LA MAISON DE BOILEAU
« Un soir après diner, nous nous entretenions de Molière, de La Fontaine, de Boileau. Nous disions que les diners que ces trois hommes-là faisaient quelquefois ensemble à Auteuil devaient être bien intéressants si l’on en juge par ce que de pareils esprits pouvaient avoir à se dire dans l'intimité. « Comment, dis-je à Meissonnier, n’avez-vous pas eu l’idée de faire un tableau représentant ces trois poètes devisant, discutant? — J'y ai pensé bien des fois, me dit-il, je n'ai jamais osé. »
C'est ainsi que M. Alexandre Dumas s'exprime dans les pages qu’il vient de consacrer à l'expo sition des œuvres du peintre qui est mort il ya deux ans.
IL est téméraire, sans doute, de tenter ce que Meissonnier n'avait pas osé faire ; et cependant la Société historique d'Auteuil manquerait à sa mission si elle ne consacrait pas une de ses premières communications à l’auteur du Lutrin et de l'Art poétique.
Déjà, notre secrétaire général s'était préoccupé de la question; son travail, paru dans le deuxième de nos Bulletins, a été apprécié comme il le méritait par un de nos vice-présidents, M. Anatole France, et je tiens, dès le début de ces lignes, à bien établir que c'est à lui que revient l'honneur d’avoir retrouvé, par intuition et par un véritable sens de divination historique, l'emplacement, exact qu'occupait la maison et la propriété de Boileau.
Il y. a eu d'autant plus de mérite, qu'il avait à lutter contre la tradition et contre l'histoire écrite ; car, de même que plusieurs villes de la Grèce se disputaient l'honneur d'avoir vu naitre Homère, de mème presque tous les propriétaires de la rue Boileau prétendaient avoir la possession des murs et des arbres qui abritèrent le poète. M. de Feuardent, notre seul historiographe jusqu’à ce jour, se trompait, de son côté, d'une façon étrange, en plaçant au n° 22 actuel, l'immeuble dont nous parlons.
En réalité, c'est au n° 26 de la rue Boileau que le satirique a vécu pendant plus de vingt ans.
En 1685, Boileau acheta, des libéralités du roi qu'il venait d'accompagner dans ses expéditions militaires, une petite maison qu'il paya, dit Brossette, huit mille livres à la veuve d’un solliciteur au Palais, nommé Banteuil. C'était une simple maisonnette à un étage, aux murs tapissés de vigne, dans laquelle il allait recevoir ses amis : Racine, Molière, Chapelle, Baron, Rapin, les PP. Bouhours et Bourdaloue et le curé d'Auteuil, M. Loyseau, aumônier du roi.
« Ce lieu de retraite, dont il fut enchanté, dit Racine, le jeta les premières années dans la dépense. Il l’embellit et y tint table ouverte. »
Il avait pour voisins M. de Frégeville et l’avocat Lemaître ; à droite, en regardant la maison, une longue ruelle dite des Processions et qui allait jusqu'au bois de Boulogne, séparait Boileau de Mme de Mouchi, sœur du premier président de Harlay.
Au bout de quelques mois, Boileau s'était con sidérablement agrandi par une acquisition, dans le sens de la profondeur, d’une dizaine d’arpents. La propriété embrassait ainsi la villa Boileau, la traversée de la rue Molitor et une grande partie du hameau Boileau actuel.
Despréaux fit, de plus, construire une remise pour le carrosse dans lequel il allait, le dimanche, à la messe du couvent des Bonshommes et une écurie où, à côté d'un vieux cheval, il y avait une ânesse dont le lait lui était recommandé pour ses fréquentes extinctions de voix. « Elle y a perdu son latin, dit-il, aussi bien que les médecins ».
Une cour, quelques dépendances et, dans le jardin, deux berceaux, un potager, deux puits et un jeu de boules complétaient la propriété.
Le jardinier, Antoine Riquié, occupait la maison qui existe encore aujourd’hui ; il avait 250 livres de gages par an et l honneur de prêter une de ses pièces à Boileau, qui y avait établi son cabinet de travail, fuyant ainsi la maison qui était bruyante et encombrée « comme une hôtellerie », disait Racine.
