AU POINT-DU-IOUR, À AUTEUIL, A PASSY ET AU TROCADÉRO
Dans un récent article, notre éminent collègue, M. Aug. Doniol, a ditun mot, en passant, des dégäts essuyés par le pont-viaduc du Point-du-Jour en 1870-1871. Nous avons eu l’idée de rechercher, pour les consigner ici, les détails des désastres éprouvés par notre arrondissement, et nous les empruntons à une brochure de 1871, signée John Motlu, qui reproduit des articles parus dans le Moniteur universel.
Nous signalons à l'avance quelques naivetés d'expressions qui proviennent, sans doute, d’une description improvisée un peu hâtivement. Nous avons retranché tout ce qui nous a paru avoir le caractère d’une discussion ou d’une appréciation politique, et nous nous sommes borné à emprunter le document matériel, en citant purement et sim plement.
Il était réservé aux quartiers situés entre le
386 HISTOIRE DU XVI Point-du-Jour et la porte des Ternes de souffrir plus que toute autre partie de la capitale.
Après avoir dû subir l’humiliation de l’occupation prussienne du 4% mars, l’insurrection à fait fondre sur ces localités les plus grands fléaux.
Pour moi, qui ai visité pendant vingt jours consécutifs tous les endroits désolés, je puis afirmer, sans crainte d’être démenti, que les désastres que j'ai décrits dans Le Moniteur universel des 14, 15, 17, 18, 19, 20, 93 et 95 juin ne sont rien proportionnellement à ce que je vais chercher à raconter.
Je n’exagère nullement, comme cela pourra paraitre, mais j'avoue qu'il y a des choses dans leur horreur, si affreusement curieuses à voir, que si, au lieu de les avoir vues moi-même, elles m’eussent été racontées, j'aurais cru qu’elles étaient le produit d'un cerveau surexcité par des souffrances morales provenant du séjour dans les lieux ayant servi de théâtre aux combats acharnés qui ont porté le deuil dans tant de familles et accumulé tant de ruines.
— Jei suit une dissertation sur les dégäts et désastres de Saint-Cloud, imputables les uns aux Prussiens, les autres au Mont-Valérien. Il nous parait préférable de la passer. Ceux de nos collègues qui voudraient y recourir la trouveront dans nos Archives.
Le magnifique viaduc du pont du Point-du-Jour jusqu'à Auteuil a été dans tout son parcours fortement endommagé; des milliers d'obus ont fait sauter le roc, partout on voit les brèches causées par les gros projectiles, et les parapets du sommet ont surtout été fort endommagés.
Les maisons du Point-du-Jour jusqu'à la rue Molitor ont été atteintes par les projectiles ; il y a du mal, mais ces dégâts ne sont rien en comparaison du spectacle affreux qui s'offre aux regards depuis les rues Molitor et surtout Michel-Ange. Les maisons du Point-du-Jour ont été préservées par Le viaduc, aussi nous ne nous y arrêterons pas beaucoup.
Nous irons tout de suite à Auteuil.
Il faut pourtant s'arrêter au chalet de l’Acacia, chez Mme Philippe, cantinière du 12° bataillon de la garde nationale, qui était au combat de Buzenval. C’est elle qui a soigné, dans ses derniers moments, le brave capitaine de la 4" compagnie, M. Ersan (1), tombé sur le champ d'honneur.
Mme Philippe a cessé d'être cantinière du 72° dès l'avènement de la Commune. Ce bataillon, ainsi que le 38°, ont toujours refusé leur concours aux communeux ; quelques hommes seuls se sont laissé gagner. Les commandants des ces deux bataillons étaient MM. Lavigne et Bouteiller, deux noms bien assortis.
Mme Philippe a reçu la médaille militaire qu’elle a bien méritée ; elle jouit de l’estime de tout le monde à Auteuil.
Suivant le boulevard Excelmans (2), je trouve à gauche, près de la rue Michel-Ange, le cimetière
{) Nous pensons que ce nom doit s’écrire Hersent.
