LA CHAMPMESLÉ A AUTEUIL
Deux fois déjà, j'ai prononcé devant la Société historique le nom de Champmeslé; d’abord, en vous parlant, Messieurs, des relations de Racine avec Auteuil et, ensuite, dans mon étude sur la vieille église de ce village.
Par une de ces rencontres littéraires qui ne sont pas rares et qui font dire, avec trivialité, mais très justement, qu’un sujet est dans l'air, au moment même où je vous entretenais de la Champmeslé, M. Georges Monval, l’aimable archiviste de la Comédie-Française, donnait dans Ja Revue d'art dramatique (n° du 1° novembre 1899), une étude remarquable sur le comédien-auteur et sur la grande tragédienne qui fut sa femme.
Marie Desmares, fille d’un receveur du domaine de Normandie, était veuve, à 23 ans, de Pierre Fleury, bourgeois de Harfleur, au pays de Caux, près du Havre-de-Grâce. En épousant, le 9 janvier 1666, Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, elle prit, suivant les habitudes du théâtre, le nom de Mademoiselle de Champmeslé.
Je passe rapidement sur sa carrière dramatique pour arriver aux derniers points de cette existence si remplie.
Aussi bien, ces derniers jours nous appartien-. nent seuls. « Le 41 décembre 1697, la Champmeslé faisait sa dernière création, Iphigénie de l'Oreste et Pylade de Lagrange-Chancel; ce fut dans ce rôle, dit M. Monval, qu'elle parut pour la dernière fois sur la scène, le 5 janvier 1698: »
Gravement malade, elle vint s’établir à Auteuil, où elle espérait recouvrer la santé, et elle s’y logea chez un maître à danser. Vous connaissez, Messieurs, sa longue résistance, puis son abjuration et sa mort; tout cela fut raconté par Boileau à Racine, qui était alors plongé dans les mortifications de Port-Royal et qui ne songea même pas à pleurer celle qui l’avait autrefois si pasionnément charmé.
M. Monval a eu la bonne fortune de retrouver le testament de l'artiste et il le donne tout entier dans l’article dont je vous ai parlé. En voici les premières lignes :
« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit.
« Je, soussignée, ne désirant pas mourir sans disposer des biens qu'il a plu à Dieu me donner, j'ai fait le présent testament ainsi qu'il en suit : premièrement, je recommande mon âme à Dieu, suppliant sa divine bonté de me pardonner mes péchés et d’avoir miséricorde et pitié de moi.
« Je veux être inhumée dans la paroisse où je serai au jour de mon décès.
« Je veux qu’au jour de ma mort ou dans la huitaine, deux cents messes soient dites pour le salut de mon âme dans ma paroisse, au couvent des grands Cordeliers, aux Capucins du Faubourg Saint-Jacques et à Picpus… » Suivent des legs à des parents, amis et serviteurs.
La Champmeslé laissait une bibliothèque de 400 volumes d'histoire, poésies, mémoires. Ovide, Corneille, Tite-Live, Ronsard, La Bible, Senèque s’y rencontraient à côté des comédies et des pasquinades du temps.
Ses costumes sont curieux à détailler ; ils intéresseront surtout les dames qui font partie de la Société. J'y relève :
Un habit & la Romaïne, composé d’un corps, veste et jupe de brocart à fond bleu et fleurs d’or, à l'exception de ladite jupe qui est de raz d’argent, garnie d'un grand falbala de point d'Espagne d'or, prisé 1.100 livres.
Cinq autres habits à la Romaine, composés comme celui ci-dessus, d’étoffe brodée, brochée à fond blanc, rouge et vert sur satin et velours, prisés 800 livres.
Un manteau etune jupe degros de Tours jaune à fleurs d'argent, ledit manteau doublé de taffetas noir et la jupe de toile, prisés 80 livres.
Un manteau àla mode turque, de velours rouge, garni d’une grande dentelle d'argent avec une veste de velours noir, garnie de franges et agréments d'or, une écharpe de points d'Espagne d’argent et or, une paire de bottines de velours rouge avec des agréments d'argent, prisés 200 livres.
Un collier composé de 40 perles de baïoques, 4.400 livres. S
Le ménage Champmeslé avait un certain train de maison. Comme domestiques, il y avait laquais, cocher et servante : Etienne, Lapierre et Louise.