M. le vicomte de Grouchy, dont les beaux travaux sont déjà connus de la Société historique, aeu la bonne fortune de retrouver chez le successeur de M° Dionis, notaire de Boileau, l'analyse de l'acte même de la vente faite par le poète à son ami Le Verrier. Comme c’est un document absolument inédit et qui contredit certaines légendes, je me permets, en dépit de l’aridité du Style, de vous en donner connaissance.
« Grosse en parchemin d’un contrat passé devant Desescures et Boisseau, notaires à Paris, le 2 janvier 1709, par lequel le dit feu sieur Boi- Lau-Despréaux a vendu à Pierre Le Verrier une maison sise au village d'Auteuil et quelques portions de terre dépendantes, appirtenantes audit Sieur Despréaux, tant sur le terroir d'Auteuil quès-environs, moyennant la somme de 6.000 ivres et.par le même contrat ledit sieur Boileau Despréaux a vendu audit sieur Le Verrier les meubles meublants de ladite maison et ustensiles du jardin, avec les tablenux étant dans ladite maison 1.0Yennant la somme de 2.000 livres, lesquelles
deux sommes de 6.000 d'une part et de 2.000 de l’autre, ledit sieur Le Verrier s’est obligé de payer dans le courant dudit mois de janvier 1709 et au pardessus dudit prix ledit sieur Le Verrier a constitué audit sieur Boileau-Despréaux 300 livres de pension pendant la vie et jusqu'aux décès de lui sieur Despréaux. Et par acte ensuite passé devant lesdits Desescures et Boisseau, notaires, le 26 février audit an 1709, il est stipulé que ladite somme de 8.000 livres ne sera payable qu'au 26 janvier 1719 et que cependant ledit sieur Le Verrier payera l'intérêt de ladite somme au denier vingt et a été ladite grosse inventoriée par ledit Dionis, sous le n° 3. »
On le voit il n’est nullement question de la réserve d’une chambre au profit de Boileau ; et si celui-ci vint quelquefois, — bien rarement, — coucher dans son ancienne propriété, il dut l'hospitalité à l'amitié de Le Verrier et non pas à l’une des clauses du contrat.
Boileau disait: « Je suis un solitaire fréquentant M. Le Verrier », et l’on prétendait qu'il ne le faisait que pour s’entretenir dans l'esprit de satire. Le Verrier était un fournisseur qui prêtait au ridicule en affectant de passer pour un homme à bonnes fortunes, familier des grands et des sa vants. On disait de lui qu'il portait toujours à la messe un livre grec à reliure bariolée et voyante. Le monde l’appelait le traitant renouvelé des Grecs. M. de Pontchartrain à qui il demandait d'être intéressé dans un armement lui dit : «Mais, monsieur, on n’arme pas pour la Grèce » (1).
L’acquéreur de Le Verrier fut Mme de Calabre, qui agrandit de plus du double la propriété du poète ; cette dame possédait presque toute cette partie d'Auteuil qui, sur les plans déposés aux Archives nationales, porte le nom de canton des Garennes. Il y a encore, du côté de l'avenue de la Frillière et autour du viaduc, un lieu dit : Les Calabres.
Après Mme de Calabre, c'est le fameux docteur Gendron qui acquiert la propriété. D'après l'abbé Lebœuf, ce médecin de grande réputation reçut la visite de Voltaire qui vint en pèlerinage à la maison de Boileau. Après sa première visite, Voltaire écrivit cet impromptu : £
C'est ici le vrai Parnasse
Des vrais enfants d'Apollon.
Sous le nom de Boileau, ces lieux virent Horace; Esculape y parait sous celui de Gendron.
L'auteur de Zaire trouva, d'ailleurs, «la maison fort vilaine et le jardin aussi ».
Le 427 août 1752, Gendron vendait l'immeuble à M. Rahault de Richebourg, commissaire des guerres, qui le cédait à son tour, le 31 juillet 1758, à la duchesse d’Ayen. Celle-ci n’en resta propriétaire que jusqu’au 23 février suivant, date où la maison passa à Jacques Boujeot, bourgeois de Paris.
Charles Binct de la Bretonnière, écuyer, conseiller du roi, receveur général des Domaines et Bois de la généralité de Paris, l’acheta, de Boujeot, le 4 mai 1767. Celui-ci s’enorgueillissait des origines de sa propriété, sans oublier cependant