(2) Exelmans,
d'Auteuil ; le champ du repos n’en a guère joui. Quelle désolation ! on ne se croit plus à Paris; celui qui a vu, il y à un an à peine, ces lieux charmants, ces propriétés coquettes, ces routes bien entretenues, cette propreté qui était le mérite de l'administration Haussmann, et qui ne rencontre autour de lui que désolation, croit être sous l’elfet d’un songe affreux, ce n’est que ruines.
Les murs d'une grande propriété à côté du cimetière ne sont plus que des amas de décombres. Et le cimetière? Renversé, bouleversé, tous les arbres qui existaient abattus, brisés; une plaine déserte sur laquelle s'élèvent les ruines de la maison Bourgeois, et plus loin sur la droite celles de la caserne des douaniers.
— Après quelques détails sur la lutte soutenue dans le cimetière, John Mottu continue, en disant que, pour Auteuilcomme pour Neuilly, c’est presque maison par maison qu'il faudrait décrire les désastres.
Presque toutes les maisons ont souffert, même Sainte-Périne et Chardon,.…. et cependant elles sont bien éloignées des fortifications.
C'est de la place de la gare d'Auteuil que je yais chercher à décrire les désastres qui, sur un théâtre plus restreint, commenceront à donner une idée de ceux de Neuilly.
L'horrible est comme le beau : quand on voit quelque chose de superbe on s’y habitue et ce qui vous paraissait joli a cessé d’attirer votre attention toujours désireuse de trouver le mieux.
Il en est de même de l’horrible, quand on contemple les ruines de la porte d'Auteuil et celles de l'avenue du Roule.
— Suit une énumération rapide de noms de rues de Neuilly.
Il faut surtout entendre les récits émouvants de ces pauvres malheureux qui ont passé tant d'heures d’angoises duns les journées des 20 et 21 mai; le décrire est presque impossible, il faut les entendre raconter dans toute leur horreur de vérité et avec l'accent de la douleur subie et non contemplative.
Les maisons de la porte d'Auteuil me font l'effet d’avoir été mises dans une de ces machines centrifugesgigantesques dont on se sert dansles raflineries et qui, faisant un nombre de tours considérable à la minute, mélangent et remélangent les matières qu'elles contiennent.
Je me sers de cette comparaison pour chercher à décrire ces scènes de désolation qui seront sans doute présentées plus tard dans quelque travail sérieux par quelque écrivain de mérite (1).
— Suit une description des angoisses des gens réfugiés dans les caves; on donne le nombre des canons tirant sur Auteuil, la quantité de coups tirés, le calibre des pièces de marine. Il y a eu sur Auteuil un fyphon de mitraille et d’obus. L'auteur donne des conseils sur la meilleure manière de répartir les fonds de secours. IL dit la
. (1) On sait que Maxime du Camp, de l'Acadériie française, a écrit sur la Commune.
situation difficile des habitants d'Auteuil, qui avaient fait partie des 38° et T2 bataillons, au milieu des combattants de la Commune, etilrevient enfin aux dégâts matériels.
Dans les décombres des maisons se trouvent mélangés tous les morceaux de fer provenant des belles portes et grilles d'Auteuil qui ont été brisées morceaux par morceaux et lancées au milieu des plätras. De ces belles portes il ne reste plus que quelques barreaux contre les murs du bastion n° 3. — Cest de la place qu'occupait la gare qu’on embrasse bien les désastres.
Rue Chanet (1) ou de l’Alma, à droite, c’est là que se trouvent les bâtiments du dépôt de la Société des Omnibus, tout découverts (2), mais préservés par Le viaduc.
C’est dans cette rue, au n° 7, que se trouvait, au centre d’un superbe jardin, l'habitation de Casimir Périer, incendiée et détruite avec tout son mobilier. Il ne reste de cette belle demeure que les arbres et la superbe grotte en tuf et stalactites.