Mile de Champmeslé, on l'a vu, avait demandé, par son testament, à être enterrée dans la paroisse où elle mourrait. Ce vœu ne fut pas exaucé. Sur les registres de la paroisse d'Auteuil, qui
furent conservés à l'Hôtel de Ville de Paris jusqu'à l'incendie de 1871, on pouvait lire cette mention : « 146 mai 1698, transport de Marie Desmares, épouse de Charles de Chevillé, sieur de Champmeslé. »
La Champmeslé fut inhumée à Saint-Sulpice et rien ne rappelle la place où elle repose. Si ses désirs eussent été suivis, une pierre, posée dans notre vieille église, nous aurait transmis le récit enthousiaste de sa vie et la longue énumération de ses qualités et de ses vertus.
M. Monval n'a pu préciser le nom et.la demeure du maitre à danser chez qui la Champmeslé était venue mourir.-Il m'a demandé de le fixer sur ces deux points ; mais avant de lui répondre, j'ai voulu donner à la Société historique la primeur de mes découvertes.
En 1698, il n’y a à Auteuil qu'un seul maitre à danser (qui pourrait s’en étonner?); il s'appelle Jacque Rocque et est marié à la fille de Pierre Batas, huissier de salle de M. le Prince. Les Rocque possèdent une maison, Grande-Rue, près de l’église : cette maison, en 1775, tiendra à la propriété du président, Louvet et à celle du chirurgien d'Auteuil, M° Jean-Pierre Abadie. En dehors de cette maison, les Rocque avaient, à Auteuil, au lieu dit le Niblet, c’est-à-dire là où est aujourd’hui la rue des Fontis (1),6 perches etdemie de vigne d’un bon apport. Ces propriétés appartenaient au ménage Rocque, des propres de: la fille Batas dont la famille occupait, depuis le xvi‘ siècle, des charges honorables dans le village : marguillier, huissier de prévôt, etc., etc.
Après eux, leur fortune se morcela ; la vigne fut vendue à Julien Olivier, archer-garde de la ville de Paris ; quant à la maison, elle resta dans la famille, Mais celle-ci déchut plutôt et, en 4775, l'héritier du maitre à danser, son petit-fils sans doute, était l'unique cordonnier d'Auteuil,
Maison et vigne avaient autrefois appartenu au sieur Macheco, un de ces Juifs Lombards venus à Paris, au moyen âge, pour y faire le métier de changeur. Macheco était, devenu peu à peu lé propriétaire de tout Auteuil : c'était un vrai marquis de Carabas. Il y a bien peu de propriétés, aujourd’hui, qui ne le trouvent dans leurs origines. Au xvin® siècle, après le morcellement indéfini des deux siècles précédents, il y eut une nouvelle tentative d’accaparement de la propriété dans notre quartier. Cette fois, c'était au profit de Samuel Bernard, un gros financier, lui aussi, qui ne dédaignait pas, au dire de Barbier, dans son Journal (1,350) d'avoir dans Auteuil des propriètés fastueuses et des « maisons-guinguettes »,
Je me suis laissé entrainer, Messieurs, bien loin des Champmeslé. Je vous en demande pardon, J'y reviens, et si j’insiste sur leur passage parmi nous, c’est que j'y vois le seul moyen peut-être de rattacher Racine à notre histoire. Comme pour Molière, il sera très difficile, je le crains, de préciser la demeure de l’auteur de Phèdre et de Bajaxet. Molière et Racine ne furent pas, comme
(1) Devenue rue du bocteur-Blanche,
Boileau, dont je vous parlerai à la prochaine séance, des bourgeois d'Auteuil, et, simples locataires, leurs noms ne se retrouvent pas dans les documents que j'ai pu consulter aux archives. Ils nous appartiennent, cependant, puisque Molière fut ici, en dépit de Voltaire, le héros d’une aventure: qui ne peut être sérieusement discutée ; puisque c'est. à Auteuil que Racine écrivit Les Plaideurs, à Auteuil où il vivra, ne fût-ce que par le souvenir touchant de celle: qui, un-jour, posséda tout son cœur et qui inspira les plus incontestées de ses tragédies immortelles.
ANTOINE GUILLOIS