'en est donc sacré. » Il y eut un épilogue qu’Arsène Houssaye n’ajoutait pas ; lors de [a naissance de son fils Henry, — l’académicien d'aujourd'hui, — Houssaye demanda à.Janin d’être parrain de l'enfant, et le critique y consentit.

En 1845, M. Huet loua son hôtel de Passy et Jules Janin quitta notre charmant village, mais non pas sans esprit de retour, puisqu'en 1854 il faisait l’acquisition, cette fois-ci définitive, du terrain de la rue de la Pompe, où l’on allait construire le chalet.

C'était une toute petite partie, — environ 1.100 mètres, — que le chemin de fer de ceinture avait détaché de l’ancienne Muette, celle de

(1) Plus tard, Jules Janin, élait devenu si gros que, lorsqu'il allait en Normandie, la Compagnie de l'Ouest lui aménageait un wagon spécial.

(2) J. Janin à Arsène Houssaye, 1844.

la régence et des derniers beaux jours de la monarchie. « Arbres sacrés ! Ils ont vu se promener sous leurs ombrages la reine de France Marie- Antoinette, et ce beau petit dauphin, le martyr, et Mme Elisabeth,une reine de France parla grâce, par la beauté, par la piété, par le malheur » (1). Bande de sable d’une apparence ingrate, terrain vague où ne poussaient que des orties, tout cela, six mois après était planté de tilleuls, de platanes et de paulonias. « Grâce à une couche épaisse de terreau, dit Philibert Audebrand, les fleurs poussaient avec une docilité sans pareille. IL y. avait de tout : des arbustes verts, des ‘azalées, des rosiers, de nombreuses variétés de tulipes. Le laurier-rose de l'Eurotas était ce qui dominait. »

une métamorphose, ce n'était pas à celle-là... Athènes a brisé en un jour les trois cents images d’airain qu’elle avait décernées à son tyran. Mais quelle main assez impie oserait briser une fleur ? Grâce à vous, Monsieur, me voilà tout simplement immortel.»

Si l’un de ses amis lui envoyait une table pour le jardin, Janin la plaçait « dans un angle enchanté, tout rempli de chansons et de feuillages. Un rossignol, caché dans l'arbre voisin, chante à ses amours les douces cantilènes du mois de mai ; le merle enjoué siffle,en sautillant, les hymnes da matin. C’est une fête en ce coin charmant, une fête qui ne s'arrête plus. Angelus ridet… Elle est bien là, ma table. Elle a pour perspective

Le chalet de Jules Janin à l’origine.

(D'après un dessin de Ferdinandus.)

Jules Janin, cependant, se promenait à travers ces merveilles, un bâton à la main,en pantoufles, en robe de chambre, le classique bonnet de coton sur la tête.

C'est que, par-dessus tout, il adorait la na ture (2), celui qui avait écrit à un horticulteur hollandais pour le remercier d’avoir donné son nom à une tulipe : « Certes, si je m'attendais à

(1) Les Contes du Chalet. par J. Janin, première nouvelle intitulée la Table ronde. À la date du 30 août 1864, J. Janin écrit à un de ses amis(V. : correspondance, publiée par Clément Janin) : «J'ai acheté une maison en face du chalet et je pourrai vous loger quand vous viendrez à Paris. » :

(2) Un jour, à l'un de ses amis qui venaitde lui re quelques pages d’un chef-d'œuvre du grand it dit: «Ah! que c'est beau!

st plein de so-

re siècle, J. Janin av Relisons cela, voulez-vous?

leil!»

un bouquet de vieux arbres, un chêne, un charme, un orme centenaire... Mes douze rosiers vont fleurir, ma violette se montre, à la coquette ; un brin d’ellébore que j’ai planté par une sage précaution grandit et me voilà rassuré contre ma propre joie. 0 surprise ! 0 bonheur ! mon aubépine est en fleurs !... Dans un petit bassin, l’eau claire danse et chante, O fons Blandusiæ !.. Vous verrez à droite, ajoute-t-il, un mélèze odorant ; vous trouverez à votre gauche une forêt de pins, telle qu'on en voit guère que dans l’ode amoureuse où les pins et les framboisiers aiment à marier leur ombrage fraternel ! Il y a tant d'arbres dans mon enclos de 4.100 mètres que je n’en sais pas le nombre, et celui-là m'embarrasserait beaucoup qui me demanderait le nom de ces jeunes écorces où rien n'est gravé, pas même le doux nom d'Amaryllis, »

Et, tandis que les arbres poussaient et transformaient en allées ombreuses les aridités d’autrefois, deux architectes, Seiler et Godde, érigeaient ce chalet admirablement sculpté, moitié sapin et moitié chêne, qui rappelait aux promeneurs et la Suisse et l'Alsace.

Sur la façade du nord, Janin avait fait graver ces deux vers du vieux Régnier :

Et que Dieu nous préserve, en ce bas monde,

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