Les restes des n°5 11 et 14°is sont curieux à voir par un temps un peu sombre, au coucher du soleil; d’une maison ayant 12 fenêtres sur sa façade, il ne reste que le grand mur mitoyen, mais contre lequel aucune construction n’était appuyée ; le mur avait été peint en vert-bleu, et, lorsque le jour baisse et qu’un rayon de soleil se fait voir, ce grand mur fait l’effet d'un nuage bleu.
Les n°5 67 et 79, dans la Grande-Rue, en face de la porte d'Auteuil, pourront être réparés sans faire de construction nouvelle; ils ont été préservés par d’autres maisons ; tout autour ce n’est que ruines.
Les dégâts dans la rue principale conduisant à la rue La Fontaine vont jusqu’à la maison du prince Pierre Bonaparte qui a été incendiée par les fédérés ; c'était là que se trouvait leur grand étatmajor.
Les visiteurs habituels de Passy apprendront avec plaisir que la belle villa Caprice, propriété de M. Karfonkel, est intacte : on s’arrêtait avec tant de plaisir devant ses grilles élégantes pour jeter un coup d’œil sur les admirables massifs de fleurs, toujours si bien entretenus.
La rue Erlanger a été bien épargnée; ce n’est pas à dire qu’il n’y ait pas beaucoup d'habitations qui, en apparence, sans grands dégâts à l'extérieur, en ont suflisamment à l’intérieur ; de ce nombre est celle de feu Ponson du Terrail, portant le n° 11.
Rue Molitor, on a déjà réparé la maison du capitaine de la 4*° compagnie du 72° bataillon de la garde nationale, M. Ersan, tué à Buzenval.
Comme il y a un Dieu pour les ivrognes, il est certain qu'il y en a un pour les statues, clochetons et en général pour ce qui, le plus fragile ou en vue, devrait être plus facilement atteint. Ce qui me le fait dire, c'est que les réservoirs et colombier très élevés de la propriété de Mme Lecomte ont été complètement épargnés ; c’est une fort jolie construction et très en vue. Par contre la maison d'habitation est incendiée.
(1) Chanez.
(2) On a, sans doute, voulu dire :
pour les assiégeants.
très visibles
on onto
La rue Poussin jusqu'au marché est détruite.
C'est du n° 15 de cette rue. à l'entrée du boulevard Montmorency, que l’on voit de grands désastres, notamment des n° GA à 73. Les nos 35 à 59 du même boulevard sont à peu près intacts. Je ne veux pas dire qu'ils ont été épargnés à l’intérieur, mais les carcasses des habitations sont entières.
Ce boulevard Montmorency, autrefois si coquet, a bien souffert ; les n°° 21 à 33, qui se trouvent derrière la caserne du bastion 61, sont plus ou moins des ruines (1).
Le n° 27, propriété de M. Salles, est complèment écroulé et incendié : ce qui lui a valu cette gracieuseté des communeux, c'est qu'il avait, m’a-ton assuré, 1.200 bouteilles de vin dans sa cave. Après les avoir bues, ils ont pensé n’avoir rien de mieux à faire qu’à brûler la maison (2).
Le boulevard de Beauséjour est moins maltraité que le précédent, au moins quant à l'extérieur.
Passons devant la villa Rossini, à la porte de Passy; demain je raconterai ma visite dans cette propriété en même temps qu’au château de la Muette et dans la magnifique habitation de Mme la duchesse Riario-Sforza, au boulevard de l'Empereur. J'y ai vu tant de belles choses et recueilli tant de renseignements intéressants, qu’il ne faut pas couper le récit de mes visites dans ces trois endroits.
L'angle de l'avenue Ingres et du boulevard Suchet est une propriété de la Ville de Paris, qui n'est pas trop endommagée. Le n° 8, à côté, a une forte brèche ; le reste de la maison est intact, et il en est de même à l'extérieur des n°° 6, 4 et 2.
