LE MONUMENT DU TSAR
Le sablier de la vie lentement se déverse inépuisable. Les jours succèdent aux jours, douloureux ou glorieux, se voilant ou s’auréolant selon qu'ils furent sombres ou joyeux. Dans ces jours gais, ces jours d’apothéose, nous retrouvons la matinée du 6 octobre 4896, où le peuple fran çais, vibrant d'émotion, attendait, à la gare du Ranelagh, l’arrivée des souverains russes.
A la gare, spécialement construite par M. Scellier de Gisors, architecte du Sénat, on avait édifié un are de triomphe enjolivé de draperies jaunes, orné des drapeaux nationaux des deux pays alliés et amis.
Tous les cœurs battaient à l'unisson, le canon tonnait de minute en minute, le clairon sonnait au champ; et quand l'empereur et l'impératrice , après avoir pris pied sur le sol parisien, en passant sous cet arc de triomphe, disparurent vers la porte du Bois, emportés dans la daumont de Félix Faure, ce fut dans la foule une minute indescriptible d'émotion. Minute qui restera éternellement gravée dans la mémoire de ceux qui assistaient à cette inoubliable arrivée.
Pour fixer à jamais dans l’histoire ce souvenir, la Société historique d'Auteuil et de Passy sollicita du conseil municipal l'autorisation d'élever, au Ranelagh, un monument dont l'auteur était le sculpteur Gustave Michel ; ce monument devait être placé au croisement de la chaussée de la Muette et de l'avenue Prudhon, en face de l’emplacement de la gare construite pour la réception des souverains. Ce fut à la suite d’une visite de M. Formigé sur les lieux, que cet emplacement fut choisi et accepté par l'artiste et la Société.
A propos de la prochaine arrivée du tsar, on a beaucoup-reparlé de sa première visite à Paris, et l'idée du monument commémoratif a repris corps : seulement, comme le conseil municipal à changé depuis, ce qui fut rejeté hier à des chances d'être voté demain.
Voulant savoir, à ce propos, ce que comptait faire la Société historique d'Auteuil et de Passy, nous nous sommes rendu à son siège social — à la mairie de Passy.
MM. Doniol, Potin, Gaston Lemoine, qui en font partie, ne se réunissant que tous les 30 de chaque mois (1), nous nous sommes donc adressé en particulier à M. Doniol, afin qu'il voulût bien nous renseigner.
— L'historique de ce monument, nous dit-il, oh !ilest bien simple. Vous savez que, le 30 septembre 4896, la Compagnie de l'Ouest fit abattre, sur une longueur de 160 mètres, la palis-
(1) C'est le 12 et non le 30 qu'ont lieu les réunions mensuelles ciété historique d'Auteuil et de P pas de séance pendant les mois de vacances (août el septembre).
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sade séparant la promenade du Ranelagh du trottoir, de la gare de Passy, afin d'établir le pavillon de réception où le tsar Nicolas IL et la isarine débarquèrent le 6 octobre pour faire leur entrée triomphale à Paris, en passant par le bois de Boulogne, auprès du château de la Muette, où la duchesse de Berry avait reçu, en mai 4717, Pierre le Grand.
« La conservation des monuments et souvenirs historiques du XVI° arrondissement est un des buts que la Société historique d'Auteuil et de Passy se propose d'atteindre ; c'est par Passy que Nicolas IL était entré dans Paris ; il était donc bien naturel que la Société pensât qu’elle devait prendre l'initiative d’ériger au Ranelagh un monument commémoratif de l’arrivée de l’empereur ct
de l'impératrice de Russie. Nous fimes donc des’
démarches dans ce but auprès du maire et des quatre conseillers municipaux du XVI° arrondissement, leur demandant d'appuyer le projet dressé par l’éminentstatuaire M. Gustave Michel, qui est membre de notre Société et qui se déclarait tout disposé à lui prêter son concours avec le plus grand désintéressement.
« Après une réunion tenue au Ranelagh, le 5 avril 4897, en présence de M. Formigé, architecte de la Ville, MM. Gustave Michel, Laffite, et Ch. Dupuy, architecte, délégués de la Société, étaient tombés d'accord avec M. Formigé pour demander au conseil municipal une place sur la pelouse angulaire qui se trouve au croisement de la chaussée de la Muette et de l'avenue Prudhon.
« L'autorisation du conseil était nécessaire, puisque tous les terrains sur lesquels le monument pouvait être érigé appartiennent à la Ville.
« Dans la séance du 24 avril 1898, M. Le Breton, rapporteur de la troisième commission, proposa d'accueillir favorablement la demande de la Société et d’ériger un monument sur les pelouses du Ranelagh, à l'emplacement indiqué par M. Bouvard, directeur administratif des services d'architecture et des promenades. Il était entendu que la quatrième commission serait appelée à statuer sur l'esthétique du monument avant son exécution.
« (Ces conclusions furent adoptées, mais le 96 avril 1898 le conseil municipal décida qu'il apposerait lui-même une simple plaque. Tout était changé. Cependant, la question revint sur le tapis le 25 mai 1898 et, après une séance orageuse du conseil, M. Levraud déclara qu'il ignorait combien de temps le fait qu'il. s'agissait de commémorer aurait une influence sur les événements ; qu'en conséquence il fallait s'opposer à ce qu’une Société particulière, pouvant réunir des fonds considérables, élevât un monument de gloire en l'honneur du tsar, monument qui, selon lui, plus il serait imposant, plus il serait disproportionné avec l’événement dont il s'agissait de consacrer le souvenir. L’érection du monument ne fut pas votée.
« Malgré tout, la Société historique n’abandonna ni ne perdit de vue son projet; elle se féliciterait aujourd'hui de le voir aboutir avec son caractère purement historique, patriotique et local, en dehors de toute visée politique.
« Elle recommence et continue même ses démar-
ches ét elle espère que le conseil municipal actuel lui permettra de réaliser son projet ancien. »
L'auteur du monument, M. Michel, que nous avons été consulter également, nous donne les mêmes explications que M. Doniol en ce qui concerne l’ancien conseil municipal ; il nous avise que la Société d'Auteuil et de Passy compte bien pro fiter des événements actuels pour se ressaisir de son idée et y intéresser l'opinion, qui lui a toujours été sympathique et favorable.
Quant au projet, il n’a pas été modifié. Le monument représentera une jeune femme personnifiant l’histoire contemporaine. Elle tient dans sa main gauche les drapeaux unis de la France et de la Russie, dans sa main droite, le stylet avec lequel elle vient d'inscrire sur une pierre commémorative la date de l’arrivée à Paris du tsar et de S. M. l'impératrice de Russie.
— Je l'avais vêtue, nous dit M. Michel, d’une robe rappelant le costume moderne, une grande écharpe volante reliait l'ensemble de la pierre commémorative et donnait à la figure un aspect plus décoratif, plus allégorique. Comme seul ornement, la jeune femme porte à son corsage une branche d'olivier, symbole de la paix. La physionomie de la tête est calme et sereine ; elle semble être empreinte d’une expression de satisfaction; elle se détache en lumière dans les plis agités des drapeaux.
Espérons que le monument si vraiment beau de M. Michel pourra bientôt, cette fois, trouver sa place au Ranelagh. La journée du 6 octobre 1896 n’est oubliée par personne; elle garde son joli parfum du souvenir et est au fond de tous les cœurs.
Aux âmes vraiment sensibles, les espérances du lendemain ne font pas oublier les saintes joies de la veille.
Le 18 septembre 1901 ressuscite le 6 octobre 1896. L'un est la consécration de l’autre. Le monument du Ranelagh doit vivre plus que
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