ANN
Bouffé, Lafont, Geoffroy, Berton, Bressant, Lesueur, Numa, Tisserant, Ferville, Lafontaine : Mmes Monval, Rose et Anna Chéri (Mme Lesueur), Victoria Lafontaine, Pierson, Pasca, Desclée, Céline Montaland, etc. Avec de tels éléments, le succès ne se fit pas attendre et dura longtemps.
Puis, les enfants allaient venir, on désirait un air plus pur que celui de Paris, et, vers 1857 au plus tard, M. et Mme Montigny vinrent s'installer à Passy, d’abord au n° 15 de la rue Saint- Pierre (actuellement rue Nicolo, vers le n° 51 ou d3) et, peu de temps après, ils prirent possession définitive d’un charmant petit hôtel de style Louis XV, qu'on peut voir encore entre cour et jardin au n° 73 de la rue de la Tour (ancien 61 bis), mais qui n'était pas alors étouffé par les lourdes bâtisses qui l'entourent aujourd'hui. C'est dans cette demeure que Rose Chéri vit grandir ses trois enfants, qu’elle aimait jusqu’à l’adoration.
Mais hélas! au commencement du mois de septembre 1861, l’ainé est atteint d'un angine couenneuse; dans l’espace de quinze jours, trois fois il est regardé comme perdu; Rose Chéri ne quitte pas son chevet. En vain lui dit-on que la maladie est contagieuse, elle n’écoute que son amour maternel, aspire ainsi la maladie de son enfant qu’elle guérit, tandis que le mal fait chezelle des progrès si rapides qu’elle y succombe au bout de quelques jours, dans la nuit du samedi 24 au dimanche 22 septembre 1864.
« Sainte mort pour une mère que de mourir en sauvant son enfant (dit M. de Biéville, un de ses biographes), triste mort quand on laisse trois petits orphelins et un mari qui ne devait pas croire que sa jeune compagne quitterait le monde avant lui. »
« Elle est morte, cette grande artiste— s’écrie le Figaro d'alors — cette honnête femme ! Mme Lemoine, qu'on appelait Rose Chéri! Elle est morte de la maladie de son enfant qu’elle soignait — et l'enfant vit! C’est lundi à Passy que le cercueil a emporté ce nom et cette vertu. Quelle double gloire que celle du talent et de l'honnêteté ! Pauvre femme ! elle a lutté toujours, lutté sans relâche, vaillante, brave, chaste et bonne! Le but était atteint, elle avait une famille, une fortune, elle était jeune, aimée, respectée. elle meurt! »
Et partout, à la nouvelle de cette fin si dramatique, l'émotion fut semblable.
Si la mort ne l’eût pas enlevée, à quelles autres épreuves n’eût-elle pas été soumise ! A peu detemps de là, un de ses fils mourait; puis, l'aîné, — celui dont elle avait racheté la vie par la sienne, jeune homme de vingt-deux ans dont l'avenir semblait devoir être brillant et qui déjà avait eu une pièce reçue et jouée au théâtre du Gymnase (1), —un jour est mordu à la racine du nez par son chien, qu’il soupconnait si peu d’être atteint de la rage, que le malheureux laissa s’écouler plusieurs jours
{1) Rappelons à ce propos qu'Alexandre Dumas fils lui avait primilivement en ces lermes dédié les Idées de Madame Aubray : « Je veux, mon cher enfant, te dédier cette comédie. Elle Le revient de droit. Mme Aubray, foi, le dévouement et le sacrifice. C'est ce que fut ta mère. »
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avant de se décider à faire soigner sa blessure. Le mal, après un mois d’incubation, fit son apparition, et, le 25 juin 4878, une mort atroce s’ensuivit.
Nous devons rappeler ici, à l'éloge de M. l'abbé Locatelli, curé de Passy, déjà bien vieux, qu'appelé auprès du mourant pour lui administrer les derniers sacrements, et connaissant le danger qu'il ÿ avait à s'approcher du malade, il n’hésita pas un seul instant à se rendre auprès de lui, et là, à côté du médecin, remplit courageusement son devoir jusqu'au bout.
Quelques années après, le 6 mars 4880, M. Montigoy, brisé plus peut-être par le chagrin que par l’âge, quittait pour toujours son charmant hôtel de la rue de la Tour, pour aller rejoindre sa femme et ses deux fils au cimetière du Nord.
Quelques mots, pour finir, sur le frère de Rose Chéri, Victor Chéri, chef d'orchestre et compositeur. Né à Auxerre le 14 mars 1830, il fut d’abord violon à l'Opéra, remporta un second prix au Conservatoire en 1855, puis dirigea successivement l'orchestre du théâtre des Variétés, du Châtelet et du Gymnase. Il était venu s'installer également à Passy, rue Cortambert, n° 40, presque au coin de la rue de la Tour, dans une maison de rapport appartenant à son beau-frère, et voisine de son hôtel ; il s'occupait des affaires d'intérêt de M. Montigny et surveilla en second père l'éducation des enfants de sa sœur, pour la mémoire de laquelle il avait un véritable culte. Comme son père, comme sa sœur, comme l’ainé de ses neveux, ‘il mourut d’une façon tragique le 13 novembre 1882.
N'avions-nous pas raison de dire, au début de cet article, qu'il est des familles sur lesquelles, sans raison, semble-t-il, l'aveugle fatalité prend plaisir à s’acharner ?.…
Léopon Mar.