Le n° 1 est endommagé ; mais des trois enfants porlant une corbeille de fleurs placés au centre de la façade, sur la corniche, un seul a le genou droit un peu touché, et les guirlandes de fleurs srulptées sont intactes ; ce sont sans doute les armoiries du propriétaire, qu'on m'a dit être M. Fleury.
Le n° 3, un atelier de sculpteur, contient trois corps de bâtiments, dont un incendié.
Le n° 5 est une habitation démolie par les obus.
Les n°s 15, 17, 19 et 91, assez endommagés.
Quant aux autres numéros ils ont des dégâts.
Les portes de Passy et de la Muette ont leurs portails en fer et grilles endommagés, mais non enlevés.
Avenue de l'Empereur (3), le n° 182 est démoli par les obus. Le 180 est incendié complètement. Le 176 a reçu des obus.
Passy, dans ses charmantes villas, réunit de grands noms, de grands artistes, des hommes de talent, commeécrivains, industriels, ingénieurs, ete,
Rue de la Tour, n° 159, tout à côté du boulevard de l'Empereur, est la belle habitation de
(1) Le n° 29, notamment, a plus souffert de la Commune que du siège. Le propriétaire venait de sortir de son cabinet de toilette, lorsqu'il y tomba un obus tiré de Montrelout et qui fit écrouler une partie de la maison, heureusement sans accident de personne.
(2) Il est possible que le 27 ait é brûlé ; mais l'incident I bouteilles doit s apporter au 29, que les fédérés avaient respecté (N. d. S. G:).
(3) Avenue Henri-Martn aujourd'hui.
M. Yvon (1). Ce grand peintre vient d'y passer trois jours pour constater tous les dégâts. Sa maison a terriblement souffert, et les pertes des objets d'art sont grandes. M. Yvon n’était pas à Paris ; il habitait Londres dès l’ouverture de l’exposition et les importants ouvrages qu’il y a entrepris ne lui ont pas permis de rester longtemps ici. Le n° 150, propriété de Mme Claude Vignon, est endommagé ; il en est de même du 148, à M. Chesson (2), l'ingénieur habile qui, pendant le siège, avait établi des moulins à la gare d'Orléans pour nous préparer la fameuse farine des brioches Ferry ; il est probable qu'il aurait préféré employer ses meules à quelque chose de mieux.
Le n° 146, propriété de M. Bouffard, en face des jardins de la ville de Paris, a eu son premier étage incendié le vendredi 49 mai.
Les n°s 195, 134, 136, 144, 146 de l'avenue de l'Empereur ont tous été endommagés. Les arbres, candélabres de cette avenue sont intacts.
La batterie fédérée placée au Trocadéro a occasionné les dégâts en forçant le Mont-Valérien à rompre le silence ; ils ne sont pourtant pas grands, et les murs neufs du cimetière de Passy ont été fort peu endommagés.
Nous avons résumé précédemment les désastres et les dégâts matériels occasionnés par la Commune dans le quartier d'Auteuil et du Point-du- Jour. Nous n'avions pas alors en notre possession les photographies qui en reproduisent les navrants détails, et que notre collègue, M. Lucien Hervé, a bien voulu offrir gracieusement à nos archives. Nous pensons qu'il suflit qu’on puisse aller les y consulter ; et, si l’histoire nous oblige à enregistrer tous les événements qui se sont accomplis dans notre arrondissement, nous sommes moins disposé à reproduire au Bulletin les vues mêmes prises en des journées néfastes sur lesquelles l'oubli et le pardon sont depuis plus de vingt ans descendus.
La Porte-Maillot, qui forme la limite de notre territoire, nous appartient un peu, tout au moins par moitié; consacrons-lui quelques lignes.
Les maisons près de l’enceinte étaient entière ment détruites, écroulées ou incendiées. La volée des obus y avait été aussi formidable qu’à Auteuil, parce que les postes fédérés y étaient nombreux et compacts. La seule batterie de Montretout avait ruiné la porte d'Auteuil; les trois batteries du château de Bécon, de Courbevoie, du Mont-Valérien, avaient laissé de la porte Maillot quelques débris sur place, bien que les grilles de fer eussent pour la plupart volé en éclats. Les remparts étaient très endommagés.
De nombreux ébranlements avaient été causés dans les rues voisines par l'explosion qui avait fait sauter le tunnel de la gare; la tranchée à travers l'avenue de la Grande-Armée s’étalait
(1) On sait que la rue de la Tour, comprise entre l'avenue Henri-Martin et le boulevard Lannes, s'appelle maintenant rue Adolphe-Yvon. (2) M. Cheysson, de l'Instilut, membre de Ja Société.
béante, sur la ligne de Ceinture. C'était sur ce point, en effet, que les assiégés redoutaient le plus l’effort des troupes de Versailles.
J'arrive à Passy. Je ne dirai rien des dégâts de la Muette, dont M. F. de l’Église a parlé dans ün autre article. Visitons le Ranelagh et, en premier lieu, la maison habitée par la veuve de Rossini, ou, pour mieux dire, abandonnée par elle.
Déjà, l'hiver précédent, les francs-tireurs de la Seine avaient imprimé de sensibles traces de leur passage. Les réparations étaient à peine achevées que la Commune était déclarée. Elle devait laisser la maison de Rossini percée à l'extérieur de vinotcinq trous d'obus. On les comptait. Au dedans, seule la chambre de Mme Rossini demeurait à peu près intacte ; mais le reste était à claire-voie, et du rez-de-chaussée, à travers le crible des parquets, on apercevait la toiture. Le carrelage du corridor avait disparu, et, dans la chambre du maitre, il ne restait que la rosace centrale. Les peintures du grand salon avaient peu souffert, bien que sept obus y fussent tombés ; par un hasard aussi heureux qu’extraordinaire, tous, en venant du ciel, — manière de parler — étaient passés par l'ouverture fuite par le premier, mesurant environ 4,50 carré. Les domestiques chargés de garder la maison, et qui ne l'avaient pas quittée, s'étaient réfugiés au sous-sol. Ils en étaient quittes pour la peur ; mais leurs alarmes avaient dû être grandes : deux obus, éclatés au rez-de-chaussée, avaient crevé la voûte de la cuisine et de l'office.
Les arbres fruitiers du verger, que Rossini soignait avec amour, étaient saccagés. Il aimait non moins les statues qu'il avait fait placer dans des massifs de rhododendrons. L'une d’elles avait dispersé ses membres aux quatre coins de la villa, et la tète en était réduite en poussière. Les obus avaient labouré le gazon, fracassé le grand bassin de la fontaine, heureusement en épargnant les trois statues qui soutenaient la vasque centrale. Enfin, dans le pavillon mauresque, le Danseur ne dansait plus que sur la jambe droite, et les castagnettes de la main gauche avaient été, ainsi que les doigts, rejoindre la jambe absente du même côté. Le bonhomme riait néanmoins, stoique dans la douleur. Mme Rossini put lui rendre une jambe, des doigts et des castagnettes : je ne sais s’il en rit encore. Si celui qui nous à donné l'admirable orage de l'ouverture de Guillaume Tell avait entendu la tempête de fer et de feu où sombrait sa maison, quelle page musicale il eût écrite !
L'ancien village de Passy fut, en réalité, peu atteint et il faut se défier, quand on les relit, des exagérations des journaux de l'époque. Reconnaissons toutefois que la chaussée de la Muette fut plus éprouvée que les rues intérieures : elle était aussi plus en vue, et les projectiles déviés qui ne tombèrent point sur la Muette ou sur le Fleuriste, furent pour elle. Les immeubles portant alors les n° 9, 40, 12, 43 et 14 eurent assez fort à se plaindre. Rue Largillière, n° 7, dans la cour, les Naufragés (1) d'Etex, groupe de grandes proportions, ne furent pas touchés. Ils avaient survécu, intacts, au siège, aux trois jours de l'occupation
(1) Is avaient figuré à l'Exposilion universelle de 1867.
allemande; enfin à la Commune, impaudi, à travers ces terribles et angoissantes journées où tant d'âmes murmurèrent le sunt lacrymæ rerum.
Dans le voisinage, je veux dire les rues Largil- Jière, Mozart, de la Pompe, de Passy, de l’Annonciation, franklin, Nicolo et quelques autres, on ne relevait que quelques traces de projectiles. Ce qui ne veut pas dire que les habitants n'aient pu éprouver les plus grandes anxiétés.
Le Fleuriste etles Serres de la Ville de Paris, dont le directeur était alors M. Rafarin, n’avaient pas été épargnés et faisaient partie de la zone de Passy vraiment désolée. Les collections d’azalées, de camélias, de palmiers n'avaient pas eu trop à se plaindre, relativement; mais sur les trenteneuf serres existantes, trois seulement (Â) avaient échappé aux projectiles : 2.011 mètres carrés de vitres étaient brisés. On estimait à près de 30.000 francs les réparations de vitrerie et de serrurerie. Les châssis de couches, quarante-cinq cloches avec leurs boutures étaient en miettes.
Près de 4.000 plantes étaient détruites, parmi lesquelles, il est vrai, beaucoup de petites (2); comme grosses plantes, il n’y avait que 42 camélias et 45 grands azalées du jardin d'hiver, 65 palmiers, À grand araucaria, 2 dracænas de 5 mètres, et diverses grosses plantes. IL fallait se féliciter de n'avoir pas perdu plus de plantes de prix.
Un récit de 1871 rapporte les curieux effets suivants :
Au centre de la serre chaude des palmiers se trouvait un bassin de 7",20 de profondeur, supportant des traverses en fer sur lesquelles étaient placés, dans des caisses de 100 kilos, des pandanus à lames de 3 à 4 mètres de longueur. Un obus, après avoir ra-é le chalet Lamartine, effrité le mur mitoyen, tomba au bord du bassin ; l’eau, soulevée, enleva les caisses à 6 mètres ; la pression de l'air ouvrit les châssis de la serre, qui livrèrent passage à l'eau, se refermèrent sur les feuilles de pandanus, dont les caisses retombèrent. Le mème obus renversait la caisse de 200 kilos d’un superbe cycas et la portait à 3 mètres de distance, — Un second obus, après avoir traversé un pavillon dans une propriété voisine, faisait dans le mur de clôture une large brèche et venait couper, dans la serre froide des palmiers, un grand chamerops, 2 gros dracænas, et n’éclatait pas. — Un troisième obus traversait la serre de fougères et allait éclater dans la tranchée de la Ceinture. Enfin, un quatrième obus tombait dans la serre qui avait abrité l'aquarium à l'Exposition de 4867, y éclatait et la déshabillait de toutes ses vitres, sans endommager les ferrures.
Revenons à l’avenue de l'Empereur (3), sur laquelle finissait notre première promenade et qui doit à la batterie placée au Trocadéro d’avoir gravement souffert.
La propriété habitée par Lamartine comprenait, croyons-nous, l’espace de terrain construit aujourd’hui et supportant-les immeubles n°s 407
(1) Parmi ces trois-là figurait heureusement la grande serre aux camélias.
(2) Notamment une très belle collection de calladiums.
(3) Les récits de l'époque disent aussi :
levard de l'Empereur.
bou-
à 411 de l'avenue Henri-Martin: le fond regardait le château de la Muette. Elle était entourée d’une balustrade (1) en fer, recouverte de lierre. La maison d'habitation avait l'aspect d’un chalet. Elle était occupée par l'état-major fédéré et soixante-deux artilleurs. Le premier obus qui tomba les fit déloger en hâte. Traversant le mur, il brisa la porte d'entrée et les cloisons des quatre pièces du rez-de-chaussée. Par miracle, la che minée du grand salon resta intacte ; celle du petit salon n'eut qu'un angle brisé ; les peintures sur porcelaine ou faïence étaient sauves. Le cabinet de travail du poète n'était que légèrement endommagé ; la salle à manger, attenante au chalet, fut préservée. Il en fut de même, au premier étage, de la chambre où Lamartine était mort. Dans la chambre voisine, celle de sa nièce, un obus traversa le dossier d’une chaise, le panneau du pied du lit et s'enfouit dans les matelas sans éclater ; les autres pièces étaient mitraillées. En résumé, 5T obus étaient tombés dans la propriété : 53 avaient percé dans la balustrade 20 trous du côté de la Muette et 33 sur le boulevard de l'Empereur ; 4 seulement étaient tombés sur le chalet, dont 1 sans éclater. Ce qui explique que le visiteur du 18 juin 1871 ait pu voir encore et décrire les œuvres d’art, la plupart dues à Mme de Lamartine, qui ornaient la demeure.
Malheureusement, on avait à déplorer la perte d'une grande toile, Tempête en mer, et celle de la principale œuvre de Mme de Lamartine, la Vierge aux raisins, brûlée aux trois quarts par les obus.
A côté, en remontant vers le Trocadéro, se trouvait la propriété dela duchesse Riario-Sforza, sœur de Berryer, veuve en premières noces de M. Janson de Sailly. Elle portait le n° 433 du boulevard de l'Empereur. Le petit palais était bâti sur un emplacement créé par l’ouverture du boulevard, en avant des maisons de Fiorentino et d'Yvon. La grille de clôture montrait trente ouverures dans ses barreaux brisés. L'un des deux lions en bronze des massifs de l'entrée avait le
flanc ouvert par un éclat de projectile. Au fond
du jardin, la salle de théâtre, appuyée à la maison de Fiorentino, dont les pièces du rez-dechaussée servaient de foyer, avait reçu trois obus et l'un de ses lustres était en morceaux. Un iosque mauresque avait sa couverture traversée et ses glaces brisées. Le pavillon chinois avait été transpercé par cet obus qui était allé ensuite produire un si curieux effet dans le bassin de la serre de Ja Ville. Les volières n'avaient rien eu, non plus que les stalactites de la voûte d'entrée. Mais le mur de l’ancien atelier d'Yvon était éventré. Cet atelier avait, pendant le siège, servi d’ambulance, avec chapelle et pharmacie.
Dans le palais, les statues du péristyle étaient intactes ; la statue lampadaire de l’escalier n'avait été que frôlée par un éclat qui était allé s'incruster dans le mur. Les obus, en éclatant sur le balcon, avaient brisé les vitres de la salle de billard,sans produire d'effet sur les glaces des angles. Une glace sans tain, posée entre les salons, sur deux cheminées jumelles, avait une ouverture de la
(1) C'est le terme du récit original.
grandeur d’une pièce de 5 francs en argent, d'où partaient des brisures régulières en rayons.
Le grand salon à sept fenêtres à balcons, orné de dorures, de sculptures et de peintures, d’une cheminée monumentale en bois, décorée intérieurement en porcelaine de Sèvres, avait reçu deux obus; ils n'avaient ni l’un ni l’autre éclaté, se contentant, l'un d’enfoncer le parquet, et l’autre d'entrer par une fenêtre et de sortir par une autre. Deux statues sur la façade avaient été préservées ; mais le pavillon de glaces, près de la grille, et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient très endommagés. Le premier étage et les combles, visités par de nombreux obus, étaient impraticables.
Ici s’arrèteront nos détails. Ceux que nous pourrions ajouter nous emmèneraient dans le XVIIe arrondissement et plus loin encore. C’est assez de ceux qui précèdent. Cherchons désormais dans le passé des souvenirs moins tristes et qui ne laissent rien d’amer ni de sanglant.
ÉniLe Porin.